ANDALOUSIE.

Dans son ensemble, et sans tenir compte des petites irrégularités du

contour, l'Andalousie, l'ancienne Bétique, est une région naturelle

parfaitement distincte du reste de l'Espagne et présentant un caractère

tout spécial par son relief et son climat. Bien différente des plateaux

castillans et des versants rapides des provinces méditerranéennes et

atlantiques, elle forme une grande vallée, inclinée d'une pente égale

entre deux versants de montagnes, et s'ouvrant largement du côté de la

mer. A l'autre extrémité de la Péninsule, le bassin de l'Èbre est la

contre-partie du bassin du Guadalquivir, mais contre-partie

très-incomplète, à cause des montagnes qui en obstruent partiellement

l'entrée. Des monts de Velez aux plages sablonneuses du golfe de Cádiz,

le fleuve de l'Andalousie se développe avec une régularité parfaite,

parallèlement au littoral méditerranéen, et des deux côtés, les crêtes

des monts se maintiennent à une distance sensiblement égale du fond de

la vallée. En dehors du grand bassin fluvial, il ne reste qu'une faible

partie des provinces andalouses qui déverse ses eaux, soit dans le

Guadiana, soit dans l'estuaire de Huelva ou directement dans la

Méditerranée [160].

[Note 160:

Bassin du Guadalquivir. 54,000 kilomètres carrés.

Provinces andalouses... 73,473 »

Population en 1870..... 2,749,629 hab., soit 37,4 par kilom. carré.

]

Sur la frontière du Portugal, les monts peu élevés, mais aux allures

fort tourmentées, qui font partie du système marianique ou de la sierra

Morena forment un véritable labyrinthe, raviné par les torrents. À côté

des roches de granit, d'énormes masses éruptives de porphyres et

d'ophites s'entremêlent en massifs irréguliers, où les eaux ne peuvent

trouver leur chemin vers le Guadiana, le Guadalquivir, l'Odiel, le rio

Tinto, que par de longs détours. Les monts de ce district qui affectent

le plus la forme de chaînes distinctes sont la sierra de Aracena, au

nord des régions minières du rio Tinto, la sierra de Aroche, qui s'élève

au milieu d'un véritable désert sur les confins du Portugal, et la

sierra de Túdia, dont les eaux descendent au sud vers Séville.

A l'orient de ce dernier massif, le système orographique, où

s'enchevêtrent diversement les eaux tributaires du Guadalquivir et du

Guadiana, s'abaisse en longues croupes, et, sur de vastes étendues,

n'offre plus en rien l'aspect de la montagne. Cependant quelques petits

chaînons, orientés pour la plupart dans la direction de l'ouest à l'est,

indiquent vaguement l'existence souterraine d'un axe de prolongement;

telles sont, parmi ces arêtes secondaires, la sierra de los Santos et

celle qui porte, non loin de Belmez et de son petit bassin houiller, le

sommet dominateur de Pelayo. Dans son ensemble, toute cette partie du

faîte entre le Guadiana et le Guadalquivir forme une espèce de plateau

coupé du côté du sud par des gradins en escalier qui, vus de la plaine,

notamment des campagnes, de Cordoue, prennent un certain air de

montagnes; mais au nord, des régions étendues sont à peine moins unies

et monotones que la haute Manche, entre Albacete et Manzanarès. Tels

sont Los Pedroches, véritable plaine, sinon par l'altitude, du moins par

l'aspect général du terrain.

Immédiatement à l'est de ce plateau si peu accidenté, commence la sierra

Morena proprement dite, ainsi nommée (montagne Noire) des pins à la

sombre verdure qui en recouvrent les pentes; en cet endroit on la

désigne aussi sous le nom local de sierra Madrona; elle se rattache du

côté du nord-ouest aux montagnes d'Almaden. Fréquemment interrompue par

les brèches où passent les eaux du versant méridional de la Manche,

cette chaîne, que l'on doit considérer comme un simple rebord du plateau

des Castilles, est d'une hauteur fort inégale; mais c'est précisément à

son extrémité orientale, à l'endroit où, sous le nom de sierra de

Alcaraz, elle envoie ses derniers contre-forts mourir dans les plaines

d'Albacete, que s'élève la cime culminante du système entier, la Punta

de Almenara. Un chaînon secondaire qui s'abaisse au sud vers le

Guadalquivir, la Loma de Chiclana, sépare l'un de l'autre les deux hauts

affluents du fleuve.

Des bords du Guadiana au plateau d'Albacete, la sierra offre ce trait

remarquable de ne point constituer la ligne de partage entre les bassins

limitrophes. Les masses schisteuses de la chaîne, percées çà et là de

roches éruptives, n'ont pu résister à l'action des eaux, et c'est à

travers l'axe de la sierra Morena que passent les torrents et les

rivières tributaires du Guadalquivir. A l'exemple du Guadiana lui-même,

qui s'ouvre un défilé à travers le prolongement de la sierra Morena, les

eaux qui naissent sur le versant septentrional de la sierra de Aracena

se percent une clus pour descendre dans les campagnes de l'Andalousie.

Plus à l'est, le Viar, le Bembezar, le Guadiato en font autant. Plus

héroïques encore, le Puertollano et le Fresnedas, nés dans les monts de

Calatrava, s'unissent pour traverser ensemble quatre chaînons parallèles

de montagnes, puis la sierra Madrona et d'autres arêtes secondaires,

avant d'aller, sous le nom de Jandula, se jeter dans le Guadalquivir en

aval d'Andújar. Mêmes phénomènes pour le Rumblar le Magaña, le

Guarrizas, le Guadalen, le Guadalimar. Ainsi que les mêmes conditions

géologiques l'ont produit en mainte autre contrée, il se trouve que la

ligne de faîte entre les eaux divergentes ne coïncide nullement avec la

ligne de jonction des cimes de montagnes; l'axe de faîte se développe

sur le plateau de la Manche, parallèlement à l'arête de la sierra Morena

et à une distance moyenne de 20 kilomètres au nord.

[Illustration: N° 128.--BASSIN DU GUADIANA ET DU GUADALQUIVIR.]

[Illustration: VUE GÉNÉRALE DU DÉFILÉ DE DESPEÑAPERROS. Dessin de

Grandsire, d'après une photographie de M. J. Laurent.]

On comprend que les phénomènes d'érosion causés par cette disposition

des pentes ont dû créer à travers la montagne des gorges d'un effet

saisissant. La plus fameuse de toutes, à cause de la grande route et du

chemin de fer qui l'empruntent pour descendre de la Manche en

Andalousie, par une série de viaducs jetés d'une falaise à l'autre, est

le défilé de Despeñaperros ou «Précipite-chiens». La formidable clus, du

fond de laquelle monte la voix du torrent, paraît d'autant plus belle,

qu'elle mène du plateau triste et nu de la Manche aux riches campagnes

de l'Andalousie. Il est des voyageurs qui, après avoir parcouru toute

l'Europe, considèrent la gorge du Despeñaperros comme le lieu de

l'aspect le plus saisissant qu'il leur ait été donné de voir. Son

importance comme chemin de passage entre la vallée du Guadalquivir et le

centre de l'Espagne ne pouvait manquer non plus d'en faire une position

militaire de premier ordre. Dans toutes les guerres civiles et

étrangères qui ont désolé la contrée, un des principaux objectifs était

de s'assurer le libre passage du Despeñaperros. C'est au pied de ce col,

en 1212, que se livra la terrible bataille de Navas de Tolosa, où,

d'après la chronique, 200,000 musulmans furent massacrés [161].

[Note 161: Altitudes des monts et des cols de la sierra Morena,

d'après Coello:

Sierra de Aracena......................... 1,676 mètres.

Villagarcia (route de Badajoz à Cordoue).. 569 »

Sierra de los Sanlos...................... 760 »

Sierra de Cordoba......................... 466 »

Pozo-blanco (Pedroches)................... 503 »

Despeñaperros (col)....................... 745 »

Punta de Almenara......................... 1,800 »

]

La partie orientale de l'enceinte du bassin de l'Andalousie est aussi

formée de montagnes découpées par les eaux en massifs distincts. Un

premier groupe, limité au nord par la dépression où coulent, d'un côté,

le Guadalimar, affluent du Guadalquivir, de l'autre le Mundo, affluent

du Segura, forme la courte chaîne des Calares. Un peu au sud-ouest, un

second massif, plus élevé d'environ 150 mètres, est dominé par le Yelmo

de Segura, dont les contre-forts, diversement ramifiés à l'occident,

s'abaissent en chaînes de collines, fort contournées entre les hautes

rivières de la vallée andalouse, le Guadalimar, le Guadalquivir

proprement dit, le Guadiana Menor. Enfin un troisième groupe de

montagnes, encore plus haut, sert de borne à la partie sud-orientale du

bassin: c'est la sierra Sagra. Par ses roches et sa position

géographique, ce massif rappelle la Muela de San Juan, qui s'élève entre

le bassin du Tage et le versant méditerranéen; il ressemble d'aspect au

Puy-de-Dôme. Il forme un faîte de partage des plus importants et

s'entoure de plateaux où les rivières ont creusé des gorges de plus de

300 à 350 mètres de profondeur, contrastant par leur beauté sauvage avec

la monotonie des hautes terres environnantes [162].

[Note 162: Altitudes, d'après Coello, des massifs orientaux du

bassin du Guadalquivir:

Calar del Mundo............ 1,657 mètres.

Yelmo de Segura............ 1,806 »

Sierra Sagra............... 2,398 »

]

Les arêtes qui se dressent au sud de ce plateau angulaire de l'Espagne

affectent uniformément la direction de l'est à l'ouest, et commencent à

limiter la partie méridionale du bassin de la Bétique. Les sierras de

María et de las Estancias, celle de los Filabres, fameuse par ses

montagnes de marbre blanc, se succèdent du nord au sud en remparts

parallèles, contournés à l'occident par les affluents du Guadalquivir. A

l'orient, elles sont nettement séparées les unes des autres par les

cours d'eau qui descendent à la Méditerranée; mais à l'ouest les deux

chaînes les plus méridionales se rapprochent et se confondent en un même

massif, la sierra de Baza, qu'un isthme peu élevé, aux pentes

étrangement ravinées, rattache à la haute citadelle de la sierra Nevada,

point culminant de la Péninsule.

Cette énorme masse, en grande partie composée de schistes, qui

traversent des roches de serpentine et de porphyre, paraît d'autant plus

élevée, qu'elle se dresse sur une base plus étroite; de l'est à l'ouest,

du Monte Negro au Cerro Caballo, elle a seulement 80 kilomètres de

longueur, et du nord au sud, de l'une à l'autre plaine, sa largeur

n'atteint même pas 40 kilomètres. Dressées comme d'un seul jet, les

montagnes présentent de toutes parts des escarpements difficiles à

gravir, et partout on peut voir les zones de végétation se succéder

régulièrement sur les pentes jusqu'à la région des névés persistants que

dépassent les trois cimes de Mulahacen, du Picacho de la Veleta,

d'Alcazaba. Au-dessus des premiers soubassements, revêtus de vignes et

d'oliviers, les déclivités, trop déboisées, sont ombragées çà et là de

noyers, de châtaigniers, puis de chênes d'espèces diverses, au delà

desquels se montre la verdure pâle des gazons, recouverte de neige

pendant une moitié de l'année. Dans les creux bien abrités, surtout dans

ceux du versant septentrional, des amas de neige sont les glacières

naturelles que louent les habitants de Grenade et où ils envoient des

_neveros_ pour s'approvisionner de neige pendant l'été: on donne à ces

névés le nom de _ventisqeros_, à cause de la tourmente ou _ventisca_ qui

souvent en fait tourbillonner en nuages les innombrables aiguilles. Un

de ces amas, emplissant le cirque ou _corral_ de la Veleta, qui s'ouvre

entre les deux sommets de Mulahacen et du Picacho, s'est transformé en

un véritable glacier de 60 à 100 mètres d'épaisseur et tout bordé de

moraines. Ce champ de glace, qui donne naissance à la source principale

du Genil, est le plus méridional de l'Europe et peut-être le seul de

l'Espagne péninsulaire, au sud de la chaîne pyrénéenne; quelques petits

lacs épars çà et là à plus de 3,000 mètres d'altitude témoignent du

passage d'anciens glaciers disparus depuis une époque inconnue. Les

neiges fondantes de la sierra Nevada donnent aux campagnes des vallées

et des plaines environnantes une exubérance prodigieuse de végétation.

C'est à elles, aux ruisseaux gazouilleurs qui en découlent que la Vega

de Grenade, chantée par tous les poëtes, doit la richesse de sa verdure,

l'éclat de ses fleurs, l'excellence de ses fruits. C'est aussi à

l'abondance de ses eaux que la vallée, plus belle encore, de Lecrin, à

la base des pentes méridionales du Picacho de la Veleta, doit son nom de

«Vallée d'Allégresse» et de «Paradis de l'Alpujarra».

[Illustration: LA SIERRA NEVADA, VUE DE BAZA. Dessin de Taylor, d'après

H. Regnault.]

Dans ces montagnes, chaque nom, chaque légende, rappelle le séjour des

Maures. Le sommet principal, le Mulahacen (Muley-Hassan), est encore

l'homonyme d'un de leurs princes; le Picacho de la Veleta est la cime où

ils allumaient leurs feux de signal pour avertir les populations de

l'Andalousie musulmane de l'approche des chrétiens; l'Alpujarra ou mont

des Pâturages est l'ensemble des contre-forts méridionaux, où ils

menaient leurs brebis. Depuis que les Maures ont été presque tous

chassés ou exterminés, après une sanglante guerre qui dura jusque vers

la fin du seizième siècle, les colons de la Galice et des Asturies qui

reçurent les terres conquises sont pour la plupart restés dans un état

de véritable barbarie; ils ne sont en rien les supérieurs des Maures

convertis qui obtinrent à pris d'argent le privilège de rester à Ujijar,

la capitale de l'Alpujarra. Ni les uns ni les autres ne se sont guère

donné la peine d'exploiter les richesses de ces belles montagnes,

qu'entouré une ceinture de _despoblados_; ils se sont bornés à en

dévaster les forêts. C'est à une époque toute récente que les visiteurs

de Grenade ont ajouté les sommets de la sierra Nevada au nombre de ces

buts d'escalade que se sont donnés les membres des divers clubs alpins.

Il est vrai qu'à bien des égards les monts de la sierra Nevada ne sont

comparables ni aux Alpes, ni même aux Pyrénées. Quoique supérieurs à ces

dernières en altitude, ils occupent une trop faible étendue pour offrir

la même diversité de contrastes, les mêmes oppositions de roches, de

climats, de paysages. Mais ils ont la grâce de leurs basses vallées,

l'aspect sauvage de leurs défilés de l'Alpujarra, taillés comme au

ciseau dans l'épaisseur des roches; ils ont surtout l'admirable panorama

que l'on contemple de leurs cimes.

