Sierra de Cadi 2,900 »
Monsant 1,071 »
Montagut 840 »
Monserrat 1,237 »
Monseñ 1,608 »
Madre del Mount 1,224 »
]
[Illustration: Nº 142.--PROFIL DU COURS DE L'ÈBRE.]
Dans son ensemble, le bassin de l'Èbre est un des plus géométriquement
réguliers que présente la surface terrestre. Il a la forme d'un triangle
dont la base repose sur les monts de la Catalogne, tandis que la pointe
se trouve près de l'océan Atlantique, dans les Pyrénées cantabres. Les
arêtes, faiblement sinueuses, qui limitent de toutes parts cet espace de
plus de 80,000 kilomètres carrés, sont fort inégales en hauteur, mais
elles offrent entre elles cette ressemblance, d'avoir des noyaux
granitiques, sur lesquels les formations postérieures, jusqu'aux
alluvions récentes, se sont successivement déposées en retrait, à mesure
que se comblait la mer intérieure. L'Èbre serpente au fond de la
dépression médiane du bassin, en maintenant, malgré tous ses méandres,
une direction exactement perpendiculaire au rivage de la Méditerranée où
il doit aboutir: par la régularité de son cours presque inflexible, il
s'accorde parfaitement avec la forme géométrique de son bassin. Mais, en
approchant de la barrière que lui opposent les monts de la Catalogne, il
faut qu'il se ploie et se reploie en sinuosités nombreuses, avant de
trouver une issue pour gagner la mer.
La source de Fontibre (Font d'Èbre), dans une haute vallée des Pyrénées
cantabres, commence fièrement le fleuve par une masse d'eau
considérable, à laquelle se mêlent les neiges fondues de la Peña Labra,
de la sierra de Isar et d'autres montagnes. Près de Reinosa, l'Èbre
semble hésiter dans son cours; un seuil bas, qui peut-être lui servait
jadis de lit vers le golfe de Gascogne, s'ouvre dans la direction du
nord, mais le fleuve, tournant brusquement au sud, puis à l'est, coupe,
de défilé en défilé, divers massifs de hauteurs qui jadis s'élevaient en
travers de sa vallée. Il se grossit dans sa course de plusieurs rivières
que lui envoient les Pyrénées, la sierra de la Demanda, le massif
d'Urbion; mais il ne prend vraiment l'aspect d'un fleuve qu'à sa sortie
des plaines de Navarre, où le Cidaco et l'Alhamá, du côté méridional,
l'Ega et l'Aragon doublé par l'Arga, du côté septentrional, viennent
unir leurs eaux dans le lit commun. Ainsi que le dit le proverbe:
_Arga, Ega, Aragon
Hacen al Ebro varon._
Ce sont ces rivières qui font le fleuve. L'Èbre est désormais assez fort
pour fournir de l'eau en abondance aux canaux latéraux qui s'y
alimentent en aval de Tudela. A gauche, le canal de Tauste répand la
fertilité dans les campagnes jadis infertiles qui s'étendent au pied des
Bardenas; à droite, le canal Impérial, qui sert à la fois à la
navigation et à l'irrigation des champs, accompagne le fleuve jusqu'à
Saragosse; en temps ordinaire, il ne roule pas moins de 14 mètres cubes
d'eau par seconde: c'est près de la moitié de la portée du Guadalquivir,
dans la saison des «maigres». Malheureusement, une grande partie de
l'eau, de même que celle du canal de navigation creusé en aval de
Saragosse, se perd dans les fissures du terrain calcaire.
Dans les plaines mêmes de l'Aragon, l'Èbre reçoit de droite et de gauche
d'autres rivières qui compensent les saignées des canaux d'arrosage. Du
versant des plateaux du sud lui viennent le Jalon, accru du Jiloca, le
Huerva, l'Aguas, le Martin, le Guadalope; des avant-monts pyrénéens du
nord descend l'Arba, tandis que des grandes Pyrénées elles-mêmes
s'élance le Gallego; mais de tous les cours d'eau du bassin le plus
important est le Sègre, uni au Cinca. En moyenne, l'Èbre, épuisé par les
emprunts des cultivateurs riverains, a beaucoup moins d'eau que ce
déversoir où s'épanche tout le surplus de la masse liquide tombée sur le
versant méridional des Pyrénées, entre le groupe du mont Perdu et celui
de Carlitte. A l'époque des crues annuelles, le flot que roule le Sègre
arrête complétement le cours de l'Èbre et fait refluer ses eaux en sens
inverse du courant. Si le Sègre coulait dans l'axe de la plaine
d'Aragon, c'est lui qui mériterait de donner son nom au tronc commun du
fleuve; mais, par une étrange disposition, caractéristique de ce bassin
triangulaire aux limites rectilignes, le Sègre s'épanche précisément à
angle droit de la dépression centrale des plaines et longe la base même
des montagnes qui forment l'un des côtés de la grande figure
géométrique.
[Illustration: Nº 145.--DELTA DE L'ÈBRE.]
