LA VALLÉE DE L'ÈBRE, L'ARAGON ET LA CATALOGNE.

De même que le bassin du Guadalquivir, la vallée de l'Èbre, dans sa

partie moyenne, est nettement séparée du reste de l'Espagne. Elle forme

une large dépression entre les plateaux intérieurs de la Péninsule et le

système pyrénéen. Si les eaux de la Méditerranée s'élevaient de 500

mètres, elles empliraient tout l'espace triangulaire où serpente l'Èbre,

de Tudela à Mequinenza, et qui fut un lac d'eau douce avant que le

fleuve n'eût percé les montagnes de la Catalogne. Au nord, cette région

a pour limite le puissant rempart des Pyrénées, la barrière naturelle la

plus forte qui existe en Europe; au sud et au sud-ouest, elle a les

âpres versants d'un plateau et de sa bordure de montagnes; elle a

surtout cette limite indécise et changeante, mais des plus gênantes à

franchir, que trace la différence des climats. Au nord-ouest, il est

vrai, la haute vallée de l'Èbre continue vers les Pyrénées cantabres la

plaine de l'Aragon. De ce côté, la ligne de démarcation naturelle n'a

donc rien de précis; mais les collines qui se rapprochent de part et

d'autre donnent un caractère tout à fait spécial à la contrée. En outre,

des hommes différents de race, de langue et de moeurs occupent une

partie considérable de cette région, opposant ainsi une muraille vivante

aux populations de la plaine. Historiquement, la haute vallée de l'Èbre

ne pouvait d'ailleurs avoir qu'un rôle tout à fait distinct de celui de

l'Aragon. C'est là que se trouvent les lieux de passage nécessaires

entre le seuil des Pyrénées et le plateau des Castilles; là devait

passer de tout temps le flux et le reflux des hommes entre la France et

l'intérieur de la Péninsule.

Par les événements de l'histoire aussi bien que par les conditions

géographiques, l'Aragon et la Catalogne forment donc une des régions

naturelles de l'Espagne, beaucoup moins vaste que les Castilles, mais à

peine moins importante dans le développement de la nation et beaucoup

plus populeuse par rapport à son étendue [183].

[Note 183:

Superficie. Population en 1870. Popul. kilom.

Aragon 46,565 kil. car. 928,763 20

Catalogne 32,330 » 1,768,408 55

__________________ ___________ ____

78,895 kil. car. 2,697,171 34

]

Depuis plus de sept siècles, l'Aragon et la Catalogne ont les mêmes

destinées politiques et presque toujours ont défendu la même cause dans

les guerres et les révolutions. Toutefois de grands contrastes existent

aussi dans l'aspect, le relief, le climat de ces deux provinces, et ces

contrastes de la nature se sont reproduits dans le caractère des

populations et dans leur histoire spéciale. L'Aragon, pays de plaines

entouré de tous les côtés par des montagnes, est une contrée

essentiellement continentale, dont les habitants, privés des ressources

de l'industrie et du commerce, devaient rester en grande majorité

pâtres, agriculteurs ou soldats, et n'exercer leur action que sur leurs

voisins de la Péninsule, La Catalogne, au contraire, pays de montagnes,

de vallées ouvertes sur la mer, de plages et de promontoires, devait se

peupler de marins et joindre à des richesses naturelles celles que lui

procurait le mouvement des échanges. Elle devait aussi entrer en

relations intimes avec les contrées limitrophes baignées par la même

mer, surtout avec le Roussillon et le Languedoc. Il y a sept ou huit

siècles, les Catalans appartenaient même beaucoup plus au groupe des

peuples provençaux qu'à celui des Espagnols. Par la vie nationale, aussi

bien que par le langage, ils se rattachaient étroitement aux populations

du nord des Pyrénées.