Déjà les voyageurs célèbrent comme d'une merveilleuse beauté le tableau

que l'on a sous les yeux quand on gravit les contre-forts occidentaux de

la sierra, par le chemin qui mène à l'Alpujarra; au delà d'Alhendin,

perchée sur un rocher sauvage, on montre l'endroit précis où, suivant la

légende, Abou-Abdallah ou Boabdil, fugitif, se serait retourné pour

contempler une dernière fois et pour pleurer les belles campagnes de la

Vega, les tours et les palais de Grenade, tout cet ensemble si beau de

villes, de cultures, de montagnes qui avait été son royaume et qu'il ne

devait plus revoir: telle l'origine du nom de «Dernier Soupir du Maure»

(_Ultimo Suspiro del Moro_) ou de «Côte des Larmes» (_Cuesta de las

Lagrimas_) que les Espagnols donnent au col d'Alhendin. Mais du haut des

sommets de la chaîne combien le spectacle est encore plus grandiose et

plus étendu! Du Picacho de la Veleta la vue n'est peut-être pas moins

belle que du sommet de l'Etna. On voit à ses pieds tout le midi de

l'Espagne, avec ses riches vallées d'irrigation, ses âpres rochers, ses

solitudes rousses, rendues vaporeuses par l'éloignement, la noire

muraille des monts de l'Estremadure et de la sierra Morena, qui bordent

le plateau central. Au sud, d'autres montagnes jaillissent comme d'un

abîme, mais le regard se sent attiré surtout vers la lisière verdoyante

du littoral, vers la grande mer et le profil embrumé des monts de

Barbarie, que l'îlot d'Alboran et le haut promontoire marocain de las

Tres Horcas, situés précisément au sud de la sierra Nevada, semblent

rattacher comme un reste d'isthme au continent d'Europe. Parfois, quand

le vent souffle du midi, on entend distinctement le bruit des eaux

grondantes.

Toutes les montagnes qui forment la cour des colosses grenadins sont de

hauteur beaucoup plus modeste et sont en partie couvertes de débris

erratiques apportés par les anciens glaciers de la sierra Nevada. Au

nord, dans l'espace compris entre les vallées du Genil, du Guadiana

Menor et du Guadalquivir, elles s'élèvent en désordre sur un plateau

raviné, les unes semblables à des îles de rochers, comme le Jabalcon de

Baza, les autres disposées en chaînes et s'orientant pour la plupart

dans la direction de l'est à l'ouest et du nord-est au sud-ouest,

parallèlement au littoral méditerranéen et à l'axe de la vallée du

Guadalquivir: telles sont, au-dessus des plaines de Jaen, la sierra de

Jabalcuz et la sierra Magina; telle est, plus au sud, la chaîne

Alta-Coloma, que la route de Jaen à Grenade franchit au Puerto de

Arenas, défilé semblable à celui du Despeñaperros par ses roches

sombres, ses amas de blocs écroulés, ses escarpements en surplomb, ses

redoutables précipices. Enfin, au-dessus même de Grenade, se prolonge la

croupe de la sierra Susana, que continue à l'ouest le massif de

Parapanda, le baromètre des cultivateurs de la Vega.

_Cuando Parapanda se pone la montera,

Llueve, aunque Dios no lo quisiera._

(Quand le Parapanda revêt son capuchon,

Il pleuvra sûrement, que Dieu le veuille ou non.)

Presque toutes les montagnes de cette région sont découpées en massifs

distincts par les eaux torrentielles et portent autant de noms

différents qu'elles dominent de villes et de villages. La même

désignation sert au groupe d'habitations humaines et aux sommets

voisins.

Au sud de la sierra Nevada et de la sierra de los Filabres, que l'on

peut considérer comme le prolongement oriental du grand massif de

Grenade, les montagnes ont la même disposition fragmentaire. L'angle

sud-oriental de la Péninsule est occupé par un massif absolument isolé,

la sierra de Gata, percée de volcans éteints, dont l'un, le Morron de

los Genoveses, est vraiment d'un aspect superbe. Le cap de Gata, qui

marque l'entrée du golfe occidental de la Méditerranée, est composé de

basalte, tandis qu'en maints autres endroits du littoral se présentent

les trachytes et s'étendent les couches de pouzzolanes, les obsidiennes,

les pierres ponces. Entre ces foyers de laves refroidies et les

montagnes de los Filabres, la petite chaîne d'Alhamilla et ses divers

contre-forts de moindre hauteur se prolongent du golfe de Vera à celui

d'Almeria; les torrents qui en descendent baignent des grèves si riches

en cristaux de grenat, que ceux-ci servent de chevrotines aux chasseurs.

Interrompus par une rivière, les monts reprennent à l'ouest pour former,

immédiatement au-dessus du rivage méditerranéen, la superbe sierra

schisteuse de Gádor, coupée à son tour par un torrent descendu de

l'Alpujarra. Ainsi les groupes de montagnes se succèdent de coupure en

coupure, en se développant le long du rivage jusqu'à Tarifa comme un

rempart circulaire, tantôt simple, tantôt multiple, percé de brèches

profondes et se continuant en Afrique par d'autres chaînes riveraines.

La partie de ce rempart qui sépare de la Méditerranée le versant de

l'Alpujarra est connue sous les noms de Contraviesa et de sierra de

Lujar; elle présente du côté de la mer une pente des plus escarpées, où

les brebis ne peuvent monter que précédées d'un bouc leur montrant le

chemin. Il en est de même de la sierra de Almijara, qui commence de

l'autre côté de l'étroite vallée du Guadalfeo et qui va se rattacher à

la sierra de Alhamá, appelée aussi sierra Tejeda. Au delà du col

d'Alfarnate ou de los Alazores, la montagne n'est plus que le simple

rebord d'un plateau, jadis lacustre, que limite au nord un renflement

accidenté du sol dit sierra de Yeguas. Le bord méridional du plateau est

connu sous le nom de Torcal à l'endroit où il est traversé par la route,

de Málaga à Antequera. C'est un des sites les plus curieux de la

Péninsule. Les roches sont éparses dans le désordre le plus bizarre et

par l'étrangeté de leur profil donnent l'idée d'une cité fantastique,

aux édifices de tous les styles, aux rues inégales et sinueuses, où des

animaux monstrueux ont été soudain changés en pierre. C'est dans le

voisinage de cette ville de rochers que les archéologues ont retrouvé

quelques-unes des constructions les plus curieuses élevées par les

peuples de l'Ibérie antérieurs à l'histoire.

A l'occident du bassin de Málaga, arrosé par la rivière Guadalhorce, les

âpres montagnes recommencent. Les chaînons se rapprochent, et dans la

sierra de Tolox ou de las Nieves atteignent à une hauteur de près de

2,000 mètres; les vapeurs de la Méditerranée s'y déposent en neiges qui

persistent pendant l'hiver. Le massif de Tolox est le noeud montagneux

duquel divergent dans tous les sens les chaînons qui font de la pointe

méridionale de l'Espagne comme un résumé de la Péninsule entière. La

sierra Bermeja, qui se dirige au sud-ouest, continue de serrer la mer et

d'en border la côte de promontoires abrupts; à l'ouest, la sauvage

«serrania» de Ronda va se relier au massif de San Cristóbal, qui

s'appuie lui-même sur de nombreux contre-forts; ses ramifications

diverses, serpentant entre de petits bassins fluviaux, finissent par

aller mourir aux caps méridionaux de l'Ibérie, à San Roque, Trafalgar,

Tarifa. Quant à la roche de Gibraltar, qui se dresse si fièrement à la

porte intérieure de la Méditerranée, c'est, au point de vue géologique,

un véritable îlot; ses escarpements calcaires, portés par des bancs de

schiste silurien, s'élèvent du milieu des eaux, et seulement une double

plage apportée par les flots rattache le superbe promontoire au

continent [163].

[Note 163: Altitudes des montagnes et des cols entre le Guadalquivir

et la mer, d'après Fr. Coello:

Sierra de María 2,039 mèt.

Tetica de Bacares (Filabres) 1,915 »

Sierra Nevada:

Mulahacen 3,554 »

Picacho de la Veleta 3,470 »

Alcazaba 2,314 »

Suspiro del Moro 1,000 »

Jabalcon de Baza 1,498 »

Sierra de Gádor 2,323 »

Contraviesa 1,895 »

Sierra Tejeda (Alhamá) 2,134 »

Col d'Alfarnate 830 »

Torcal 1,286 »

Sierra Bermeja 1,450 »

Serrania de Ronda 1,550 »

Sierra de San Cristóbal 1,715 »

Peñon de Gibraltar 429 »

]

[Illustration: BRÈCHE DE LOS GAITANES.--(DÉFILÉ DU GUADALHORCE.) Dessin

de Sorrieu d'après une photographie de M.J. Laurent.]

Comme la sierra Morena, les divers massifs de montagnes qui occupent

l'espace compris entre le bassin du Guadalquivir et la mer ont été

rompus et contournés par les eaux, de sorte que la ligne des hauts

sommets ne concorde nullement avec la ligne de partage. La rivière

d'Almería, simple torrent qui n'a même pas toujours de l'eau pendant

l'été, reçoit ses affluents temporaires des deux versants de la sierra

Nevada; l'Adra s'est ouvert un chemin à travers une chaîne dont il ne

reste plus que deux tronçons, la sierra de Gádor et la Contravesia; le

Guadalfeo a séparé de la même manière la Contravesia de la sierra de

Almejara; le Guadalhorce, dont les diverses branches naissent sur le

plateau d'Antequera, coupe la montagne par l'étroite brèche de Gaytan ou

de los Gaytanes, une des plus sauvages et des plus grandioses de la

Péninsule où les trains de chemin de fer traversent successivement

dix-sept tunnels pour déboucher soudain au milieu des orangers d'Alora;

enfin, le Guadiaro prend aussi son origine sur le versant septentrional

des chaînes riveraines. La rapidité des pentes, la soudaineté des crues

et des baisses d'eau donnent à toutes les rivières du versant

méditerranéen de l'Andalousie un caractère essentiellement torrentiel.

Les cours d'eau d'allures régulières ne se trouvent que sur la face

atlantique de la contrée; et de ces fleuves un seul a de l'importance

par son volume liquide et les facilités qu'il offre à la navigation:

c'est le Guadalquivir.

Le fleuve de la Bétique, qui prend sa source à la sierra Sagra, se

distingue, nous l'avons vu, de ceux des plateaux castillans par sa large

vallée. Tandis que le Duero, le Tage, le Guadiana se développent d'abord

sur de hautes terrasses, puis gagnent les plaines basses par d'étroites

entailles pratiquées dans les roches du plateau, le Guadalquivir,

beaucoup plus avancé dans son histoire géologique, a déjà déblayé, à

droite et à gauche de sa route, les obstacles qui le gênaient et nivelé

sa vallée à 400 mètres en moyenne au-dessous des régions correspondantes

des bassins fluviaux des Castilles. Sa pente est graduellement ménagée

de la source à l'estuaire marin, et dans son ensemble se développe en

une belle courbe parabolique. Le cours inférieur du fleuve n'a qu'une

très-faible déclivité; les eaux se ralentissent et, par suite,

s'amassent en un lit fort large, reployé de droite et de gauche en

méandres énormes: de là le nom de Oued-el-Kebir, «Grand Fleuve,» que les

Arabes ont donné à l'ancien Bétis.

[Illustration: N° 129. PENTE DU GUADALQUIVIR.]

Pour en être arrivé à cette régularité de cours, analogue à celle des

fleuves de la France et de l'Allemagne, le Guadalquivir et ses affluents

ont dû accomplir un énorme travail d'érosion. Tous les petits ruisseaux

qui naissent sur le plateau de la Manche se sont ouvert un chemin à

travers la sierra Morena; tous les lacs qui emplissaient les hautes

Vallées des montagnes, entre les divers massifs et les sierras

parallèles ou entre-croisées, se sont vidés par des vallées ou d'étroits

défilés ouverts entre les roches: il ne reste plus qu'un petit nombre de

laquets ou de mares sans écoulement. Tous les hauts affluents, le

Guadalimar, plus long, quoique moins abondant que le Guadalquivir

lui-même, le Guadalen, le Guadiana Menor, ont ainsi percé les digues des

réservoirs supérieurs; mais celui qui a fait le travail le plus

considérable est le Genil de Grenade, le principal tributaire du fleuve.

La campagne si féconde qu'il traverse et qui a pris une si grande

célébrité sous le nom de Vega était en partie recouverte par les eaux

d'un lac, que barrait un rempart de montagnes, dans le voisinage de

Loja. Cet obstacle a été vaincu, et de coupure en coupure les eaux

descendues de la sierra Nevada ont fini par rejoindre celles

qu'alimentent la sierra Sagra et la sierra Morena.

Les débris apportés des montagnes par le flot qui ronge incessamment ses

bords ont peu à peu comblé l'estuaire de l'Atlantique où se déversaient

les eaux. Un peu en amont de Séville, où le dernier pont traverse le

fleuve, large de moins de 200 mètres, la marée commence à retarder le

courant fluvial; plus bas, elle le fait alterner dans les deux sens. Le

Guadalquivir, qui serpente des collines de la rive droite à celles de la

rive gauche, se divise en deux bras, dont l'un a été creusé de main

d'homme pour abréger la navigation; puis, après avoir réuni ses eaux

dans un seul canal, il se redivise encore et forme deux grandes îles

marécageuses. Certainement l'estuaire marin pénétrait à une époque

moderne jusqu'à cet endroit de la vallée, à 50 kilomètres du rivage

actuel. Le long des deux rives, mais principalement du côté méridional,

s'étendent des terres basses dites _marismas_ et situées au-dessous des

eaux de crue. Pendant la période des sécheresses, ces «maremmes» ne

présentent, dans toute leur largeur, de 10 à 12 kilomètres, qu'un sol

grisâtre et pulvérulent que les pas des taureaux à demi sauvages,

réservés pour les tueries des arènes, font monter en nuages dans

l'atmosphère; à la moindre pluie, ce sont des fondrières

infranchissables. Des ruisseaux salins s'y perdent, tantôt dans les

sables, tantôt dans les boues, suivant la saison. Aucun village, aucun

hameau n'a pu s'établir sur ces terres d'alluvions transformées çà et là

par les joncs en fourrés inabordables. Plus loin du fleuve, les sables

déjà secs se recouvrent de palmiers nains. Au sud de la plaine, quelques

collines de formation tertiaire s'avancent en promontoires dans ces

déserts et par l'aspect de leurs vignes, de leurs olivettes, de leurs

groupes de palmiers, de leurs villages pittoresques, consolent de la

morne solitude étendue à leur base.

Ainsi qu'on en voit de nombreux exemples aux bouches fluviales, un

resserrement de la vallée d'alluvions marque les limites extérieures de

l'ancien estuaire comblé du Guadalquivir. La ville de Sanlúcar de

Barrameda, à l'aspect tout oriental, s'élève au-dessus de la rive

gauche, tandis qu'au nord une chaîne de dunes, reposant sur des couches

de coquillages modernes, s'avance entre la mer et les plages basses de

la rive droite et se prolonge sous l'eau par une barre que les navires

d'un tonnage moyen ont de la peine à franchir pour entrer dans le

fleuve. Ces dunes, connues sous le nom d'_Arenas Gordas_ ou de «Gros

Sables», sont la barrière que le vent de la mer a dressée lui-même entre

les eaux salines de l'Atlantique et les eaux douces de l'intérieur.

Beaucoup moins hautes que les dunes des landes de Gascogne, elles

n'atteignent guère qu'une trentaine de mètres; sur le versant tourné du

côté de la mer elles sont encore mobiles, mais sur la versant oriental

elles ont toujours été stables depuis l'époque historique: une forêt de

pins pignons en a consolidé les talus de quartz blanc. Au milieu des

dunes moins élevées qui dominent les plages de Sanlúcar, les

cultivateurs maraîchers ont creusé jusqu'aux terres humides du sous-sol

des cavités profondes appelées _navasos_ et en ont fait de charmants

jardins qui donnent plusieurs récoltes par année.

[Illustration: Nº 130.--BOUCHE DU GUADALQUIVIR.]

Seul entre tous les fleuves de l'Espagne, le Guadalquivir a l'avantage

d'être navigable à une assez grande distance de l'Océan; les bâtiments

de 100 ou de 200 tonneaux qui ont pu franchir la barre remontent le

cours de l'eau jusqu'à Séville, à une centaine de kilomètres de la mer.