Immédiatement en aval de la jonction, le Sègre et l'Èbre réunis
commencent leur trouée à travers les chaînons parallèles de la
Catalogne. Du confluent à la mer, la pente totale est de 56 mètres sur
un espace développé de plus de 150 kilomètres, mais le fleuve a nivelé
son lit de manière à faire disparaître les cascades et les rapides. Les
matériaux produits par ce grand travail de déblayement se sont déposés
dans la mer en dehors de la ligne normale du rivage. Le delta de l'Èbre
s'avance de 24 kilomètres dans la Méditerranée, et ses terres basses,
couvertes de salines, de lagunes, de fausses rivières, s'étendent sur
près de 400 kilomètres carrés. Il est vrai que du côté du sud les
alluvions de l'Èbre trouvent un point d'appui dans les bas-fonds qui se
dirigent vers le groupe des Columbretes: saisis par le courant qui porte
au sud et au sud-ouest, les troubles se déposent surtout de ce côté;
ainsi s'est formée la flèche de sable qui rattache aux terres
marécageuses du delta l'île élevée de Punta la Baña et qui protège le
port des Alfaques. C'est dans ce port de refuge, en grande partie vaseux
comme le «Puerto del Fangal», à l'extrémité septentrionale du delta, que
s'ouvre la bouche artificielle de l'Èbre, formée par le canal de San
Carlos de la Rapita, que l'on a creusé à travers les terres basses; il a
14 kilomètres de longueur et sa pente est rachetée par trois écluses.
C'est en vain qu'on a essayé de le faire servir à la grande navigation.
Les digues latérales de l'embouchure n'ont pas empêché la formation
d'une barre qui arrête les bâtiments à l'entrée. De même, les bouches
naturelles, entourant la petite île de Buda, sont inaccessibles aux
navires, à cause de leurs barres inconstantes, recouvertes d'une eau peu
profonde.
Si l'étude géologique du delta de l'Èbre avait été faite d'une manière
complète, si des sondages avaient déterminé le volume précis des terres
alluviales jusqu'à la roche sous-jacente, et que l'accroissement annuel
de la masse fût parfaitement connu, on pourrait tenter d'évaluer
approximativement le nombre des siècles écoulés depuis le jour où le lac
intérieur commença de se vider dans la mer par le courant de l'Èbre.
D'ailleurs, les empiétements du delta diminueront d'année en année, et
depuis le commencement du siècle ils ont déjà diminué, en proportion des
progrès accomplis par les cultivateurs dans l'irrigation de leurs
campagnes. Le débit moyen de l'Èbre n'est plus que la moitié, d'après
Antonio de la Mesa, de ce qu'il était naguère, et il ne cessera de se
réduire si toutes les améliorations projetées se réalisent. Déjà,
pendant une grande partie de l'année, plusieurs de ses affluents sont
épuisés en entier par les canaux d'arrosage et n'atteignent pas le lit
majeur du fleuve; mais les grands tributaires pyrénéens ont encore une
masse d'eau considérable qui va se perdre dans la mer et dont chaque
flot pourrait faire germer des moissons dans les steppes riverains.
L'Arga devrait fertiliser le sol des Bardenas et le district des Cinco
Villas: l'eau surabondante du Gallego, de l'Isuela, du Cinca semble
destinée à entourer la sierra de Alcubierre d'un réseau de cultures; le
Sègre surtout tient en réserve dans ses eaux torrentueuses la fécondité
future des Llanos del Urgel, encore bien incomplétement utilisés.
D'énormes capitaux, confiés à des spéculateurs sans probité, ont été
gaspillés à ces diverses entreprises; mais, en dépit de ce mécompte, il
faudra se remettre à l'ouvrage pour employer le faible excédant de pluie
qui reste encore sans emploi dans le bassin de l'Èbre. Tôt ou tard le
grand fleuve, de même que les autres cours d'eau de la Catalogne, le
Llobregat, le Ter, le Fluvia, ressemblera aux rivières de Valence, dont
chaque-goutte est utilisée et se change en séve et en fruits [185].
[Note 185:
Superficie du bassin de l'Èbre 83,500 kilom. carrés.
Pluies moyennes dans le bassin, par
mètre de surface 0m,500
Débit de crue 5,000 mètres cubes.
» moyen 100(?) » »
» d'étiage 50 » »
Écoulement moyen par mètre de surface 0m,037
Proportion de l'écoulement à la précipitation 1,14(?)
]
La richesse exubérante des campagnes irriguées témoigne de la bonté du
sol dans la Catalogne et l'Aragon. Même des terrains naturellement
saturés de substances salines, comme ceux des environs de Saragosse, ont
été transformés en d'admirables jardins fournissant des légumes et
surtout des fruits exquis. Sur le littoral catalan, des plantes
tropicales, des agaves, des cactus, et çà et là, au sud de Barcelone,
quelques palmiers étalant leurs éventails au pied des roches rappellent
encore les beaux paysages du midi de la Péninsule. Dans le bassin de
l'Èbre, la transition s'opère graduellement entre la nature presque
africaine de Murcie et de Valence et l'âpre climat des plateaux et des
montagnes; mais nulle part, si ce n'est au bord immédiat des rivières,
l'eau n'est en quantité suffisante. Dans certaines régions des montagnes
on voit des maisons haut perchées, dont les murailles sont rouges à
cause du vin qui a servi à en délayer le mortier: après une bonne
vendange, il est plus économique d'aller puiser dans le cellier le
liquide nécessaire que de chercher au loin dans quelque vallée profonde,
et par des chemins difficiles, une eau précieuse, plus utilement
employée à l'irrigation des champs. Arrêtés par les montagnes et les
plateaux inclinés des Castilles, les vents d'ouest n'apportent aucune
humidité dans la cuvette au fond de laquelle coule l'Èbre; les vents
humides du nord-ouest, qui soufflent de la mer Cantabre, sont aussi
partiellement arrêtés par les monts de la Navarre. Quant à ceux qui
proviennent de la Méditerranée, ils n'arrosent que le versant oriental
des montagnes de la Catalogne et n'entrent que par un petit nombre de
brèches dans les plaines de l'Aragon.
