Le Portugal est l'un des plus petits États souverains de l'Europe,
quoique, pendant une courte période de l'histoire, il en ait été le plus
puissant. Il occupe une superficie inférieure à celle de maint
gouvernement de la Russie d'Europe, et même dans cette faible étendue il
est assez maigrement peuplé, si ce n'est dans la partie septentrionale,
qui est l'une des contrées du continent où les habitants sont le plus
rapprochés les uns des autres[206].
[Note 206:
Superficie du Portugal, sans les Iles. 89,355 kil. car.
Population, en 1872, 3,990,570 hab.
Population kilométrique. 44
]
Il semblerait d'abord que, par un résultat naturel des attractions
géographiques, le Portugal dût faire partie intégrante d'un État
ibérique comprenant toutes les provinces transpyrénéennes; pourtant ce
n'est point un effet du hasard ni la conséquence d'événements purement
historiques, si le Portugal a presque toujours eu une existence
nationale indépendante de l'Espagne. Il faut remarquer en premier lieu
que la partie du rivage devenue portugaise est à peu près rectiligne;
elle se distingue par l'extrême uniformité de ses plages, et contraste
absolument avec les côtes espagnoles. Les mêmes conditions de vents, de
courants, de climat, de faune et de végétation se retrouvent sur tout le
développement du littoral lusitanien, et par suite les habitants ont dû
s'accoutumer au même genre de vie, nourrir les mêmes idées, et tendre
naturellement à se grouper en un même corps politique. C'est par le
littoral et de proche en proche que le Portugal s'est constitué en État
indépendant; le royaume s'est formé successivement d'une vallée fluviale
à l'autre vallée fluviale, du Douro au Minho et au Tage, du Tage au
Guadiana, «d'échelon en échelon,» suivant l'expression du géographe Kohl
puis, après avoir été momentanément détruit c'est de la même manière
qu'il s'est reconstitué.
[Illustration: N° 164.--PLUIES DE LA PÉNINSULE.]
La zone de largeur uniforme qui s'est détachée du corps de la péninsule
Ibérique pour suivre la destinée des campagnes du littoral, était
également limitée d'avance par les conditions du sol et du climat. Dans
son ensemble, la zone lusitanienne est formée par la déclivité des
plateaux espagnols s'abaissant de terrasse en terrasse et de chaînons en
chaînons vers la côte océanique. La limite naturelle des grandes pluies
que les vents d'ouest apportent sur les collines et les monts du
Portugal, coïncide précisément avec la frontière des deux pays: d'un
côté, l'atmosphère humide, les averses fréquentes, la riche végétation
forestière; de l'autre, un ciel aride sur une terre desséchée, des
roches nues, des plaines sans arbres. L'abondance des pluies sur le
versant portugais accroît aussi brusquement l'importance des cours d'eau
qui descendent des plateaux de l'intérieur: en Espagne, c'étaient de
faibles rivières au cours obstrué de pierres; en Portugal, ce sont des
fleuves abondants ou même navigables. En outre, les bornes naturelles,
posées par les défilés et les rapides à la navigation du Minho, du
Douro, du Tage, du Guadiana, se trouvent dans le voisinage de la
frontière politique. Toutes ces raisons expliquent suffisamment pourquoi
le Portugal, en se séparant de l'Espagne, a pris cette forme d'un
quadrilatère régulier. De même que dans un précipité chimique un cristal
prend une existence distincte et se limite par des arêtes précises, de
même le Portugal s'est détaché du reste de la Péninsule, en se donnant
des frontières presque rectilignes. Le port si bien situé de Lisbonne a
été, pour ainsi dire, le noyau qui a servi de centre à ce cristal. Là se
développait une force propre indépendante de celle qui faisait graviter
vers Tolède ou Madrid le reste de la Péninsule. La partie vivante,
active, du grand corps ibérique s'est élancée hors de la lourde masse de
l'Espagne, trop lente à la suivre dans son mouvement.