Aidé, il est vrai, par des concessions de priviléges commerciaux et même

par des monopoles absolus de trafic, ce port de rivière avait pu devenir

le grand entrepôt des produits d'outre-mer et le marché principal des

échanges; il est déchu maintenant au profit de l'admirable port de

Cádiz; mais des embarcations de cabotage viennent toujours y prendre

leur chargement de denrées locales et les bateaux à vapeur descendent et

montent sans peine le Guadalquivir entre Séville et Sanlúcar. Quant aux

autres rivières de l'Andalousie débouchant dans l'Atlantique, elles sont

innavigables. Le Guadalete, qui se déverse dans la baie de Cádiz, n'est

qu'une eau sans profondeur se traînant au milieu des marismas; l'Odiel

et le rio Tinto, qui débouchent dans l'estuaire de Huelva, sont des

torrents rapides dont les alluvions emplissent peu à peu les chenaux

navigables de l'entrée maritime. C'est ainsi que le port de Palos, d'où

partirent les caravelles de Colon pour la découverte du Nouveau Monde, a

été complètement envasé: les masures d'un petit village, des plages

indécises que le flot couvre et découvre tour à tour, voilà ce qu'est le

lieu célèbre où s'accomplit un des faits les plus importants qui aient

inauguré l'histoire moderne!

Mais que sont tous les petits changements géologiques accomplis par les

alluvions des rivières, en comparaison de la révolution qui s'est opérée

au sud de l'Andalousie et qui a changé les limites de l'Océan lui-même!

Il est certain que, par la forme générale de son bassin, la Méditerranée

est plus une dépendance des mers orientales que de l'Atlantique. Elle

n'est séparée de la mer Rouge, c'est-à-dire de l'océan Indien, que par

des plages basses et des seuils de poussée récente, où l'industrie

moderne a rétabli sans trop de peine un détroit de jonction. Au

nord-est, elle est éloignée de l'océan Glacial par toute la largeur du

continent d'Asie; mais cet immense espace est encore partiellement

recouvert d'eaux salées et saumâtres qui sont le reste d'une ancienne

mer; nulle part le sol ne s'y redresse en rangées de collines et de

montagnes semblables à celles qui d'Almería, en Espagne, à Melilla, dans

le Maroc, encoignent la «manche» occidentale de la Méditerranée.

Pourtant cette barrière a été rompue, tandis que les isthmes orientaux

émergeaient peu à peu du sein de la mer.

Quel est l'Hercule géologique dont le bras a ouvert cette issue? La

nature caverneuse des roches dans les deux péninsules terminales du

Maroc et de l'Andalousie a certainement facilité l'oeuvre d'érosion,

surtout si la Méditerranée, par suite d'une évaporation plus rapide de

ses eaux, s'est trouvée à un niveau plus bas que celui de l'Atlantique.

Dans ce cas, les fissures de la pierre ont dû s'élargir bien promptement

sous l'action des cataractes océaniques; les piliers de montagnes qui

obstruaient le courant ont pu être déblayés, même sans que des

tremblements de terre aient aidé à l'oeuvre de démolition. L'énorme

masse d'eau que l'Atlantique vomit incessamment dans la Méditerranée

avec une vitesse moyenne de 4 kilomètres et demi et une vitesse extrême

de près de 10 kilomètres, permet de juger de la puissance avec laquelle

procéda l'Océan dès qu'une fente lui eut permis de se glisser entre les

deux continents. Il est à remarquer que le travail d'érosion a été

beaucoup plus actif dans les parages orientaux du détroit, entre les

montagnes de Gibraltar et de Ceuta. Le vrai seuil de séparation entre

l'Océan et la Méditerranée ne se trouve point dans la partie la moins

large du détroit de Gibraltar, au sud de l'île fortifiée de Tarifa. Il

est situé plus à l'ouest, à l'entrée même du détroit, et continue, du

cap Trafalgar au cap Spartel, la courbe régulière des côtes océaniques

de l'Espagne et du Maroc. La crête de ce rempart sous-marin est assez

inégale et varie de 100 à 550 mètres, mais elle est en moyenne de 275

mètres seulement, tandis qu'à l'est le fond s'abaisse graduellement vers

Tarifa et Gibraltar, jusqu'à plus de 900 mètres. Ainsi le détroit tout

entier fait déjà partie de la cuvette méditerranéenne. La pente

sous-marine du canal s'incline à l'est, c'est-à-dire précisément en sens

inverse de la déclivité des terres avoisinantes.

La largeur du détroit s'est-elle accrue depuis les temps historiques? Il

n'y aurait pas de doute à cet égard si l'on devait en juger par les

assertions des anciens. Les dimensions qu'ils donnent aux «Bouches de

Calpé» sont de beaucoup inférieures à celles que les marins trouvent de

nos jours. Toutefois les évaluations des géographes grecs et romains

n'avaient rien de précis, et l'erreur en moins pouvait provenir de

l'illusion d'optique causée par la hauteur et le profil abrupt des

promontoires opposés. Le fait est que les descriptions des anciens

conviennent encore parfaitement à l'apparence du détroit. Les deux

piliers d'Hercule ou «portes Gadirides» se dressent toujours de part et

d'autre à l'entrée méditerranéenne du passage: au nord, le superbe mont

Calpé; au sud, la longue croupe massive de l'Abylix. D'ailleurs, depuis

que la roche de Gibraltar est devenue l'une des positions militaires les

plus importantes du continent, on n'a point observé que ses rivages

aient reculé devant la mer.

Quoique la montagne de Calpé, le Gibraltar, ou Djebel Tarik des Maures

ne soit pas le promontoire méridional de l'Ibérie et qu'elle se trouve

même un peu en retrait par rapport aux rivages du détroit, cependant

elle doit à la beauté de son aspect, et plus encore à son importance

stratégique, d'avoir donné son nom au passage et d'en être considérée

comme la gardienne Pour les marins et les voyageurs, c'est la borne par

excellence entre l'Océan sans limites et la mer Intérieure, entre les

eaux qui mènent au Nouveau Monde et celles qui conduisent au Levant et

aux Indes. Ses roches de calcaire blanchâtre, aux fondements de schiste

silurien, aux crêtes aiguës se profilant sur le ciel presque toujours

bleu, offrent à ceux qui voguent à leur base un aspect incessamment

changeant, à cause de la diversité des escarpements, des terrasses, des

talus de débris; mais de toutes parts elles sont majestueuses à voir et

prennent en maints endroits cette forme puissante de contours qui a fait

comparer Gibraltar à un lion couché gardant la porte des deux mers.

C'est du côté de la Méditerranée que la roche est le plus abrupte; sur

cette face, elle laisse à peine au-dessous des éboulis un espace

suffisant pour les fondements de quelques maisons et les racines de

quelques arbres, tandis que des fortifications sans nombre, des places

d'armes et la ville elle-même ont trouvé place sur les ressauts et les

pentes douces du versant opposé. On a constaté aussi que l'isthme de

sable ou _linea_ qui joint la roche à la terre d'Espagne présente à la

Méditerranée un talus beaucoup plus rapide que celui de la baie

d'Algeciras. C'est de l'orient que viennent les grandes vagues de houle

apportant les matières arénacées qui servent à l'édification de la

digue; sur le versant opposé, les sables s'éboulent et s'étalent en une

plage faiblement inclinée. Les nombreuses grottes que les savants ont

explorées dans le rocher de Gibraltar, renfermaient des ossements

d'hommes du type dolichocéphale, appartenant à l'âge de la pierre polie.

Ces cavernes sont identiques par leur aspect et leur contenance à celles

des côtes de la Dalmatie et des îles Ioniennes. Si distantes les unes

des autres et séparées actuellement par des mers, des îles, des

péninsules, ces diverses contrées sont néanmoins du même âge et de la

même formation.

L'îlot de Gibraltar, dépendance naturelle de l'Espagne, est devenu, en

vertu de la conquête, une forteresse de l'Angleterre. La fiction de

l'empire des mers qui a poussé la Grande-Bretagne à s'emparer de Malte,

de Périm, de Ceylan, de Singapore, de Hong-Kong, ne pouvait permettre

aux Anglais de laisser la forte position de Gibraltar entre les mains de

ses propriétaires naturels et ils en ont fait une citadelle prodigieuse,

ayant une sorte de «coquetterie» dans ses formidables armements. C'est

que la valeur stratégique de Gibraltar est précisément en rapport avec

son immense importance dans le mouvement des échanges de commerce. Si

des navires, par dizaines de mille et portant ensemble des millions de

tonnes de marchandises, passent chaque année entre les promontoires de

l'Europe et de l'Afrique, des centaines de bâtiments de guerre avec

leurs milliers de canons, utilisent le même passage pour aller faire,

sur quelque rivage lointain, acte ou démonstration de force. Les

batailles navales qui se sont livrées dans la baie même de Gibraltar et

aux abords occidentaux du détroit, à Trafalgar et au cap Saint-Vincent,

témoignent du rôle considérable que la porte des deux mers a rempli dans

l'histoire militaire du monde. Il n'est, donc pas étonnant qu'à une

époque où nul ne reconnaissait le droit des populations à disposer

d'elles-mêmes, l'Angleterre se soit emparée d'une place de cette valeur.

Les Espagnols le ressentent comme une insulte et leur cause devrait

avoir la sympathie de tous, s'ils ne détenaient eux-mêmes, de l'autre

côté du passage, la ville et le territoire de Ceuta. On leur a pris l'un

des piliers d'Hercule avec autant de droit qu'ils en avaient eu à

s'emparer de l'autre.

La fréquence des rapports historiques entre l'Andalousie et les contrées

berbères ne s'explique pas seulement par le voisinage des terres

disjointes, elle a aussi sa raison dans la ressemblance des climats.

L'Espagne méridionale a les mêmes conditions de température, d'humidité,

de mouvements aériens que les campagnes du Maroc. L'Andalousie

méridionale, Murcie, Alicante, sont, avec quelques localités

exceptionnelles de la Sicile, de la Grèce, de l'Archipel, les contrées

de l'Europe dont la température moyenne est la plus élevée. Les tableaux

de température dressés par Coello, Willkomm et d'autres géographes

permettaient même de croire que l'isotherme de 20 degrés passait dans

cette partie de l'Espagne. Des observations plus récentes ne confirment

pas cette hypothèse; la moyenne de température ne serait que de 17 à 18

degrés à Gibraltar et à Tarifa. Quoi qu'il en soit, la zone de plus

grande chaleur occupe, jusqu'à une certaine distance dans l'intérieur,

le littoral de l'Algarve portugais et de la province de Huelva, puis

entre fort avant dans la plaine du Guadalquivir pour embrasser Séville,

Carmona, Écija, la «Poêle à Frire», ou le «Fourneau» de l'Espagne, et se

reploie au sud-ouest, pour aller rejoindre la côte à Sanlûcar de

Barrameda. Cette région a ceci de remarquable, qu'elle forme une île de

chaleur parfaitement limitée de tous les côtés par des zones de

température plus basse.

[Illustration: N° 131.--ZONES DE VÉGÉTATION SUR LE LITTORAL DE

L'ANDALOUSIE.]

Au sud de la grande enclave de fraîcheur relative formée par la baie de

Cádiz et tout le district montagneux de la pointe méridionale, où

souffle librement la _virazon_, ou brise océanique, la région des

grandes chaleurs recommence par les villes du détroit; elle englobe

Algeciras et Gibraltar et s'élève à des hauteurs diverses sur le versant

de tous les monts qui se prolongent à l'est jusqu'au cap de Gata, puis

au delà de Carthagène et d'Alicante, jusqu'au promontoire de la Nao.

Dans cette région côtière, les froids sont pour ainsi dire inconnus; la

température moyenne du mois le moins chaud est de 12 degrés centigrades.

L'île de Madère située à près de 500 kilomètres plus près de l'équateur,

n'a pas des années aussi chaudes que Gibraltar et Málaga, quoiqu'elle

ait le précieux avantage d'avoir un moindre écart dans les alternances

de chaleur et de froid. Les parties les plus torrides de la côte

méditerranéenne de l'Andalousie ne sont pas les promontoires qui

s'avancent au loin vers le sud; ce sont, au contraire, les baies

semi-circulaires qui se reploient vers le nord. Parfaitement abritées

contre tous les vents qui pourraient leur apporter de la fraîcheur,

elles ne sont exposées qu'aux courants atmosphériques venus du continent

africain, et leur chaleur moyenne en est fatalement accrue. C'est par

une raison du même genre que le littoral méditerranéen est dans son

ensemble beaucoup plus tropical que la ville de Cádiz et les cités

voisines, situées sur la côte atlantique. Tandis que celles-ci reçoivent

librement le vent d'ouest, les rivages espagnols qui se développent en

dedans du détroit sont privés de cette atmosphère rafraîchissante. La

porte de Gibraltar est naturellement le lieu où s'opèrent la lutte et le

renversement des courants aériens. Les vents y sont toujours fort vifs,

surtout au milieu du détroit, et pendant l'hiver ils soufflent souvent

en tempête. Les courants qui prédominent sont ceux de l'ouest en hiver,

ceux de l'est en été; les premiers apportent fréquemment des pluies

violentes, qui vont en s'amoindrissant de Cádiz à Gibraltar; les vents

d'est sont d'ordinaire les indices du beau temps. Les deux grandes

bornes d'Afrique et d'Europe qui se dressent en face l'une de l'autre

sont pour les marins les grands indicateurs météorologiques: quand elles

se ceignent de nuages élevés ou s'enveloppent de brouillards, parfois

non moins épais que ceux de Londres, le vent d'est s'annonce; quand

elles se profilent nettement dans le ciel bleu, c'est un signe assuré de

vent d'ouest [164].

[Note 164:

Grenade. Séville. Gibraltar.

Température, d'après Coello. 18°,9 20°(?) 20°,7 (?)

Pluie annuelle.............. 1m,232 0m,664 0m,735

Pluie d'octobre en mars.... 1m,023 0m,588 0m,516

Pluie d'avril en septembre. 0m,209 0m,076 0m,219

]

Le climat semi-tropical de la basse Andalousie est quelquefois tout à

fait accablant pour les Européens du Nord; la sécheresse de l'atmosphère

finit par leur devenir intolérable. Dans la plaine et sur le littoral,

l'été est presque toujours sans pluies; il est rare qu'une goutte d'eau

tombe de juin en septembre. Au fond des vallées latérales dont l'air

n'est pas renouvelé par les brises, la chaleur est souvent très-pénible

à supporter, elle est aussi fort gênante dans la plaine libre, parce que

les vents alizés, qui renouvellent l'atmosphère sous les latitudes

tropicales, ne soufflent pas dans le bassin du Guadalquivir. Même à

Cádiz, qui pourtant se trouve environnée par les eaux, le vent de terre,

connu sous le nom de _medina_, parce qu'il traverse les solitudes du

domaine de Medina Sidonia, apporte un air étouffant, intolérable pour

les gens nerveux: on dit que les actes de violence, les disputes et les

meurtres sont beaucoup plus fréquents sous l'influence de ce vent que

dans tout autre état de l'atmosphère. Pour les côtes méridionales le

vent le plus redouté est le courant dit _solano_ ou _levante_. Quand il

se met à souffler, la chaleur devient comme l'haleine d'un four: on se

croirait transporté en plein Sahara. Une vapeur quelquefois rougeâtre,

blanchâtre le plus souvent et de nature encore inexpliquée, la _calina_,

pèse sur l'horizon du sud; les chaudes bouffées soulèvent sur les

chemins, dans les campagnes mêmes, des tourbillons de poussière et

flétrissent le feuillage des arbres; souvent, lorsque le vent a persisté

pendant plusieurs jours, on a vu les oiseaux périr comme étouffés.