[Illustration: N 144.--STEPPES DE L'ARAGON.]
Cette pénurie d'eau fluviale est un grand désavantage pour certaines
régions du bassin de l'Èbre. On y voit de véritables déserts, qui n'ont
rien à envier à ceux de l'Afrique: tout y manque, eaux courantes,
cultures, prairies et forêts. La plus grande partie des Bardenas, entre
l'Aragon et l'Arba; les Monegros, que limitent l'Èbre, le Sègre et le
Cinca; les terrasses de Calanda, au sud de l'Èbre et à l'ouest du
Guadalope, sont les plus vastes et les plus inhabitables de ces déserts.
Dans ces solitudes, et à un moindre degré dans toute la dépression des
plaines aragonaises, le climat a les inconvénients extrêmes; il est
alternativement très-froid et très-chaud, non-seulement de l'été à
l'hiver, mais encore clans une même saison; malgré le voisinage de la
mer, le climat est tout à fait continental. La rareté de la végétation,
la couleur blanchâtre des terres qui laissent rayonner la chaleur du
jour, la proximité des montagnes neigeuses donnent au climat d'hiver une
singulière âpreté; par contre, les chaleurs estivales sont fréquemment
intolérables: on étouffe dans cette cavité où les vents marins ne
pénètrent que rarement, par bouffées inégales, et où des roches
éclatantes de lumière répercutent partout les rayons du soleil. Sur les
côtes de la Catalogne, le vent chaud, fatal à la végétation, malsain
pour les hommes, n'est pas celui qui souffle d'Afrique; c'est le vent
qui vient de traverser les plaines brûlantes de l'Aragon.
Grâce aux eaux de la Méditerranée qui baignent ses rivages, aux brises
marines qui lui apportent les pluies, l'air salin, l'égalité de
température, la Catalogne jouit d'un bien meilleur climat que l'Aragon.
C'est là un des contrastes qui, avec les autres différences
géographiques et les diversités d'origine, d'alliances, de parenté, de
commerce, ont donné aux deux contrées limitrophes une individualité
distincte [186].
[Note 186:
Saragosse. Barcelone.
Température moyenne (treize années) 16° 17°,20
Extrême de chaleur 41° 31°
» de froid -7°,8 0°,1
Écart 48°,8 30°,9
Pluie 0m,347 0m,400
]
Sans chercher à connaître l'impossible, c'est-à-dire la filiation des
peuplades aborigènes et de provenance étrangère qui peuplaient avant
l'histoire écrite la vallée de l'Èbre et les monts de la Catalogne, il
est certain que la contrée maritime est celle qui a reçu dans sa
population le plus d'éléments divers. La mer devait lui amener des
colons de tous les peuples navigateurs, tandis que d'autres visiteurs,
hostiles ou pacifiques, devaient arriver du sud par le chemin naturel
des plages ou du nord par les cols peu élevés des Albères. Aussi,
Carthaginois et Phéniciens, Grecs et Massiliotes, Romains, Arabes,
Normands, Français, Provençaux, venus par mer ou par terre, se sont-ils
successivement mêlés aux habitants de la Catalogne. L'Aragon, terre
continentale inconnue des marins et défendue contre les immigrations du
nord par un rempart de rochers et de neiges, devait conserver beaucoup
plus la pureté relative de ses peuples; mais, par contre, les
conquérants qui réussissaient à s'emparer du pays, devaient s'y établir
fortement, sans crainte de nouveaux arrivants qui réussissent à les
déloger. Quand les Maures s'emparèrent de l'Aragon, ce fut pour
longtemps. Barcelone était déjà libre depuis trois siècles lorsque les
Sarrasins tenaient encore dans Saragosse. Comparé à la Catalogne mobile
et changeante, l'Aragon représente la solidité et la durée.
Considérés en masse, les habitants de la vallée de l'Èbre sont d'un
orgueil un peu agressif, d'une hauteur froide et dédaigneuse, d'une
grande paresse d'esprit: ils sont routiniers et superstitieux; mais ils
ont une singulière force de volonté, et par leur vaillance font honneur
à leurs ancêtres les Celtibères. Ces beaux hommes à la forte carrure,
que l'on voit cheminer derrière leurs ânes, la tête entourée d'un
mouchoir de soie et la taille serrée par une ceinture violette, sont
toujours prêts à se battre. Encore à la fin du siècle dernier, il était
de coutume entre villages ou confréries d'en venir aux mains pour le
seul plaisir de lutter et de montrer sa bravoure: ce combat, qui ne se
terminait point sans mort d'hommes, était ce qu'on appelait la
_rondalla_, mot qui s'applique aujourd'hui aux concerts des chanteurs en
plein vent. Dans les petites choses, les Aragonais apportent le même
entêtement que dans les grandes. Ainsi que le dit le proverbe: «Ils
enfoncent des clous avec leur tête!» Hommes et femmes doivent à cette
énergie de résolution une fermeté de traits qui, pour un grand nombre,
s'allie avec une véritable beauté.
