PROVINCES BASQUES, NAVARRE ET LOGROÑO.

Les provinces Basques et le ci-devant royaume de Navarre ne sont en

surface qu'une faible partie, à peine la trentième, du territoire de

l'Espagne. Ces contrées ne constituent pas non plus une région

géographiquement distincte du reste de la Péninsule: à cheval sur les

Pyrénées occidentales, elles appartiennent à la fois au bassin du golfe

de Gascogne et à celui de l'Èbre; en outre, leurs limites politiques

sont bizarrement tracées en lignes sinueuses à travers les vallées et

les montagnes; en certains endroits elles sont même compliquées

d'enclaves. Néanmoins le pays basque et navarrais doit bien être

considéré comme une terre à part dans l'ensemble de l'Espagne. Il est

habité dans une grande partie de son étendue par une race distincte,

ayant encore gardé son vieil idiome, ses moeurs, ses coutumes

politiques. Historiquement, il a eu un rôle tout spécial, non-seulement

à cause du caractère de ses habitants, mais aussi en conséquence de sa

position sur les frontières de la France, à l'endroit où les monts

abaissés permettent les migrations des peuples et le mouvement des

armées. D'ailleurs, les populations de la Biscaye et de la Navarre ont

pu se suffire à elles-mêmes et développer leurs ressources avec une

grande indépendance économique, grâce à la richesse naturelle de leur

pays. Par l'ethnologie et l'histoire, ces contrées forment donc un tout

distinct, auquel on peut joindre la province de Logroño, appartenant

politiquement aux Castilles, mais située sur le versant septentrional du

grand plateau, dans le bassin de l'Èbre [190].

[Note 190:

Superficie. Popul. en 1870. Popul. kilom.

Provinces basques:

Guipúzcoa 3,122 kil. car. 180,700 hab. 96 hab.

Alava 1,885 » 103,300 » 33 »

Vizcaya 2,198 » 187,900 » 85 »

Navarre 10,478 » 318,700 » 30 »

_____________ ____________ _______

17,683 »

Logroño 5,037 » 182,900 » 36 »

_____________ ____________ _______

22,720 » 973,500 » 43 »

]

Dans les provinces Vascongades et la Navarre, les divers systèmes de

montagnes, que séparent en aval les plaines de l'Aragon, se rapprochent

et s'entremêlent, de manière à former un dédale de monts et de collines

rattachant comme un noeud inextricable la chaîne des Pyrénées au plateau

des Castilles. Il est fort difficile d'y reconnaître la direction des

crêtes principales, à cause de leur faible élévation moyenne au-dessus

des hauteurs secondaires, et des cirques, des gorges, des vallées qui

découpent les massifs en d'innombrables fragments. Quand on se trouve

sur un des sommets d'où la vue peut s'étendre au loin, l'aspect de la

contrée est tout à fait celui d'une mer battue par des vents contraires:

jusqu'à l'extrême horizon, des vagues inégales, qu'on dirait produites

par une sorte de bouillonnement, s'y heurtent et s'y entre-croisent.

La chaîne médiane des Pyrénées n'a plus l'aspect des grandes montagnes

dans cette région de son parcours; sa hauteur moyenne n'est plus que

d'un millier de mètres. A l'endroit où elle quitte la frontière de

France pour entrer dans la Navarre espagnole, le sommet d'Izterbegui et

d'autres croupes arrondies, qui s'élèvent à l'angle sud-occidental de la

vallée française des Aldudes, arrosée par la Nive, ne sont que de hautes

collines, où pas même un rocher ne perce le revêtement de terre

végétale, La chaîne se développe d'abord assez régulièrement dans la

direction de l'ouest, puis, interrompue par la dépression profonde du

col d'Azpiroz, elle perd son nom, en même temps que cette allure normale

qui est le caractère distinctif des Pyrénées: c'est là que cesse la

chaîne proprement dite. Au delà, les monts qui continuent vaguement le

système pyrénéen portent le nom de sierra de Aralar, puis des

appellations toutes locales; des seuils, élevés en moyenne de 600 mètres

seulement, en font communiquer les deux versants et permettent aux

routes et aux chemins de fer d'aller facilement des bords de la mer à la

vallée de l'Èbre. Les deux massifs les plus occidentaux de cette partie

indécise qui relient les Pyrénées françaises aux Pyrénées cantabres sont

la Peña Gorbea, où l'on retrouve le cassis à l'état sauvage, et la

sierra Salvada. Ils dominent, le premier à l'est, le deuxième à l'ouest,

la dépression d'Orduña, où le Nervion prend sa source, et où serpente en

brusques sinuosités le chemin de fer de Bilbao à Miranda de Ebre.

[Illustration: Nº 148.--JAIZQUIBEL.]

Les chaînons qui de ces massifs pyrénéens se dirigent vers le golfe de

Gascogne sont également fort irréguliers dans leur allure. La plupart se

relient les uns aux autres par des arêtes transversales, parallèles à

l'axe des Pyrénées, de sorte que les torrents ont à chercher péniblement

leur porte de sortie. Ainsi, la Bidassoa, qui dans la partie inférieure

de son cours sert de limite entre l'Espagne et la France, commence

d'abord par couler au sud, par le val de Baztan, puis, après un long

circuit, revient vers le nord pour se mêler aux eaux salées de

l'estuaire de Fontarabie. Elle sépare ainsi des Pyrénées un massif

distinct, dont l'une des cimes principales est la fameuse montagne de la

Rhune, sur la frontière française. Plusieurs autres sommets du littoral

sont isolés de la même manière et s'élèvent à une hauteur égale à celle

des pointes situées sur l'axe de la chaîne. Parmi ces pics dominateurs

on peut citer le Mendaur, qui se dresse à l'ouest de la vallée de la

Bidassoa, la Haya ou la montagne des Trois-Couronnes, qui, vue des

plaines de l'Adour, commence si superbement l'Espagne, le mont Oiz, si

bien entouré par une ceinture de vallées ombreuses, et les monts qui se

terminent, entre Bilbao et Guernica, par les roches abruptes du cap

Machichaco. Une montagne non moins isolée est celle qui s'élève au nord

de la plaine d'Irun, entre l'estuaire de la Bidassoa et le bassin de los

Pasages, alternativement empli et vidé, par la marée. C'est le

Jaizquibel l'Oeaso des anciens, le sommet aux longues croupes revêtues

de bruyères, d'où l'on contemple l'admirable tour d'horizon formé par

les montagnes et les vallées du pays Basque, l'Adour, les Landes

françaises et l'Océan. Le promontoire terminal du Jaizquibel, le cap de

Higuer ou du Figuier, est l'angle extrême du littoral cantabre et fait

face aux deux rochers de Sainte-Anne, dressés en pleine mer; de l'autre

côté du golfe de la Bidassoa: ce sont les bornes méridionales de la côte

française.

