Le versant océanique des Pyrénées cantabres, à l'ouest des provinces
Vascongades, est une région tellement distincte du reste de l'Espagne,
qu'on pourrait la comparer à la Bretagne française, ou même à
l'Angleterre et à l'Irlande, plutôt qu'aux régions du plateau castillan
ou surtout au versant méditerranéen de la Péninsule. Partout on voit se
succéder dans une infinie variété les montagnes, les collines, les
vallées, les eaux courantes, les bois et les cultures; partout la côte
est abrupte, bordée de hauts promontoires et découpée en estuaires où
débouchent de rapides cours d'eau; partout le climat est humide et
salubre. Par la destinée de ses peuples, de race ibère et celtique,
cette partie de l'Espagne présente aussi une remarquable unité; elle a
presque toujours échappé aux grandes agitations des autres provinces
péninsulaires, et par suite la population a pu devenir très-nombreuse,
proportionnellement à la superficie cultivable du sol. Néanmoins, malgré
la grande analogie de toutes les régions du versant cantabre, malgré la
ressemblance des terrains, du climat, de l'histoire et des moeurs, le
pays, fort étroit relativement à sa longueur, s'est divisé en plusieurs
fragments distincts au point de vue de la géographie politique. A
l'ouest, l'ancien royaume de Galice groupe ses quatre provinces à
l'angle nord-occidental de l'Espagne, de manière à former un grand
quadrilatère presque régulier entre l'Atlantique, les frontières du
Portugal et les rameaux en éventail des hautes Pyrénées cantabres; les
Asturies proprement dites, resserrées entre les montagnes et les eaux du
golfe de Gascogne, se sont partagées en deux: d'un côté l'Asturie
d'Oviedo, de l'autre celle de Santillana, en partie réunies de nos jours
comme circonscription administrative; enfin, à l'est, sur les confins du
pays Basque, est le district connu jadis dans le langage populaire sous
le nom de «Montagnes de Búrgos et de Santander» ou simplement de
«Montagnes». Les Castilles en ont fait une de leurs provinces; mais,
géographiquement, Santander est l'intermédiaire naturel entre le pays
Basque et les Asturies [195].
[Note 195:
Superficie. Population Pop. kilom.
en 1870.
Santander 5,471 kil car. 241,600 hab. 44
Asturies (actuelles) 10,596 » 610,900 » 58
Galice 29,379 » 1,989,300 » 67
---------- ------------ ----
45,446 kil. car. 2,841,800 hab. 62
]
[Illustration: N° 155.--COL DE REINOSA.]
A l'ouest de la sierra Salvada et de la dépression dite Valle de Mena,
commence cette région des «Montagnes» qui occupe toute la province de
Santander de ses massifs et de ses chaînons tortueux, entre lesquels les
torrents descendent en brusques sinuosités. Dans cette partie de leur
développement, les Pyrénées cantabres, s'il est permis de donner ce nom
à l'ensemble désordonné des hauteurs, n'ont en réalité qu'un seul
versant, celui qui s'incline vers la mer de Gascogne; du côté
méridional, elles s'appuient sur les terres hautes où l'Èbre naissant a
creusé son sillon. Ainsi le col ou _puerto_ d'Escudo, qui s'ouvre à
travers les monts, directement au sud de Santander, est à près de 1,000
mètres de hauteur au-dessus du littoral, tandis que la déclivité
méridionale, jusqu'au plateau de la Virga, est de 140 mètres seulement.
Plus à l'ouest, le col de Reinosa, que l'on a utilisé pour la
construction du chemin de fer de Madrid au port de Santander, offre un
exemple bien plus curieux encore de cette forme du relief montagneux. En
cet endroit, un seuil presque imperceptible sépare les plateaux de
l'espèce d'escalier qui descend vers la côte cantabre; il suffirait de
creuser un canal de 2 kilomètres de long sur une profondeur de 18 mètres
pour jeter les eaux de l'Èbre dans la rivière de Besaya, qui les
porterait dans l'Atlantique, au port de San Martin de Suances. Il n'est
pas étonnant que ce seuil, situé à l'endroit où le passage de l'Èbre
n'oppose aucun obstacle, et où les voyageurs descendus des hautes
plaines du Duero peuvent gagner de plain-pied le versant maritime, soit
devenu le grand chemin des Castillans vers la mer Cantabre. C'est par là
qu'ils ont trouvé le débouché naturel de leur commerce, et par suite la
province de Santander leur a paru de bonne prise au point de vue
administratif et politique. De même que chaque puissance riveraine d'un
fleuve cherche à s'emparer de ses bouches, de même les populations des
plateaux essayent de se rendre maîtres des chemins les plus faciles qui
les mettent en communication avec la mer.
Mais, immédiatement à l'ouest de la dépression de Reinosa, les montagnes
prennent un autre aspect et se dressent en hauts massifs présentant
aussi vers le midi des escarpements considérables. Des sommets de plus
de 2,000 mètres d'élévation montent jusque dans la zone des longues
neiges hivernales. La Peña Labra domine un premier massif, d'où les eaux
rayonnent dans tous les sens; à l'est l'Èbre, au sud le Pisuerga, au
nord le Nansa, ou Tina Menor, au nord-ouest un torrent qui va déboucher
dans l'estuaire ou _ria_ de Tina Mayor. Plus à l'ouest, la Peña Prieta,
dont les neiges alimentent le Carrion et l'Esla, dépasse 2 kilomètres et
demi de haut; c'est une des grandes cimes pyrénéennes. Elle s'appuie de
tous les côtés sur de puissants contre-forts et se relie au nord par une
crête intermédiaire à un massif plus considérable encore, qui porte le
nom, à coïncidence bizarre, de Picos de Europa, ou de «Pitons d'Europe»,
peut-être d'origine euskarienne. La montagne appelée Torre de Cerredo
est la cime dominatrice de ce groupe, le troisième de l'Espagne par son
élévation, car il n'est dépassé que par les géants de la sierra Nevada
et des Pyrénées centrales. Des amas de neige dure se conservent dans les
creux des ravins tournés vers le nord, et même il s'y trouverait de
véritables glaciers, alimentés par les neiges abondantes qu'amènent en
hiver les vents de mer. Ce serait un exemple remarquable de l'influence
prépondérante qu'exercé l'humidité dans la formation des glaciers, car
sur des montagnes de même hauteur situées plus au nord on ne trouve
point de champs de glace.