Les premiers siècles de la lutte des Aragonais contre les Maures ne
furent qu'une guerre incessante pendant laquelle chaque montagnard
jouait noblement sa vie. Les rois n'étaient alors que des «premiers
parmi des pairs», et ceux-ci d'ailleurs avaient pris les plus grandes
précautions pour que le pouvoir du souverain fût toujours contrôlé. Un
grand juge national, responsable lui-même, surveillait le roi et
l'obligeait à respecter les privilèges de ses sujets; dans les cas
graves de violation des lois, il le faisait même arrêter et garder à
vue. On a beaucoup admiré, et à bon droit, la fière parole que le grand
justicier d'Aragon était chargé de prononcer devant le roi agenouillé,
lorsque celui-ci venait prêter le serment de gouverner selon la loi:
«Nous qui valons autant que vous, et qui pouvons plus que vous, nous
vous faisons notre roi et seigneur, afin que vous gardiez nos fors et
libertés. Sinon, non!» Il est vrai que peu à peu le justicier en vint à
parler, non point au nom du peuple, mais seulement comme représentant
des «riches hommes». Les fors que le roi jurait de maintenir finirent
par n'être plus que des privilèges de la noblesse. Quand on n'eut plus
besoin d'eux pour la lutte, les marchands, les artisans, les laboureurs,
se trouvèrent en dehors du droit; ils n'avaient aucune liberté que rois,
justiciers ou nobles fussent tenus de respecter, et quand on daignait
s'occuper d'eux, ce n'est qu'indirectement, par l'entremise des
«universités» ou corps municipaux.
Quoique la constitution du royaume d'Aragon fût donc bien éloignée
d'être républicaine, pourtant elle contrôlait le pouvoir royal avec tant
d'efficacité, que les souverains tentèrent fréquemment de s'en
débarrasser à tout prix. Enfin, Philippe II réussit à faire pénétrer
secrètement des troupes en Aragon; le grand justicier fut arrêté
inopinément et sa tête tomba sur une place de Saragosse devant la foute
atterrée. Ce n'est pas tout: le roi, profitant de la consternation
générale, fit réunir au milieu de son armée, campée à Tarazona, de
prétendus États qui votèrent la peine de mort contre tout homme poussant
le «cri de liberté». Au commencement du dix-huitième siècle, ce qui
restait de l'ancien appareil des institutions locales fut définitivement
supprimé et l'Aragon perdit toute autonomie pour devenir une simple
«capitainerie générale» de la couronne de Castille. Le pouvoir central a
pu se féliciter de ce résultat, mais les populations elles-mêmes,
privées de tout ressort d'initiative, ont été par ce fait condamnées à
rester dans une véritable barbarie intellectuelle. A bien des égards,
l'Aragon de nos jours est moins avancé, même en civilisation matérielle,
qu'il ne l'était au treizième siècle, la grande époque de sa
prépondérance politique dans le bassin de la Méditerranée occidentale.
Les Catalans ne sont guère moins contents d'eux-mêmes que les Aragonais;
les hommes des plateaux, les bergers surtout, auxquels de vieilles
traditions assurent la noblesse, aiment à vanter leur descendance; mais
leur orgueil se rapproche fort de la vanité, car ils sont abondants en
paroles. Ils sont aussi loquaces que leurs voisins sont silencieux; ils
crient beaucoup, s'insultent volontiers, mais rarement ils en viennent
aux mains. Leur caractère a, dit-on, moins de solidité que celui des
Aragonais; cependant ils résistèrent encore plus longtemps pour le
maintien de leurs libertés provinciales. Plus éloignés du plateau des
Castilles, plus nombreux et, par conséquent, plus assurés de leur force,
aguerris contre le danger par unu périlleuse navigation sur des mers aux
tempêtes soudaines, ils ne pouvaient tolérer que des ordres leur fussent
donnés par ces Castillans qu'ils méprisent. Peu de villes ont été plus
souvent assiégées que Barcelone; bien peu, même dans cette héroïque
Espagne, se sont plus vaillamment défendues; souvent même elle a réussi,
par ses seules forces, à faire lever le siège. Les guerres civiles, qui,
sous divers drapeaux, ensanglantent si fréquemment les rues de Barcelone
et de ses faubourgs, ainsi que les défiles des montagnes environnantes,
ont encore presque toutes pour cause principale ce vieil instinct
d'indépendance catalane auquel le gouvernement de Madrid ne sait point
faire sa part. Naguère les Castillans de vieille roche avaient un mot
pour flétrir leurs compatriotes du nord de l'Èbre: ils les appelaient
«Catalans rebelles»; ceux-ci, de leur côté, acceptaient ce terme, non
comme un opprobre, mais comme un titre de gloire.
Il est aussi un mérite qu'ils s'attribuent et que nul ne peut leur
contester, celui d'une grande âpreté au travail. Non-seulement les
Catalans ont changé en beaux jardins les vallées arrosables tournées
vers la mer, ils ont aussi attaqué les pentes arides des montagnes et
forcé la pierre triturée, mêlée aux terres apportées de la plaine, à
nourrir leurs vignes, leurs oliviers, leurs céréales. Ainsi que le dit
le proverbe: «Le Catalan sait faire du pain avec des pierres.»