Tandis que dans les régions tempérées de l'Europe l'été est une saison

de fleurs et de feuillage, elle est, au contraire, une saison de

sécheresse et de mort dans l'Andalousie. Si ce n'est dans les jardins et

les campagnes arrosées, qui gardent leur éclat pendant les chaleurs, la

végétation se brûle, se raccornit, prend une teinte grisâtre qui se

confond avec celle de la terre. Mais à l'époque des averses équinoxiales

d'automne, tombant en pluies dans les terres basses, en neiges sur les

montagnes, les plantes jaillissent et se dressent de nouveau; elles

jouissent d'un second printemps. En février, la campagne est dans toute

sa beauté. Les pluies de mars, d'ailleurs assez peu régulières et

presque toujours accompagnées d'orages, entretiennent cette richesse de

la flore, puis la chaleur et les sécheresses reprennent le dessus, la

nature se flétrit de nouveau.

Il est certain que le climat de l'Andalousie, considéré dans son

ensemble, ne fournit pas au sol une suffisante humidité. Quelques

parties de la contrée sont de véritables steppes sans eau, sans

végétation arborescente, sans demeures humaines. La plus grande de ces

plaines infertiles occupe les deux bords de la basse vallée du Genil,

entre Aguilar, Écija, Osuna, Antequera; en certains endroits, elle n'a

pas moins de 48 kilomètres de largeur, et dans cette vaste étendue on ne

trouve d'eau douce nulle part, si ce n'est dans le Genil lui-même. Les

fonds sont remplis par des lagunes saumâtres et salées aux rives

argileuses blanches de sel en été: on pourrait se croire dans le désert

d'Algérie ou sur les plateaux de la Perse. La culture y est impossible;

elle ne reparaît qu'aux abords des fontaines qui donnent leur nom aux

villages circonvoisins, Aguadulce, Pozo Ancho, Fuentes. Un autre steppe

considérable, dit de la «Manche royale», s'étend à l'est de Jaen, sur le

versant oriental des terrasses grenadines et se rattache à diverses

solitudes infertiles que dominent les sierras Sagra, Maria, de las

Estancias, et que parcourent des ruisseaux d'eau salée. Sur les pentes

méditerranéennes de l'Andalousie, les régions absolument désertes sont

encore plus étendues en proportion que dans le bassin du Guadalquivir.

Ainsi toute la pointe sud-orientale de l'Espagne, occupée par les

basaltes et les porphyres des montagnes de Gata, est complètement

stérile, et l'on n'y voit d'autres constructions que les tours de

défense bâties de loin en loin sur les promontoires. Les plaines salines

du littoral qui alternent avec les campagnes bien arrosées ont une

végétation très-rare, composée presque uniquement de salsolées, de

plombaginées, de crucifères; plus d'un cinquième des espèces est

essentiellement africain. Ces terres salées ne se prêtent qu'à la

culture ou plutôt à la récolte de la barille, plante dont les cendres

servent à la fabrication de la soude.

[Illustration: Nº 132.--STEPPE D'ÉCIJA.]

Mais d'ordinaire le nom de l'Andalousie ne rappelle point à l'esprit

l'idée de ces régions infertiles. On songe plutôt aux orangers de

Séville, à la luxuriante végétation de la Vega de Grenade: on se

souvient des appellations de Champs Élysées et de Jardin des Hespérides,

que les anciens avaient données à la vallée du Bétis. Même par sa flore

spontanée, l'Andalousie a mérité d'être nommée «les Indes de l'Espagne»,

mais à toutes ses plantes asiatiques et africaines qui demandent un

climat presque tropical, cette contrée, véritable serre chaude de

l'Europe, a pu joindre un grand nombre d'espèces acclimatées,

introduites de l'Orient et du Nouveau Monde. Aux dattiers, aux

bananiers, aux bambous s'associent les arbres à caoutchouc, les

dragonniers, les magnoliers, les chirimoyas, les érythrines, les

azédarachs; les ricins, les stramoines poussent en vigoureux

arbrisseaux; les nopals à cochenille croissent comme aux Canaries, les

arachides comme au Sénégal; les patates douces, les cotonniers, les

cafiers donnent une récolte régulière au cultivateur soigneux, et la

canne à sucre prospère dans les districts abrités. La seule région de

l'Europe où cette plante ait une valeur économique réelle est celle qui

s'étend au sud des montagnes grenadines, de Motril à Málaga. Torrox,

près de Velez Málaga, est la ville qui par ses plantations rappelle le

mieux l'aspect de celles du littoral cubanais. Du temps de la domination

arabe, les moulins à sucre étaient nombreux sur toute la côte

méditerranéenne jusqu'à Valence; ils le sont de nouveau dans la plaine

de Málaga. On évalue à un demi-million de francs le bénéfice net que

procure aux Malagueños la fabrication du sucre.

La faune de l'Andalousie, de même que sa flore, quoique à un moindre

degré, a une physionomie africaine ou du moins berbère. Tous les types

de mollusques vivants que l'on voit dans le Maroc appartiennent

également à l'Andalousie. L'ichneumon se rencontre sur la rive droite du

bas Guadalquivir et en d'autres parties du bassin; le caméléon y est

très-fréquent; une espèce de bouquetin que l'on trouve, dit-on, dans les

montagnes du Maroc existerait aussi dans la sierra Nevada et dans les

massifs circonvoisins. Enfin, c'est un fait bien connu qu'un singe

africain (_Inuus sylvanus_) a longtemps habité et peut-être même habite

encore le rocher de Gibraltar. A-t-il été importé, comme d'aucuns le

prétendent, par des officiers anglais? N'est-il, en Europe, qu'un

étranger comme les chameaux de la Frontera, près de Cádiz, et comme les

chevaux andalous, certainement d'origine berbère? Ou bien, est-il

réellement un ancien colon du mont Calpé, et témoigne-t-il ainsi de

l'existence préhistorique d'un isthme de jonction entre l'Europe et

l'Afrique? Les divers auteurs se contredisent à cet égard et la question

ne peut être décidée; la seule chose certaine est que le singe a trouvé

sur les rochers du promontoire d'Europe un milieu qui lui convient comme

celui des montagnes opposées.

[Illustration: TYPES ANDALOUS.--PAYSANS DE CORDOUE. Dessin de Maillard,

d'après des photographies de M.J. Laurent.]

Aux origines de notre histoire d'Europe, les populations des contrées

connues aujourd'hui sous le nom d'Andalousie étaient pour la plus forte

part ibériennes, c'est-à-dire très-probablement de même souche que les

Basques actuels. Les Bastules, Bastarnes et Bastétans, qui peuplaient

les régions montagneuses du versant méditerranéen, les Turdétans et

Turdules de la vallée du Bétis portaient des noms euskariens; de même,

nombre de leurs villes étaient désignées par des mots que fait

comprendre le basque de nos jours. Mais, dans son ensemble, la

population était déjà sans aucun doute fort mélangée. Des tribus

celtiques occupaient les régions montueuses qui s'étendent au nord-ouest

du Bétis vers la Lusitanie; les Turdétans, relativement très-policés,

puisqu'ils possédaient des annales, des poëmes, des lois écrites,

avaient reçu sur leur territoire des colonies de Phéniciens, de

Carthaginois, de Grecs; puis ils se latinisèrent; ils oublièrent leur

langue, leurs cités devinrent autant de petites Romes. En dehors de

l'Italie, peu de contrées étaient plus romaines que la leur et prenaient

une plus large part d'influence dans les destinées communes de l'empire.

On a retrouvé à Málaga et, plus récemment encore, à Osuna (_Colonia

Julia Genetiva_), des textes de constitutions municipales du temps de

Jules César et de Domitien: ces documents ont démontré que les cités de

ces provinces jouissaient d'une autonomie locale presque absolue.

La désorganisation du monde romain amena dans l'Espagne méridionale de

nouveaux éléments ethniques, les Vandales, les Grecs byzantins, les

Visigoths, auxquels succédèrent les Arabes et les Berbères, accompagnés

des Juifs. On fait dériver le nom de l'Andalousie des Vandales qui l'ont

habitée pendant quelques années au commencement du cinquième siècle. Il

est vrai que les chroniqueurs espagnols ne donnèrent jamais le nom de

«Vandalousie» à l'ancienne Bétique. C'est au temps des Arabes seulement

que l'appellation d'Andalou apparaît pour la première fois, mais

appliquée à la Péninsule tout entière aussi bien qu'à la vallée du

Guadalquivir; elle ne fut restreinte à l'Andalousie actuelle qu'à

l'époque où les Arabes eurent perdu toutes les autres provinces de

l'Espagne. Peut-être, ainsi que le suppose M. Vivien de Saint-Martin,

les habitants du nord de l'Afrique avaient-ils donné ce nom à l'Hispanie

tout entière lors de la conquête de leur pays par les Vandales: la

contrée qu'ils apercevaient de l'autre côté de la mer n'avait

d'importance à leurs yeux que parce que leurs maîtres en étaient sortis.

Les Maures eux-mêmes, c'est-à-dire les populations mélangées du nord de

l'Afrique, Arabes et surtout Berbères, eurent une part bien autrement

grande que les tribus d'origine germanique dans la formation du peuple

andalou. Possesseurs du pays pendant sept cents années, foisonnant en

multitudes dans les grandes cités, et cultivant partout les campagnes à

côté des anciens habitants, ils s'unirent intimement avec eux et, plus

tard, quand l'ordre d'exil fut promulgué contre toute leur race, ceux

mêmes qui le prononçaient et qui étaient chargés de le mettre à

exécution avaient dans leurs propres artères une forte part de sang

maure. Dans certaines régions des provinces andalouses, notamment dans

les vallées de l'Alpujarra, où les Maures réussirent à se maintenir

indépendants jusqu'à la fin du seizième siècle, la population était

devenue tellement africaine, que les pratiques religieuses, et non la

nuance de la peau, étaient les seuls indices de démarcation entre

musulmans et chrétiens. L'idiome andalou, plus encore que le castillan,

est fortement arabisé par l'accent, non moins que par les mots et les

tournures de phrase; les noms de lieux d'origine sémitique sont beaucoup

plus nombreux en maints districts que les noms ibères et latins; les

fêtes, les cérémonies, les moeurs ont gardé leurs traits mauresques. Dans

les cités, presque tous les édifices remarquables sont des alcazars ou

des mosquées, et même les constructions modernes ont toutes quelque

chose du style arabe modifié par les traditions romaines. Au lieu de

regarder au dehors, comme le font les demeures des autres Européens, les

riches habitations de l'Andalousie regardent surtout en dedans, vers le

_patio_, cour intérieure pavée en dalles de marbre blanc ou multicolore:

c'est là que s'assemble la famille pour prendre le frais, à côté de la

fontaine, dont le jet grésille incessamment dans la vasque polie.

Depuis l'époque des Arabes, aucun élément ethnique nouveau de quelque

importance ne s'est mêlé aux populations primitives. Il est vrai que

pendant la deuxième moitié du dix-huitième siècle des villages peuplés

de colons, allemands pour la plupart, furent établis dans certains

_despoblados_ de l'Andalousie, à la Carolina, sur la route du

Despeñaperros au Guadalquivir, à la Carlota et à Fuente Palmera, entre

Cordoue et Séville; mais ces colonies, mal entretenues, ne prospérèrent

point: les habitants moururent en grand nombre, d'autres retournèrent

dans leur pays; en moins d'une génération, les étrangers s'étaient

fondus dans le reste du peuple. Les quelques négociants non espagnols

établis dans les ports de l'Andalousie ont eu une part d'influence bien

plus sérieuse.

On l'a souvent répété, les Andalous sont les Gascons de l'Espagne. Ils

sont, en général, gracieux et souples de corps, séduisants de manières,

éloquents de mine, de gestes et de langage. Ce sont des charmeurs, mais

le charme qu'ils exercent n'est souvent employé que pour les buts les

plus futiles: sous la faconde on trouve le manque de pensée; toute cette

redondance sonore cache le vide. Les Andalous, quoique non dépourvus de

bravoure, sont très-portés à la fanfaronnade: ils aiment à faire valoir

leur mérite, quelquefois même aux dépens de la vérité; ils font étalage

de tout ce qu'ils possèdent, même de ce qu'ils ne possèdent pas, et leur

désir de briller les emporte au delà des limites du vrai. Mais cette

tendance à l'exagération fastueuse, cette imagination surabondante ont

cela de bon que l'Andalou voit toutes les choses par leur beau côté; il

est heureux quand même, pourvu qu'il fasse et qu'il entende du bruit;

ruiné, misérable, sans ressources matérielles, il lui reste toujours

celles de l'esprit et de la gaieté; il garde aussi son égoïsme

bienveillant; non-seulement il est heureux lui-même, mais il aime à voir

les autres aussi contents que lui. D'ailleurs, en Andalousie comme dans

tout le reste de l'Espagne, les habitants des monts se distinguent de

ceux des campagnes basses par une démarche plus grave et une parole plus

réservée. Ainsi, les _Jaetanos_ ou montagnards de Jaen sont connus sous

le nom de «Galiciens de l'Andalousie». La beauté des femmes des hautes

vallées et de la montagne est aussi plus noble et plus sévère que celle

des femmes de la plaine. Comparées aux charmantes Gaditanes, aux _majas_

fascinatrices de Séville, les Grenadines, les femmes de Guadix, de Baza

ont des traits remarquables surtout par leur noblesse et leur fierté.

Quoique l'on trouve aussi de rudes travailleurs dans la Bétique,

principalement dans les régions montagneuses et les districts miniers,

on peut dire cependant que l'amour du labeur n'est pas la vertu capitale

des Andalous. Aussi les immenses ressources du pays, qui pourrait être

pour le reste de l'Europe une grande serre de productions presque

tropicales, ne sont-elles que très-médiocrement utilisées. Mais il

serait injuste d'en accuser seulement les habitants eux-mêmes; la faute

en est aussi aux conditions de la tenure du sol. La basse Andalousie,

plus encore que les Castilles, est un pays de grande propriété. Là les

domaines princiers sont de véritables États. Aux temps de la conquête

sur les Maures, lorsque le pouvoir royal, fort d'une longue tradition et

consolidé par la conquête, en était arrivé à tenir les peuples en

parfait mépris, les grands seigneurs castillans firent découper la

contrée en immenses domaines, et chacun prit le sien. Nombre de ces

propriétés, consistant en excellentes terres situées sous l'un des

meilleure climats du monde, se sont peu à peu transformées en pâtis à

peine utilisés. Sur des étendues de plusieurs lieues, on ne voit pas une

seule demeure, pas un verger, pas même les vestiges du travail humain.

«Le grand propriétaire, dit M. de Bourgoing, semble y régner comme le

lion dans les forêts, en éloignant par ses rugissements tout ce qui

pourrait approcher de lui.» Dans les régions montagneuses, la terre se

divise aussi en grands domaines, mais elle est répartie entre de

nombreux métayers qui donnent au maître du sol le tiers des produits et

des troupeaux. Leur position est meilleure que celle des habitants de la

plaine, mais leur mode de culture est des plus rudimentaires.