Comme il arrive d'ordinaire entre populations limitrophes obéissant à
des lois différentes, et souvent armées les unes contre les autres par
le caprice de leurs souverains, la plupart des Portugais et des
Espagnols se haïssent mutuellement et s'abordent par leurs mauvais
côtés. On peut juger de l'aversion qui naguère encore séparait les deux
peuples, par cette enseigne que l'on rencontrait, au dire des voyageurs,
sur un grand nombre d'auberges portugaises: «Au meurtrier des
Castillans.» Ailleurs, la première maison lusitanienne que l'on
rencontre en traversant la frontière est décorée d'une statuette faisant
un geste de mépris à l'adresse des Espagnols. Des chants, des légendes,
des proverbes, et l'histoire elle-même, témoignent de l'énergie des
passions soulevées entre les populations voisines. Dans cet absurde
conflit de ressentiments, le Portugais, plus faible, et, par cette
raison même, animé d'un patriotisme plus ardent, apporte plus de rage;
l'Espagnol, plus fort, témoigne plus de mépris. _Portugueses pocos y
locos_!--«Petit peuple, peuple de fous!» dit le proverbe castillan.
Lorsque l'union ibérique, désirée de nos jours par un bien petit nombre
d'hommes, deviendra nécessaire par suite du mélange des intérêts
économiques, lorsque le commerce et l'industrie triompheront des
frontières, ce n'est point sans luttes ni récriminations de haine que
s'accomplira ce travail d'assimilation politique. D'après le témoignage
des auteurs anciens, les éléments ethniques originaires dont se compose
la population portugaise sont à peu près les mêmes que ceux des
provinces espagnoles limitrophes; quelques mégalithes y témoignent aussi
de l'existence de populations parentes de celles de la Bretagne.
L'antique Lusitanie était peuplée de tribus celtiques et ibériennes qui
luttèrent longtemps avec succès contre les armes de Rome. Mais ces
tribus qui, sur les côtes, avaient dû se modifier sous l'influence des
colons grecs, phéniciens, carthaginois, eurent à subir une influence
bien plus énergique encore lorsque les Romains eurent imposé leur
langue, leur administration, leurs formes de gouvernement et de justice.
Ce sont les Latins dont l'impression a été le plus durable, surtout dans
les contrées du Nord, et comparés à ces conquérants, les Barbares du
Nord, Suèves et Visigoths, n'ont laissé que peu de traces. Les
mahométans d'origines diverses, qui s'emparèrent du pays à leur tour,
ont aussi contribué puissamment à changer le sang et les moeurs des
habitants. Dans l'Algarve notamment, où la domination des musulmans se
maintint jusqu'au milieu du treizième siècle, la population est à demi
mauresque. Les nombreuses forteresses que l'on voit sur les sommets, les
vieux murs de défense, rappellent, aussi bien que les légendes racontées
par les paysans, avec quel acharnement se sont livrées les luttes de
race, avant que se soit faite l'unité de gouvernement et de religion.
De même que les rois d'Espagne, les souverains du Portugal, conseillés
par le tribunal de l'Inquisition, ont expulsé de la contrée tous leurs
sujets convaincus ou soupçonnés de n'être point fervents catholiques.
Contre les Maures, les mesures de bannissement furent sans pitié; mais
il y eut des périodes de répit dans la persécution des Israélites. Des
milliers de Juifs espagnols, bravant l'esclavage et la mort, se
domicilièrent en Portugal, près de la frontière d'Espagne, et, grâce à
une conversion apparente, fondèrent sur la terre d'exil d'importantes
communautés. Il reste encore maintes traces de l'ancienne population
israélite, surtout, dit-on, dans les environs de Bragance et dans tout
le Tras os Montes, quoique tous les Juifs avoués, race énergique et
intelligente s'il en fût, soient allés porter leur industrie, leur
esprit d'initiative, leurs connaissances, en diverses contrées de
l'Europe et de l'Orient. On sait l'action que les Juifs portugais ont
exercée et qu'ils exercent encore en Hollande, en France, dans la
Grande-Bretagne. A l'époque de l'exil, ils étaient les auteurs, les
médecins, les légistes, aussi bien que les grands spéculateurs du
Portugal; ils avaient fondé à Lisbonne une académie, d'où sortaient les
hommes les plus instruits du royaume; le premier livre imprimé en
Portugal l'a été par un juif. Spinoza, ce penseur si noble et si
puissant, était issu de juifs portugais. Les Portugais ne sont pas
seulement mélangés d'éléments arabes, berbers, israélites; ils sont
aussi très-fortement croisés de nègres, surtout dans la partie
méridionale et sur le littoral maritime. Avant que les noirs de Guinée
fussent exportés en multitudes dans les plantations d'Amérique, la
traite n'en était pas moins fort active; mais c'est dans les ports
méridionaux de l'Espagne et du Portugal qu'étaient vendus les esclaves
africains. L'historien portugais Damianus a Goes évalue le nombre des