Cependant, l'agriculture ne suffisant pas à l'alimentation de la
population surabondante, il a fallu que celle-ci se tournât vers
l'industrie et elle l'a fait avec la plus grande ardeur. Barcelone, ses
faubourgs, les villes de la banlieue et de tout le littoral avoisinant
ont de nombreuses manufactures où l'on met en oeuvre les fibres du
coton, les laines et d'autres textiles, les fers, les bois, les peaux,
les ingrédients chimiques de toute espèce. Il y a un demi-siècle environ
que l'industrie cotonnière a pris pied en Catalogne, et depuis cette
époque Barcelone a gardé sa prééminence et presque le monopole dans ce
domaine du travail national[187]. Avant le commencement de la série de
révolutions que traverse actuellement l'Espagne et dont la Catalogne a
tout particulièrement souffert, la province de Barcelone possédait à
elle seule les deux tiers des machines à vapeur de toute la Péninsule;
elle avait mérité le nom de Lancashire espagnol. D'ailleurs la guerre
civile n'a fait que ralentir le travail, sans le suspendre; Barcelone
est restée le grand atelier où l'Espagne se fournit de tous les produits
de l'industrie moderne. Le rôle d'intermédiaire qui appartenait aux
populations de la Catalogne avant la guerre des Albigeois, leur a été
rendu sous une autre forme. Alors elles propageaient en Espagne la
langue et la civilisation provençales; de nos jours elles lui
transmettent le mouvement industriel de la France. Il est d'autant plus
étonnant que Barcelone n'ait point encore avec l'État limitrophe de
communications rapides pour la rattacher à la France. Elle n'a toujours
que les «routes humides» de la mer et une seule grande route, souvent
difficile à suivre quand les torrents du littoral sont débordés.
Pourtant le chemin de fer futur de Geroua à Banyuls n'est pas un de ceux
qui demandent de très-grands travaux d'art pour la la traversée des
montagnes; le mur peu élevé des Albères est le seul obstacle qui sépare
du réseau continental la capitale industrielle et commerciale de
l'Espagne.
[Note 187: Industrie cotonnière de la Catalogne, en 1870:
Valeur du capital fixe.............. 150,000,000 fr.
Manufactures........................ 700
Ouvriers (hommes, femmes, enfants).. 104,000
Broches............................. 1,200,000
Production des fils................. 17,500,000 kilogr.
Tissus.............................. 200,000,000 mètres.
]
Les Catalans de la Péninsule, de même que ceux des Baléares, émigrent
volontiers; très-âpres au gain et fort habiles à manier l'argent, ils
vont dans les diverses provinces de l'Espagne utiliser les ressources
que les habitants eux-mêmes ne savent pas exploiter: toutes les villes
des plateaux de l'intérieur ont leurs Catalans qui s'essayent à faire
fortune et y réussissent presque toujours. Dans mainte province de
l'Espagne le mot de «Catalan» est synonyme de marchand, de boutiquier,
d'industriel. Aux Philippines, à Puerto-Rico, à Cuba, les colons de
Catalogne sont également en nombre considérable et se distinguent par
leur zèle extrême à s'enrichir. Aussi les créoles blancs et noirs, qui
voient en eux des rivaux ou des maîtres, les regardent-ils avec un
sentiment d'aversion profonde. C'est parmi les Catalans qu'ont été
recrutés en grande partie ces «volontaires de la Liberté» qui ont
combattu avec tant d'acharnement et parfois tant de férocité pour
maintenir les Cubanais dans la servitude politique et les noirs dans
l'esclavage.
Les villes de l'Aragon et celles de la Catalogne présentent le même
contraste que leurs populations. Les premières, plus clair-semées, ont
un aspect grave, solennel, sombre même; les secondes, plus
pittoresquement situées pour la plupart, sont, en général, affairées et
joyeuses. Elles renouvellent plus fréquemment leurs édifices; tandis que
leurs soeurs de l'Aragon représentent encore le moyen âge, elles
appartiennent au monde moderne.
Zaragoza, la Colonia Caesaraugusta des Romains, la Saragosse des
Français, occupe une position naturelle des plus heureuses. Elle se
trouve presque au milieu géométrique de la plaine de l'Aragon, au
confluent de l'Èbre et de deux tributaires, dont l'un, fort important,
le Gallego, lui apporte directement l'eau froide versée par les sources
du mont Perdu. A une vingtaine de kilomètres en amont, l'Èbre reçoit le
Jalon, la rivière la plus abondante du versant méridional et celle qui
ouvre les grands chemins d'accès vers le plateau des Castilles et les
bassins du Júcar et du Guadalaviar. Ainsi Saragosse est au point de
croisement de toutes les routes naturelles de la contrée, et les voies
artificielles ont dû forcément y aboutir.
Comme les cités de l'Andalousie, Saragosse a son alcázar mauresque,
l'Aljaferia, qui fut naguère un palais de l'Inquisition et qui sert
maintenant de caserne. Un autre monument curieux est la fameuse tour
penchée qui date du commencement du seizième siècle; elle est inclinée
de plus de 3 mètres, à peu près autant que la tour de Pise, et, par la
grâce de son architecture, l'élégance et le bon goût de ses ornements,
elle mériterait d'être considérée comme le plus bel édifice de ce genre,
si elle n'était déparée par un clocher à double ventre du plus mauvais
style. Saragosse se vante aussi de sa promenade du Coso et des allées
ombreuses qui longent ses trois rivières; mais, amoureux de la gloire
comme ils le sont, les habitants tiennent surtout pour leur cité au
renom de «ville héroïque», et certes ils ont bien le droit de
revendiquer ce titre pour elle. Le siége qu'elle soutint, en 1808 et en
1809, contre toute une armée française, témoigne à jamais de la
vaillance des Saragossais. Du reste, il s'agissait pour eux,
non-seulement de défendre leurs foyers, mais aussi de sauver la patronne
de la cité, la «Vierge du Pilier» (_Virgen del Pilar_), dont la statue
magnifiquement ornée se dresse dans la cathédrale sur un pilier d'argent
massif. La Vierge l'avait dit elle-même:
Elle ne veut pas être française,
Elle veut être capitaine
De la troupe aragonaise!