Dans cette étroite zone du versant basque se trouvent représentées de

nombreuses formations géologiques, du granit et des porphyres aux roches

calcaires jurassiques et crayeuses et aux terrains d'alluvion déposés

par les rivières. Cette grande variété d'origine et la multitude des

fissures qui en ont été la conséquence ont donné aux provinces basques

un trésor de mines qui a toujours été d'une certaine importance

économique, mais qui ne peut manquer d'assurer tôt ou tard à ces

contrées un rôle très-considérable dans l'industrie du monde. Le cuivre,

le plomb y sont abondants, mais la grande richesse consiste en minerai

de fer de toute espèce, se prêtant à la fabrication de tous les articles

de fonte et d'acier. Le fer «vernissé» ou «gelé» que fournit la mine de

Mondragon, dans les collines du Guipúzcoa, est celui dont on se servait

jadis pour préparer l'acier incomparable des lames de Tolède. De nos

jours, ce sont des mines voisines qui donnent une partie de l'acier

utilisé pour les canons Krupp. Des montagnes entières sont tellement

remplies de lits ferrugineux, que des compagnies minières les achètent

en bloc, non dans l'espoir de les exploiter en entier, mais afin de

priver de l'excellent minerai les compagnies rivales. Le champ minier,

sinon le plus vaste, du moins le plus connu et le plus activement

exploité de ces contrées est celui de Somorrostro, à l'ouest de la rade

de Bilbao. Ce gîte, d'une superficie de plus de 20 kilomètres carrés,

est composé de masses ferrugineuses intercalées dans une couche de

sables micacés; elles sont très-faciles à fondre et donnent un métal

d'une malléabilité tout exceptionnelle. Quand l'exploitation des mines

n'est pas arrêtée par la guerre civile, le pays tout entier est d'une

couleur de rouille: «les champs, les chemins, les maisons et jusqu'à la

peau des gens. La poussière de minerai a tout recouvert d'une teinte

rougeâtre uniforme, sur laquelle tranche le vert éclatant des maïs et

des grands châtaigniers.»

[Illustration: Nº 149.--BILBAO ET SES ENVIRONS.]

Les sierras qui s'alignent dans l'Aragon, parallèlement à l'axe des

Pyrénées, se continuent aussi dans la Navarre et les provinces

Vascongades, mais en se confondant en maints endroits avec des chaînons

latéraux du grand faîte de partage. La sierra de la Peña se prolonge à

l'ouest de la rivière Aragon par deux arêtes, l'une qui s'unit aux

rameaux pyrénéens et va passer au nord de Pampelune sous le nom de

montagnes de San Cristóbal, l'autre la sierra del Perdon, qui court

assez régulièrement vers l'ouest et se redresse pour former la Higa de

Monreal, mont célèbre dans les légendes, et le meilleur poste

d'observation pour embrasser du regard tout l'ensemble de la Navarre. A

l'ouest de Pampelune et de l'Arga la chaîne du nord s'étale en un

plateau fort accidenté et surmonté de cimes: c'est la sierra de Andía,

que continuent jusqu'à l'Èbre les montagnes de Vitoria et dont les

ramifications s'enchevêtrent bizarrement pour former cette région des

Amézcuas si favorable aux partisans. L'autre, d'abord plus indistincte,

limite au sud le Carrascal ou le «pays des chênes verts», région aussi

sauvage que les Amézcuas et non moins souvent ensanglantée par les

guerres civiles. Au delà de ce massif, la crête principale va former les

monts Cantabrio; ceux-ci s'unissaient jadis, avant l'ouverture des

défilés de l'Èbre, avec les monts Obarenes, sorte de bordure en saillie

qui marque, sur la rive méridionale du fleuve, la limite du plateau des

Castilles et dans laquelle s'ouvrent les fameuses gorges de Pancorbo.

Ainsi se trouve complétée la jonction de tous les systèmes montagneux du

pays Basque. Les Pyrénées sont rattachées à la sierra de Andía par le

seuil d'Alsásua, où passe le chemin de fer de Vitoria à Pampelune, et

les monts sous-pyrénéens sont eux-mêmes reliés aux chaînes du plateau

castillan. Quant à la province de Logroño, tous les chaînons qui la

parcourent sont des contre-forts extérieurs du même plateau: à l'ouest,

ce sont des rameaux du massif de la Demanda; à l'est, ce sont les deux

chaînes de Camero Nuevo et de Camero Viejo, s'abaissant de la sierra

Cebollera vers les plaines de l'Èbre [191].

[Note 191: Altitudes de la Navarre et du pays Basque:

Col de Velate 868 mètres.

» Azpiroz 587 »

Mont Aitzcorri 1,535 »

Col de Arlaban 617 »

Peña Gorbea 1,537 »

Mont Mendaur 1,132 »

Mont Haya 987 »

Jaizquibel 583 »

Sierra de Andia 1,454 »

Col de Alsásua 596 »

Vitoria 513 »

Pampelune (Pamplona) 420 »

]

[Illustration: GORGES DE PANCORBO. Dessin de Sorrieu, d'après une

photographie de M. J. Laurent.]

Le vaste labyrinthe des montagnes basques et navarraises présente en

plusieurs districts, principalement sur le versant de l'Èbre, des

paysages tout à fait castillans par l'âpreté, la nudité de ses pentes:

le déboisement à outrance pratiqué par les maîtres de forges a enlaidi,

aussi bien qu'appauvri la contrée. La Navarre méridionale offre même de

véritables déserts, qui se rattachent aux tristes landes des Bardenas

aragonaises; entre Caparroso et Valtierra, au sud de la rivière Aragon,

le voyageur ne traverse que des collines gypseuses ou salines, presque

sans végétation. Mais dans le pays Basque et la Navarre occidentale, où

les pluies tombent en abondance, toutes les hauteurs qui ont gardé leur

verdure offrent le plus grand charme dans la succession de leurs sites.

Les forêts de hêtres, les bois de châtaigniers, les bouquets de chênes,

les prairies inclinées des vallons, les eaux courantes que l'on voit

briller sous l'ombrage des aunes, forment le plus aimable contraste avec

les parois de grès ou de calcaire qui se dressent au-dessus de la

verdure. Dans les vallées, sur les coteaux, aux pentes des montagnes,

des villages éparpillent leurs petites maisons blanches au milieu des

vergers. Pendant la saison des fleurs, les innombrables pommiers mêlent

dans la campagne l'aspect de l'hiver à celui du printemps.

Les vents humides du nord-ouest, qui soufflent très-fréquemment du golfe

de Gascogne, entretiennent dans ces contrées une température moyenne

fort égale. Les pluies y sont très-abondantes, surtout aux changements

des saisons; mais aucune période de l'année n'en est privée. Sur le

versant atlantique des monts, la chute annuelle de pluie est d'au moins

un mètre et demi, c'est-à-dire triple de celle qu'on observe dans les

plaines de l'Aragon. Aussi le climat local n'a-t-il rien de la nature

africaine qui domine sur les plateaux de l'intérieur et sur les rivages

méditerranéens; il ressemble beaucoup plus à celui de l'Irlande et des

Pays-Bas qu'à celui de Valence et de Murcie. Grâce à l'influence de

l'Océan voisin, la contrée n'a pas à souffrir de fortes chaleurs

estivales; elle ne redoute guère non plus les froids de l'hiver, car le

vent marin les tempère, et les premiers monts des Pyrénées arrêtent au

passage l'âpre souffle du nord et du nord-est. S'il n'avait le

désavantage d'un excès d'humidité, le pays Basque aurait un des climats

les plus agréables de la terre; du moins est-ce l'un des plus salubres.