La vallée de la Liebana, ou de Potes, qui s'ouvre comme une immense
chaudière à la base orientale des Pitons d'Europe, est peut-être la plus
remarquable de la Péninsule par sa profondeur relative et sa disposition
en forme d'entonnoir. A l'ouest, au sud, à l'est, elle est entourée
d'escarpements dont la crête atteint ou dépasse 2,000 mètres; au nord,
un chaînon transversal, ne laissant aux eaux de la Liebana qu'un étroit
défilé de passage, réunit le massif de la Peña Sagra aux montagnes
d'Europe. Telle est la rapidité des escarpements intérieurs, que le
village de Potes, situé au fond de cette espèce de gouffre, est à une
altitude moindre de 300 mètres relativement au niveau de la mer.
D'ailleurs la zone montagneuse de Santander et des Asturies, plus encore
que celle du pays Basque, présente un grand nombre d'arêtes parallèles à
l'axe général des Pyrénées et au rivage de la mer Cantabre; les monts de
roches secondaires, triasiques, jurassiques, crétacés, se sont disposés
en murailles au devant des hautes montagnes de schistes siluriens
soulevés par le noyau de granit. Il en résulte que les rivières ont un
cours très-inégal et tourmenté. Au sortir des vallons supérieurs, où
elles forment d'admirables cascades, elles se jettent de droite et de
gauche et longent la base des montagnes pour chercher une issue:
quelques-unes même, entre autres l'Ason, entre Bilbao et Santander,
n'ont pu se creuser de défilé à ciel ouvert; elles s'échappent par les
cavernes des remparts qui les arrêtent, et reparaissent de l'autre côté,
après un cours souterrain plus ou moins long.
Au delà des montagnes d'Europa, la hauteur de la crête s'abaisse et
celle-ci présente même des passages inférieurs à 1,500 mètres en
altitude. Les deux vallées, en forme de gouffres, de Valdeon et de
Sajambre, analogues à celle de la Liebana, quoique moins grandes,
s'ouvrent entre la sierra pyrénéenne proprement dite et un chaînon
parallèle que projettent au nord las Picos de Europa. C'est ce dernier
chaînon que traversent les eaux torrentielles pour aller se jeter dans
la mer des Asturies; mais sa hauteur moyenne est fort considérable et
c'est à bon droit que les âpres vallées supérieures ont été rattachées à
la province de Léon, avec laquelle elles ont des communications plus
faciles qu'avec la partie basse de leur propre bassin fluvial; à l'ouest
de ces citadelles de montagnes, la crête des Pyrénées cantabres reprend
une assez grande régularité, comparable à celle des Pyrénées françaises.
S'éloignant graduellement de la côte, la chaîne, dont quelques cimes ont
plus de 2,000 mètres, s'infléchit peu à peu vers le sud-ouest jusqu'aux
frontières de la Galice, où elle prend la direction du sud, comme pour
former une courbe concentrique à celle du rivage de la mer. Là elle perd
complètement sa disposition de sierra régulière; elle se ramifie dans
tous les sens en un grand nombre de chaînons secondaires et de
contre-forts qui, sous divers noms, vont se terminer aux promontoires de
la côte ou se rattacher à d'autres systèmes montagneux. Dans leur
ensemble, les crêtes diminuent graduellement de hauteur en se
rapprochant de la Galice. C'est au sud du Sil et du Miño seulement que
les monts se redressent en grands massifs, la Peña Negra, la Peña
Trevinca, la Cabeza de Manzaneda et autres groupes, qui vont rejoindre
les chaînes du Portugal.
[Illustration: N° 156.--PITONS D'EUROPE.]
Les monts asturiens, surtout ceux qui s'élèvent entre Oviedo et les
Pitons d'Europe, sont vénérés de tous les patriotes espagnols. Fort
beaux d'ailleurs, car leurs premiers versants sont ombragés de
châtaigniers, de noyers, de chênes et, sur les pentes supérieures, les
forêts de hêtres et de noisetiers alternent avec les prairies, ils
paraissent à l'imagination populaire d'autant plus admirables à voir,
qu'ils ont été, aux premiers temps de l'occupation des Maures, la
forteresse des chrétiens restés indépendants. De même qu'on signale en
Aragon la Peña de Oroel, près de laquelle naquit le royaume de Sobrarbe,
on montre ici la montagne d'Ansena, où Pélage fugitif se cachait avec
les siens, les forêts de Verdoyonta qu'il parcourait dans ses
expéditions de guerre, l'abbaye de Covadonga, qui rappelle ses premières
victoires sur l'Islam. Les «Illustres Montagnes», car c'est là le nom
qui les distingue officiellement, n'ont pas seulement leurs souvenirs
historiques, leurs gracieux villages aux maisons éparses, leurs
troupeaux et leur verdure; elles ont aussi dans leurs entrailles le
riche trésor de leurs mines de houille, source principale de prospérité
pour les Asturies.
Dans leur désordre bizarre, les hauteurs de la Galice, de toutes parts
attaquées et rongées parles eaux, n'offrent qu'un petit nombre de
chaînons ou _cordales_ que l'on puisse rattacher à un système régulier.
Ce sont des masses de roches primitives, arrondies pour la plupart,
disposées en petits plateaux de dimensions inégales et dominées çà et là
par des buttes qui s'élèvent, en moyenne, à une centaine de mètres
au-dessus du niveau général de la contrée, Cependant les chaînons
suivent à peu près la même direction que les rivages eux-mêmes, les uns
courant de l'ouest à l'est, en prolongement des côtes Vascongades, les
autres descendant du nord au sud vers le littoral portugais.
Parallèlement au chaînon de Rañadoiro, qui peut être considéré comme la
frontière naturelle de la Galice et des Asturies, se développe à l'ouest
la Sierra de Meira; puis, de l'autre côté de la grande vallée du Miño,
se prolonge un ensemble de groupes montagneux, dont les ramifications
septentrionales vont se terminer à l'Estaca de Vares, principal cap
angulaire de la Galice, et au cap Ortegal ou cap Nord (Norte-Gal), non
loin duquel pyramide le haut Cuadramon. A l'ouest, des massifs orientés
transversalement, dans le même sens que les Pyrénées cantabres, vont
former les célèbres promontoires de Toriñana et de Finisterre, ou de la
«Fin des Terres». Ce cap, que les marins croyaient autrefois le plus
occidental de la péninsule Ibérique, semble bien, ainsi que ses
homonymes de la France et de l'Angleterre, être la fin d'un monde.
Étroite péninsule rocheuse s'avançant en pleine mer à l'ouest de la
grande baie de Corcubion, elle élève ses derniers escarpements comme un
autel dressé au milieu de la solitude immense des eaux. Là se trouvait
un temple des anciens dieux, remplacé depuis par une église vouée à
Marie [196].
[Note 196: Altitudes diverses des Asturies et de la Galice;
MONTAGNES DE SANTANDER:
Puerto de Escudo 988 mèt.