nègres importés à Lisbonne pendant le seizième siècle à dix ou douze
mille par an, sans compter les Maures. D'après le témoignage des
contemporains, on rencontrait autant de noirs que de blancs dans les
rues de Lisbonne; dans chaque maison bourgeoise les serviteurs étaient
des nègres et des négresses, et les riches en possédaient des chiourmes
entières, qu'ils achetaient sur les marchés. A la fin du siècle dernier,
les personnes de couleur formaient encore la cinquième partie de la
population de Lisbonne, et quand elles se rendaient en procession à
l'église de leur patronne, Notre-Dame d'Ataraya, bâtie sur une colline
de la rive opposée du Tage, on aurait pu croire, en présence de ces
multitudes de noirs, qu'on se trouvait dans un pays d'Afrique. Peu à peu
les croisements ont fait entrer dans la masse du peuple tous ces
éléments ethniques provenant des populations les plus diverses de
l'Afrique tropicale, et les Portugais ont pris ainsi dans leurs traits
et leur constitution physique un caractère plus méridional que ne le
comportait leur origine première: ils sont devenus en réalité un peuple
de couleur. Quelques auteurs attribuent à l'influence persistante du
sang nègre la remarquable immunité des immigrants portugais qui
s'exposent au climat du Brésil, des Indes, de l'Afrique australe, ces
contrées redoutables où meurent presque tous les autres colons d'Europe.
Il est vrai, la plupart des Portugais réussissent et prospèrent au
Brésil; mais précisément la majorité de ces immigrants lusitaniens sont
originaires des provinces montueuses du nord, où les croisements avec
les Africains ont été assez rares. La sobriété des colons portugais
semble être la principale raison de leur facilité d'acclimatement.
Actuellement, les étrangers qui ont le plus d'influence sur la
population lusitanienne sont les Galiciens, qui se rendent en si grand
nombre à Lisbonne et dans les autres villes du Portugal pour y exercer
les métiers de boulanger, de porte-faix, de concierge, de majordome, de
domestique. En général, ils se mêlent peu aux autres habitants, d'autant
moins qu'on les tourne en ridicule, à cause de leur grossier langage et
de leur rusticité; mais leurs colonies s'accroissent incessamment et
leur action sur la population environnante augmente en proportion;
d'ailleurs, l'aisance qu'ils finissent presque tous par acquérir, grâce
à leur sobriété et à leur esprit d'économie, fait oublier facilement
leur origine. Le mélange de tous ces éléments divers n'a point produit
une belle race. Il est rare que les Portugais puissent se comparer à
leurs voisins les Espagnols pour la noblesse du visage. Leurs traits
n'ont, en général, aucune régularité, leurs nez sont retroussés, leurs
lèvres épaisses. Si l'on ne voit parmi eux que très-peu d'estropiés et
d'infirmes, par contre on ne trouve que peu d'hommes de belle taille;
trapus, carrés, ils ont une grande disposition à prendre de
l'embonpoint: en certains districts, un reste de lèpre s'est encore
maintenu. La plupart des femmes sont petites et grasses; elles n'ont
point la beauté fière des Espagnoles, mais elles se distinguent par
l'éclat des yeux, l'abondance de la chevelure, la vivacité de la
physionomie, l'amabilité des manières.
[Illustration: TYPES PORTUGAIS.--PAYSAN D'OVAR;--FEMME DE
LEÇA;--PAYSANNE D'AFIFER. Dessin de D. Maillart, d'après des
photographies de M. Ferreira.]
Les voyageurs se louent beaucoup des bonnes façons, de l'obligeance, de
la bonté naturelle des campagnards du Portugal, non encore gâtés par les
habitudes du commerce: quoique ayant à l'étranger une réputation de
barbarie, due sans doute au souvenir de leurs crimes de conquête dans
l'Inde et le Nouveau Monde, la plupart des Portugais ont une tendresse
compatissante pour ceux qui souffrent. Ils aiment le jeu, mais ils ne se
disputent point; ils ont la passion des courses de taureaux, mais ils
ont soin de garnir de liége les pointes des cornes, et l'animal est
épargné pour de nouveaux simulacres de luttes. Bien différents à cet
égard de leurs voisins les Espagnols, ils traitent bien les animaux
domestiques et se distinguent même par un talent spécial pour
apprivoiser les bêtes sauvages: sur les bords du Guadiana, ils élèvent
la fouine, dont ils se servent comme d'un chat contre les rats et les
serpents. Dans leurs rapports mutuels, les Portugais sont doux,
prévenants, polis: dire d'un Lusitanien qu'il est «mal élevé», est
l'offenser de la manière la plus sensible. On s'étonne aussi de
l'élégance, seulement trop cérémonieuse, de leurs discours. Se
distinguant à leur avantage des Galiciens, qui parlent un patois
difficile à comprendre, les paysans portugais ont en général une grande
pureté de langage; ils s'expriment avec une facilité et un choix de
paroles des plus remarquables chez un peuple si pauvre en instruction.