Les magnifiques jardins d'orangers de Séville et de Sanlúcar, de

Carmona, d'Estepa, d'Utrera, les olivettes, les vergers et les vignobles

de Málaga et des autres cités de l'Andalousie livrent au commerce une

quantité considérable de fruits; les riches récoltes de céréales ont

fait de la contrée un des principaux greniers de l'Espagne; mais les

vins sont la seule production agricole de l'Andalousie qui ait une

grande importance économique dans le commerce du monde. Les campagnes de

Jerez, à l'orient de la baie de Cádiz, produisent une énorme quantité de

vin, qui, sous le nom de _sherry_, dérivé de celui de la cité voisine,

est expédié en masse pour les marchés de l'Angleterre. La maladie de la

vigne, qui a longtemps épargné les cépages de Jerez, tandis qu'elle

dévastait les vignobles du reste de l'Europe, est une des causes qui ont

le plus contribué à l'exportation du sherry; mais la réduction

considérable de droits votée par le Parlement anglais a été une raison

plus décisive encore. Une grande partie des vignobles est entre les

mains de propriétaires anglais; des négociants, des préparateurs de la

même nation sont occupés en foule à couper les différents crus avec les

gros vins de Chiclana, de Rota et de Sanlúcar, à se livrer à toutes les

opérations, légitimes ou frauduleuses, qui appartiennent à ce genre de

commerce. Certains vins de premier ordre, la _tintilla_ sucrée de Rota,

le _manzanilla_, jeune vin non encore soumis au coupage, que l'on boit

dans un verre à part, le _pajarete_, fabriqué avec une espèce de raisin

particulière que l'on fait sécher avant de l'envoyer au pressoir,

constituent un véritable monopole entre les mains de quelques

propriétaires et peuvent garder leur authenticité, tandis que les «vins

de table» et les autres produits de qualité inférieure sont manipulés à

outrance. Mais, dans l'ensemble, ces industries ont propagé dans le pays

des habitudes de travail qui n'existaient pas. Le port de Santa Maria,

sur la baie de Cádiz, est au premier rang pour l'exportation des vins,

et grâce à ses vignobles de Jerez, de Málaga et autres villes

andalouses, l'Espagne a pu, pendant les années favorables, disputer à sa

voisine d'outre-Pyrénées la prééminence pour le commerce des «liquides»

[165].

[Note 165: Exportation des vins de la baie de Cádiz:

1858 163,500 hectolitres.

1862 232,500 »

1871 377,400 »

]

L'industrie proprement dite, si florissante pendant les âges mauresques,

alors que les soies, les draps, les cuirs d'Andalousie avaient une

réputation européenne, et que les ateliers de la seule Séville étaient

peuplés, dit-on, de plus de 100,000 ouvriers, n'est plus de nos jours

que l'ombre d'elle-même; mais le travail des mines a, sinon gardé, du

moins repris une part de son importance. Du temps de Strabon, la

Turdétanie, c'est-à-dire la plus grande partie de la vallée du Bétis,

«jouissait à tel point de ce double privilége de la fertilité et de la

richesse en mines, que nulle expression admirative ne pouvait donner une

idée de la réalité. Nulle part on n'avait trouvé l'or, l'argent, le

cuivre, le fer natif en si grande abondance et dans un tel état de

pureté.» «Chaque montagne, chaque colline de l'Ibérie, disait

Posidonius, avec son emphase ordinaire, en parlant de cette même contrée

des Turdétans, semble un amas de matières à monnayer, préparé des

propres mains de la prodigue Fortune... Pour les Ibères, ce n'est pas le

dieu des Enfers, mais bien le dieu des Richesses, ce n'est pas Pluton,

mais bien Plutus qui règne sur les profondeurs souterraines.»

Comparée aux régions minières de l'Australie et du Nouveau Monde,

l'Espagne méridionale ne mérite plus ces éloges à outrance, mais elle a

toujours de très-grandes richesses et l'industrie moderne sait en

profiter partiellement. Le grand obstacle à une exploitation

systématique des gisements reconnus consiste dans le manque de voies de

communication. On a calculé qu'il faut près de cent ânes pour

transporter autant de minerai qu'un seul vagon de chemin de fer. Aussi

toute mine de fer, si riche qu'elle soit, est-elle absolument

inexploitable dès qu'elle se trouve à plus de 2 ou 3 kilomètres d'une

voie ferrée ou d'un port d'embarquement: elle n'est une valeur qu'en

espérance. Les gisements de métaux plus précieux, plomb, cuivre ou

argent, peuvent être utilement exploités à quelques kilomètres plus loin

du point d'expédition, mais cette limite est bientôt atteinte et les

habitants du pays doivent se contenter de savoir que des trésors se

trouvent sous les rochers voisins, en réserve pour leurs descendants.

Telles sont les causes qui, avec le manque d'eau et de combustible,

l'incohérence des travaux d'attaque, les conflits des propriétaires, les

exigences du fisc, la rapacité des gens de loi, rendent parfois si

précaire le rendement des mines d'Andalousie. En Angleterre, de pareils

gisements seraient la source d'incalculables revenus.

Les districts miniers les plus productifs de l'Espagne méridionale se

trouvent presque uniquement dans les régions des montagnes. A l'angle

sud-oriental de la Péninsule, la sierra de Gádor a, dit le proverbe,

«plus de métal que de roche;» on exploite aussi le fer, le cuivre et,

comme dans la sierra de Gádor, le plomb argentifère, en des centaines de

puits de mines ouverts dans les flancs des diverses sierras de Guadix,

de Baza, d'Almería. La haute vallée du Guadalquivir a, près de Linarès,

de riches mines, également argentifères, qui produisent, dit-on, le

premier plomb du monde par sa qualité, et parmi lesquelles on montre

encore les puits et les galeries des Carthaginois et des Romains; vers

le commencement du dix-huitième siècle, l'exploitation en a été reprise,

mais les grands travaux d'extraction n'ont lieu que depuis l'ouverture

du chemin de fer: alors se sont fondées les compagnies anglaises,

françaises, allemandes, et sont arrivés tous les ingénieurs étrangers

qui ont creusé leurs deux cents puits d'extraction et changé l'aspect du

pays [166].

[Note 166: Production des mines de Linarès, en 1872, d'après Rose:

210,000 tonnes de plomb.]

Les mineurs de Linarès sont réputés les plus hardis de toute l'Espagne;

mais les phthisies, les fièvres et les coliques de plomb causées par

leur genre de travail font parmi eux beaucoup de ravages, et les

eucalyptus, ou «arbres à fièvre», plantés en grand nombre dans le pays

n'ont pu qu'assainir l'air extérieur, non celui des mines. On a remarqué

que ni les chevaux, ni les chiens, ni les chats, ni les poulets ne

peuvent respirer l'atmosphère des mines de plomb; mais les rats n'en

souffrent point.

Plus à l'ouest, dans les régions de la sierra Morena qui séparent

l'Estremadure de la province de Séville, d'autres mines d'argent, jadis

non moins fameuses, celles de Constantina et de Guadalcanal, ont été

tantôt délaissées, tantôt reprises, et donnent lieu à une exploitation

intermittente, suivant la richesse des trouvailles et les conditions du

marché.

Les bassins houillers de Bélmez et d'Espiel, situés au nord de Cordoue

dans le voisinage de gisements de fer et de cuivre d'une grande

richesse, et mieux pourvus de chemins que les mines de Constantina, sont

aussi un plus grand trésor pour l'industrie moderne et pourront avoir

dans l'avenir une importance considérable. Ces gisements s'étendent

souterrainement bien au delà des limites visibles et exploitées; on

pense même qu'elles pénètrent, d'un côté, jusque dans la vallée du

Guadalquivir, de l'autre jusque sous les plateaux de l'Estremadure. Le

combustible qu'elles fournissent est excellent, et pourtant les diverses

compagnies qui exploitent ce bassin n'en retirent encore que 200,000

tonnes au plus, le débit s'en trouvant limité par le manque de

consommateurs et par la cherté des moyens de transport. Même quelques

mines de charbon, dans les montagnes situées au nord de Séville,

expédient encore leurs produits à dos de mulet: dans ces conditions, le

travail ne peut que se faire suivant des procédés barbares.

[Illustration: Nº 133.--MINES DE HUELVA.]

De toutes les mines d'Espagne, celles où l'on travaille avec le plus

d'activité sont les excavations de la province de Huelva, sur le versant

méridional du système marianique. Les schistes siluriens de cette

contrée présentent, au contact des roches de porphyre et de diorite qui

les ont traversées, des filons de pyrites de cuivre d'une puissance

extraordinaire: le reste du monde n'offre peut-être pas d'exemples de

formations aussi prodigieuses. Les mines de Rio-Tinto, situées

malheureusement à 80 kilomètres de la mer et à 500 mètres d'altitude,

frappent de stupeur par leurs dimensions: qu'on descende dans leurs

gouffres taillés en carrières, pleines d'ouvriers demi-nus, ou que l'on

pénètre dans leurs galeries en étages, partout on ne voit que de la

pyrite; leurs amas de scories se dressent en véritables collines; au

nord de la vallée de la Dehesa, une énorme table de concrétions

ferrugineuses, dite _mesa de los Pinos_, ressemble à un amas de fonte

sorti de la fournaise. Des restes d'édifices probablement phéniciens,

des sépultures romaines, et surtout les excavations considérables

pratiquées par les anciens mineurs, témoignent de la durée des travaux

d'exploitation pendant les âges antérieurs à l'invasion des Barbares:

des monnaies retrouvées dans les galeries portent à croire que les mines

étaient encore en plein rapport du temps d'Honorius et que l'apparition

des Vandales interrompit brusquement les travaux. Ils n'ont été repris

qu'en 1730, mais très-faiblement, et c'est de nos jours seulement que

les mineurs se sont remis sérieusement à l'oeuvre. On peut juger des

immenses trésors réservés à l'industrie future par ce fait, que les deux

principaux gisements de Rio-Tinto contiennent plus de 300 millions de

tonnes de minerai; le seul filon exploité est évalué à 19 millions de

tonnes, malgré les énormes déblais qu'y ont fait les mineurs

d'autrefois.

Les gisements de Tharsis, où quelques archéologues veulent reconnaître

l'antique _Thartesis Bætica_ des Romains, ne sont géologiquement que peu

de chose en comparaison des filons de Rio-Tinto, puisque la quantité

totale du minerai y est seulement de 14 millions de tonnes; mais le

voisinage de la mer et l'altitude moindre ont permis la construction

d'un chemin de fer d'accès qui transporte directement les minerais au

port de Huelva. Les mines de Tharsis offrent un aspect étonnant: la

carrière, travaillée à ciel ouvert, a 900 mètres de longueur et

ressemble à un grand amphithéâtre entouré de gradins de roches grises et

rougeâtres. La couche bleue de sulfure de fer et de cuivre sur laquelle

s'agite la foule des ouvriers n'a pas moins de 138 mètres d'épaisseur;

pour l'épuiser, il faudrait déblayer la montagne elle-même; c'est

probablement à ces énormes gisements que s'applique le passage de

Strabon, d'après lequel le cuivre, sur de certaines mines, aurait

représenté le quart de la masse de terre extraite; il est des couches du

minerai qui contiennent, en effet, jusqu'à 12 et même 20 pour 100 de

cuivre pur. Aux alentours de la fosse, mais surtout du côté de l'est, le

sol est recouvert jusqu'à perte de vue par des amas de débris,

stratifiés suivant les âges: au-dessous des scories modernes, on voit

celles qu'ont déposées les mineurs romains et plus bas celles des

Carthaginois. Des centaines de foyers où l'on fait griller le minerai

brûlent çà et là, empoisonnant l'atmosphère de leurs vapeurs sulfureuses

et flétrissant toute végétation dans le voisinage; plus de 130 tonnes de

soufre se perdent ainsi chaque jour en fumée. D'énormes quantités de

substances métalliques s'en vont aussi par les rivières. Après les

fortes pluies, l'Odiel, le rio Tinto, qui doit son nom à la couleur du

minerai, roulent une eau ferrugineuse qui fait périr tous les poissons

et les crustacés venus de la mer; une ocre jaunâtre se dépose sur les

bords, tandis que plus bas, sur les rives de l'estuaire, le métal, mêlé

au soufre des organismes marins décomposés, se précipite en vase

noirâtre. Aux centaines de mille tonnes de minerai que l'on utilise sur

place ou que l'on expédie en Angleterre il faut donc ajouter un énorme

déchet de métal sans emploi. Et pourtant la mine de Tharsis, quoique la

plus activement exploitée, est loin d'être aussi riche que celles de

Rio-Tinto. On a calculé qu'environ le cinquième du cuivre produit

annuellement dans le monde entier provient de la carrière de Tharsis, et

que plus de la moitié des 500,000 tonnes d'acide sulfurique fabriquées

en Écosse ont la même origine[167].

[Note 167: Exportation des pyrites du bassin de Huelva, en 1873:

Mines de Tharsis 340,000 tonnes.

Autres mines 260,000 »

_________________

TOTAL 600,000 tonnes.

Mouvement du port de Huelva, en 1871: 1,107 navires jaugeant 544,000

tonnes.]

Toute déserte que soit l'Andalousie, en comparaison de ce qu'elle

pourrait être si les ressources en étaient convenablement utilisées,

elle est pourtant une autre Italie par la gloire et la beauté de ses

villes. Les noms de Grenade, de Cordoue, de Séville, de Cádiz, sont

parmi ceux que la poésie a le plus célébrés et qui réveillent dans

l'esprit les idées les plus riantes. Les souvenirs de l'histoire, plus

encore que la splendeur des monuments, ont fait de ces vieilles cités

mauresques la propriété commune, non-seulement des Espagnols, mais aussi

de tous ceux qui s'intéressent à la vie de l'humanité, au développement

de la science et des arts. Quoique déchues pour la plupart, les villes

de l'Andalousie tiennent leur rang parmi leurs soeurs d'Espagne, puisque,

sur huit agglomérations de plus de 50,000 habitants, la province du

Guadalquivir en a quatre à elle seule; mais, quelle que puisse être

d'ailleurs ou devenir l'importance économique de ces villes andalouses,

elles seront toujours privilégiées comme lieux de pèlerinage pour les

hommes qui veulent s'instruire à la vue des choses du passé.

Les grandes villes de l'Andalousie ont toutes des avantages naturels de

position qui expliquent leur prospérité présente ou passée. Cordoue,

Séville ont les riches plaines du Guadalquivir, le beau fleuve qui les

arrose, les routes qui descendent des brèches des montagnes voisines;

Grenade a ses eaux abondantes, la richesse de ses campagnes; Huelva,

Cádiz, Málaga, Almería ont leurs ports sur l'Océan ou la Méditerranée;

Gibraltar a son escale entre les deux mers. D'autres villes moins

importantes pour le commerce, mais jadis d'une très-grande valeur

stratégique, Jaen, Antequera, Ronda, surveillent les routes qui mettent

les vallées du Guadalquivir et du Genil en communication directe avec la

mer.

Parmi ces villes qui doivent un rôle historique à leur position sur une

route de passage entre les deux versants, il faut citer aussi celles qui

se trouvent à l'orient de Grenade: Velez Rubio et Velez Blanco, déjà

situées sur la déclivité méditerranéenne, l'une dans une vallée, l'autre

sur un escarpement de rochers; Cullar de Baza, aux maisons souterraines

creusées dans les couches de gypse, sur la pente occidentale des

_Vertientes_ ou «faîtes de partage»; Huescar, héritière d'une antique

cité carthaginoise; Baza, entourée des magnifiques cultures de sa

«fosse» ou _hoya_, nom que l'on donne à la plaine environnante. Baza

était une petite Grenade; les hautes murailles et les tours crénelées

qui la dominent témoignent de l'importance militaire qu'elle avait au

temps des Maures; mais, depuis que les conquérants espagnols en ont fait

une ville chrétienne, elle est restée fort déchue. Sous les arbres de

ses promenades, on montre encore les canons qui servirent, deux ans

avant la prise de Grenade, à trouer les remparts de Baza et à réduire la

ville.