» de Reinosa 847 »
Peña Labra 2,002 »
PICOS DE EUROPA:
Peña Prieta 2,529 »
Torre de Cerredo 2,678 »
Village de Potes 299 »
» » Cain (Valdeon) 466 »
MONTS CANTABRES DE L'OUEST:
Peña Ubiña 2,300 »
» Rubia 1,930 »
Pico de Miravalles 1,939 »
» Cuiña 1,936 »
Col de Pajares 1,363 »
» Piedrafita 1,085 »
Cuadramon 1,019 »
Faro 1,155 »
Cabeza de Manzaneda 1,776 »
]
La côte asturienne, assez régulière en apparence, est entaillée d'un
grand nombre de petites baies, ou _rias_, aux berges rocheuses, où
viennent déboucher les rivières torrentielles descendues des Pyrénées
cantabres. La faible largeur de la zone littorale ne permet pas à ces
estuaires d'entrer profondément dans l'intérieur des terres; plusieurs
d'entre eux ne semblent être que de simples bouches fluviales à peine
élargies. Sur les côtes de Galice, c'est autre chose. Là le rivage du
continent est découpé en golfes sinueux et ramifiés, semblables aux
_firths_ de l'Ecosse et aux _fjords_ de la Scandinavie, de l'Islande, du
Labrador, par leurs méandres bizarres, leurs eaux profondes, leurs bords
escarpés. Ce ne sont pas de simples érosions marines, comme les
indentations de la côte de Dalmatie, mais bien des vallées anciennes
s'ouvrant largement du côté de l'Océan, qui n'a pas moins de 1,800
mètres de profondeur à une centaine de kilomètres au large.
[Illustration: Nº 157.--RIAS DE LA COROGNE.]
Quelle est l'origine de ces _rias_? Faut-il y voir, comme dans les
_fjords_, les lits de glaciers que les alluvions des rivières et de la
mer n'ont pas encore eu le temps de combler pendant la période
géologique actuelle? En tout cas, c'est un des phénomènes géographiques
les plus curieux, que l'existence, sous des latitudes aussi
méridionales, de golfes pareils à ceux des côtes voisines de la zone
polaire. La ressemblance du sol s'ajoute pour ces contrées à la
remarquable similitude du climat. Par une autre analogie, non moins
curieuse, il se trouve que la baie de Vigo, et probablement les autres
_rias_ de la Galice, golfes écossais égarés sur les côtes de l'Ibérie,
possèdent une faune maritime rappelant beaucoup plus les formes des
animaux de la Grande-Bretagne que ceux de la Lusitanie: des 200 espèces
de testacés qu'y a recueillies M. Mac Andrew, un huitième seulement
n'appartient pas à la faune britannique. La présence de cette colonie
d'espèces septentrionales, fait auquel il faut ajouter la parenté des
plantes entre les montagnes asturiennes et l'Irlande, donne un grand
poids à l'hypothèse de Forbes, d'après laquelle une terre de jonction
aurait existé, avant la dernière période glaciaire, entre les Açores,
l'Irlande et la Galice: le continent aurait disparu, mais les piliers
d'angle en subsisteraient encore.
Quoi qu'il en soit, le climat des régions nord-occidentales de l'Ibérie,
sur tout le versant extérieur des Pyrénées cantabres et des groupes qui
s'y rattachent, a beaucoup de ressemblance avec celui de la
Grande-Bretagne. Apportées par les vents de mer, qui viennent, les uns
du sud-ouest, avec les contre-alizés, les autres du nord, avec les
courants polaires plus ou moins déviés de leur course, les pluies
tombent en averses considérables sur les pentes extérieures des
montagnes asturiennes: d'un côté l'eau surabonde, tandis qu'à la base de
l'autre versant, privé d'humidité, s'étendent les plaines arides de Leon
et des Castilles. On n'a pas encore établi, par des mesures précises,
quelle est la vallée des Pyrénées cantabres qui d'ordinaire est le plus
largement abreuvée; mais on sait que certaines localités des Asturies
ont reçu dans l'année plus de 4 mètres et demi d'eau pluviale. Le
versant atlantique du plateau d'Ibérie est donc égal, sinon supérieur,
par le ruissellement de ses eaux à la pente occidentale des montagnes de
l'Écosse et de la Norvége, et à la déclivité méridionale des Alpes
suisses. L'étymologie euskarienne que plusieurs linguistes donnent aux
Asturies, d'après eux synonyme de «Pays des Torrents», est parfaitement
justifiée par les conditions du climat. Si le Tessin est,
proportionnellement à son bassin, le fleuve le plus abondant de
l'Europe, les torrents qui descendent des neiges de las Peñas de Europa
sont ceux qui versent à la mer la masse la plus considérable d'eaux
sauvages.
Les pluies tombent en toute saison dans les Pyrénées asturiennes. Les
sécheresses prolongées y sont un phénomène des plus rares; cependant il
arrive quelquefois, à la fin de l'été, que des semaines se passent sans
amener d'averse. L'équinoxe d'automne est toujours accompagné d'une
précipitation d'humidité fort abondante, et très-souvent les conflits et
les brusques remous de l'air se produisent alors et bouleversent les
eaux du golfe de Gascogne: il est peu de mers qui soient plus
redoutables dans cette saison; les annales maritimes racontent les
drames effrayants qui s'y sont accomplis. Ces tempêtes sont le plus
grand inconvénient du climat cantabre; mais la contrée a sur les autres
parties de l'Espagne, à l'exception des provinces Vascongades,
l'inappréciable avantage de jouir d'une température maritime assez
égale, relativement tiède en hiver et fraîche en été. Ce n'est pas le
«printemps perpétuel» que vantent les indigènes; mais la succession des
saisons y offre du moins une oscillation modérée. A sept ou huit cents
kilomètres de distance, les côtes asturiennes et les rivages anglais,
qui se regardent par-dessus les mers de Gascogne et de Bretagne, offrent
une ressemblance singulière de climat; mais, tandis que le Devonshire et
la Cornouaille, exposés au midi, ont une température moyenne plus égale,
les campagnes situées à la base des Pyrénées cantabres, quoique tournées
au nord, jouissent, grâce à leur latitude méridionale, d'une somme de
chaleur plus élevée.