C'est dans la révolution politique dont la guerre des Albigeois a été le

drame le plus terrible qu'il faut chercher la raison du changement

d'équilibre qui s'est opéré dans l'histoire de la Catalogne et qui a

jeté ce pays en proie aux Castillans. Tant que le monde provençal garda

son centre de gravité naturel entre Arles et Toulouse, toutes les

populations du littoral méditerranéen jusqu'à l'Èbre, et même celles des

côtes de Valence et des îles Baléares, subirent l'influence de la

société policée qui les avoisinait, et furent, pour ainsi dire,

entraînées dans son orbite d'attraction. Entre la Provence d'un côté,

les royaumes arabes de l'autre, les habitants chrétiens de la Péninsule

et des îles se sentaient nécessairement portés vers les Provençaux,

leurs parents de race, de religion et de langage: c'est là ce qui

explique la prédominance de l'idiome dit limousin et de sa littérature

dans la Catalogne et jusqu'à Murcie et à Palma. Mais, quand une guerre

implacable eut changé plusieurs villes des Albigeois en déserts, quand

les barbares du Nord eurent opprimé la civilisation du Midi et que la

contrée du versant méridional des Cévennes eut été réduite par la

violence à n'être guère plus qu'un appendice politique du bassin de la

Seine, il fallut bien que la Catalogne cherchât d'autres alliances

naturelles. Le centre de gravité se déplaça rapidement du nord au sud,

et de la France méridionale se reporta dans la péninsule pyrénéenne. La

Castille gagna ce qu'avait perdu la Provence. Ainsi la langue

provençale, qui s'était jadis répandue de la Catalogne et du Toulousain

dans tout l'Aragon, y fut graduellement remplacée par le castillan, qui

ne cesse d'avancer et qui, dans un avenir prochain, aura certainement

conquis toute la Péninsule, en dépit de l'énergie patriotique avec

laquelle se défendent les idiomes locaux.

Le versant septentrional des plateaux et des monts qui bordent au sud le

bassin de l'Èbre est percé de nombreuses brèches qu'utilisent les voies

de communication. Les rivières permanentes et les ruisseaux temporaires

ont découpé les hautes terres en fragments détachés les uns des autres,

qui portent le nom de _sierras_ quand ils ont une certaine longueur, et

celui de _muelas_ ou «dents molaires», quand ils se présentent comme des

blocs isolés. Ce sont les «témoins» restés debout des plateaux d'une

période géologique antérieure. En s'imaginant que tous les creux, larges

plaines ou défilés étroits, qui séparent ces hauteurs soient de nouveau

remplis, on reconstitue par la pensée l'ancienne pente uniforme et

très-faiblement ondulée qui s'abaissait graduellement des gibbosités du

centre de l'Espagne vers la vallée de l'Èbre. Du haut des protubérances

les plus saillantes de ce plateau en grande partie démoli, on reconnaît

parfaitement que les faces supérieures des prétendues sierras se

correspondent et faisaient partie du même plan incliné. Ainsi, la sierra

de San Just ou de San Yus, que la haute vallée du Guadalope sépare de la

sierra de Gudar, n'est qu'un simple débris. Il en est de même des

sierras de Segura, de Cucalon, de Vicor, d'Aglairen, de la Virgen, qui

se continuent au nord-ouest en rempart ébréché jusqu'au superbe massif

de Moncayo. La sierra de Almenara, qui s'élève à l'ouest de cette

rangée, sur les confins immédiats du plateau des Castilles, n'est

également qu'un fragment de plateau sculpté par les météores.

La masse granitique du Moncayo ou Cayo, bien autrement solide que les

roches crétacées du plateau oriental, a résisté à l'action érosive des

eaux et reste unie au faîte de partage où le Duero prend sa source, où

naissent les premiers pics de l'arête de Guadarrama. Le Moncayo,

laboratoire des orages pour les campagnes de l'Aragon, est aussi la tour

de guet, du haut de laquelle les Castillans regardent la vallée de

l'Èbre. En effet, cette pyramide angulaire, fort escarpée par son

versant septentrional et facilement accessible par ses pentes tournées

au midi, est par cela même une partie du domaine naturel des Castillans,

et c'est en s'appuyant sur ce massif qu'ils ont pu descendre dans le

haut bassin de l'Èbre et rejoindre au bord de ce fleuve les confins de

la Navarre. Par contre, les Aragonais ont dû aux nombreuses brèches du

plateau oriental de pouvoir en remonter le versant bien au delà de leurs

limites naturelles. Par les vallées du Guadalope, du Martin, du Jiloca,

ils ont occupé tout le haut massif de Teruel, cette région du

Maeztrazgo, si importante au point de vue stratégique, à cause de sa

position dominante entre les bassins de l'Èbre, du Mijares, du

Guadalaviar, du Júcar et du Tage. Dans toutes les guerres civiles, la

possession de ce faîte et de ses places fortes est un des grands

objectifs pour les combattants.