Grenade elle-même, quoiqu'elle célèbre par les danses et les cris

l'anniversaire du jour où les armées de Ferdinand et d'Isabelle

entrèrent dans ses murs, est bien inférieure à ce qu'elle fut autrefois.

Capitale de royaume pendant plus de deux siècles, elle eut jusqu'à

soixante mille maisons peuplées de 400,000 habitants: elle fut, après

les beaux jours de Cordoue, la cité la plus animée, la plus

industrieuse, la plus riche de la Péninsule, et bien peu de villes en

Europe pouvaient se comparer avec elle. Actuellement, elle est encore,

par sa population, la sixième de l'Espagne; mais dans le nombre de ses

habitants, que de malheureux déguenillés vivant avec les pourceaux en de

hideuses tanières! Que de masures branlantes où l'on reconnaît les

débris entremêlés d'anciens palais! Dans le voisinage immédiat du

faubourg de l'Albaicin, ancien asile des fugitifs de Baeza, toute une

population, composée surtout de Gitanos, n'a même pour s'abriter que des

grottes immondes creusées dans la pierre!

Si ce n'est dans le pittoresque Albaicin, au nord de Grenade, la ville

proprement dite n'a plus un seul édifice de construction mauresque: le

fanatisme des haines nationales et religieuses a tout fait disparaître,

et les maisons bariolées n'ont gardé du style arabe que certains détails

d'architecture légués par les ancêtres. Mais, en dehors de la ville, des

monuments superbes témoignent encore de la gloire des anciens maîtres:

sur un monticule qui portait, à ce que l'on dit, les premières

constructions de la cité, s'élèvent les «Tours Vermeilles», aux

murailles revêtues d'arbustes; beaucoup plus à l'est, et dominant

également le cours du Darro, est le Generalife, aux jardins admirables,

tout ruisselants d'eaux qui s'élancent en jets, se précipitent en

cascatelles, s'étalent en bassins. Entre les Tours Vermeilles et le

Generalife, et se prolongeant sur un espace de près d'un kilomètre, on

voit se dresser au-dessus d'un entassement de murs, de bastions, de

tours avancées, le palais de l'Alhambra, formidable au dehors, mais

délicieux au dedans. Charles-Quint, dans une lubie de sot caprice, en a

fait démolir une partie pour la remplacer par un édifice prétentieux,

d'ailleurs inachevé; mais, tel qu'il est encore, l'Alhambra ou «Palais

Rouge» est toujours une merveille de l'art humain, un de ces

chefs-d'oeuvre d'architecture ornée qui servent, comme le Parthénon, de

types au goût des artistes et sont le modèle, plus ou moins heureusement

imité, de tout un monde d'autres édifices élevés dans les diverses

contrées de la Terre.

L'intérieur de l'Alhambra, tout délabré qu'il est et quoique dépouillé

de la plus grande partie de ses trésors, lasse le visiteur par l'infinie

variété de ses salles, de ses cours, de ses portiques, entremêlés de

jardins aux charmants ombrages. On admire surtout la salle des Lions, la

salle des Ambassadeurs, la porte de la Tour des Infantes; mais toutes

les murailles présentent le même luxe d'arabesques en stuc, d'entre-lacs

variés de la façon la plus harmonieuse, de faïences vernissées et

multicolores formant les dessins les plus ingénieux, de versets du Coran

sculptés en relief au-dessus des colonnades: le regard est charmé par

ces ornements si bien entremêlés, dont l'imagination même se fatigue à

suivre le lacis sans fin. Du temps des Arabes, l'ivoire et les feuilles

d'or servaient à rehausser par leur contraste les dessins qui décorent

tout l'édifice comme un immense bijou. C'est bien là le palais «que les

génies ont doré comme un rêve!»

Du haut de la tour de la Vela et des autres donjons qui dominent la

forteresse on jouit d'une de ces vues merveilleuses qui font époque dans

la vie d'un homme. En bas, Grenade, hérissée de tours, allonge ses

quartiers avancés dans les vallées de ses deux fleuves, entre de

magnifiques promenades et ses collines parsemées de maisons blanches

brillant à travers la verdure. Le Darro, révélé par les épais ombrages

de ses rives, sort de la «Vallée du Paradis» et va rejoindre le Genil,

qui descend du «Val de l'Enfer» et menace souvent Grenade dans ses

débordements. Réunis, les deux cours d'eau arrosent ces riches campagnes

de la Vega, et leur flot d'argent se montre çà et là au milieu de

l'immense verger si souvent comparé par les poëtes, arabes et chrétiens,

à l'émeraude enchâssée dans le saphir. Les montagnes bleues qui dominent

cette plaine verdoyante, théâtre de tant de combats, se succèdent

jusqu'à l'extrême horizon avec une gravité solennelle. Au sud se

dressent les masses géantes de la sierra Nevada; à l'est, au nord, des

monts moins élevés, mais également âpres et nus, limitent brusquement

les campagnes touffues de leurs pentes rougeâtres et ravinées. Une cime

presque isolée, la montagne d'Elvira, qui s'avance en promontoire au

milieu de la plaine, rappelle par son nom corrompu la ville ibérienne

d'Ili-Berri (Ville-Neuve), l'une des cités mères de Grenade.

Le contraste des monts sauvages et de la plaine fertile, de la ville

gracieuse et des rochers abrupts, donne un attrait particulier à ce

merveilleux paysage de Grenade. Les Maures, chez lesquels se retrouve un

contraste analogue, l'impassibilité apparente et la flamme intérieure,

étaient énamourés de la ville andalouse. C'était pour eux la «reine des

cités», la «Damas de l'Occident», «une partie du Ciel tombée sur la

Terre.» Les proverbes espagnols ne sont pas moins louangeurs: _Quien no

ha visto Granada,--No ha visto nada!_ «Qui n'a Grenade vu,--N'a rien

vu!» Grenade «la jolie» est, en effet, l'un des plus beaux coins du

monde, surtout pendant la saison d'été, quand toutes les villes des

plaines inférieures sont brûlées par la sécheresse. C'est précisément

alors que les eaux descendues de la sierra Nevada ruissellent avec le

plus de force, répandant autour d'elles la fertilité, l'abondance et la

joie.

Les autres villes du bassin du Genil ont aussi de belles cultures,

vignes, oliviers, céréales, plantes textiles, arbres à fruits, mais

aucune d'elles ne peut se comparer à la riche Grenade, pas même Loja,

aux fraîches eaux, la «Fleur entre les Épines», l'oasis au milieu des

âpres rochers et des défilés. Jaen en serait presque digne. Cette

vieille cité, qui fut capitale d'un royaume arabe et qui soutint des

luttes heureuses contre sa puissante rivale du Midi, est dans une

admirable position au confluent de plusieurs ruisseaux qui descendent

joyeusement vers le Guadalquivir. Les coteaux qui dominent la ville sont

hérissés de murailles en ruines enserrées par une folle végétation; au

pied de ces hauteurs, la campagne, abondamment arrosée, est à la fois un

jardin plantureux, un verger plein d'ombre, et cà et là les palmiers

ouvrent leur éventail au-dessus des autres arbres au feuillage touffu.

Au milieu de cette vallée à l'aspect oriental, Jaen a gardé sa

physionomie mauresque du moyen âge: ses maisons blanchies à la chaux ne

sont percées que de rares ouvertures, comme si le musulman avait encore

à y garder jalousement ses femmes de tout regard profane.

[Illustration: VUE DE L'ALHAMBRA ET DE GRENADE, PRISE DE LA SILLA DEL

MORO. Dessin de H. Catenacci, d'après une photographie de M.J. Laurent.]

Dans la haute vallée du Guadalquivir, les villes se pressent. Voici

Baeza, «le royal nid de faucons;» elle avait dans ses murs 150,000

personnes à l'époque de sa prospérité sous les Maures, mais la guerre la

dépeupla au profit de Grenade en emplissant de ses colons le faubourg de

l'Albaicin; elle est toujours très-fière de son passé, et ses

processions le disputent en splendeur à celles de Séville. Dans le

voisinage immédiat se trouve Ubeda, qui fut aussi une grande cité

musulmane et qui, n'était le changement des costumes, semblerait être

encore habitée par des Maures. Plus haut, dans la montagne, est la ville

minière de Linarès, à peine assez grande pour contenir environ 8,000

habitants, quoique obligée maintenant de donner l'hospitalité à 30,000

nouveaux venus; plus bas, en descendant le cours du fleuve, est Andújar,

fameuse par ses _alcarrazas_ et bien connue des voyageurs comme l'un des

endroits où le Guadalquivir est le plus souvent franchi. Plus bas, à une

trentaine de kilomètres en aval de la ville de Montoro, le pont

d'Alcolea, aux vingt arches de marbre noir, est aussi devenu célèbre à

cause du conflit des armées qui s'en disputaient la possession.

Cordoue l'ibérienne, la romaine, l'arabe, a commencé dans l'histoire de

l'Espagne en même temps que la civilisation hispanique. Elle a été de

tout temps fameuse et puissante: aussi la haute aristocratie nobiliaire

aime-t-elle à rattacher ses origines à celle de Cordoue: c'est là que se

trouve la source par excellence du «sang bleu» (_sangre azul_), que les

gentilshommes espagnols disent couler dans leurs nobles veines. C'est à

l'époque des Maures que Cordoue atteignit à l'apogée de sa grandeur; du

neuvième siècle à la fin du douzième, elle eut près d'un million

d'habitants, et ses vingt-deux faubourgs se prolongeaient au loin dans

la plaine et les vallées latérales. La richesse de ses mosquées, de ses

palais, de ses maisons particulières était prodigieuse, mais, gloire

plus haute, Cordoue méritait alors le titre de «nourrice des sciences».

Elle était la principale ville d'études dans le monde entier; par ses

écoles, ses collèges, ses universités libres, elle conservait et

développait les traditions scientifiques d'Athènes et d'Alexandrie: sans

elle, la nuit du moyen âge eût été bien plus épaisse encore. Les

bibliothèques de Cordoue n'avaient pas d'égales dans le monde; l'une,

fondée par un fils du premier Abdérame, contenait plus de 600,000

volumes dont le catalogue n'emplissait pas moins de quarante-quatre

tomes. Mais les guerres civiles, l'invasion étrangère et le fanatisme

firent disparaître tous ces trésors. Conquise par les Espagnols plus

d'un demi-siècle avant Grenade, Cordoue descendit peu à peu au rang

d'une ville secondaire. Quoique occupant le véritable centre

géographique de l'Andalousie, elle est pourtant restée, depuis

l'expulsion des Maures, bien au-dessous de Séville, de Málaga, de Cádiz,

de Grenade. Cordoue a toujours la physionomie arabe que lui donnent ses

ruelles étroites, où ne descend pas le rayon direct du soleil. La

plupart de ses monuments ont péri, mais elle a gardé sa merveilleuse

_mezquita_ ou mosquée, sans égale dans le monde entier. Grenade a le

plus beau palais des musulmans, Cordoue leur plus beau temple. Cet

édifice, le chef-d'oeuvre de l'architecture arabe, a été bâti à la fin

du huitième siècle par Abdérame et son fils, et l'on se demande avec

étonnement comment l'espace de moins d'une génération put suffire pour

élever une si prodigieuse construction. Quand on y pénètre, on voit fuir

au loin les perspectives des colonnes, comme celles des sapins dans une

forêt sombre; les arcades, qui développent en deux étages superposés

leurs courbes de formes variées, simulent dans la demi-obscurité du

temple un immense branchage entremêlé. Bien qu'une grande partie des

colonnades, la moitié peut-être, ait été détruite pour faire place à un

choeur et à des chapelles catholiques, il reste pourtant encore huit

cent soixante piliers, sans compter ceux du portique et de la tour; les

avenues de colonnes ou nefs sont au nombre de dix-neuf dans le sens de

la largeur, et sont croisées par vingt-neuf autres rues ou _calles_, car

tel est le nom que leur donnent les Espagnols, en les distinguant par

les chapelles terminales. Les colonnes, qui proviennent de tous les

temples romains de l'Andalousie, du reste de l'Espagne, de la Gaule

musulmane, de la Maurétanie, et dont cent quarante furent envoyées de

Byzance en présent, offrent une collection presque complète des

matériaux les plus précieux, granit vert d'Egypte, rouge et vert

antiques, brèches de diverses couleurs; «les unes sont cannelées et

torses, les autres rugueuses comme le palmier, nouées comme le bambou,

ou lisses comme le bananier.» Les chapiteaux, corinthiens, doriques ou

arabes, sont des styles les plus variés; de même les arcades ont des

formes diverses: les unes sont à plein cintre, la plupart sont en fer à

cheval, à trois, cinq, sept ou même neuf ou onze lobes, de manière à

figurer un ruban de pierre. Nulle part de fatigante symétrie, partout

les architectes ont gardé la plus grande liberté de fantaisie. Partout

aussi ils avaient prodigué la plus riche ornementation; des nefs étaient

pavées en argent, des sanctuaires étaient revêtus de lames d'or

rehaussées de pierres précieuses, d'ivoire et d'ébène. On peut juger de

ce qu'était le luxe de la mosquée en pénétrant dans le _mihrab_, qui fut

autrefois le «saint des saints» et où l'on conservait une copie du

Livre, écrite en entier de la main d'Othman. La mosaïque du mihrab, de

travail byzantin, est certainement l'une des plus belles qui se voient

dans le monde.

Les districts les plus riches des environs de Cordoue ne sont pas ceux

qu'arrose le Guadalquivir: c'est vers l'intérieur des terres, surtout

dans le bassin du Guadajoz, au pied des montagnes qui prolongent à

l'ouest la sierra de Jaen, que se trouvent les centres agricoles les

plus riches et les plus populeux. Montilla est l'une des villes

d'Espagne les plus justement fameuses par l'excellence des vins;

Aguilar, dont les crus prennent aussi dans le commerce le nom de

_montilla_, le cède à peine à sa voisine par la valeur de ses produits;

Baena, Cabra ont aussi, en abondance, des vins, des huiles, des

céréales; Lucena possède, en outre, une certaine activité industrielle.

Par contre, il n'y a pas une seule grande ville dans la vallée du

Guadalquivir, entre Cordoue et Séville, sur un espace d'environ 150

kilomètres, suivant les détours du fleuve; même Palma del Rio, située

dans une oasis d'orangers, au confluent du Guadalquivir et du Genil,

n'est qu'une bourgade faiblement peuplée et tirant surtout son

importance du débouché qu'elle offre aux campagnes de la brûlante cité

d'Écija, bâtie dans la région des steppes du bas Genil. En maints

endroits, les bords du fleuve sont marécageux et les villages sont

dépeuplés par la fièvre.