La similitude des climats se révèle aussi dans la grande abondance des
vapeurs rampant sur le sol en brouillards épais, pareils à ceux des îles
Britanniques: cette forme de nuages est très-fréquente en Galice et dans
les Asturies; on lui donne le nom de _bretimas_. Ces phénomènes
météorologiques, si différents de ceux du reste de l'Espagne, ne
pouvaient manquer de faire naître des hallucinations dans les esprits
superstitieux des Gallegos. Ils se figurent les enchanteurs sous forme
de _nuveiros_, ou chevaucheurs de nuées, volant dans les tempêtes,
s'allongeant en nuages ou se rapetissant en nuelles, apparaissant ou
s'évaporant à volonté. C'est la nuit surtout que ces esprits aiment à
voyager. Parfois les fantômes des morts, tenant des lumières à la main,
se font porter par les brouillards de cimetière en cimetière: ses
redoutables processions nocturnes sont connues sous le nom d'_estadeas_
ou _estadinhas_[197].
[Note 197: Climat de la Galice et des Asturies, en 1858:
Température Tranche
moyenne. Maximum. Minimum. de pluie.
Oviedo (228 mètres). 15°,25 27°,8 -4°,5 2m,064
Santiago (220 » ). 15°,04 35°,0 -2°,0 1m,084
]
Malgré l'abondance de leurs eaux courantes, les provinces cantabres
n'ont pas de rivières navigables. Dans les Asturies, la zone du littoral
n'a pas assez de largeur et a trop de pente pour que les torrents
puissent se développer en fleuves au cours paisible. L'Ason, le Besaya,
le Nansa, le Sella, le puissant Nalon d'Oviedo, le Navia, l'Eo, torrents
des Asturies, ont bientôt trouvé la fin de leur voyage dans les eaux du
golfe Cantabrique. Les rivières de la Galice, le Tambre et l'Ulla, déjà
plus lentes à cause de la moindre déclivité du sol, s'ouvrent largement
à leur débouché dans les _rias_, et l'on ne sait préciser exactement où
finit le cours d'eau, où commence le golfe de l'Océan. Le seul véritable
fleuve de la Galice est le Miño, appelé Minho par les Portugais dans la
partie inférieure de son cours, qui sert de limite politique entre les
deux États de la Péninsule.
Les eaux du Miño lui viennent à la fois des deux versants des Pyrénées.
Le Miño proprement dit reçoit tous ses affluents des vallées tournées
vers l'Océan, tandis que le Sil, la maîtresse branche du fleuve, prend
sa source au sud de la Peña Rubia, sur le revers des monts Cantabres
incliné du côté des plaines de Leon. «Le Miño porte le nom, dit le
proverbe espagnol, mais c'est le Sil qui porte l'eau!» De même, par la
direction de son cours, le Sil mériterait d'être considéré comme le
véritable fleuve; mais la nomenclature géographique a surtout pour
raison d'être les convenances des populations elles-mêmes; il est donc
tout naturel que les anciens Gallaeci et les Galiciens d'aujourd'hui
aient maintenu les noms de Minius et de Miño au cours d'eau qui coule en
entier sur leur territoire, tandis que le Sil provient de par delà les
monts, d'un pays habité par des populations d'origine différente et
défendu par des gorges de montagnes qui en rendent l'accès difficile.
Avant de sortir de la province de Leon, le Sil coule d'abord dans le
large bassin du Vierzo, de toutes parts environné de montagnes et dont
il reste encore le charmant petit lac de Carrucedo. Tout près de cette
nappe d'eau commence l'âpre défilé de sortie. Le Sil, que vient gonfler
le Cabrera, descendu de la Peña Trevinca, entre dans un second bassin
lacustre, beaucoup moins étendu que le Vierzo, puis il passe sous les
roches du Monte Furado (mont Percé), dans un lit que lui ont taillé les
Romains, afin de faciliter les exploitations minières qu'ils avaient
entreprises et dont on voit çà et là des vestiges importants. En aval de
ce curieux tunnel, le Sil serpente dans une des gorges les plus sauvages
de l'Espagne: les contre-forts des montagnes qui s'élèvent au nord et au
sud et qui formaient autrefois une chaîne continue, des Pyrénées
cantabres aux monts portugais de Gerez, se dressent au-dessus du fleuve
rétréci en escarpements abrupts et même en parois verticales, de 300 et
400 mètres de hauteur. Un nouveau défilé resserre le fleuve
immédiatement en aval de la jonction du Sil et du Miño, puis les eaux
réunies, que grossissent de distance en distance de petits affluents,
vont se jeter dans la mer par un large débouché. Au-dessous de la ville
de Tuy, sur un espace d'une trentaine de kilomètres, le Miño devient
navigable, mais l'entrée du fleuve est obstruée par une barre
périlleuse, et c'est en dehors de l'estuaire, au pied de la montagne de
Santa Tecla, que se trouve le petit port d'embarquement dit la Guardia.
Quoique d'une si faible utilité pour la navigation, le Miño n'en est pas
moins, des huit grands cours d'eau de la presqu'île Ibérique, celui qui,
proportionnellement à l'étendue de son bassin, roule la masse liquide la
plus abondante; il ne le cède qu'au Duero pour la quantité absolue de
ses eaux moyennes [198].
[Note 198: Comparaison, en nombres approximatifs, des fleuves de la
Péninsule:
Aire Longueur
du de la Pluie Débit Écoulement,
bassin maîtresse moyenne. moyen. comparé
branche. aux pluies.
Miño avec Sil 25,000 k.c. 305 1m,200 500(?) 50%
Duero 100,000 » 815 0m,500 650(?) 40%
Tage 75,000 » 895 0m,400 330(?) 33%
Guadiana avec Záncara 60,000 » 890 0m,350 160(?) 25%
Guadalquivir
(Guadalimar) 55,000 » 560 0m,480 260(?) 30%
Segura 22,000 » 350 0m,300 20(?) 10%
Júcar 15,000 » 511 0m,320 25(?) 15%
Èbre 65,000 » 750 0m,450 200(?) 20%
__________ ________ _______ _____
Ensemble de la
Péninsule 584,300 0m,400 3,000(?) 33%
]
Cette masse d'eau, qui, dans toutes les parties de l'Espagne situées au
sud de la chaîne pyrénéenne, serait une richesse inappréciable, n'est
guère plus utile à l'agriculture cantabre qu'elle ne l'est au transport
des denrées: c'est comme force motrice de l'industrie qu'elle devrait
être principalement employée, car l'eau de pluie qui pénètre dans le sol
suffit amplement à développer une luxuriante végétation. Comme
l'Angleterre, les Asturies et la Galice sont le pays des beaux gazons,
des prairies d'un vert foncé. Cependant l'ensemble de la flore est d'un
caractère un peu plus méridional que celui des contrées situées de
l'autre côté du golfe de Gascogne et de la mer de France. Dans les
vergers, des orangers se mêlent aux pommiers, aux châtaigniers, aux
noyers, aux noisetiers, et même on voit de vigoureux dattiers croissant
en plein air dans un jardin d'Oviedo. Mais si la température suffit, la
trop grande humidité de l'air empêche que certaines plantes de la
contrée puissent acquérir une sérieuse importance industrielle. Ainsi,
l'élève des vers à soie ne réussit que médiocrement malgré la richesse
de foliaison des mûriers; la vigne même, sauf dans quelques districts,
ne donne guère que des vins âpres et d'un goût désagréable; par contre,
le cidre des Asturies est renommé dans toute l'Espagne et s'exporte même
en Amérique.