Au nord de l'Èbre et de ses affluents se profile la haute crête neigeuse

des Pyrénées qui sépare l'Espagne du reste de l'Europe; mais c'est dans

la géographie de la France et non dans celle de l'Aragon qu'il convient

de décrire cette chaîne, car le versant septentrional est de beaucoup le

plus populeux et le mieux connu: c'est aussi le plus riche en curiosités

naturelles. De ce tronc principal, plusieurs grands rameaux s'abaissent

vers l'Espagne; toutefois il ne faut point croire que les montagnes de

l'Aragon et de la Catalogne soient toutes de simples chaînons latéraux

du système pyrénéen. Quelques massifs sont même complétement isolés. Une

première rangée de hauteurs indépendantes, débris d'anciens plateaux

rongés, s'élève immédiatement au nord du fleuve et prend en certains

endroits un aspect presque montagneux. Cette rangée, interrompue de

distance en distance par les vallées des rivières pyrénéennes, commence

bien modestement, en face même du géant Moncayo, par de petites collines

ravinées, infertiles, revêtues de fougères, offrant çà et là quelques

bouquets de pins. Ce sont les Bardenas Reales. A l'est de l'Arba, ces

hauteurs se continuent par les chaînons parallèles du Castellar et de

tout le district des Cinco Villas, puis, arrêtées par le cours du

Gallego, elles surgissent de nouveau pour former la sierra de

Alcubierre, qui s'abaisse de tous les côtés par de larges terrasses,

vers des plaines presque absolument désertes, connues au sud et à l'est

sous le nom de Monegros. Le massif d'Alcubierre, situé au centre même de

l'ancien lac de l'Aragon, a gardé son aspect insulaire: le seuil par

lequel il se relie aux montagnes de Huesca ne se trouve pas à plus de

380 mètres au-dessus de la mer.

Vers le milieu de l'espace qui sépare les collines riveraines de l'Èbre

et la crête maîtresse des Pyrénées s'élèvent de véritables chaînes de

montagnes qui, dans leur ensemble, se développent avec quelque

régularité dans le sens de l'ouest à l'est; il faut y voir probablement

les restes d'un système montagneux dont les arêtes étaient parallèles à

celles des Pyrénées, mais que les eaux ont diversement rompu et même

partiellement déblayé. Les roches crayeuses qui constituent

principalement la masse de ces montagnes n'ont pas opposé d'obstacle

insurmontable aux eaux pyrénéennes qui descendent en abondance et d'une

pente fort inclinée. Toutefois la résistance des rochers a été

suffisante pour forcer les rivières à de nombreux détours et ne leur

laisser en maints endroits que d'étroits passages, pareils à de simples

fissures de la montagne. Cette région des avant-monts pyrénéens est une

des plus pittoresques de l'Espagne, à cause de ses précipices, de ses

défilés, de ses cascades; c'est aussi l'une des moins connues: elle

attend encore les dessinateurs et les naturalistes qui doivent en

révéler tous les mystères.

La plus fameuse et l'une des plus hautes de ces chaînes secondaires qui

se développent parallèlement aux Pyrénées est la sierra de la Peña, au

nord de laquelle coule, dans une vallée profonde, la rivière qui a donné

son nom au royaume d'Aragon. A l'extrémité orientale de cette chaîne,

dominant la vieille cité de Jaca, se dresse une superbe montagne de

grès, en forme de pyramide, la Peña de Oroel, d'où l'on contemple un

immense horizon de sommets et de vallées, des Pyrénées au Moncayo. La

région sauvage, en partie boisée de hêtres et de pins, qui forme le

centre de ce panorama grandiose est le célèbre pays de Sobrarbe, presque

aussi vénéré des patriotes espagnols que les montagnes de Covadonga,

dans les Asturies. C'est le lieu sacré pour eux où commença, du côté des

Pyrénées, la guerre qui arracha l'Espagne aux Maures. D'après la

légende, quelques hommes, échappés à la domination des Arabes, auraient

vécu pendant des années dans les grottes et les forêts de la sierra;

leur nombre se serait graduellement accru des mécontents et, vers la fin

du huitième siècle, un des chefs de bandes, un Basque, du nom d'Arista,

aurait attaqué les Maures de la contrée et les aurait battus

complètement. Le nom ibérique du nouveau royaume de Sobrarbe, de forme

presque latine, permit aux chroniqueurs d'inventer la légende d'un arbre

merveilleux qu'Arista aurait vu en rêve et dont les branches

ombrageaient tout le territoire conquis par son épée. Les hautes vallées

de l'Aragon, du Gallego, du Cinca sont encore connues dans le langage

usuel comme le district de Sobrarbe. Dans un des vallons boisés qui

s'ouvrent à l'ouest de la Peña de Oroel, on visite aussi la grotte où se

serait montrée la vision de l'arbre mystique. Au-dessus de la caverne

s'élève un ancien couvent, dont une salle, très-richement ornée de

marbres, enferme les restes des anciens rois d'Aragon.