C'est aussi l'un de ceux qui se prêtent le mieux à la production

agricole. Dans les années de paix, la Navarre, les provinces Basques et

la Rioja, qui s'étend sur la rive gauche de l'Èbre, sont parmi les

contrées les plus riches de l'Espagne en blé, en vins, en huiles, en

bestiaux; avant la guerre civile, la Navarre approvisionnait la France

méridionale de viande de boucherie et de vins à bas prix, et depuis, des

armées vont et viennent dans ses campagnes sans les épuiser. Pendant

leur première grande guerre, les carlistes, presque toujours enfermés

entre l'Èbre et les Pyrénées, eurent constamment d'amples ressources;

malgré le manque de bras et le gaspillage que les combats, les siéges,

les assauts entraînent après eux, la terre suffisait toujours à les

nourrir, tandis que le sous-sol leur donnait en abondance le fer pour

les combats.

L'égalité de température et l'humidité du sol sont aussi très-favorables

au développement rapide de la végétation arborescente. Sur le versant

atlantique, la population, fort nombreuse, profite de ces avantages du

climat pour cultiver une grande variété d'arbres fruitiers, surtout des

pommiers, dont le cidre, ou _zagardua_, est une boisson très-répandue

dans les trois provinces. Dans les vallées pyrénéennes de la Navarre, où

les habitants sont encore clair-semés, les forêts ont gardé leur

uniformité première; elles n'en sont pas moins belles. Celle d'Iraty, où

l'on ne pénètre que par d'âpres défilés et des montagnes escarpées, est

l'une des plus grandioses, aussi bien que l'une des plus solitaires de

la région qui s'étend au sud des Pyrénées françaises, entre le pic

d'Anie et les Aldudes. Plus à l'ouest les forêts qui avoisinent le val

Cárlos (Valcárlos), ou val de Charlemagne, et le fameux col de

Roncevaux, ou Roncesvalles, sont peut-être moins grandioses, mais elles

sont plus aimables à cause de la variété des paysages, et plus

intéressantes à cause des souvenirs de l'histoire et de l'écho des

vieilles traditions. Sur la foi des légendes, on se représente

volontiers ce passage des monts comme une gorge effroyable entre des

rochers à pic, et c'est, au contraire, un vallon doux et tranquille. Le

célèbre mont d'Altabiscar, qui s'élève à l'orient, est une longue croupe

où les fleurs roses des bruyères se mêlent au jaune doré des genêts et

des ajoncs, et la _playa_ de Andrés Zaro, où le grand massacre eut lieu,

est une plaine riante dont les eaux murmurent sous l'ombrage des aunes.

Un vieux couvent, entouré de murailles crénelées et flanqué de quelques

masures, barre une large route carrossable qui vient de Pampelune, puis

au delà, vers la France, un charmant sentier, semblable à l'avenue d'un

parc, se glisse à l'ombre des hêtres et s'élève en pente douce vers un

col gazonné où se trouve la chapelle rustique d'Ibañeta. Ce paysage

gracieux serait le Roncevaux, de sinistre mémoire. On ne voit pas un

seul rocher d'où les Basques auraient pu rouler des blocs de pierre sur

les envahisseurs francs; on cherche vainement des yeux le précipice au

fond duquel Roland fit pour la dernière fois résonner son cor d'ivoire.

C'est à leur vaillance et à leur ruse, non pas à l'âpreté des gorges

d'Altabiscar, que les montagnards doivent leur triomphe sur les armées

de Charlemagne. Sur le versant opposé, dans le val Cárlos proprement

dit, le fond de la vallée, aujourd'hui dominé par une belle route, est

beaucoup plus étroit et plus difficile à parcourir.

Quel est cet ancien peuple dont les traditions célèbrent le courage

indomptable et qui de nos jours encore a maintes fois donné des preuves

de son héroïsme? Quelle est son origine première? Quelle est sa parenté

parmi les autres populations de l'Europe et du monde? Toutes questions

auxquelles il est impossible de répondre. Les Basques sont la race

mystérieuse par excellence. Ils restent seuls au milieu de la foule des

autres hommes. On ne leur connaît point de frères.

Il n'est pas même certain que tous les Euskariens ou Basques

appartiennent à une souche commune, car ils ne se ressemblent nullement

entre eux. Il n'y a point de type basque. Sans doute la plupart des

habitants de la contrée se distinguent par la beauté précise des traits,

l'éclat et la fermeté du regard, l'équilibre et la grâce de la personne;

mais que de variétés dans la stature, la forme du crâne et des traits!

De Basque à Basque, il y a autant de différences qu'entre Espagnols,

Français et Italiens. Il en est de grands et de petits, de bruns et de

blonds, de dolichocéphales et de brachycéphales, les uns dominant dans

tel district, les autres ailleurs. La solution du problème devient de

plus en plus difficile, car la race, si elle est vraiment une, ne cesse

de perdre par les croisements de son originalité première. Il est

probable qu'avant l'ère de l'histoire écrite, des populations d'origine

diverse se sont trouvées réunies dans le même pays, soit par des

migrations, soit par la conquête, et que la langue des plus civilisés

sera devenue peu à peu celle de tous. La vie de chaque peuple abonde en

faits de cette espèce.

Si l'on ne tient pas compte des différences et même des contrastes que

présentent entre eux les Basques des provinces espagnoles et de la

Navarre française, on peut dire que, dans l'ensemble, la plupart des

Basques ont le front large, le nez droit et ferme, la bouche et le

menton très-nettement dessinés, une taille bien proportionnée, des

attaches d'une grande finesse. Leur physionomie est d'une extrême

mobilité. Les moindres sentiments se révèlent sur leur visage par

l'éclair du regard, le jeu des sourcils, le frémissement des lèvres. Les

femmes surtout se distinguent par la pureté de leurs traits; on admire

leurs grands yeux, leur bouche souriante et fine, la souplesse de leur

taille. Même dans les villes et les villages qui servent de lieux de

passage aux étrangers, de Bayonne à Vitoria, et où les croisements ont

le plus altéré les traits de race, on est frappé de la beauté de la

plupart des femmes et de leur élégance naturelle. Dans certains

districts reculés la laideur est un véritable phénomène. Deux localités

du Guipúzcoa, Azpeytia et Azcoytia, près desquelles se trouve le fameux

couvent de Loyola, sont tout particulièrement célèbres à cause de la

beauté de leurs habitants, hommes et femmes. On dit qu'il serait

difficile d'y trouver une jeune fille qui ne fût pas un modèle parfait.