Les Astures ou Asturiens, on le sait, se vantent d'être issus d'hommes
libres n'ayant jamais porté le joug du musulman; quelques populations
des montagnes gardèrent en effet leur indépendance, et même les
districts conquis par les Arabes pendant la première irruption furent
rapidement repris par les chrétiens; la ville d'Oviedo reçut le nom de
«Cité des Évêques» du grand nombre de prélats fugitifs qui vinrent y
résider pour y tenir leurs conciliabules et leurs conciles. Les
Galiciens résistèrent aussi avec une grande énergie aux envahisseurs
maures, et leurs descendants montrent encore avec orgueil certaines
montagnes où, disent-ils, se brisa la puissance des Africains. Quoi
qu'il en soit, il est certain que la Galice fut, avec toutes les
contrées pyrénéennes, une des provinces qui continuèrent pendant tout le
moyen âge, sauf une courte interruption, d'appartenir politiquement à ce
monde européen dont elles font partie par leur climat et leurs
conditions géographiques. La race de cette région de l'Espagne,
d'origine celtique, est donc restée relativement pure. Depuis les
commencements de l'histoire écrite, les Asturies et la Galice, situées
en dehors des grands chemins de conquête et de migration, n'ont été que
faiblement visitées, si ce n'est dans les ports où se sont installés des
Catalans, et le sang ne s'y est point modifié comme dans les autres
parties de la Péninsule. Ni Maures ni Juifs ne se sont mêlés à ces
vieilles populations aborigènes, et les Gitanos ne se rencontrent que
rarement dans le pays. Quelques peuplades asturiennes se sont même
maintenues presque sans changement de moeurs et d'habitudes depuis
l'époque romaine. On cite entre autres comme un élément de population
tout à fait distinct les bergers des montagnes de Leitaríegos, dans le
massif où la sierra de Rañadoiro se détache des Pyrénées cantabres. Le
nom de _vaqueros_ ou de «vachers», par lequel on les désigne, n'indique
pas seulement leur genre de vie; c'est en même temps comme un nom de
tribu. Dans les voyages qu'ils font avec leurs troupeaux transhumants,
ils vivent toujours à part du reste des Asturiens; leurs jeunes gens ne
se marient qu'entre eux. Les vieux patois persistent encore dans le
pays. Sur le littoral cantabre, les paysans parlent leur _bable_; dans
les campagnes de la Galice, ils se servent de divers dialectes assez
différents les uns des autres, même de village à village. On peut dire
que, dans l'ensemble, le _gallego_, surtout celui qui se parle sur les
bords du Miño, est plutôt du portugais que de l'espagnol. Cependant il
est difficile à un Lusitanien de comprendre les Galiciens, à cause de la
bizarre cantilène de leur langage. Les habitants des diverses vallées ne
se comprennent pas même tous entre eux.
Quoique le pays soit relativement très-peuplé, les agglomérations
d'habitants sont rares. Nombre de chefs-lieux ne se composent en réalité
que d'une église, d'une maison commune et d'un cabaret; les demeures
sont toutes éparses dans les campagnes, à l'ombre de grands arbres
protecteurs Faudrait-il voir dans cette habitude des Asturiens et des
Galiciens l'effet d'un amour instinctif de la nature, ou bien plutôt ne
serait-elle pas, comme chez leurs voisins les Basques, une conséquence
naturelle de l'état de profonde paix dans lequel ont presque toujours
vécu les populations de la Cantabrie? Grâce à leur isolement, les
habitants de l'Espagne nord-occidentale se sont heureusement distingués
parmi tous leurs compatriotes par leur immunité de la guerre extérieure
et de la guerre civile. Contrées montueuses situées vers la «fin des
terres», en dehors de la grande route des armées, les Asturies et la
Galice ont eu le bonheur de rester épargnées par les marches et
contre-marches des égorgeurs; en outre, le caractère naturellement
pacifique des indigènes les a tenus à l'écart de toute révolution
intestine: c'est par un travail long et patient qu'ils s'efforcent de
conquérir le bien-être. Ce n'est point dans ces contrées qu'est né le
type espagnol du «matamore»; tout entier à sa besogne pacifique, le
Gallego n'a rien de cette férocité native dont les incessantes guerres
ont laissé quelque chose dans le sang de tous les autres Espagnols.
Aucune des villes du nord-ouest n'a de cirques pour les combats de
taureaux; elles n'envient pas à leurs voisines des Castilles le barbare
plaisir de voir la bête éventrer les chevaux, piétiner sur les hommes,
puis tomber elle-même, foudroyée d'un coup d'épée.
Cependant tout n'a point été avantage dans l'isolement et la vie
paisible des habitants de la Cantabrie. Pendant le moyen âge, les
seigneurs locaux en ont profité pour asservir les cultivateurs, leur
ôter toute propriété et tout droit d'hommes libres. Dans le reste de
l'Espagne, le péril commun obligeait les nobles, les prêtres, les
bourgeois, le peuple, à se faire des concessions mutuelles et à prendre
des habitudes de fière égalité. Il n'en était point ainsi dans les
Asturies, si ce n'est du côté des provinces Vascongades. Là tous les
paysans étaient réputés nobles, comme leurs voisins les Euscaldunac, et
leurs communautés jouissaient des mêmes prérogatives que celles de la
Biscaye; mais dans les «Illustres Montagnes» et dans toutes les Asturies
proprement dites les cultivateurs du sol n'étaient qu'un bétail; les
anciens documents établissent qu'on pouvait les engager et les vendre,
comme on l'eût fait d'une marchandise. Encore au commencement du siècle,
presque toutes les propriétés des deux Asturies se trouvaient entre les
mains de quatre-vingts familles et des couvents de moines et de
religieuses: sauf quelques petits cultivateurs isolés, la grande masse
des paysans était composée de gens attachés à la glèbe. Il en était de
même dans la Galice, quoique à un moindre degré: le peuple n'y possédait
presque rien, et la plupart des terres appartenaient à des nobles, à des
églises et à des monastères.
Depuis le commencement du siècle, cet état de choses a peu à peu changé.