Une rangée de montagnes plus irrégulière que la sierra de la Peña, et

s'y rattachant par un seuil élevé, dresse au sud ses pitons en désordre:

c'est la sierra de Santo Domingo, dont les contre-forts vont s'abaisser

de terrasse en terrasse dans la plaine accidentée des Cinco Villas. A

l'est, une étroite coupure où passe le Gallego, sépare la chaîne de

Santo Domingo de son prolongement naturel, qui se développe jusqu'à la

rivière Cinca sous divers noms, mais que l'on peut désigner dans son

ensemble sous l'appellation de sierra de Guara; d'autres chaînes

secondaires ou fragments ravinés de chaînons suivent parallèlement la

crête principale de la Guara et s'arrêtent également au bord du Cinca.

Au delà de ce torrent, les saillies parallèles du sol s'enchevêtrent et

se croisent avec les extrémités des rameaux pyrénéens; mais on peut y

discerner encore l'orientation de l'ouest à l'est. Plus loin, cette

direction moyenne des montagnes redevient tout à fait évidente. Le

Monsech, ainsi nommé de la sécheresse de ses ravins calcaires, se

continue jusqu'au Sègre avec la régularité d'un rempart de forteresse,

quoiqu'il soit percé à angle droit par les deux Noguera, Ribagorzana et

Pallaresa. Au nord du Monsech, une chaîne encore plus haute, mais

beaucoup moins régulière, est indiquée par les superbes massifs de San

Gervas et de la sierra de Boumort. Il n'est pas douteux qu'à une époque

géologique antérieure toutes les eaux qui s'amassaient dans les hautes

vallées du versant méridional des Pyrénées ne fussent retenues en lacs

par la barrière transversale de ces monts secondaires. Les traces de la

rupture opérée par les torrents de sortie sont encore visibles à la

partie inférieure de ces «conques»; quelques défilés sont aussi étroits,

aussi brusquement taillés, aussi coupés de précipices que si l'eau des

anciens lacs venait à peine d'entr'ouvrir la montagne pour s'abattre en

déluge dans les plaines de l'Ebre.

Un de ces défilés, où le Sègre, quoique fort abondant, passe dans une

fissure de roche que l'on pourrait franchir d'un bond, est la seule

brèche qui sépare les contre-forts de la sierra de Boumort et ceux de la

sierra de Cadi. Cette dernière chaîne doit être considérée

géologiquement comme formant un système à part, indépendant des Pyrénées

proprement dites. Le sillon oblique formé du côté de l'Espagne par la

vallée du Sègre, du côté de la France par le col de la Perche et le

cours de la Têt, est la ligne de séparation entre les deux groupes de

montagnes. Les Pyrénées se terminent par l'énorme ensemble de cimes qui

entoure le val d'Andorre et par les monts de Carlitte, aux immenses

plateaux d'éboulis; le Cadi appartient à cette chaîne à peine moins

grandiose qui porte à son extrémité française la superbe pyramide du

Canigou. Le géant de la partie espagnole de la chaîne, le Cadi, égale

probablement ce colosse en hauteur; du sommet principal, aux

anfractuosités et aux ravins presque toujours emplis de neige, on voit à

ses pieds, comme une mer tempétueuse, tous les monts de la Catalogne aux

innombrables vagues.

De la sierra de Cadi et de son prolongement oriental se détachent vers

le sud un grand nombre de rameaux secondaires qui s'abaissent par degrés

et vont se mêler diversement aux monts du littoral catalan. Cette

région, d'accès très-difficile, à cause des murs parallèles de hauteurs

qui la parcourent, est fort riche en formations géologiques de terrains

siluriens à la craie, et contient en abondance des gisements miniers de

fer, de cuivre et même d'or, qui sont partiellement exploités et qui

pourraient avoir une réelle importance, si des routes faciles et des

chemins de fer pénétraient dans les hautes vallées. La région minière la

plus activement utilisée est le bassin houiller de San Juan de las

Abadesas, occupant, non loin des sources du Ter, un espace de plus de 32

kilomètres carrés, au milieu de grandes montagnes rougeâtres, aux formes

arrondies. Ce dépôt de combustible, richesse future de la Catalogne, ne

lui profite actuellement que dans une faible mesure, car tous les

transports doivent s'effectuer par charrettes sur de mauvais chemins.