Séville, la reine actuelle du Guadalquivir, la cité la plus populeuse de

l'Andalousie, possède aussi des merveilles architecturales; elle a son

Alcázar «aux murailles brodées», à peine moins beau que l'Alhambra de

Grenade, et plus admirable encore par ses jardins tout parfumés de la

senteur des orangers; elle a aussi sa riche cathédrale avec sa haute nef

d'un très-puissant effet, et son palais appelé _Casa de Pilatos_, maison

de Pilate, où le style de la Renaissance se marie admirablement au style

mauresque; car, suivant la remarque ingénieuse d'Edgar Quinet, un des

traits dominants de Séville est que la Renaissance dans l'architecture y

a été arabe, tandis que dans le reste de l'Europe elle a été grecque et

romaine. Mais de tous les monuments de Séville le plus fameux est la

_Giralda_ ou «Girouette», ainsi nommée d'une statue de bronze qui tourne

au sommet du campanile. Les Sévillans sont très-fiers de cette tour

mauresque, à la fois si noble et si élégante, et la considèrent comme

une patronne de leur cité. Toutefois ce n'est point la Giralda, ce ne

sont pas les autres monuments de Séville, ni ses trésors d'art et les

beaux tableaux de Murillo qui ont fait surnommer Séville

«l'enchanteresse» et qui font répéter si fréquemment le proverbe:

_Quien no ha visto Sevilla,

No ha visto maravilla!_

Ce qui fait la célébrité de cette ville dans toute l'Espagne, ce sont

les agréments de la vie, les danses, les fêtes, le mouvement perpétuel

de gaieté qui anime la population. Les courses de taureaux de Séville

sont les plus renommées de la Péninsule; mais son école de tauromachie

n'existe plus. Séville est espagnole depuis le milieu du treizième

siècle; constituée en république indépendante, elle lutta héroïquement

contre les armées du roi de Castille, mais elle succomba, et l'on

raconte que 300,000 de ses habitants, c'est-à-dire la population presque

entière, durent chercher un refuge dans la Berbérie et l'Espagne encore

musulmane. Ainsi l'antique Hispalis romaine, l'Isbalia des Maures,

devint la Séville castillane. Pendant deux siècles et demi l'élément

arabe se concentra dans les royaumes de l'Andalousie orientale, tandis

que Séville se repeuplait surtout d'immigrants de descendance

chrétienne. Par contre, le faubourg de Triana, qui se trouve sur la rive

droite du Guadalquivir, et qu'un pont de fer unit à Séville, est devenu

le grand quartier général des Gitanos de la Péninsule: c'est là que

siégent leurs conciliabules occultes, qui d'ailleurs prennent le plus

grand soin de ne se mettre jamais en conflit avec les autorités

politiques ou religieuses. A une faible distance au nord de Triana, sur

la rive du Guadalquivir, se trouvent, à côté du hameau de Santiponce,

les restes du fort bel amphithéâtre d'Italica, ancienne rivale de

Séville et patrie de Silius Italicus, ainsi que des empereurs Trajan,

Hadrien, Théodose. Coria, autre cité romaine, qui battit monnaie au

moyen âge, est de l'autre côté de Séville, également sur la rive droite

du fleuve; ce n'est plus qu'un village.

Grâce à son beau fleuve, qui lui permet de libres communications avec le

littoral et la mer, Séville a pu acquérir une certaine importance comme

ville industrielle; elle possède de grandes faïenceries, surtout à

Triana; mais ses manufactures de soieries, d'étoffes de toute espèce, de

tissus d'or et d'argent, n'ont pu soutenir la concurrence de l'étranger.

Le monopole commercial dont jouissait autrefois le port de Séville aux

dépens des autres cités de l'Espagne, a eu les conséquences inévitables

que tout privilége entraîne après lui: il n'a pas permis à l'initiative

industrielle de se développer et, quand est venu le moment d'agir dans

des conditions d'égalité, la situation s'est réglée par un désastre. La

principale manufacture de Séville est toujours restée sous la direction

du fisc: c'est la fabrique des tabacs, bâtisse énorme que l'on dit avoir

coûté près de 10 millions de francs et où travaillent plusieurs milliers

d'ouvrières. Sur un des promontoires qui dominent au sud la vallée du

Guadalquivir s'élève la petite ville aux fortifications mauresques

d'Alcalá de Guadaira, ou de los Panaderos, qui peut être aussi

considérée comme une vaste usine, car c'est là qu'on fabrique une grande

partie du pain que mangent les habitants de Séville: on en expédie

jusqu'à Madrid et à Barcelone et même en Portugal, tant la pâte en est

exquise. Alcalá ne fournit pas la grande ville de pain seulement, elle

lui envoie aussi son eau, qui jaillit de la colline en sources

nombreuses et limpides. Après avoir fait mouvoir les roues de plusieurs

minoteries, l'eau d'Alcalá entre dans Séville par un long aqueduc de

plus de quatre cents arcades, connu sous le nom d'_Arcos_ de Carmona. On

le désigne ainsi parce qu'il est parallèle à la route qui mène, à

travers les vignes et les oliviers, à l'ancienne ville romaine de

Carmona (Carmo), dominant les campagnes du haut de sa colline avancée.

Au sud de Séville, les anciennes cités de la Bétique inférieure,

très-populeuses du temps des Maures, n'ont plus qu'une faible

importance. Utrera, la plus considérable, et d'ailleurs assez jolie

ville, a le grand avantage, rare en Espagne, d'être au point de

croisement de quatre lignes de fer: là viennent s'unir à la principale

voie de l'Andalousie le chemin de fer de Moron, qui apporte les beaux

marbres de la sierra, et celui qui parcourt les riches campagnes d'Osuna

et de Marchena, villes limitées à l'est par le désert. Utrera est

célèbre dans le monde des _aficionados_, à cause des taureaux de course

qui paissent, à l'ouest de son territoire de culture, dans les maremmes

du Guadalquivir. Lebrija, ceinte de ses vieilles murailles et fière de

sa belle tour d'église, imitée de la Giralda, est encore plus rapprochée

qu'Utrera de ces espaces marécageux, qui commencent presque

immédiatement au pied de son coteau pour se continuer au sud-ouest,

jusqu'à la bouche du Guadalquivir. A Lebrija naquit Juan Diaz de Solis,

le navigateur qui découvrit le rio de la Plata.

La gardienne de l'embouchure, Sanlúcar de Barrameda, aux maisons

blanches et roses ombragées de palmiers, n'est plus, comme au temps des

Arabes, le grand port d'expédition de la vallée du Guadalquivir; ses

embarcations de cabotage et celles du petit havre de Bonanza, situé à

une faible distance en amont, à l'endroit où les flots transparents de

la mer viennent se rencontrer avec les eaux jaunes du fleuve, ne servent

plus qu'au transport des denrées locales. Sanlúcar, que l'on accusait

jadis, à tort ou à raison, de compter parmi ses habitants un nombre

malheureusement très-considérable d'hommes violents et débauchés, eut

l'insigne honneur de voir sortir de son port, en 1519, les trois navires

de Magellan et d'y voir rentrer, trois années après, le premier bâtiment

qui eût tracé son sillage sur toute la rondeur du globe. Mais, en dépit

de ce grand titre de gloire commerciale, Sanlúcar, dont les belles

plages invitent les baigneurs, est bien plus une ville de plaisir et de

villégiature qu'une cité de trafic maritime. C'est dans un autre bassin

fluvial, aux bords du Guadalete, peut-être le Léthé des anciens, que

l'on rencontre le centre de commerce le plus actif entre Séville et

Cádiz, la ville élégante et même fastueuse de Jerez de la Frontera,

qu'entourent les immenses _bodegas_ ou celliers, dans lesquels sont

entassées les barriques remplies du vin précieux. La réputation des

divers crus de Jerez date du commencement du dix-huitième siècle, et

depuis cette époque elle n'a cessé de grandir; actuellement, le _sherry_

occupe, avec le vin de Porto, la plus grande part des caves de

l'Angleterre. En montant à la pittoresque cité d'Arcos de la Frontera,

bâtie au sommet d'un escarpement blanchâtre, on a sous les yeux toute la

riche vallée du Guadalete où se recueille la liqueur exquise. Un petit

monticule qui s'élève au milieu des vignobles indique, suivant la

tradition, l'endroit où aurait eu lieu le gros de la fameuse bataille

qui livra l'Espagne aux musulmans.

La baie de Cádiz, si bien défendue des vents et de la houle du large par

la flèche allongée qui commence à l'île de Leon, est tout entourée de

ports, de villes et de villages formant comme une grande cité maritime.

Près de l'angle septentrional de la baie, qui semble le débris d'un

ancien littoral rompu par l'effort des vagues, une vieille enceinte

d'aspect cyclopéen entoure la ville de Rota, rendez-vous des pêcheurs et

peuplée de vignerons auxquels on a fait une réputation de Béotiens, mais

qui n'en savent pas moins préparer l'un des meilleurs vins de l'Espagne.

Puis, après une succession de criques et de becs, on voit s'ouvrir

l'estuaire de Puerto de Santa María, où le Guadalete vient déboucher

dans l'Atlantique: c'est de là que les négociants en vins, dont les

magasins s'alignent le long des quais, expédient presque tous les

produits des vignobles de Jerez. De tout temps un grand mouvement

d'échanges s'est opéré par ce havre, mieux situé que celui de Cádiz, à

cause de la convergence des voies de communication venues de

l'intérieur; on dit même que les habitants de Buenos-Ayres doivent leur

nom de _Porteños_ aux nombreux immigrants andalous que lui expédia le

«port» de Santa María; le célèbre Florentin dont le nom a été donné au

Nouveau Monde, Amerigo Vespucci, était parti de la barre du Guadalete.

Puerto Real, l'ancien _Portus Gaditanus_, situé au milieu d'un dédale de

marigots où les eaux douces et les eaux salées se déplacent tour à tour

est un simple débarcadère; les chantiers voisins, que l'on désigne sous

le nom de Trocadero ou «Lieu d'Échanges» et qui rappellent un fait

d'armes de l'expédition française de 1823, sont fréquemment déserts, et

souvent l'arsenal de la Carraca, ses bassins, ses grands entrepôts, ses

forts casematés ne sont habités que par les galériens, les

gardes-chiourme, la garnison. A l'est et au sud s'étendent des salines

où l'on recueille une quantité de sel fort considérable.

[Illustration: Nº 131.--CADIZ ET SA RADE.]

San Cárlos, au sud de la baie intérieure de Cádiz, est la première des

villes riveraines qui soit tout à fait insulaire. Le chenal navigable de

Santi Petri, ou de San Pedro, ayant de 7 à 8 mètres de profondeur à

marée haute et traversé d'ailleurs par route et chemin de fer, la sépare

du continent et des coteaux qui portent les maisons de plaisance et les

auberges de Chiclana, ville de bains qui est en même temps le lieu de

naissance et l'école des grands _toreros_ de l'Andalousie. San Cárlos

n'est guère qu'un faubourg de San Fernando, appelé aussi tout simplement

_la Isla_, où se trouve l'Observatoire de marine par lequel les

astronomes espagnols font passer leur premier méridien. Au delà d'un

nouveau canal commence l'arête rocheuse et en partie recouverte de sable

de l'Arrecife, que l'on peut comparer à une tige dont Cádiz serait la

fleur épanouie: à la racine de ce pédoncule se trouvait jadis une haute

tour phénicienne servant de piédestal à un dieu de bronze étendant le

bras droit vers les mers inconnues de l'Occident. On dépasse des forts,

les remparts et les fossés de la Cortadura, creusés en 1810 par les

Gaditains eux-mêmes, et des deux côtés on voit la plage s'abaisser vers

les flots bleus. A gauche, dans la grande mer, les bateliers montrent

aux voyageurs naïfs les prétendus restes d'un temple d'Hercule

qu'auraient englouti les vagues. Un fait est certain, c'est que toute la

contrée a subi, soit dans les temps historiques, comme l'affirment les

marins, soit à une époque antérieure, un mouvement considérable de

dépression. Les barres qui prolongent leur ligne de brisants à 3 ou 4

kilomètres en mer, parallèlement à la plage actuelle, sont un reste

sous-marin de l'ancien littoral. Il est vrai qu'un exhaussement du sol

avait précédé la dépression, car la péninsule sur laquelle repose la

ville de Cádiz repose en entier sur des restes de coquillages, huîtres

et pectens.

Enfin on a franchi la dernière ligne des fortifications et l'on est

entré dans la fameuse Cádiz, héritière de l'antique Gadir des

Phéniciens, de la Gadira des Grecs, de la Gadès des Romains. Aux

premiers âges de l'histoire ibérienne, cette ville avait, parmi les

cités de la Péninsule, la prééminence qui appartint plus tard à

Tarragone, à Mérida, à Tolède, à Cordoue, à Grenade, et qui depuis trois

siècles est échue à Madrid. Pendant la période historique, Cádiz eut ses

alternatives de richesse et de décadence, mais elle occupe une position

géographique tellement privilégiée, qu'elle a toujours repris sa

prospérité, en dépit des revers politiques et des règlements de fisc,

plus funestes encore. Non-seulement elle a son excellente rade, ou

plutôt son ensemble de ports, mais elle se trouve près de l'issue d'une

large et féconde vallée fluviale, à côté de la porte qui fait

communiquer les eaux de l'Océan avec celles de la Méditerranée, et non

loin de la pointe terminale d'un continent tout entier. Cádiz est un

port d'embarquement naturel pour les côtes du Nouveau Monde, et lorsque

le réseau des chemins de fer de la Péninsule, déjà rattaché à celui du

reste de l'Europe, sera utilisé comme il devrait l'être, la rade de

Cádiz disputera au grand port du Tage le privilége d'être la tête de

ligne de tout le continent européen sur la route de l'Atlantique

austral.

Si le petit port envasé de Palos, situé au bord de l'estuaire du rio

Tinto, a eu l'honneur d'expédier les caravelles qui découvrirent les

Indes occidentales, c'est le port de Cádiz qui, pour sa part, a eu,

pendant une longue période de l'histoire coloniale, les bénéfices du

commerce avec ces contrées, surtout depuis 1720, époque à laquelle le

tribunal des Indes fut transféré de Séville à Cádiz. En 1792, les

Gaditains expédiaient en Amérique des marchandises d'une valeur de 67

millions de francs et en recevaient des denrées et des matières

précieuses pour une somme de 175 millions. Il est vrai que, bientôt

après, l'Espagne devait payer trois siècles de monopole commercial par

la perte subite et presque totale de ses échanges avec le Nouveau Monde,

et Cádiz vit ainsi tarir la source la plus abondante de ses revenus;

elle n'avait plus guère que la pêche et les salines, mais la fortune lui

est revenue en partie, et de nouveau les navires se pressent devant ses

quais [168].

[Note 168:

Mouvement général de la baie de Cádiz, en 1874 587,000 tonnes.

Commerce général » » » 92,000,000 fr.

Navires et embarcations appartenant à

Cádiz, en 1868 3,557,

jaugeant 56,328 tonnes.

Produit de la pêche, en 1868 900,000 kilogr.

]

Sur cette partie du littoral d'Espagne, entre l'Algarve portugais et le

détroit, Cádiz est la seule ville qui soit en relations d'affaires avec

le monde entier; Huelva, si active d'ailleurs, n'a qu'un trafic spécial,

celui des minerais de toute espèce qu'elle expédie aux usines de

l'Angleterre.

Pour son trafic et sa population nombreuse, Cádiz est trop à l'étroit:

le littoral de la baie est peuplé d'environ 200,000 habitants, dont le

tiers n'a pas même trouvé place dans la ville. A l'est, en dehors de la

«Porte de Terre», existent il est vrai quelques terrains qu'il serait

facile d'agrandir en endiguant les bas-fonds de la baie; mais les

officiers du génie n'y laissent point bâtir de grands édifices, et ce

quartier extérieur n'a pris qu'une faible importance. D'après le

proverbe espagnol, «Cádiz n'est qu'un plat d'argent posé sur la mer.» De

toutes parts entourée d'eau, la «Venise espagnole» a dû gagner en

hauteur ce qui lui manque en surface; ses maisons ont dû se dresser

jusqu'à cinq et six étages, et presque toutes sont encore surmontées

d'un belvédère d'où l'on voit se dérouler autour de la ville le grand

cercle des eaux. Quoique ainsi emprisonnée et n'ayant pour promenade que

le parapet de ses murs d'enceinte, Cádiz est pourtant fort gaie

d'aspect: ses maisons, badigeonnées de nuances claires, sont plaisantes

à voir; les habitants, réputés pour leur amour du plaisir, leur

vivacité, leur talent de repartie, leur élégance presque créole, ont

mérité à la ville le nom de «Cádiz la Joyeuse»; mais ils ont d'autres

titres auprès de leurs concitoyens d'Espagne. De tout temps, ils ont

montré un grand esprit d'indépendance, et c'est au milieu d'eux que

naquit l'Espagne moderne, lorsque les Cortès, assemblées dans l'île de

Leon, représentaient la patrie debout contre l'envahisseur étranger.