Mais les Basques n'ont pas seulement la beauté de la forme, ils ont

aussi la dignité du maintien. On aime à les voir marcher fièrement, la

veste jetée sur l'épaule gauche, la taille serrée par une large ceinture

rouge, le béret légèrement incliné sur l'oreille. Quand ils passent à

côté du voyageur, ils le saluent avec grâce, mais comme des égaux, sans

baisser le regard. Les femmes, presque toujours modestement vêtues de

couleurs sombres, ne sont pas moins nobles d'attitude. Elles portent

toutes haut la tête, et, quoique marchant très-vite, ont un port de

déesse. L'habitude qu'elles ont de placer leurs fardeaux sur la tête

contribue probablement à leur donner cette fière tournure qui les

distingue; l'équilibre parfait qu'elles doivent apprendre à maintenir,

pour descendre ou monter les pentes sans que leur cruche risque de

tomber, développe dans leurs membres un aplomb naturel, qui se rencontre

rarement chez les femmes des contrées voisines. Elles ont surtout les

épaules et le cou remarquables par la pureté des lignes, beauté bien

rare chez les paysannes accoutumées au dur travail de la terre.

[Illustration: Nº 150.--AZCOYTIA ET AZPEYTIA.]

Les Basques se donnent à eux-mêmes le nom d'Euskaldunac ou d'Euskariens,

et leur langue est l'euskara, ou eskuara. On ne sait pas encore quel est

le sens précis de ce mot; mais, d'après toutes les probabilités, il

signifie simplement «parole». Les Euskariens seraient donc les «Hommes

qui parlent». Tel est aussi le nom que les Slaves et mainte autre race

se sont donné dans leurs idiomes. Cette langue «par excellence» que

parlent les Basques et qui en fait un corps de nation vraiment distinct

parmi toutes les races de l'Europe et du monde, semble jusqu'à

maintenant être tout à fait unique par la structure de ses mots et le

mécanisme de ses phrases. Elle a dû emprunter beaucoup de termes aux

langues des peuples voisins; toutes les choses que les Basques ont

appris à connaître par leurs rapports avec l'étranger, toutes les idées

nouvelles qui leur ont été apportées depuis les temps préhistoriques,

sont naturellement désignées par des expressions qui n'appartiennent pas

au fond primitif de leur idiome; peut-être même faudrait-il remonter

jusqu'à l'âge de pierre, avant l'introduction des animaux domestiques

dans le pays, pour trouver le basque dans sa pureté primitive, car il

semble que tous les noms euskariens de ces animaux et ceux des métaux

sont d'origine âryenne, finnoise ou même sémitique. Mais, si nombreux

que soient tous ces emprunts, il n'en reste pas moins certain que la

langue basque n'est point âryenne comme presque tous les autres idiomes

de l'Europe; ce n'est pas une langue à flexions comme celles de la

famille indo-européenne; mais si elle devait entrer dans un groupe déjà

connu, il faudrait la rattacher au système «polysynthétique» des

dialectes américains, ou aux idiomes «agglutinants» des peuples de

l'Altaï. Elle appartient donc à une période de la vie de l'humanité plus

ancienne, moins avancée que celle dans laquelle sont nées les autres

langues de l'Europe. De leur côté, les patriotes basques déclarent leur

«parole» bien supérieure à toutes les autres: d'après quelques auteurs,

c'est en eskuara que le premier homme aurait salué la lumière;

l'orthodoxie locale érigea même cette imagination en article de foi, et

bien mal venu eût été l'étranger qui se serait permis d'émettre un doute

sur ce fait primitif de l'histoire humaine. Mais de nos jours tous les

philologues peuvent juger la question, car, sans compter une

bibliothèque d'écrits consacrés à l'eskuara, les divers dialectes de

cette langue ont une littérature, chants, comédies, traductions, devenue

accessible aux hommes d'étude.

En attendant que la comparaison des langues humaines nous ait révélé si

l'idiome euskarien est vraiment indépendant de tout autre, il nous faut

considérer les Basques, restés sans frères sur les continents, comme un

peuple entièrement à part, comme le débris d'une ancienne humanité

rongée de tous les côtés par les flots envahissants d'une humanité plus

moderne. Les preuves ne manquent point pour établir que les Euskaldunac

ont été jadis un peuple nombreux occupant une grande étendue de

territoire. Si l'on n'a point encore réussi à retrouver aux bornes du

monde les origines du basque, on découvre cette langue à l'état fossile,

pour ainsi dire, dans les contrées qui entourent le bassin de la

Méditerranée occidentale. Nul monument écrit ne raconte comment des

peuples frères de race occupaient ces régions si bien disposées pour

n'être qu'un seul domaine géographique; mais au lieu de récits, de

légendes ou d'hymnes, il reste encore des noms de montagnes, de fleuves

et de cités qui proclament après des milliers d'années la puissance des

anciens aborigènes. A l'est du pays où se trouvent aujourd'hui les

dernières populations basques, dans les vallées pyrénéennes du Bastan

français, d'Aran, d'Andorre, de Querol, les noms euskariens abondent. Il

en est de même dans les plaines qui s'étendent au nord des monts

jusqu'aux abords de la Garonne, et la ville d'Auch, l'antique Iliberri

(ville neuve), rappelle encore par son nom le séjour des Auskes ou

Euskariens; à l'orient des Pyrénées, Elne et Collioure, situées, l'une à

une faible distance, l'autre au bord du golfe du Lion, étaient aussi des

Iliberri, ainsi que le témoignent encore les noms corrompus des deux

villes modernes; enfin, parmi tant d'autres villes espagnoles aux

appellations euskariennes, on peut citer une troisième Iliberri, la

voisine de Grenade, que domine la montagne nommée d'après elle la sierra

de Elvira. Et que de cités antiques, bâties par les mêmes peuples,

durent précéder ces «villes neuves»!

La plupart des écrivains qui se sont occupés de l'Espagne ont admis,

avec la plus grande plausibilité, que ces anciens peuples de langue

euskarienne étaient les Ibères dont parlent les auteurs anciens et qui

occupaient autrefois la plus grande partie de la Péninsule. Par cela

même, les Basques actuels se trouveraient être les descendants directs

des Ibères; ils seraient, dit Michelet, «le reste de ce monde antérieur

au monde celtique et dont on ne connaît que la décadence.» Tout

naturellement, on a cru également devoir attribuer aux ancêtres des

Basques les diverses inscriptions et légendes de monnaies en «lettres

inconnues», _letras desconocidas_, que l'on a découvertes en Espagne et

dans la France méridionale, et que M. Boudard a fini par interpréter

comme étant réellement de langue euskarienne. Il est à peine permis de

douter de l'identité parfaite des Ibères et des Basques. Cet isolement

du petit peuple pyrénéen n'existait donc pas dans l'antiquité. Par les

Vascons, il occupait le midi de la France, par les diverses tribus

ibériennes et celtibériennes, il couvrait la péninsule d'Hispanie. Au

delà des Colonnes d'Hercule, les Euskaldunac s'étendaient aussi

jusqu'aux pentes de l'Atlas, car les auteurs anciens citent quelques

localités dont les noms sont entièrement basques; l'une des peuplades

énumérées par Strabon porte même la désignation tout euskarienne de

Mutur-Gorri (Visages-Rouges), que les hommes de la tribu devaient

peut-être à leur face bronzée par le soleil. Enfin, les témoignages des

auteurs romains s'accordent à déclarer que les Ibères avaient colonisé

les grandes îles de la Méditerranée; les nations liguriennes qui

habitaient les côtes de l'Italie appartenaient probablement à la même

souche.