Sur le versant occidental du Cadi, d'autres gisements houillers, d'une

grande puissance, attendent que l'industrie s'en empare.

Les célèbres roches salifères de Solsona et de Cardona se trouvent aussi

dans cette région au milieu des contre-forts de montagnes qui servent de

soubassement au massif du Cadi. Une de ces collines, à l'est de Cardona,

est une des curiosités de l'Espagne, à cause de la pureté relative du

sel qui la constitue. La roche saline, qui s'élève à la hauteur d'une

centaine de mètres au-dessus du sol, est tellement déchirée et

déchiquetée par les pluies, que ses pyramides, ses pointes, ses

fissures, ses crevasses lui donnent l'aspect d'un glacier. Les météores

travaillaient naguère plus activement que les carriers à en diminuer le

volume; mais, quoique en ruine, l'énorme bloc de sel n'en pourrait pas

moins suffire pendant des siècles à la consommation de l'Espagne: on en

évalue la contenance approximative à plus de 300 millions de mètres

cubes.

La grande variété des métaux qui ont injecté les roches de la contrée

est peut-être causée par le voisinage du foyer souterrain des laves. Les

seules montagnes volcaniques du nord de la Péninsule se trouvent dans le

haut bassin du Fluvia, immédiatement à l'est de la vallée du Ter, et

précisément sur la ligne droite qui rejoindrait les massifs d'éruption

du cap de Gata, de la Pointe de Hifac et des îlots Columbretes au volcan

d'Agde, sur le littoral français. Les volcans de Catalogne, peu élevés

d'ailleurs, et percés de cratères partiellement oblitérés où verdoient

des restes de forêts, sont épars autour d'Olot et de Santa Pau, sur un

espace d'environ 800 kilomètres carrés. De puissantes coulées de lave

basaltique, issues de quatorze cratères, s'avancent en promontoires dans

les vallées au-dessus des roches qui s'étaient déposées sur la contrée

pendant les âges tertiaires: une de ces coulées, qui porte la ville et

les vieux murs de Castel-Follit, se dresse en un haut rempart, au

confluent même du Fluvia et d'une autre rivière; ses noires colonnades

indistinctes, les broussailles qui croissent dans les angles du basalte,

l'eau bleue qui ronge la base des piliers, les mulets qui cheminent en

longues caravanes sur les cailloux du gué, puis gravissent la route

oblique taillée dans la roche, forment un paysage des plus charmants.

Les volcans de cette contrée sont probablement en repos dès avant

l'époque historique, bien que les chroniques parlent vaguement

d'éruptions qui auraient eu lieu à la fin du quinzième siècle. En tout

cas, il est certain qu'alors un violent tremblement de terre renversa la

ville d'Olot et fit trembler toute la région des Pyrénées orientales

jusqu'à Perpignan et Barcelone. Des courants d'air chaud, qui

jaillissent çà et là des fissures de rochers et que l'on connaît dans le

pays sous le nom de _bufadors_, témoignent aussi d'un travail qui se

continue dans le laboratoire intérieur des laves.

Le système des montagnes du littoral catalan continue exactement celui

des côtes de Valence: de chaque côté de la trouée de l'Èbre, les

saillies du relief se correspondent par la forme générale,

l'orientation, la composition géologique. Sur une largeur de plus de 50

kilomètres, du bord de la mer aux plaines intérieures dites Llanos del

Urgel, la contrée est partout fort accidentée; mais les roches d'aspect

vraiment montagneux ne commencent qu'en amont de Tortose. Une première

chaîne, aux brusques escarpements tournés vers le midi et contournés par

l'Èbre à leur base occidentale, se développe parallèlement à la côte;

une seconde, puis une troisième chaîne dominée par la «Montagne Sainte»

(Mount Sant) et la sierra de Prades, puis encore une quatrième arête se

dressent à l'ouest, au delà de la profonde vallée de la Ciurana. Au

nord, le défilé de Francoli, où passe le torrent du même nom et

qu'utilisent la route et le chemin de fer de Tarragone à Lérida,

interrompt à peine ces hauteurs; elles reprennent pour former le massif

à la cime bien nommée du Montagut. Un nouveau sillon, où coule le Noya,

affluent du Llobregat, coupe encore une fois les monts catalans et

limite à l'ouest et au sud la superbe arête de Monserrat, que le

Llobregat, le Cardoner et le col de Calaf isolent des autres côtés et

montrent ainsi dans toute sa grandeur.