Sur les rivages de l'Andalousie méditerranéenne, Almería fut jadis une

autre Cádiz pour l'activité du commerce. A l'époque où les deux rives

opposées de la mer étaient occupées par des peuples de même langue et de

même religion, nul port n'était plus favorablement situé que celui

d'Almería pour la facilité des relations d'une rive à l'autre, car c'est

là que commence l'étroit de la Méditerranée, et les voyageurs pouvaient

ainsi changer de continent sans braver de grands dangers de mer et sans

faire un long détour par le détroit de Gibraltar. La tradition de

l'ancienne grandeur d'Almería s'est maintenue dans le pays et l'on

répète à ce sujet un dicton populaire:

Cuando Almería era Almería,

Granada era su alquería.

Quand Almérie était Almérie,

Grenade était sa métairie.

Mais les Espagnols ont pris soin de mettre un terme à cette prospérité

lorsqu'ils s'emparèrent de la ville, au milieu du douzième siècle, avec

l'aide des Génois et des Pisans, et mirent la main sur cette «coupe

sacrée» (_sacro calino_) que la légende dit avoir été le Saint-Graal, le

vase mystique dont la conquête coûta tant d'efforts aux chevaliers de la

Table Ronde. Quoique vaincues, Almería et les autres villes de son

district restèrent longtemps mauresques, comme elles le sont encore par

l'origine de leurs habitants; mais il leur fallut cependant se défendre

contre les incursions des Barbaresques, et la cathédrale d'Almería,

commencée au seizième siècle, témoigne, par son aspect de forteresse,

des périls qu'avait à courir la population. Quant aux maisons blanches à

terrasses, aux ruelles tortueuses, à la vieille casbah, qui pouvait

contenir jusqu'à vingt mille hommes, elles ont conservé leur physionomie

tout à fait arabe, et par les portes entr'ouvertes on entrevoit des

femmes accroupies à la manière orientale qui s'occupent à tisser des

nattes. Depuis que l'Algérie a pris une grande importance comme pays de

colonisation espagnole, Almería renoue la chaîne de commerce qui

l'attachait autrefois à la Maurétanie; à ses expéditions de minerai vers

l'Angleterre et la France elle ajoute un mouvement incessant de

voisinage avec le port algérien d'Oran.

A l'occident d'Almería se succèdent des villes à la température et aux

productions tropicales. Au débouché de la vallée du rio Grande

d'Alpujarra, est le port de Dalias, qui justifie son nom arabe «la

Treille», en produisant des raisins exquis: ce fut, dit-on, le premier

établissement fixe des Arabes venus d'Afrique. Au delà se suivent Adra,

les deux petits ports de Motril, Cala Honda et le Baradero, puis

Almuñecar, Velez-Málaga, et la cité de Málaga «l'enchanteresse»,

entourée de ses magnifiques jardins et de ses vergers qu'arrosent les

eaux du Guadalmedina.

Málaga, d'origine phénicienne comme la plupart des autres ports du

littoral, est la ville la plus populeuse et la plus commerçante de

l'Andalousie; moins riche en beaux monuments arabes que Grenade,

Cordoue, Séville,--car elle ne possède que des palais dégradés,--moins

fameuse par les événements de l'histoire que Cádiz, sa rivale de la côte

atlantique, elle doit à son excellent port et à l'exubérante fertilité

de ses campagnes d'avoir distancé toutes les autres villes de l'Espagne

méridionale par le nombre et l'activité de ses habitants; en Espagne,

elle n'est dépassée que par Barcelone pour l'importance annuelle de ses

échanges. Málaga a sur Cádiz l'avantage de n'être pas un simple lieu

d'entrepôt. Les denrées qu'elle exporte, vins, oranges, fruits de toute

espèce, mais surtout raisins secs (_pasas_), proviennent de sa banlieue

immédiate, admirablement arrosée par les canaux d'irrigation du

Guadalhorce et débarrassée de tous les marécages qui s'y trouvaient

naguère. Málaga possède même pour alimenter son commerce ce que n'a pas

Cádiz, plusieurs établissements industriels, et notamment des fonderies,

de grandes fabriques de sucre de canne; son climat délicieux ferait

aussi de cette ville un séjour des plus désirables pour les étrangers,

si les maisons et les rues étaient tenues plus proprement. Le port de

Málaga, fort vaste, serait menacé, dit-on, de diminuer d'étendue par un

exhaussement du fond; mais il ne faut peut-être attribuer les

empiétements du rivage qu'aux débris charriés par le torrent de

Guadalmedina; une large promenade a été conquise sur ses eaux devant les

anciens quais. Vue de la mer, la cathédrale, qui domine le port, semble

presque aussi grande que le reste de la ville; mais, outre les maisons

groupées à la base de la colline et de la forteresse de Gibralfaro, il

faudrait compter aussi comme appartenant à la cité les innombrables

villas parsemées sur les pentes des coteaux environnants et dans les

vallons tributaires du Guadalhorce et du Guadalmedina. Les villes de

bains sulfureux et autres qui se trouvent ça et là dans les régions les

plus pittoresques des montagnes voisines, Alora, Alhaurin Grande,

Carratraca, et même Alhamá, sur le versant septentrional de la sierra de

Alhamá, peuvent être considérées comme dépendant en grande partie de

Málaga, car ce sont principalement les _Malagueños_ qui animent pendant

l'été les rues de ces lieux de villégiature et de guérison. On dit que

les sources d'Alhamá étaient tellement fréquentées du temps des rois

maures, qu'elles leur rapportaient 500,000 ducats par an. De nos jours

les bains de ces contrées sont beaucoup moins appréciés qu'ils ne le

méritent. Les eaux de Lanjaron, dans le val de Lecrin, ont, dit-on, plus

de vertu que celles de Vichy, et de plus ont l'avantage de jaillir dans

le «Paradis» de l'Alpujarra, au milieu des sites les plus grandioses et

les plus charmants. Les habitants sont eux-mêmes parmi les plus beaux de

la Péninsule: «Il n'y a qu'un Lanjaron en Espagne!» dit le proverbe.

Les villes d'Antequera et de Ronda, qu'on laisse à une certaine distance

dans l'intérieur, appartiennent toutes les deux au bassin de la

Méditerranée, puisque la première est située sur le Guadalhorce, qui se

jette dans la mer un peu à l'ouest de Málaga, et que l'autre s'élève

dans le bassin du Guadiaro, dont les eaux baignent les pentes orientales

des collines de San Roque, au nord de Gibraltar. Antequera est une des

plus antiques cités de l'Espagne; elle sert d'intermédiaire aux échanges

qui s'opèrent directement entre Málaga et la vallée du Guadalquivir; en

outre, elle a les produits agricoles de son admirable vega, l'une des

plus fécondes de l'Andalousie. Sur une colline des environs s'élève un

grand dolmen de six mètres de longueur, fort curieux par sa situation

géographique à égale distance des mégalithes de la Gaule et de ceux de

l'Afrique septentrionale: on lui donne le nom de _Cueva del Mengal_.

Quant à la ville encore tout arabe de Ronda, elle ne peut avoir

l'importance d'Antequera comme lieu d'échanges, à cause de sa position

dans le coeur même de l'âpre serranía, sur les deux rochers que sépare

l'énorme coupure dite le Tajo ou «l'Entaille», profonde de 160 mètres et

d'une largeur de 35 à 70 mètres. Un pont, que l'on croit romain, unit

les deux rives dans la partie supérieure de la gorge; un autre,

d'origine arabe, franchit le défilé à 40 mètres au-dessus du Guadalevin;

enfin, les trois arcades superposées d'un pont moderne rejoignent les

deux lèvres mêmes du défilé. Après avoir dirigé la construction de cette

oeuvre prodigieuse pendant quarante-huit années, de 1740 à 1788,

l'architecte Aldehuela l'inaugura tristement, en tombant dans le gouffre

où tournoient les aigles et les vautours. Du palier et des terrasses

suspendues, on jouit d'une vue enchanteresse sur la vallée du Guadalevin

et la sierra de San Cristóbal; mais le spectacle le plus saisissant est

celui qui se présente quand, au sortir de la roche, où serpente un

escalier arabe taillé dans la pierre vive, on se trouve tout à coup dans

la gorge ténébreuse, au bord des cascades du Guadalevin, et que l'on

voit au-dessus de sa tête les arbres, les tourelles et les hautes

arcades se profiler dans le ciel. Un ruisseau tranquille, qui sort des

profondeurs de la roche, vient près de là mêler son eau pure à celle du

torrent.

Comme forteresse, Ronda défendait bien les passages de la montagne entre

la vallée du Genil et celle du Guadiaro, et pendant les guerres elle a

toujours été un point stratégique important; quoiqu'elle eût succombé

sept ans avant Grenade, les habitants du pays environnant défendirent

encore leur nationalité mauresque contre les chrétiens espagnols

jusqu'en l'année 1570. Les _Rondeños_ sont fort habiles à dresser les

chevaux du pays, qui escaladent d'un pied sûr les rudes sentiers des

montagnes; en outre, ils fournissent au commerce un grand nombre

d'agents, ne figurant pas d'ailleurs sur les états réguliers de la

statistique officielle: ce sont les contrebandiers qui se chargent

d'introduire en Andalousie les cotonnades, les étoffes de toute espèce,

les tabacs et autres marchandises entassées dans les magasins de

Gibraltar. Les ports de Marbella et d'Estepona, sur la rive

méditerranéenne de l'Andalousie, et, de l'autre côté du promontoire

d'Europe, la jolie ville d'Algeciras, prennent aussi leur part de ce

commerce interlope. On a souvent parlé de faire d'Algeciras une rivale

de Gibraltar pour le mouvement des échanges; mais comment pareil espoir

pourrait-il se réaliser? Où sont les cités industrielles qui pourraient

alimenter de leurs produits la rade d'Algeciras?

Quant à l'étroit rocher dont les Anglais se sont emparés en 1704, et

qu'ils ont perforé de plusieurs kilomètres de chemins couverts, hérissé

de plus de mille canons, pour dominer de leur mieux le passage du

détroit, ils ont su en faire, non-seulement une forteresse imprenable,

mais aussi un entrepôt de commerce extrêmement actif [169].

[Note 169: Mouvement du port de Gibraltar:

Année 1869.

Grands voiliers 2,742 nav. jaugeant 893,350 ton.

Petits voiliers 2,300 » 41,400 »

Bateaux à vapeur 3,894 » 2,521,900 »

______________________________

Totaux 8,936 nav. » 3,456,550 »

Année 1873.

Grands voiliers 2,028 nav. jaugeant 677,700 ton.

Petits voiliers 1,735 » 31,200 »

Bateaux à vapeur 5,268 » 2,712,900 »

______________________________

Totaux 9,031 nav. » 3,421,800 »

]

A l'exception de quelques fruits mûris dans les jardins qu'on a ménagés

sur les talus de pierrailles, Gibraltar ne peut rien produire. C'est

Tanger qui nourrit sa voisine d'Europe: viande, blé, proviennent en

grande partie de la rive africaine du détroit, et nombre de négociants

de la ville sont eux-mêmes des Marocains s'occupant du placement de

leurs denrées. Mais, si les ressources propres manquent à la ville

anglaise, elle s'en dédommage amplement par les profits qu'elle retire

de son commerce de contrebande avec l'Espagne, consistant principalement

en tabac, et du passage incessant des navires de guerre, des

longs-courriers, des caboteurs. L'importance maritime de Gibraltar, déjà

considérable, mais beaucoup moins grande que ne pourrait le faire

supposer le mouvement extraordinaire de la navigation, serait bien

supérieure, si le port n'était exposé aux vents du sud et du sud-ouest,

même à ceux de l'est. Lorsque le temps est incertain, les navires de

Gibraltar, aussi bien que ceux d'Algeciras, sont obligés de se réfugier

à l'extrémité nord-orientale de la baie, dans la crique de

Puente-Mayorga. Seulement un quart des navires qui passent le détroit

s'arrête à Gibraltar; les autres n'y font qu'une escale temporaire sans

se livrer à aucune opération commerciale. Les navires à vapeur, qui

deviennent de plus en plus nombreux en proportion, à cause de la vitesse

et de la régularité que le commerce exige désormais, n'entrent au port

de Gibraltar que pour y prendre, dans les magasins flottants, la

quantité de charbon qui leur est nécessaire, et les voiliers y relâchent

pour attendre les ordres des armateurs ou le changement de vent. Environ

les trois quarts du prodigieux tonnage des navires qui relâchent à

Gibraltar appartiennent à l'Angleterre; l'Italie et la France se

disputent le deuxième rang, et le pavillon espagnol, qui pourtant flotte

en vue des côtes de la patrie, arrive seulement en quatrième ligne.

[Illustration: Nº 135.--GIBRALTAR.]

Malgré la beauté pittoresque de son rocher et la vue de la rade,

Gibraltar est un séjour peu agréable, à cause de l'air fiévreux qui

s'élève des marécages de l'île et plus encore à cause du régime

strictement militaire qui règne dans la place. Les sujets anglais seuls

ont le droit de s'y établir à demeure et d'y acquérir des propriétés.

Les étrangers ne peuvent résider dans la ville que munis d'une

autorisation spéciale, et les grandes autorisations ne peuvent s'obtenir

qu'après quarante années de résidence. Les centaines d'Espagnols qui

viennent chaque jour pour le marché sont tenus de se munir d'un permis

en entrant dans la ville et doivent être sortis des murs d'enceinte

avant le coup de canon du soir. De leur côté, les Anglais résidant à

Gibraltar, que l'on désigne plaisamment sous le nom de «lézards du

rocher» (_lizards of the rock_), se sentent un peu à l'étroit sur leur

péninsule brûlante, et chaque ville, chaque village des environs, en

reçoit sa petite colonie [170]. San Roque surtout est devenue presque

anglaise à cause des immigrants de Gibraltar qui viennent y chercher

pendant les chaleurs de l'été un air plus frais et plus salubre que

celui de leur promontoire. Lors de la saison de la chasse, les montagnes

de la contrée, fort riches en gibier, retentissent des coups de fusil

tirés par les insulaires en villégiature.

[Note 170: Population probable des villes principales de

l'Andalousie:

Málaga 92,000 hab.

Séville (Sevilla) 80,000 »

Grenade (Granada) 65,000 »

Cádiz 62,000 »

Cordoue (Córdoba) 45,000 »

Linarès 40,000 »

Jerez 35,000 »

Antequera 30,000 »

Almería 27,000 »

Écija 24,000 »

Chiclana 22,000 »

Puerto Santa-María 18,000 »

San Fernando 18,000 »

Carmona 18,000 »

Jaen 18,000 »

Sanlúcar de Barrameda 17,000 »

Lucena 16,000 »

Osuna 16,000 »

Montilla 15,500 »

Ubeda 15,000 »

Velez-Málaga 15,000 »

Loja 15,000 »

Baeza 15,000 »

Utrera 14,000 »

Ronda 14,000 »

Motril 13,500 »

Baza 13,500 »

Velez Rubio 13,000 »

Montoro 12,000 »

Lebrija 12,000 »

Marchena 12,000 »

Aguilar 12,000 »

Baena 14,500 »

Cabra 11,500 »

Andújar 11,000 »

Arcos de la Frontera 12,000 »

]

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 105 / 153 题