L'appauvrissement des seigneurs, la suppression des couvents ont été mis
à profit par les industrieux Astures et Galiciens: ceux-ci échangent
pour de la terre leurs économies péniblement amassées, et c'est ainsi
que s'accomplit, par les ventes et les achats, une révolution
considérable. On raconte aussi que d'anciens tenanciers ont fini par
obtenir gain de cause contre les propriétaires féodaux dans un procès
des plus épineux. Jadis les feudataires et les couvents, qui avaient
reçu des rois les titres de propriété, avaient l'habitude d'accorder à
certains cultivateurs la possession temporaire de quelque domaine, à
charge d'hommage et de redevance; d'ordinaire, la concession ne devait
durer que pendant le règne de deux ou trois rois, suivant les districts;
ailleurs, le droit du paysan propriétaire expirait à la fin du siècle;
suivant les usages spéciaux de la Galice, il devait courir pendant une
période de 329 ans. Mais ces conventions donnaient lieu aux
interprétations les plus diverses: chacun les expliquait suivant son
intérêt, et que deux, trois rois fussent morts, que le siècle ou les
trois siècles se fussent écoulés, les paysans refusaient de se dessaisir
du terrain. Ce sont eux qui ont fini par l'emporter.
Les Galiciens du littoral partagent leur temps entre la culture du sol
et la pêche. Pendant la saison, plus de 20,000 hommes, disposant de
trois à quatre mille embarcations, tendent leurs madragues et d'autres
filets de moindres dimensions dans les baies, si riches en sardines, de
la Corogne, de Muros, d'Arosa, de Pontevedra, de Vigo. Le poisson
capturé est porté dans les ateliers de salaison de la côte, où des
femmes et des enfants aux gages des propriétaires de pêcheries
emplissent de sardines pressées jusqu'à 35,000 boucauts par an. La
consommation locale est énorme, et, dans les années normales, l'Amérique
seule demande jusqu'à 17,000 tonnes de sardines au port de la Corogne.
La répartition du sol entre un plus grand nombre de mains et la bonne
utilisation des richesses de la mer sont absolument indispensables pour
que la Galice puisse nourrir convenablement sa population considérable,
de beaucoup supérieure en densité à celle du reste de l'Espagne. Ainsi,
la province de Pontevedra est, à superficie égale, trois fois plus
peuplée que tout le territoire de l'État, et dépasse d'un tiers la
province même de Madrid. Et pourtant la Galice n'a ni grandes villes, ni
routes nombreuses et bien construites, ni riches industries
manufacturières! Le voisinage de la mer, les facilités de la pêche, la
douceur et l'égalité du climat ne suffisent point à expliquer
l'exubérance de la population. Si les Astures et les Gallegos
n'émigraient en véritables foules pour aller chercher à l'étranger le
pain qu'ils ne trouvent pas dans leur patrie, la famine ne manquerait
pas de les décimer et de rétablir ainsi l'équilibre entre les
subsistances et les consommateurs. Les familles essaiment constamment
vers Lisbonne, Madrid et les autres grandes villes du Portugal et de
l'Espagne. Les Gallegos sont les Auvergnats de la Péninsule. Très-âpres
au gain, très-économes des deniers amassés, se défendant les uns les
autres avec un grand esprit de corps, ils arrivent à monopoliser
certaines professions, et nombre d'entre eux parviennent à la richesse,
après avoir commencé la vie comme manouvriers ou comme porteurs d'eau.
Ceux qui reviennent dans leurs foyers, presque toujours plus à leur aise
qu'au départ, et du moins plus riches d'expérience et d'idées, se
trouvent être les véritables civilisateurs de ces régions éloignées,
dont la population croupissait naguère dans une ignorance sans bornes et
dans une misère sordide. C'est peut-être à l'extrême saleté des masures,
de même qu'à une nourriture où domine trop le poisson, que la Galice
doit d'être encore, seule parmi toutes les autres provinces de
l'Espagne, visitée par la lèpre et l'éléphantiasis. Cette dernière
maladie est de beaucoup la plus redoutée; à une époque peu éloignée de
nous, la loi ordonnait que les cadavres des malheureux morts de cette
affreuse lèpre fussent brûlés et que les cendres en fussent jetées au
vent. Une superstition générale voulait que le fléau fût infectieux même
après la mort de la victime, et que celle-ci, déposée dans un cimetière,
communiquât sa maladie à tous les corps voisins.
L'amélioration matérielle la plus urgente serait de rattacher
définitivement la Galice et les Asturies à Madrid et au reste de la
Péninsule par des voies de communication faciles. Au milieu du siècle
dernier, on construisit de Madrid à la Corogne une fort belle route
militaire, que l'on disait plaisamment avoir été pavée d'argent, tant
elle en avait coûté au trésor; mais cette route ne suffit plus et il
serait grand temps de surmonter la sierra de Leon et les diverses
ramifications terminales des Pyrénées cantabres par un chemin de fer
atteignant enfin les bords de l'Océan. Depuis longtemps la ligne est
tracée, mais on sait pour quelles raisons politiques et financières elle
attend encore son achèvement. De même, le chemin de fer de Leon à
Oviedo, qui parcourt le bassin houiller de Mieres, et qui doit fournir
un jour à l'industrie du centre de l'Espagne l'aliment qui lui est
indispensable, est encore arrêté par la masse des Pyrénées, au-dessous
du col de Pajares. La seule voie de fer que la capitale ait allongée
comme un bras vers les côtes de la Cantabrie est celle qui se dirige
vers le port de Santander par la haute vallée de l'Èbre et le col de
Reinosa. Quant aux chemins de jonction qui réuniront un jour les
extrémités des lignes rayonnantes en suivant le pourtour de la
Péninsule, c'est à peine si l'on peut dire qu'ils soient déjà projetés.
De Tuy à la Corogne, il faudra se contenter pendant longtemps encore
d'une simple route de voitures; la partie du littoral tournée vers la
mer Cantabre, du Ferrol à Santander, n'a pas même sur tout son
développement ce premier outillage de civilisation que donne un chemin
carrossable. En maints endroits, il faut encore longer la côte par un
sentier étroit et périlleux, escaladant les promontoires et remplacé
dans les vallées torrentielles par des gués où l'on saute de pierre en
pierre.
L'étroitesse du littoral cantabre, l'excellence des ports et les
importantes ressources que donne la pêche, ont fait bâtir au bord de la
mer la plupart des centres de population des Asturies. Immédiatement à
l'ouest des provinces Vascongades se trouvent les petites villes
maritimes de Castro-Urdiales, de Laredo, de Santoña, souvent choisies
comme lieux de rassemblement pour les flottilles pendant les guerres
civiles qui ont eu la Biscaye pour théâtre. La rade de Santoña, célèbre
par son excellent poisson, est l'un des havres naturels les plus
commodes et les mieux abrités de la Péninsule; lorsque Napoléon donna
l'Espagne à son frère Joseph, il en excepta la seule place de Santoña et
il y fit commencer des travaux de défense qui l'auraient transformé en
un Gibraltar français, faisant équilibre au Gibraltar anglais. Depuis,
des projets analogues ont été repris par le gouvernement espagnol, mais
ils n'ont reçu qu'un commencement de réalisation.