On s'est étonné que les Basques aient pu se maintenir en corps de

nation, parlant sa langue, précisément dans cette partie des Pyrénées où

les montagnes, trop basses pour se dresser en barrière contre les armées

d'invasion, ont laissé passer, tantôt dans un sens, tantôt dans un

autre, tous les peuples en marche. D'abord, il faut tenir compte de ce

fait, que les Pyrénées occidentales sont les plus éloignées de Rome et

devaient, par conséquent, échapper plus facilement à l'influence du

peuple-roi; mais le faible relief des montagnes a dû également aider les

Euskariens à garder leur cohésion nationale, leurs moeurs et leur

langue. Dans les autres parties des monts, les tribus ibériennes,

séparées par des crêtes neigeuses difficiles à franchir, étaient

refoulées par leurs ennemis en d'étroites vallées latérales, et ne

pouvaient s'entr'aider en cas de péril commun. Les Basques avaient, au

contraire, le privilège d'habiter un pays offrant à la fois de sérieux

obstacles à l'invasion étrangère et, par-dessus les chaînons parallèles,

des passages faciles pour les indigènes. Les peuplades des diverses

vallées pyrénéennes du nord et du midi pouvaient ainsi se former en une

masse épaisse et puissante au milieu des nations qui les entouraient et

qui toutes entraient, l'une après l'autre, de gré ou de force, dans le

monde latinisé.

On ne sait quelle était, après l'époque romaine, l'étendue des

territoires occupés par des populations de langue basque, mais il est

très-probable que cette étendue a peu changé, car, depuis lors, les

Euskariens ont presque toujours été leurs propres maîtres, et nulle

raison majeure n'a pu les porter à laisser leur langue pour celle de

voisins qu'ils tenaient en mépris. Du côté de la France, les limites

actuelles des dialectes euskariens sont assez bien connues; du côté de

l'Espagne, elles ont été déterminées avec moins de précision. Elles ne

correspondent nullement aux frontières des circonscriptions

administratives et politiques. Le domaine actuel de la langue basque

commence à l'ouest par la vallée du Nervion, au-dessous de Bilbao; sa

limite contourne cette ville, qui est devenue presque entièrement

espagnole, et traverse au sud le col d'Orduña pour suivre les flancs de

la Peña de Gorbea et longer à une certaine hauteur le versant méridional

des Pyrénées en laissant en dehors toutes les villes situées dans la

plaine de l'Alava. Au delà de Salvatierra, elle descend pour remonter

sur les flancs de la sierra de Andía et rattache au pays basque toute la

vallée où court le chemin de fer d'Alsásua à Pampelune; mais cette ville

elle-même, l'ancienne Irun des Ibères, n'est euskarienne que par les

souvenirs historiques, et, plus à l'est, le basque n'est parlé que dans

les hautes vallées de Roncevaux, d'Orbaiceta, d'Ochagavia, de Roncal,

tandis qu'au sud les noms seuls des villages, Baigorri, Mendivil,

Sansoain, Lazaguria, rappellent l'idiome d'autrefois. Le pic d'Anie,

qui, du côté de la France, est la borne des populations de langue

basque, l'est également du côté de l'Espagne. Ainsi, des quatre

provinces euskariennes, une seulement, le Guipúzcoa, est en entier

comprise dans le domaine de l'idiome antique; encore les deux villes

d'Irun et de Saint-Sébastien y forment-elles des îlots de langue

castillane. Toute la zone méridionale des contrées qui font

politiquement partie de la Navarre et des provinces Vascongades, est

depuis un temps immémorial envahie par les dialectes latins, et les

populations y parlent un castillan mélangé de quelques termes locaux

d'origine euskarienne. D'après les affirmations des paysans, que

pourtant n'a point encore corroborées un seul document authentique, on

aurait encore parlé le basque à Olite et à Puente la Reina, situées à

une grande distance au sud de la zone actuelle de langue euskarienne. M.

Broca voit dans ce déplacement de langues, dont il importerait d'abord

de constater la réalité, une conséquence toute naturelle de la

juxtaposition immédiate du basque avec un idiome disposant de la

prépotence administrative et de l'influence littéraire, sociale et

religieuse. Au sud des Pyrénées, le basque n'est pas de force à lutter

contre l'espagnol, tandis qu'au nord des Pyrénées il n'est pas même

menacé par le patois béarnais.

[Illustration: Nº 151.--ZONE DE LA LANGUE BASQUE.]

D'un côté l'espagnol, de l'autre le français, travaillent à se

substituer au basque, non par la conquête violente, mais par un lent

travail de désorganisation. Déjà scindée en sept dialectes, modifiée par

des mots et des tournures contraires à son génie, la langue des Ibères

cherche à s'accommoder de plus en plus à l'esprit des étrangers qui

viennent s'établir dans le pays; elle perd sans cesse en originalité et

se transforme en patois. Chaque grande route qui pénètre dans le

territoire basque fait en même temps une trouée dans la langue

elle-même. Chaque progrès, surtout celui de l'instruction, ne peut

qu'être fatal aux dialectes euskariens; le demi-million de Basques,

désormais enfermé dans un étroit horizon de collines et de montagnes, ne

saurait plus compter sur une longue durée pour le langage des aïeux

[192].

[Note 192: Nombre approximatif de la population de langue basque, en

1875:

Basses-Pyrénées (France) 116,000

Provinces basques:

Guipúzcoa 170,000

Viscaya 120,000

Alava 50,000

Navarre 100,000

_________

556,000

]

Strabon parle des Cantabres, les ancêtres immédiats de nos Basques, avec

une admiration mêlée d'horreur. Leur bravoure, leur amour de la liberté,

leur mépris de la vie, lui paraissaient des qualités tellement

surhumaines, qu'il y voyait une sorte de férocité, une rage bestiale. Il

raconte avec effroi que, dans leur guerre d'indépendance contre les

Romains, des Cantabres se sont entre-tués pour ne pas être réduits en

captivité, que des mères mirent elles-mêmes leurs enfants à mort pour

leur éviter l'opprobre et les misères de l'esclavage, que des

prisonniers, mis en croix, entonnèrent leur chant de victoire. A cette

époque, les Ibères avaient coutume de se prémunir contre les malheurs

inattendus en portant sur eux un poison préparé à l'aide d'une plante

semblable à l'ache et qui tuait sans douleur. Maîtres de leur propre

vie, ils ne craignaient plus rien; ils la risquaient facilement, surtout

quand il s'agissait de combattre pour un ami.

Leurs qualités de courage, souvent mises à l'épreuve depuis leurs luttes

avec les envahisseurs romains, n'ont jamais été trouvées en défaut, mais

elles ne sont point les seules qu'il faille leur accorder. L'histoire et

les lois des fédérations pyrénéennes témoignent de la prééminence que la

droiture des Basques, leur générosité, leur amour de l'indépendance,

leur respect de l'homme libre leur donnaient sur les sociétés voisines.