Aussi, pour accomplir la volonté sacrée, la «ville préférée de Marie» se
défendit-elle rue par rue, maison par maison, avec un acharnement dont
les annales des peuples offrent peu d'exemples. Encore de nos jours, on
célèbre des courses de taureaux en l'honneur de la Vierge du Pilier; en
1875, 43 taureaux furent tués en un seul jour.
Saragosse a percé quelques rues droites et de larges boulevards dans
l'ancien dédale de ses ruelles tortueuses, mais les autres villes des
provinces aragonaises ont gardé leur physionomie d'autrefois. Dans la
haute vallée de l'Aragon, entre les Pyrénées et la sierra de la Peña,
Jaca aux maisons grises et lézardées est encore ceinte de ses hautes
murailles à tours carrées et dominée par une citadelle; elle fut jadis
capitale du royaume de Sobrarbe, mais ce n'est plus qu'une bourgade
délabrée, qui serait fort peu connue si elle ne se trouvait au débouché
du Somport et dans le voisinage des fameux couvents de la Peña. A la
base des premiers monts, Huesca, capitale de province, est l'antique
Osca, dont le nom rappelle celui de la ville française d'Auch et
l'ancienne domination des Auskes ou Euskariens. Elle a gardé une
certaine importance, grâce à la vaste plaine irriguée qui entoure sa
colline; on y voit une riche cathédrale ayant remplacé une mosquée, des
couvents déserts, un palais des rois d'Aragon changé en université et
les débris d'une enceinte, jadis flanquée de quatre-vingt-dix-neuf
tours. Barbastro, située dans une position analogue à celle de Huesca,
non loin du Cinca, est restée comme Jaca une ville du moyen âge; elle
communique maintenant avec la France, par la route carrossable du
Somport.
Dans la partie méridionale du bassin de l'Èbre, en aval du confluent du
Jalon et du Jiloca, la ville arabe de Calatayud, la deuxième cité de
l'Aragon en importance commerciale, et l'héritière de la Bilbilis des
Ibères, qui s'élevait sur les pentes d'une montagne voisine, possède
encore un faubourg composé en entier de masures et de trous nauséabonds,
où gîte toute une population de mendiants faméliques. Enfin Teruel, le
chef-lieu du Maeztrazgo et dominant le cours du Guadalaviar, a tout à
fait l'aspect d'une place forte du moyen âge, avec ses murs crénelés,
ses tours, ses portes fortifiées: on croirait voir Avila ou Tolède. La
tour arabe de son église est une des principales curiosités de
«l'Espagne inconnue»; son aqueduc, du seizième siècle, qui traverse une
vallée sur un pont de 140 arcades, est une oeuvre remarquable.
Plusieurs villes de l'intérieur de la Catalogne sont aussi d'apparence
fort antique, et dans le nombre il en est de tout à fait délabrées et
qui resteront telles, tant que des moyens de communication faciles ne
les rattacheront pas au reste de l'Espagne. Ainsi la «fière Puycerda»,
qui, du haut de sa colline, située sur la frontière même de France,
domine une telle plaine, jadis lacustre, parcourue par le Sègre, n'est
guère qu'un amas de masures entouré de remparts. La Seu d'Urgel, bâtie
également au bord du Sègre, dans une «conque» des plus fertiles
qu'arrose aussi l'Embalira d'Andorre, est sans doute un point militaire
fort important à cause des vallées que commande sa forteresse; mais ses
rues immondes, ses maisons d'aspect sordide, ses murs en pisé que ravine
la pluie, ne peuvent qu'inspirer un véritable dégoût. Aucune route de
voitures n'a forcé encore les défilés inférieurs par lesquels s'enfuient
les eaux du Sègre vers Balaguer et Lérida.
Cette dernière ville, plus ancienne que l'histoire même de l'Espagne, a
toujours eu un rôle considérable comme place romaine, arabe ou
chrétienne, à cause de sa position militaire sur le Sègre, à l'entrée de
la plaine de l'Aragon, au débouché des vallées pyrénéennes et des
passages des montagnes catalanes. Les plaines voisines ont donc été
fréquemment le théâtre de sanglantes batailles entre les armées qui se
disputaient la possession du bassin de l'Èbre, et les murs de sa
forteresse ont eu à subir de nombreux assauts. Actuellement Lérida est
l'étape intermédiaire de commerce entre Saragosse et Barcelone; les
magnifiques jardins des environs lui fournissent en outre des ressources
propres pour ses échanges avec le reste de l'Espagne, mais elle n'a
guère d'autres éléments de prospérité; à moins qu'un chemin de fer
transpyrénéen n'en fasse un des grands entrepôts de commerce
international, elle semble destinée à rester une ville de troisième
ordre.
La pittoresque Tortose, la dernière cité que baigne l'Èbre avant de se
perdre dans la Méditerranée, n'est que l'ombre de ce qu'elle fut
autrefois quand elle était capitale, d'un royaume arabe. De même que
Lérida, elle eut jadis une grande importance stratégique comme ville
frontière de la Catalogne et de l'Aragon et comme place forte dominant
le passage de l'Èbre. Elle est aussi une étape de commerce entre
Barcelone et Valence, et si elle possédait un bon port, nul doute
qu'elle ne se reprît à fleurir. Mais les golfes fangeux qui s'ouvrent
aux deux côtés du delta de l'Èbre ne sont nullement appropriés à
l'établissement de cales et de môles pour l'échange des marchandises. Le
havre de los Alfaques offre bien un excellent mouillage aux navires
surpris par la tempête; malheureusement ils ne peuvent s'approcher des
plages basses, et, comme il a été dit plus haut, le port artificiel de
San Carlos de la Rapita, communiquant avec l'Èbre par un canal creusé de
main d'homme, mais fort mal entretenu, n'est accessible qu'aux
embarcations d'un faible tonnage.