Fort importante en temps de guerre, Santoña mériterait aussi d'être, en
temps de paix, un centre actif de commerce; mais tout le mouvement des
échanges de la contrée a été accaparé par la ville de Santander, dont le
port offre également un excellent mouillage et possède, en outre, dans
ses nouveaux quartiers conquis sur les bas-fonds de la baie, les
avantages d'un bon aménagement intérieur en quais, darses, chantiers et
magasins. Comme débouché naturel des Castilles, Santander jouit d'un
véritable monopole commercial pour l'exportation des farines de
Valladolid et de Palencia, des laines dites _sorianas_ et _leonesas_ à
cause des pays d'où on les expédie. Santander reçoit aussi, de Cuba et
de Puerto-Rico, une grande quantité de denrées coloniales dont elle
alimente le centre de l'Espagne, et ses commerçants, indigènes et
étrangers, sont en relations constantes d'affaires avec la France,
l'Angleterre, Hambourg et la Scandinavie. Elle dispute à Bilbao, à
Valence et à Cádiz le troisième rang comme ville d'échanges avec
l'extérieur [199].
[Note 199: Mouvement des échanges, en 1867: 67,600,000 fr.]
A l'extrémité supérieure de la baie se trouvent des chantiers de
construction qui eurent jadis une grande importance; mais
l'établissement est déchu, et maintenant c'est à la fabrication des
cigares que l'État emploie, dans la ville de Santander, le plus grand
nombre de mains. Parmi les causes qui ont aidé au développement du port,
il faut en signaler une dont il n'y a point lieu de féliciter l'Espagne:
cette cause est la fréquence des guerres civiles qui ont dévasté les
provinces Vascongades et forcé le mouvement des échanges entre l'Espagne
et la France à faire le grand détour à l'ouest du pays Basque. Il est
arrivé, chose bizarre, que, malgré sa frontière limitrophe de plus de
quatre cents kilomètres de longueur, la France n'ait eu, en dehors des
voies de la Méditerranée, qu'un seul chemin libre vers l'Espagne, celui
de Santander. En été, des centaines de familles, de Madrid et des autres
villes de l'intérieur, viennent prendre les bains de mer sur la plage du
Sardinero, au nord de la petite péninsule de Santander. En outre, des
sources thermales fréquentées, sulfureuses et sodiques, Alceda,
Ontaneda, las Caldas de Besaya, jaillissent dans les vallons des
montagnes qui s'élèvent au sud.
[Illustration: Nº 158.--SANTOÑA ET SANTANDER.]
[Illustration: Nº 159.--OVIEDO.]
Au delà du port de Santander, sur un espace de 150 kilomètres, ne se
trouvent, jusqu'à Gijon, que des villages maritimes sans importance, San
Martin de la Arena, port de la petite ville déchue de Santillana, San
Vicente de la Barquera, Llanes, Rivadesella, Lastres. Gijon, qui possède
une très-grande manufacture de tabacs, n'est pas non plus une ville
considérable, quoiqu'elle ait été la cité de Pélage et la capitale de
toute l'Asturie; mais elle est le port d'expédition des houilles que lui
apporte le chemin de fer de Langreo, et elle partage avec la petite
ville d'Aviles, située de l'autre côté du haut Cabo de Peñas, l'avantage
d'être le faubourg maritime d'Oviedo, bâtie à 25 kilomètres de là, dans
une vallée dont l'eau se verse dans le Nalon. Comme toutes les autres
villes asturiennes, cette capitale est sans grande importance
commerciale. Elle a quelques manufactures actives une des dix
universités d'Espagne, une belle cathédrale gothique, que l'on dit être
la plus riche du monde entier en reliques et en objets divers «fabriqués
par les anges et les apôtres». Cette église en a remplacé une plus
ancienne, qui fut l'édifice autour duquel se sont groupées toutes les
maisons de la cité. Oviedo, qu'abrite la montagne de Naranco contre les
vents du nord, jouit de l'un des climats les plus salubres de l'Espagne:
elle possède des eaux thermales efficaces. Les sites les plus charmants
abondent dans les environs, soit qu'on se dirige à l'ouest vers les
vallées si fertiles de Cangas de Tineo, soit qu'on aille du côté de
l'est vers Cangas de Onis, le village fameux qui fut la première
capitale du royaume de Pélage. Près de là, dans une vallée toute
ruisselante de cascades et pleine de l'ombrage des châtaigniers, des
hêtres et des chênes, les pèlerins visitent la caverne de Covadonga, où
reposent les restes de Pélage; c'est le lieu le plus vénéré des
patriotes espagnols.
Les ports occidentaux des Asturies, Cudillero, Luarca,--Navia, que ses
habitants disent avoir été fondée par Cham, le fils de Noé,--Castropol
au vieux nom grec, et sur la rive opposée du même estuaire, Ribadeo la
Galicienne, ne sont guère que de petites bourgades de pêche; il faut
aller jusqu'aux magnifiques _rias_ de la côte tournée vers l'océan
Atlantique pour rencontrer de véritables villes. La première est le
Ferrol, cité de création moderne: au milieu du dix-huitième siècle, ce
n'était qu'un petit village de caboteurs; mais on comprit alors quelle
pouvait être l'importance militaire de sa baie pour la construction,
l'approvisionnement et la bonne défense des flottes. On éleva des forts
sur les hauteurs qui dominent la rade, on garnit de puissantes batteries
les deux bords du goulet d'entrée qui se trouve à 6 kilomètres de la
ville, et l'on bâtit toute une ville militaire sur un plan régulier,
avec ses arsenaux, ses chantiers, ses magasins immenses. Suivant l'état
des finances espagnoles et l'importance des forces navales, le Ferrol
augmente ou diminue de population; tantôt c'est une ruche trop étroite
pour la foule pressée de ses travailleurs, tantôt elle est presque
déserte, et l'herbe croît dans ses rues.
[Illustration: PHARE DE LA TOUR D'HERCULE. Dessin de A. Deroy, d'après
une photographie de M.J. Laurent.]