Les serfs malheureux qui les entouraient, s'imaginant dans leur

abjection que la liberté est un privilège de noblesse, voyaient en eux

des gentilshommes. Tous les habitants du Guipúzcoa et de la Biscaye

proprement dite étaient nobles, même en vertu de la hiérarchie

espagnole, tandis que dans l'Alava et dans la Navarre, où les Maures

dominèrent pendant quelque temps, et où plus tard se fit sentir

l'influence castillane, la noblesse seigneuriale prit naissance avec son

cortége habituel de vassaux et de manants. Mais toutes les provinces

veillaient avec le même soin jaloux sur leurs libertés locales et

forçaient leurs suzerains à observer de point en point le contrat

d'union. Alors que l'histoire de l'Europe n'était qu'une succession de

massacres, les Basques vivaient presque toujours dans une profonde paix;

chaque année, les communes situées sur les versants opposés des

montagnes se juraient une amitié perpétuelle, et tour à tour leurs

ambassadeurs déposaient solennellement une pierre symbolique sur une

pyramide élevée par les ancêtres au milieu des pâturages du col. Toutes

ces petites républiques, dont l'isolement eût fait une proie facile pour

les conquérants, étaient fraternellement unies en une grande fédération;

chacune s'engageait à «sacrifier les biens et la vie» pour maintenir la

patrie commune «en droit et en justice». Leur étendard figure trois

mains unies: _Irurak bat_, «les Trois n'en font qu'Une,» telle est la

belle devise des provinces Vascongades.

Ce qui montre surtout combien la société euskarienne, si peu importante

par le nombre, était supérieure aux populations voisines par ses

éléments de civilisation, c'est le grand respect qu'on y avait pour la

personne humaine. Tout Basque était absolument inviolable dans sa

demeure: jamais il ne pouvait être privé de son cheval ni de ses armes.

Si d'autres Ibères, libres comme lui, portaient devant le conseil une

accusation contre sa personne, sa maison n'en restait pas moins sacrée

pour tous, et quand le moment était venu de répondre à l'imputation, il

sortait fier et superbe, le béret sur la tête, le bâton dans la main,

et, digne comme ses pairs, il arrivait sous le chêne où siégeaient les

prud'hommes assemblés. Dans les assises nationales, tous votaient, et le

suffrage de tous avait la même valeur. Dans plusieurs vallées, les

citoyennes donnaient leur avis et leur voix avec la même liberté que les

hommes. Les vieilles chartes d'Alava stipulaient formellement une place

pour les dames de la «confrérie» délibérante d'Arriaga. Cependant il

n'était pas d'usage que les femmes fussent assises à la même table que

l'_etcheco-jauna_ (le maître de la maison) et ses fils; elles mangeaient

debout à côté du foyer; même de nos jours, cette vieille habitude

d'inégalité n'a point disparu des campagnes, et telle est la force de la

tradition, que la femme se croirait presque déshonorée si on la voyait

assise à côté de son mari à tout autre jour que celui de ses noces. De

même, lors des fêtes publiques, les femmes se tiennent à l'écart: elles

dansent entre elles, tandis que les hommes se livrent à leurs jeux plus

bruyants.

Mais, à part ce reste de la barbarie primitive, les amusements des

Basques ne révèlent que des qualités naturelles. S'il est vrai que l'on

peut juger d'un peuple d'après ses jeux,--car l'homme, quand il se

laisse emporter au plaisir, oublie de veiller sur lui-même,--les

Euskariens gagnent singulièrement à être vus aux jours de fête; ils ne

cessent point alors d'être aimables, gracieux et dignes. Leurs jeux sont

toujours des luttes de force et d'adresse. Sur les pelouses de leurs

vallées, les jeunes Basques s'exercent au saut, à la danse, à la course,

au jet de lourdes pierres. Le jeu de paume est une des gloires de la

nation; elle lui a voué une espèce de culte comme à sa plus précieuse

institution. Les grandes parties sont annoncées d'avance et les Basques

y accourent de toutes parts avec autant d'ardeur que les Grecs

d'autrefois allant à Delphes ou à Olympie. Et, pareille aux tribus

helléniques, la foule euskarienne ne songe pas uniquement aux exercices

corporels, elle s'occupe aussi des plaisirs plus raffinés de l'esprit.

Les Basques jouent encore en plein air des mystères et des pastorales;

ils ont leurs acteurs et leurs poètes.

Toutefois il ne faudrait point croire que les populations euskariennes

sont composées d'hommes supérieurs de toute manière à leurs voisins. Aux

qualités correspondent aussi les défauts. Actuellement le grand malheur

des Basques est précisément dérivé de leurs anciens priviléges

nationaux. Ils veulent continuer les traditions du passé, parce que ce

passé fut héroïque, se renfermer dans les étroites limites de leur

patrie, parce que cette patrie fut libre à côté de nations esclaves,

rester étrangers au mouvement historique des peuples d'Europe, parce que

ceux-ci ne sont pas de race noble comme eux. Par un revirement bizarre

des choses, il se trouve qu'en défendant leurs libertés provinciales les

Basques se sont faits les champions de l'absolutisme pour les autres

provinces; ils ne veulent point qu'on touche à leurs _fors_, et, pour en

assurer la conservation, ils ne veulent pas non plus permettre à leurs

voisins de se débarrasser de leurs entraves. De cette attitude naissent

les plus étranges inconséquences et de singuliers malentendus, causés

d'ailleurs en grande partie par l'ignorance des Basques, car

l'instruction est très-peu répandue chez eux: elle n'était point

stipulée dans leurs fors!

Ces _fueros_, ou droits particuliers des Basques, sont censés les mêmes

qu'en l'année 1332, époque à laquelle les députés des provinces se

présentèrent à Búrgos pour offrir le titre de «seigneur» au roi de

Castille, Alphonse le Justicier. En vertu du traité qui fut conclu, il

est interdit au souverain étranger de bâtir ou de posséder aucune

forteresse, aucun village, aucune maison sur le territoire euskarien.

Les Basques ne doivent leur sang qu'à leur propre pays; ils sont exempts

de la conscription espagnole et gardent leurs soldats ou «miquelets»

dans les limites de leurs provinces. En temps de guerre, il est vrai,

les Basques doivent le service, mais à certaines conditions. Dans la

Biscaye proprement dite, les contingents ne peuvent être menés, sans

leur consentement exprès, au delà d'un certain arbre de la frontière, et

dans ce cas ils ont droit à un payement spécial; des formalités

analogues doivent être observées dans le Guipúzcoa et l'Alava. L'impôt

est toujours fixé et réparti par les juntes provinciales; presque toutes

les contributions perçues sont exclusivement destinées à couvrir les

dépenses locales, et ce qui est accordé à l'État l'est à titre de don

gracieux. Le commerce est plus libre que dans le reste de l'Espagne; les

monopoles n'existent point. Enfin les municipalités locales sont toutes

indépendantes; représentées par leurs alcades, les membres de

l'_ayuntamiento_, les «grands-parents», ou _parientes-mayores_, elles

fixent et arrêtent seules leur propre budget.