[Illustration: VUE DE MONSERRAT. Dessin de Sorrieu d'après une

photographie de M. J. Laurent.]

Le Monserrat est de hauteur relativement modeste, quoiqu'il soit bien

autrement fameux en Espagne que le pic de Mulhacen et le Nethou, près de

trois fois ses supérieurs en élévation et se dressant dans la région des

neiges et des glaces persistantes. Mais la «Montagne de la Scie» porte

sur une de ses plates-formes, suspendue comme un balcon aux flancs de la

roche verticale, les restes d'un couvent qui fut l'un des plus célèbres

de la chrétienté; les cardinaux, les papes mêmes venaient le visiter en

personne, et Loyola y déposa son épée. D'immenses trésors, dont une

partie servit fort à propos à payer les frais de la guerre

d'Indépendance, étaient contenus dans les coffres du sanctuaire. De nos

jours, le Monserrat a perdu de son prestige comme lieu sacré, mais il

est devenu pour les géologues un des types de montagnes les plus

intéressants à étudier, à cause de sa forme et de la nature de ses

roches. Bien qu'isolé, le Monserrat se trouve précisément au point de

rencontre de trois axes montagneux: au sud-ouest et au nord-est, il se

rattache anx monts de la Catalogne, qui se développent parallèlement au

littoral; à l'ouest, il se continue vaguement par un renflement du sol

qui va rejoindre le Monsech et la sierra de Guara; enfin, au nord, des

massifs et des chaînons latéraux, appartenant comme lui à l'époque

nummulitique, le relient à la sierra de Cadi. Il est composé d'un

conglomérat de cailloux calcaires, schisteux, granitiques, empâtés dans

une argile rougeâtre et provenant d'anciennes montagnes démolies par les

courants; des galeries et des salles ouvertes par les eaux dans

l'épaisseur du mont laissent voir des blocs énormes entassés en désordre

et dans l'équilibre en apparence le plus instable. Au sud-ouest et au

sud, le Monserrat est flanqué à la base de nombreux monticules; mais, au

nord, la paroi formidable s'élève d'un jet, toute hérissée d'aiguilles

et rayée de couloirs verticaux. Jadis la montagne était certainement

beaucoup plus haute, mais les pluies, les vents, le soleil, la gelée

l'ont ainsi découpée en d'innombrables dents et en «colonnes coiffées»

portant encore leur pierre terminale en forme de chapiteau. Des

ermitages, des ruines de châteaux forts s'accrochent ça et là aux

saillies de la montagne, et des escaliers vertigineux en gravissent les

couloirs. Du sommet le plus élevé, dit le San Gerónimo, le spectacle est

admirable: des grands massifs des Pyrénées aux îles Baléares on

contemple un horizon de 350 kilomètres de large.

De l'autre côté de l'abîme formé à la base de la puissante muraille par

la vallée du Llobregat, les hauteurs atteignent au Monseñ, pilier de

granit qui a redressé les craies environnantes, une élévation plus

considérable que celle du Monserrat. A l'exception des marais de

l'Ampourdan, ancien golfe comblé par les alluvions, tout cet angle

extrême de la Catalogne, entre la mer et les Albères, est couvert de

collines en chaînes et en massifs, dont les plus hardies, entre autres

la Madre del Mount, portent aussi sur leurs escarpements des églises de

pèlerinage très-fréquentées. Une série de collines, disposée en chaîne,

longe la côte des deux côtés de Barcelone, et par ses promontoires et

ses vallons aux plages sablonneuses donne au littoral l'aspect le plus

pittoresque et le plus varié. Le dernier de ces petits massifs est une

protubérance de granit qui forme la pointe orientale de l'Espagne et la

borne méridionale du golfe du Lion: c'est la sierra de Rosas, jadis

vénérée des Grecs. Là, sur un des sommets les plus en vue, s'élevait un

temple de Vénus, remplacé depuis par le monastère de San Pedro de Roda,

que n'habitent plus les religieux, mais que les matelots saluent

toujours de loin pour conjurer les caprices du vent. La roche la plus

avancée du massif, le cap Creus de nos cartes, est l'ancien Aphrodision,

aux écueils peuplés de polypes coralligènes [184].

[Note 184: Altitudes diverses du bassin de l'Èbre, au sud des

Pyrénées:

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 110 / 153 题