La population de la Corogne (Coruña) est beaucoup moins flottante que
celle du Ferrol, car elle n'est pas exclusivement militaire, et le
commerce, la pêche, même l'industrie manufacturière, occupent un grand
nombre d'habitants. La double ville de la Corogne, s'étalant en
amphithéâtre sur la pente de la colline, entre des hauteurs fortifiées
et l'îlot qui porte la vieille tour, de fondation peut-être romaine,
peut-être même phénicienne ou carthaginoise, dite tour d'Hercule, est
l'une des cités les plus pittoresques du littoral océanique de
l'Espagne; elle est aussi l'une de celles qui semblent destinées au plus
grand avenir, à cause de son heureuse position à l'angle même de la
Péninsule, sur l'un des axes principaux du commerce de l'Espagne, et
précisément en face des États-Unis du Nord, qui ont une telle importance
dans le mouvement général des échanges [200]; mais actuellement c'est
avec l'Angleterre que la Corogne fait presque tout son commerce; des
navires anglais, construits spécialement pour ce genre de transport,
viennent y charger des bestiaux par dizaines de milliers. Le
gouvernement espagnol possède à la Corogne l'une des plus grandes
manufactures de tabac de la Péninsule. Ares et Betanzos, célèbre par ses
boulangeries, donnent leur nom aux deux autres _rias_, ou baies
secondaires du grand golfe d'où cingla jadis la grande _Armada_; ces
villes ne sont en réalité que de simples rues, et ne peuvent se comparer
à leurs deux voisines, le Ferrol et la Corogne. Les sources salines
d'Arteijo et sulfureuses de Carballo, au sud-ouest de la Corogne, sont
fort appréciées des baigneurs.
[Note 200: Port de la Corogne:
Mouvement des échanges en 1867 19,325,000 fr.
Navires long-courriers entrés en 1873 353 (307 anglais.)
]
Les rias du sud de la Galice ont aussi chacune un ou plusieurs ports.
Celle de Corcubion est abritée à l'ouest par la péninsule du cap
Finisterre, contournée en forme de hameçon; l'estuaire de Noya baigne
les petites villes de Noya et de Muros; celui d'Arosa sert de mouillage
aux navires d'émigrants que les ports du Padron et de Carril, principaux
débouchés de la ville de Santiago, envoient aux républiques de la Plata;
la ria de Pontevedra fait monter son flux de marée dans la rivière de
Vedra jusqu'à la ville dont elle porte le nom; enfin, plus au sud, Vigo
et Bayona s'élèvent sur la rive méridionale d'un autre grand estuaire,
admirable et profonde baie, défendue du côté du large par des îles que
les anciens appelaient les Iles des Dieux. Si la côte de Galice n'était
déjà si riche en ports excellents, la baie de Vigo serait un grand
rendez-vous de commerce; mais sur ce littoral un bon mouillage n'a rien
d'exceptionnel, et Vigo, malgré tous ses avantages nautiques, n'est
qu'un petit port de cabotage et de pêche. Vigo est bien moins connu par
son faible commerce et sa mesquine industrie que par les trésors
engloutis dans ses eaux, lorsque des corsaires anglais et hollandais
vinrent, en 1702, y couler des galions chargés de l'or du Pérou. Des
compagnies de sauveteurs, munis de tous les engins de l'industrie
moderne, ont vainement tenté de repêcher toutes ces richesses perdues.
Trois des villes notables de l'intérieur de la Galice s'élèvent sur les
bords du Miño: Lugo, Orense, Tuy. La vieille Lugo romaine (Lucus
Augusti), ceinte de ses murs du moyen âge, possède des sources thermales
sulfureuses fort efficaces, et déjà mentionnées par les écrivains
latins. Orense, au superbe pont peut-être romain, jeté sur le Miño, est
également célèbre par ses fontaines d'eau chaude ou _burgas_, assez
abondantes, dit-on, pour élever sensiblement la température moyenne de
la plaine en hiver. On les emploie, non-seulement au traitement des
maladies, mais aussi à tous les usages domestiques de la cité; d'après
une étymologie, qui n'est ni justifiée ni contredite par l'histoire, le
nom même d'Orense ne serait que l'appellation allemande de _Warmsee_
(Lac bouillant), donnée par les Suèves, à l'époque de la migration des
barbares. Tuy, postée sur la rive droite du fleuve, en face de Valença
la Portugaise, n'offre d'intérêt que comme gardienne de la frontière.
[Illustration: No. 160.--BAIE DE VIGO.]
L'ancienne capitale de la Galice entière, la fameuse Santiago, bâtie sur
une colline, au pied de laquelle serpente la petite rivière de Saria,
est restée la ville la plus populeuse du nord-ouest de l'Espagne. Le
site, quoique charmant, n'a pourtant point d'avantage particulier qui
semble fait pour attirer les habitants, mais là est ce «Champ des
Étoiles,» ou Compostela (_Campo Stelle_), où l'on déterra, au
commencement du neuvième siècle, le corps de l'apôtre saint Jacques, et
qui fit accourir pendant le moyen âge des millions de pèlerins. On ne
peut s'imaginer, maintenant que l'ancienne ferveur s'est éteinte,
combien vive était la foi qui avait fait de Compostelle une autre Rome,
et qui, de la France, des Pays-Bas, du fond de l'Allemagne et de la
Pologne, entraînait les fidèles en immenses caravanes que la fatigue et
les maladies décimaient en route; mais le voyage leur conférait une
sorte de sainteté, semblable à celle qui s'attache aux _hadji_
musulmans, et pendant le pèlerinage nulle poursuite pour cause de dettes
ou de simple délit ne pouvait être exercée contre eux. Il fut un temps
où la Voie lactée était considérée par la masse du peuple comme étant
une sorte de reflet merveilleux du chemin de saint Jacques, suivi sur
terre par les pèlerins. Aussi les offrandes, les richesses de toute
espèce affluaient-elles au sanctuaire vénéré. Dans la chapelle des
reliques, on ne voyait que statues d'or, ornements d'argent et de
vermeil, broderies de diamants et de perles. Dans cette ville sainte,
tout s'expliquait par des miracles. Non loin de Santiago, sur la route
de Noya, s'élève l'église de los Angeles, que les anges ont eux-mêmes
bâtie, comme ils ont transporté à travers les airs celle de Loreto. Elle
repose sur une poutre d'or qui faisait partie de la charpente du ciel,
et qui s'étend sous terre jusqu'au-dessous de la cathédrale de
Compostelle [201].
[Note 201: Villes diverses de la Cantabrie:
Santander 21,000 hab.
Asturie:
Oviedo 9,000 »
Gijon 6,000 »
Santiago 29,000 »
La Corogne (Coruña) 20,000 »
Le Ferrol (el Ferrol) 17,000 »
Lugo 8,000 »
Vigo 6,000 »
Orense 5,000 »
Pontevedra 4,200 »
]