Mais que de diversités, de contrastes et de bizarreries féodales dans

cette organisation des communes et des provinces, en apparence si

démocratique! Telle bourgade est une république indépendante; telle

autre se groupe avec un certain nombre de villages en «université»

souveraine; d'autres encore ne se composent que d'enclaves. Dans tel

village, la municipalité nouvelle est nommée par celle qui vient

d'achever ses fonctions; dans tel autre, elle est choisie par des

électeurs censitaires ou par des nobles d'une certaine catégorie, ou

même, soit par le seigneur local, soit par son représentant. Les juntes

provinciales se renouvellent aussi suivant les procédés les plus divers,

en vertu des traditions les plus disparates. Le suffrage, que l'on

considère dans les démocraties modernes comme un droit naturel

appartenant à l'homme libre, est encore un privilège parmi les Basques

et n'est point exercé par tous. En outre, l'usage de ce privilége est

accompagné de formalités puériles et réglé par une étiquette jalouse:

les lois de la préséance ne sont pas moins religieusement observées sous

le «chêne de justice» qu'à la cour de la reine d'Angleterre. On comprend

qu'avec de pareilles institutions, où la tradition féodale se mêle au

vieil instinct de race, les Basques aient fini par se trouver, eux

républicains, les champions les plus obstinés de l'ancienne monarchie

espagnole. Ce sont eux qui ont donné à l'Église catholique son génie

inspirateur, son véritable chef, dans la personne d'Ignace de Loyola.

[Illustration: SAINT-SEBASTIEN. Dessin de Taylor, d'après une

photographie de M. J. Laurent]

Il est évident que la situation tout exceptionnelle des provinces

Vascongades ne pourra se maintenir longtemps. Déjà la Navarre est

assimilée depuis 1839 au reste de l'Espagne en ce qui concerne le

service militaire, les impôts, la constitution des municipalités. Même

en plein pays Basque, le changement s'accomplit d'une manière

irrésistible: si les descendants des Euskariens ne veulent pas d'une

liberté commune avec les autres habitants de la Péninsule, c'est en vain

qu'ils essayeront d'être libres tout seuls. La guerre les a déjà brisés

une première fois; elle menace de les briser encore et de les réduire à

merci; mais la paix, non moins que la guerre, tend à les priver de leur

individualité nationale pour les faire participer à la vie politique des

populations espagnoles. L'industrie moderne, aidée par le commerce et

les voyages, change les moeurs locales, enseigne la langue des voisins,

fait disparaître les anciennes traditions. Les Basques ne sont pas

seulement «un peuple qui saute et danse au haut des Pyrénées», comme le

disait Voltaire, c'est aussi un peuple qui travaille, et c'est par le

travail que se fera la fusion nationale avec les autres Espagnols.

Comme pour hâter la disparition prochaine du groupe distinct que leur

race forme encore dans l'humanité, les Basques émigrent en grand nombre

et laissent derrière eux des places vides que leurs voisins viennent

occuper en partie. Ceux d'entre eux qui habitent les hautes vallées

partiellement emplies de neige pendant l'hiver, descendent par centaines

avant les mois de la saison froide et vont exercer temporairement

quelque industrie lucrative dans les villes de la plaine; d'autres,

entraînés par l'amour des aventures, qui chez eux est traditionnel et

qui fit de leurs ancêtres de si hardis pêcheurs de baleines, partent

sans désir de retour prochain et ne craignent pas d'aller s'établir sur

un autre hémisphère. Naguère les Basques espagnols émigraient beaucoup

moins que leurs frères de nationalité française, chassés de leur patrie

par l'horreur de la conscription militaire; mais ils suivent maintenant

en foule l'exemple qui leur est donné, et la majorité de ceux qui s'en

vont se compose des hommes les plus énergiques, la véritable élite de la

nation. Dans les républiques de la Plata, où ils vont presque tous

chercher fortune, leur race est destinée à se perdre, comme élément

distinct, encore bien plus rapidement qu'en Europe: c'est en vain que

certains patriotes euskariens rêvent la naissance d'une nouvelle

république cantabre dans les pampas de l'Amérique.

Il est vrai que, loin de leur patrie, les Basques gardent avec soin cet

esprit de solidarité qui leur donne tant de force chez eux. A Madrid et

dans les autres villes de l'Espagne proprement dite, à Montevideo, à

Buenos-Ayres, ils s'entr'aident, se soutiennent dans l'infortune, se

liguent contre des concurrents, et de cette façon ils arrivent à faire

bien meilleure figure que beaucoup d'autres groupes de population

relativement plus nombreux; mais, quelle que soit leur force de

cohésion, elle ne peut que retarder, non conjurer les destins. Dans un

petit nombre de générations, le basque sera rayé de la liste des langues

vivantes de l'Europe, comme l'ont été le _cornish_ et le _crévine_,

comme le seront l'_erse_, le _manx_, le _wende_, le _lithuanien_, le

_livonien_, et même avant l'idiome disparaîtront les anciennes moeurs et

les institutions politiques.

Les provinces Vascongades et la Navarre n'ont que peu de villes, et

celles qui se trouvent sur leur territoire sont en grande partie

peuplées d'étrangers. L'Euskarien, comme l'Asturien et l'habitant de la

Galice, aime la libre nature: les villes, les gros bourgs lui

déplaisent. Sauf dans les districts commerçants et industriels, toutes

les maisons se dressent isolément sur les promontoires, sur les pentes

des collines ou sur le bord des ruisseaux; devant la demeure s'étend une

pelouse plantée de chênes, où chaque soir, après le labeur de la

journée, les jeunes gens se reposent de leurs fatigues par les danses et

le chant. Dans ce choix qu'ils faisaient pour leurs demeures on a vu la

preuve que les Basques et leurs voisins des Pyrénées occidentales

avaient un esprit contemplatif et le goût de la solitude: il faut y

reconnaître plutôt la conséquence naturelle de ce fait que les Basques

étaient un peuple libre, n'ayant rien à craindre de ses voisins. Tandis

que les populations du reste du l'Espagne, de la France, de l'Italie et

de presque tous les pays d'Europe étaient obligés, pour échapper aux

invasions guerrières et aux massacres, de se réfugier à l'abri des

forteresses ou dans les cités murées, les Basques, toujours en paix

entre eux et avec leurs voisins, pouvaient tranquillement s'établir au

milieu des champs qui leur appartenaient.

Bilbao, la plus grande ville des provinces Basques et son port le plus

animé, n'est point une ville euskarienne; depuis longtemps livrée au

commerce avec les colonies lointaines du Nouveau Monde, elle est le

débouché naturel des farines de la Castille, et jadis elle fut le siége

du plus haut tribunal de commerce en Espagne. Encore de nos jours,

quoique privée des monopoles qui lui avaient été concédés et beaucoup

moins bien située pour le commerce que plusieurs autres cités d'Espagne,

elle rivalise d'importance pour les échanges avec Valence, Santander et

Cadiz; il lui est arrivé, grâce aux mines importantes des environs,

d'être le troisième port de la Péninsule par le chiffre des affaires

[193]. Tout naturellement elle a vécu d'une autre vie que les

populations basques des montagnes environnantes. Elle est devenue tout

espagnole, et, pendant les guerres carlistes, elle a été assiégée à

plusieurs reprises par les habitants mêmes de sa banlieue. La charmante

vallée où elle groupe ses édifices, les montagnes à pente rapide qui

l'entourent en demi-cercle, les eaux du Nervion, qui portent ses

embarcations au havre de Portugalete et à la mer, ont été souvent

rougies de sang. C'est devant les murs de Bilbao que le plus fameux

général basque, Zumalacarreguy, reçut en 1855 sa blessure mortelle.