On n'entend aucun jurement, aucune expression indécente, sortir de leur
bouche: quoique grands parleurs, bavards même, ils s'observent avec soin
dans leur conversation. Aussi le Portugal a-t-il fourni de grands
orateurs, et l'un de ses poëtes, Camões, est parmi les plus illustres
que le monde ait vus naître. Mais on se demande si la Lusitanie peut
donner le jour à des artistes proprement dits, car, à l'exception du
mythique Gran Vasco, dont on ignore même la nationalité, elle n'a eu ni
peintres, ni sculpteurs, ni architectes. Camões l'avouait lui-même:
«Notre nation, disait-il, est la première par toutes les grandes
qualités. Nos hommes sont plus héroïques que les autres hommes; nos
femmes sont plus belles que les autres femmes; nous excellons dans tous
les arts de la paix et de la guerre, excepté dans l'art de la peinture.»
La langue des Portugais ressemble fort à celle des Castillans par les
radicaux et la construction générale, mais elle est moins ample et moins
sonore. Les mots sont très-souvent «éviscérés» par la suppression des
consonnes _l, j, n_ entre deux voyelles; en outre, ils s'émoussent à
l'extrémité, se terminent fréquemment par des nasales et se compliquent
de sifflantes auxquelles les étrangers ont quelque peine à s'accoutumer.
Par contre, le portugais n'a pas les gutturales de l'espagnol. Des
historiens ont émis l'opinion que l'influence de la langue française a
contribué pour une forte part à la formation du portugais. D'après eux,
le prince de la maison de Bourgogne qui reçut le Portugal à titre de
fief à la fin du douzième siècle, et les chevaliers français qui
l'aidèrent à guerroyer contre les Maures, auraient eu assez de prise sur
la nation pour leur imposer leur accent étranger et leur mode de
langage. Aucune hypothèse n'est plus improbable, d'autant plus que le
district de Porto, où résidaient les seigneurs français, est précisément
celui où la prononciation du portugais a le plus de rapport avec celle
de l'espagnol. C'est dans l'évolution spontanée du peuple lui-même qu'il
faut chercher la raison de sa langue. Les mots arabes, qui s'appliquent
seulement aux objets introduits par les Maures dans la contrée et aux
faits enseignés par eux, sont moins nombreux dans le portugais que dans
le castillan; mais les Lusitaniens, comme les Espagnols, continuent,
sans s'en douter, de jurer par le dieu des musulmans: _Oxalà (Ojalà)_
«Plaise à Allah!» disent-ils fréquemment. Les dialectes brésiliens ont
fourni aux conquérants portugais des centaines de mots qui ont aussi
pénétré dans l'idiome lusitanien d'Europe.
Bien peu nombreux en comparaison des centaines de millions d'hommes qui
peuplent l'Europe, les Portugais ne pèsent actuellement que d'un faible
poids dans les destinées du monde. Pendant un moment de l'histoire, ils
ont été les premiers par le commerce; leur génie devança celui de tous
les autres peuples. Il est vrai, les Espagnols ont partagé avec les
Portugais la gloire des grandes découvertes du quinzième siècle; mais ce
sont les Portugais qui, après les Vénitiens et les Génois, ont rendu ces
découvertes possibles, en émancipant les premiers la navigation, en
cessant de longer les côtes pour se risquer dans la haute mer, loin de
tout rivage; c'est aussi un Portugais, Magalhães, qui entreprit le
premier voyage de circumnavigation, terminé seulement après sa mort.
Pareille prééminence ne se retrouvera plus. Les forces s'équilibrent
entre les peuples; une tendance à l'égalité de valeur géographique se
produit dans les diverses contrées par suite de la facilité croissante
des moyens d'échange et de communication. Le Portugal ne saurait donc
espérer de reprendre le rôle qu'il eut jadis parmi les nations; mais ses
ressources bien utilisées et les grands avantages de sa position à
l'extrémité du continent suffisent pour lui assurer dans l'avenir un
rang des plus honorables.