De même que Marseille est le véritable débouché commercial de la vallée
du Rhône, de même, à l'époque des Romains, Tarragone était le grand
marché maritime du bassin de l'Èbre; grâce à sa situation en face de
Rome, de l'autre côté de la Méditerranée, elle était devenue aussi le
principal point d'appui de la domination latine dans la péninsule
Ibérique; elle possédait des monuments superbes, cirques, amphithéâtres,
palais, temples, aqueducs. Sa population était de plusieurs centaines de
milliers d'hommes, d'un million peut-être; son enceinte aurait eu plus
de soixante kilomètres de tour, et le petit port de Salou, situé
maintenant à deux heures de marche au sud-ouest, aurait été compris dans
l'ancienne Tarraco des Romains. La ville moderne, «toute jaune sur la
roche grise,» est presque entièrement construite de fragments d'édifices
ruinés; des inscriptions, des bas-reliefs antiques se montrent ça et là,
encastrés dans les maçonneries grossières. Une cathédrale massive, de
hautes tours du moyen âge, des murailles à demi renversées, quelques
palmiers jaillissant du milieu de la sombre verdure des orangers, un
aqueduc en partie romain traversant une plaine de jardins splendides,
voilà ce que présente la Tarragone d'aujourd'hui. Il est vrai qu'elle se
complète par la ville manufacturière de Réus, qui se trouve à une petite
distance dans l'intérieur et qui a très-rapidement grandi depuis le
commencement du siècle. C'est dans le voisinage que s'élève le couvent
de Poblet, où sont déposées les cendres des rois d'Aragon.
[Illustration: N° 145.--ENVIRONS DE BARCELONE.]
[Illustration: BARCELONE, VUE PRISE DU MONSUICH.] Dessin A. de Deroy,
d'après une photographie de MM. Lévy et Cie.]
Entre Tarragone, l'antique métropole, et Barcelone, la Barcino romaine
nouvelle capitale des contrées de l'Èbre et deuxième cité de l'Espagne,
la population se presse en agglomérations nombreuses. On traverse les
riches campagnes du Panadès, puis la vallée non moins fertile
qu'arrosent les eaux rougeâtres du Llobregat et l'on voit se succéder
les villes et les villages qui précèdent les faubourgs de Barcelone. La
cité proprement dite est assise au bord de la mer, à la base orientale
du rocher abrupt de Monjuich, hérissé de fortifications menaçantes, qui
ont plus souvent vomi du fer sur les Barcelonais eux-mêmes que sur leurs
ennemis; en outre, une puissante citadelle, égale en surface à tout un
tiers de la ville, la surveille du côté de l'est. Pourtant la ville est
fort gaie au pied de ces batteries qui pourraient la réduire en cendres.
Barcelone se vante d'être en Espagne le lieu par excellence de la joie
et du plaisir. Quoique bien inférieure à Madrid en population, elle a
plus de théâtres, plus de sociétés dramatiques, de musique et de bals;
les représentations théâtrales y sont meilleures, le public plus animé
et d'un goût plus délicat. La large promenade de la Rambla ou du
«Ravin», ainsi nommée parce qu'elle emprunte le lit d'un torrent qui
traversait la ville et que l'on a détourné de son cours, le quai du port
ou «muraille de mer» que borde la grande façade de la ville, les allées
d'arbres qui séparent Barcelone de la citadelle et de son faubourg de
Barcelonette, offrent pendant les belles soirées un aspect vraiment
prodigieux par leurs cohues bruyantes, pressées sous les platanes et
devant les somptueux cafés. Par sa gaieté, Barcelone est bien la «ville
unique» dont parlait Cervantes; elle est aussi le «séjour de la
courtoisie et la patrie des hommes vaillants»; mais il serait trop hardi
de dire qu'elle mérite également d'être qualifiée de «centre commun de
toutes les amitiés sincères».
Barcelone est de beaucoup la cité la plus commerçante de la Péninsule;
même en temps de guerre civile, quand on se bat dans les faubourgs, elle
garde sa prééminence sur les autres ports espagnols. Elle concentre
devant ses quais plus du quart de tous les échanges de la nation;
Málaga, la ville maritime qui vient immédiatement après elle par ordre
d'importance, n'a pas même la moitié du trafic de la place
catalane[188]. Mais le port de Barcelone, parfaitement abrité à l'ouest,
au nord et au sud, est exposé aux vents du sud, et précisément un écueil
dangereux se trouve dans cette direction à l'entrée du port; en outre,
la profondeur de presque tout le bassin est insuffisante, elle n'est en
moyenne que de 5 à 6 mètres. Il serait nécessaire de corriger et de
compléter l'oeuvre de la nature par de grands travaux d'excavation et
d'endiguement, que la pénurie chronique du budget espagnol ne permet
guère de mener à bonne fin, mais que les commerçants de la Catalogne
devraient terminer eux-mêmes. Les autres ports du littoral sont encore
plus mal abrités que celui de Barcelone, mais il serait possible de les
garantir des vents et de la houle du large, grâce à des brise-lames que
l'on construirait sur des chaînes d'écueils parallèles au rivage. Les
longs récifs sont probablement les restes d'un ancien littoral affaissé.