[Note 193: Mouvement du port en 1872... 4,058 navires. Exportation

du minerai de fer, en 1871... 300,000 tonnes; en 1872... 422,000

tonnes.]

[Illustration: No. 152.--SAINT-SÉBASTIEN.]

La ville la plus populeuse du Guipúzcoa, Saint-Sébastien, est également

espagnole. A la fois port de trafic comme Bilbao et place de guerre avec

une garnison castillane, elle s'est assimilée d'aspect et de langue aux

villes de l'intérieur de la Péninsule. La roche de la Motta ou du Monte

Orgullo, qui la domine au nord et dresse, à 130 mètres au-dessus de la

mer, ses escarpements hérissés des tours d'une forteresse, la «conque»

d'eau bleue qui s'arrondit à l'ouest de la ville sur une charmante plage

où se promènent les baigneurs, la rivière Urumea qui débouche à l'orient

de la citadelle et lutte incessamment contre les flots écumeux de la

mer, les promenades ombreuses, l'amphithéâtre de collines verdoyantes et

semées de villages qui bornent l'horizon du sud, tout l'ensemble du

gracieux paysage fait de Saint-Sébastien l'une des localités les plus

aimables, une de celles où vient se presser la population cosmopolite

des fatigués et des oisifs. Du reste, la ville même a perdu tout

caractère d'originalité; brûlée en 1813 par ses alliés les Anglais, que

la jalousie de métier fit s'acharner à la destruction de tous les

établissements industriels, elle a été reconstruite avec une monotone

régularité. Son port, assez fréquenté par les navires de cabotage, est

peu sûr et sans profondeur. Le grand havre de commerce de la contrée

devrait être la magnifique baie de Pasages, qui s'ouvre plus à l'est, du

côté de la frontière de France. Il est parfaitement abrité, puisque de

ses eaux on ne voit même pas la mer, avec laquelle il communique par un

étroit goulet facile à défendre. Aux siècles précédents, de grands

navires y pénétraient et venaient s'amarrer aux quais du bourg

aujourd'hui ruiné de Leso: des chantiers de construction très-actifs

s'élevaient sur les bords du golfe intérieur; mais les alluvions de

l'Oyarzun et d'autres ruisseaux, aidées par l'incurie des hommes, ont

comblé une partie du bassin et obstrué par une barre périlleuse l'entrée

du golfe: il est probablement à tout jamais perdu pour la grande

navigation.

[Illustration: No. 153.--GUETARIA.]

[Illustration: ENTRÉE DE LA BAIE DE PASAGES.]

[Illustration: No. 154.--GUERNICA.]

La gracieuse Fontarabie, l'Ondarrabia des Basques, aux maisons

blasonnées, est également séparée de la mer par un seuil redouté des

navigateurs; elle ne doit sa petite importance actuelle qu'à ses bains

de mer et au voisinage de la France, qu'elle regarde du haut de sa

terrasse et de ses murs éventrés par les obus. Irun serait aussi une

ville insignifiante si elle n'était du côté de la France la tête de

ligne des chemins de fer espagnols et la clef stratégique de toute la

contrée. Tolosa, entourée de manufactures, se vante du titre de capitale

du Guipúzcoa; Zarauz, Guetaria, à la racine de son île pittoresque

changée en péninsule, Lequeytio ont leurs bains de mer; Zumaya, à

l'issue de la vallée de l'Urola, a ses carrières de plâtre qui

fournissent aux ingénieurs un incomparable ciment; Vergara, jadis

renommée par ses manufactures d'armes, a les nombreuses sources

ferrugineuses des environs, son collége célèbre fondé en 1776 par la

Société basque, et le souvenir de la convention mémorable qui mit fin,

en 1839, à la première guerre carliste. Durango est également une ville

dont le nom a fréquemment retenti pendant les guerres civiles du nord de

l'Espagne. Guernica, dans la Biscaye, a son palais «foral» et le fameux

chêne sous lequel s'assemblent encore les législateurs de la contrée;

mais, comme toutes les prétendues villes basques, Guernica n'est en

réalité qu'une simple bourgade.

Sur le versant méridional des monts pyrénéens, les grandes

agglomérations ne sont pas plus nombreuses, ce qui s'explique d'ailleurs

par ce fait que la population est trois fois moins dense que sur le

versant atlantique. Vitoria, capitale de l'Alava, située sur le chemin

de fer de Paris à Madrid, est une ville industrielle et commerçante, un

entrepôt d'échanges entre les provinces Basques et les Castilles.

Pampelune ou Pamplona, dont le nom rappellerait encore celui de son

reconstructeur Pompée, est surtout une ville forte, souvent assiégée,

souvent prise; sa cathédrale est une des plus riches et des plus

curieuses de l'Espagne. Tafalla, «_la flor de Navarra_» et l'ancienne

capitale du royaume, a seulement les ruines de son palais, que son

bâtisseur, don Cárlos le Noble, voulait, dit-on, réunir au palais

d'Olite, situé également dans la vallée du Cidaco, par une galerie d'une

lieue de longueur. Puente la Reina est célèbre par ses vins. Estella,

l'une des villes les plus riantes de la Navarre, commande plusieurs

défilés sur les chemins des Castilles et de l'Aragon, et possède par

conséquent une sérieuse importance stratégique. Pendant la guerre

actuelle, les carlistes l'ont transformée en une puissante forteresse.

Dans la province limitrophe, dépendant de la Vieille Castille, Tudela,

riche en vins, Calahorra et Logroño, dont le pont date du onzième

siècle, sont également des places militaires de quelque valeur, parce

qu'elles commandent les passages de l'Èbre. Calahorra, qui avait pris

pour devise la fière parole: «J'ai prévalu sur Carthage et sur Rome,»

fut le boulevard de défense de Sertorius contre Pompée; mais son

héroïsme lui coûta cher. Assiégée par les Romains, elle perdit presque

tous ses citoyens par la famine; les défenseurs de la ville eurent à se

nourrir de la chair le leurs femmes et de leurs enfants. Quoique située

en dehors des pays de langue euskarienne, dans les riches campagnes de

la Rioja, Calahorra, la vieille Calagorri des Ibères, se rattache

intimement à l'histoire des provinces Vascongades, car c'est d'après les

anciennes lois de Calahorra qu'ont été rédigés les fors d'Alava, jurés

en 1332 par le suzerain Alphonse le Justicier. Elle fut la patrie de

Quintilien [194].

[Note 194: Population approximative des principales villes des pays

Basques, de la Navarre et de Logroño:

BISCAYE (VIZCAYA).

Bilbao 30,000 hab.

GUIPÚZCOA.

Saint-Sébastien 15,000 hab.

Tolosa 8,000 »

ALAVA.

Vitoria 12,500 hab.

NAVARRE.

Pampelune (Pamplona) 22,000 hab.

Estella 6,000 »

LOGROÑO

Logroño 12,000 hab.

Calahorra 7,000 »

]

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 118 / 153 题