[Note 188: Mouvement des échanges a Barcelone, en 1867: 267,275,000
fr.]
[Illustration: N° 146.--BANCS DE MATARÓ.]
Grande ville de commerce, lieu de rendez-vous de marins, d'industriels
et d'étrangers venus de toutes les parties de l'Europe, Barcelone ne
pouvait manquer dans ses transformations successives de perdre
l'originalité de son architecture. Elle est maintenant une autre
Marseille, aux grandes avenues bordées de maisons régulières, et
quelques-uns de ses quartiers, notamment Barcelonette, construite à
l'orient du port sur une langue de terre en partie artificielle, n'ont
pas moins d'uniformité que ceux des villes américaines. Barcelone n'a de
monuments curieux que sa cathédrale inachevée, à la haute et sombre nef
gothique, et son ancien palais de l'Inquisition, avec ses cachots
horribles. Mais dans les environs de la ville, autour de ses faubourgs
d'usines et de maisons d'ouvriers, que de charmantes villas dans les
creux verdoyants des vallons et sur les escarpements des promontoires!
Joyeuse comme elle l'est, Barcelone a semé de ses _torres_ de plaisance
tous les coteaux, toutes les plages et les vallées de sa banlieue. Les
hauteurs de Sarria sont couvertes de gracieux châteaux, rendez-vous des
élégants de la ville. Il n'est guère en Espagne de pays plus charmant
que le littoral maritime qui s'étend au nord de Barcelone et de
Badalona, aux nombreuses cheminées d'usines jaillissant du milieu de la
verdure, et qui se prolonge vers Masnou, Mataró et la rivière de
Tordera. Les montagnes projettent dans la mer des promontoires couverts
à la cime de pins et de chênes-liéges, cultivés en vignes sur leurs
pentes et portant çà et là sur une arête quelque vieux castel ou bien un
bourg crénelé; chaque vallée intermédiaire est une campagne bariolée de
vergers et de jardins qu'entourent des haies d'aloès; des villes, des
villages aux maisons peintes occupent en un faubourg continu le bord
semi-circulaire des plages, où sont échouées les barques, où sèchent les
filets. Le chemin de fer longe le flot, puis il passe au milieu d'une
ville, traverse un bosquet d'orangers, perce en souterrain un cap de
rochers, pour entrer de nouveau dans une plaine de verdure et de fruits.
C'est un tableau toujours changeant, toujours beau, et fort instructif
au point de vue de l'histoire. Du même regard on embrasse, au sommet des
collines, des villages peureusement entourés de murs comme s'ils
redoutaient encore les corsaires barbaresques, et sur le bord de la mer
les libres habitations modernes qui ne craignent plus l'attaque des
pirates et s'ouvrent toutes grandes pour le commerce. En maints endroits
une même bourgade s'est dédoublée: sur le roc est le vieux nid d'aigle,
_de alt_ ou _d'amount_; sur la plage est l'agglomération moderne, _de
baix_ ou _de mar_.
Dans la province de Barcelone presque toutes les villes imitent la
métropole par leur activité manufacturière. Igualada, que domine au
nord-est la masse du Monserrat, Sabadell dans son vallon tout rempli
d'usines, Tarrasa, la vieille cité romaine, près de laquelle se trouvent
les célèbres bains de la Puda, Manresa, étageant ses maisons sur les
pentes qui dominent le ruisseau Cardoner, Vich, l'antique cité
primatiale de la Catalogne, Mataró, étendant ses faubourgs sur la plage,
ont toutes leur spécialité pour la fabrication des draps fins ou
grossiers, des toiles, des soieries, des cotonnades, du fil, des rubans,
des dentelles, des cuirs, des chapeaux, des faïences, du verre, du
papier. L'industrie manufacturière s'est aussi répandue dans la province
de Gerona et notamment dans la ville d'Olot, entourée de volcans; mais
le voisinage de la frontière française, les habitudes de contrebande, le
va-et-vient des armées, la présence de garnisons considérables dans les
forteresses de Gerona et de Figueras ont empêché le travail industriel
de prendre tout le développement auquel on pouvait s'attendre. Gerona,
la Gérone des Français, est célèbre surtout par les nombreux siéges
qu'elle eut à subir; Figueras ou Figuières, la première ville espagnole
située dans la plaine de la Muga, au débouché du col de Pertus, n'a pas
été moins fréquemment prise et reprise, quoiqu'elle possède depuis le
siècle dernier une citadelle énorme, d'un pourtour de 2 kilomètres et
demi et capable de contenir plus de 20,000 hommes de garnison avec deux
années d'approvisionnements. Le petit port fortifié de Rosas, devenu
fameux dans les guerres maritimes, n'est plus qu'un village dominé par
des murs croulants. Mais du moins en reste-t-il quelque chose, tandis
qu'on ne voit pas un vestige de l'antique cité grecque d'Emporion,
située de l'autre côté de la baie. Les ruines de cette «Ville du Marché»
où vivaient, dit-on, plus de 100,000 habitants, ont été entièrement
recouvertes par les alluvions du Fluvia et les laisses de mer. La plage
a gardé le nom d'Ampúrias, et la contrée tout entière, l'Ampourdan,
porte l'appellation de la ville qui n'est plus[189].
[Note 189: Villes principales de l'Aragon et de la Catalogne avec
leur population approximative: