PLATEAUX DES CASTILLES, DE LEON ET DE L'ESTREMADURE.

Le plateau central de la Péninsule, entre la vallée de l'Èbre et celle

du Guadalquivir, est parfaitement délimité par la nature: une enceinte

semi-circulaire l'entoure au nord, à l'est et au sud, des Pyrénées

Cantabres à la sierra Morena[154]. Il est vrai que du côté de l'ouest la

pente générale du plateau s'incline vers le Portugal et l'Atlantique;

mais là aussi des massifs montagneux et surtout les escarpements des

gorges fluviales par lesquelles il faut dévaler pour entrer dans les

vallées inférieures constituent une véritable barrière, dont certaines

parties sont malaisées à traverser. La haute région où le Duero, le

Tage, le Guadiana développent leur cours supérieur est donc un tout

géographique distinct encadré par une zone complétement circulaire de

terres à versant maritime: on peut la comparer à une sorte de péninsule

plus petite enfermée dans la grande presqu'île et ne tenant aux Pyrénées

françaises que par l'isthme étroit des provinces Basques. En effet, si

l'eau de la mer s'élevait brusquement de 600 mètres, les plateaux des

Castilles, diversement échancrés par des golfes, s'isoleraient du reste

de l'Espagne. Leur étendue considérable, car ils forment bien près de la

moitié de tout le pays, leur assurait d'avance un rôle historique des

plus importants; par le fait même de leur position dominatrice, les

Castillans ont annexé presque tous les territoires circonvoisins à leur

domaine, qui occupe déjà plus des deux cinquièmes de toute l'Espagne.

[Note 154:

Superficie.

Bassin du Duero,

Leon et Vieille-Castille,

sans Logroño et Santander 94,773 kilom. car.

Bassins du Tage et du Guadiana 115,819 »

___________________

210,592 kilom. car.

Popul. en 1871. Popul. kilom.

Bassin du Duero,

Léon et Vieille-Castille,

sans Logroño et Santander 2,550,000 27 hab.

Bassins du Tage et du Guadiana 2,276,000 20 »

_________ _______

4,826,000 23 hab.

]

Les Castilles, cette Espagne par excellence, ne sont point un beau pays,

ou du moins leur beauté, solennelle et formidable, n'est point de nature

à être comprise par la plupart des voyageurs. De vastes étendues du

plateau, telles que la Tierra de Campos, au nord de Valladolid, sont

d'anciens fonds lacustres, au sol d'une grande fécondité, mais d'une

extrême monotonie, à cause du manque de variété dans les cultures et de

l'absence de toute végétation forestière; le sol s'y montre à nu avec

ses argiles et ses sables diversement nuancés en gris, en bleu, en rouge

clair, en rouge de sang. Ses chemins, sur lesquels de longues files de

mules passent en soulevant des tourbillons de poussière, se confondent

avec les terrains environnants. D'autres parties du plateau, beaucoup

plus inégales, sont bosselées de monticules pierreux jaunis par le

soleil et rayés sur leurs pentes de sillons où les chardons et d'autres

plantes épineuses se mêlent aux céréales. Ailleurs, notamment à l'orient

de Madrid, le plateau prend l'aspect d'un pays de montagnes; de toutes

parts l'horizon est fermé par des croupes et des cimes revêtues d'une

herbe maigre, et des gorges sombres, entaillées par les eaux naissantes,

s'ouvrent ça et là entre des parois de rochers. Ailleurs encore, comme

dans la basse Estremadure, les pâturages s'étendent à perte de vue

jusqu'à la base des montagnes éloignées, et dans ces plaines, semblables

à certaines parties des pampas américaines, pas un arbre n'arrête le

regard. Au commencement du siècle, des terres tout à fait incultes,

quoique très-fertiles naturellement, occupaient dans le district de

Badajoz une étendue de plus de 100 kilomètres en longueur sur une

largeur de la moitié. Un demi-million d'hommes eût vécu à l'aise dans ce

désert.

A voir l'effrayante nudité de la plupart de ces plaines, on ne croirait

pas que, depuis le milieu du siècle dernier, il existe une ordonnance du

Conseil de Castille enjoignant à chaque habitant des campagnes de

planter au moins cinq arbres. L'oeuvre de déboisement a été menée avec

plus de zèle que le travail de repeuplement. Les paysans ont un préjugé

contre les arbres: ils disent que le feuillage leur rend le mauvais

service de protéger les petits oiseaux contre les rapaces et livre ainsi

les moissons en proie aux volatiles granivores; aussi, non contents

d'exterminer tous les oisillons, à l'exception des hirondelles,

s'acharnent-ils à la destruction des bois; en maints endroits il ne

reste plus d'arbres que dans les solitudes éloignées de toute demeure de

l'homme; on marcherait pendant des journées entières sans en apercevoir

un seul. La campagne est réduite à un tel état de nudité, que, suivant

le Proverbe, «l'alouette traversant les Castilles doit emporter son

grain.»

Même au milieu des champs cultivés on croirait se trouver dans un désert

surtout quand la moisson n'a laissé que des chaumes flétris. Les masures

en terre grise ou en pierrailles semblent de loin se confondre avec le

sol environnant; les villes elles-mêmes, entourées de leurs murs

ébréchés et jaunâtres, ont l'air de rochers ravinés. L'eau manque en

plusieurs régions du plateau comme dans les solitudes de l'Afrique.

Nombre de villes et de villages alimentés par l'eau de source proclament

joyeusement, par leur nom même, la possession de ce riche trésor. Des

ponts énormes passent sur les ravins, mais, pendant plus d'une moitié de

l'année, on ne voit pas une goutte d'eau dans le lit pierreux que les

constructeurs de la route ont mis tant de peine à franchir.

Le plateau central de l'Espagne n'est pas incliné seulement à l'ouest

vers l'Atlantique lusitanien, il descend aussi, mais d'une pente fort

inégale, de la base des Pyrénées cantabres au bord septentrional de la

vallée du Guadalquivir. Tandis que le haut bassin du Duero se penche de

l'est à l'ouest, entre 1,000 mètres et 700 mètres d'altitude moyenne, la

Nouvelle-Castille et la Manche, dans les bassins du Tage et du Guadiana,

n'ont plus que 600 mètres d'élévation. Dans leur ensemble, les hautes

terres de l'Espagne centrale sont comparables à deux gradins de

différente hauteur séparés l'un de l'autre par une muraille percée de

brèches. Cette muraille qui sert de limite commune aux deux terrasses du

plateau est la sierra de Guadarrama, prolongée à l'ouest par la sierra

de Gredos. Au nord, les eaux qui s'écoulent par le Duero arrosent la

province de Léon et la Vieille-Castille; au sud, les bassins jumeaux du

Tage et du Guadiana constituent les provinces de la Nouvelle-Castille,

de la Manche et de l'Estremadure.

[Illustration: TOLÈDE. Dessin de Ph. Benoist, d'après une photographie

de J. Laurent.]

Les deux plateaux juxtaposés étaient occupés à l'époque tertiaire par de

grands bassins lacustres; des fleuves à cataractes, semblables aux

canaux d'écoulement qui déversent dans l'Atlantique les eaux de la

méditerranée canadienne, faisaient communiquer entre elles ces hautes

mers de l'Ibérie. L'une d'elles, dont les contours sont indiqués par les

limites géologiques d'une couche de débris arénacés, argileux et

calcaires, arrachés aux montagnes environnantes, est celle qui s'est

écoulée par les défilés du bas Duero. Jadis elle était fermée

précisément de ce côté par les montagnes cristallines du Portugal, et

c'est au nord-est, par la brèche de Pancorbo, où passe actuellement le

chemin de fer de Burgos à Vitoria, que l'excédant des eaux s'épanchait

probablement dans le bassin de l'Èbre. En outre, un large détroit,

contournant à l'est les montagnes de Guadarrama, unissait le lac

supérieur, celui dont le fond est devenu la Vieille-Castille, au lac

inférieur remplacé aujourd'hui par les plaines de la Nouvelle-Castille

et de la Manche. À en juger par la superficie des terrains tertiaires

que les eaux ont laissés en témoignage de leur séjour, les deux lacs

avaient ensemble une superficie de 76,000 kilomètres carrés, soit

environ la huitième partie de la surface actuelle de la Péninsule.

Relativement à ce qu'elle est de nos jours, la presqu'île d'Ibérie

n'était donc à ces âges de la planète qu'une sorte de squelette non

encore revêtu de chair; les massifs de granit et de roches anciennes,

unis les uns aux autres par des croupes de terrains triasiques,

jurassiques et crétacés, formaient comme un double anneau montagneux,

limité extérieurement par des eaux salées, intérieurement par des eaux

douces. Les golfes du dehors et les lacs du dedans s'emplissaient à la

fois de dépôts que l'on reconnaît maintenant à leurs fossiles, les uns

d'origine marine, les autres provenant des eaux douces. Cette période

géologique dura pendant de longs âges, car les couches de terrains

lacustres ont en maints endroits plus de 300 mètres d'épaisseur. Les

strates miocènes qui forment la partie superficielle des deux bassins

des Castilles appartiennent exactement à la même époque de la Terre,

puisqu'on y trouve les ossements fossiles des mêmes grands animaux,

mégathériums, mammouths, hipparions.

La partie nord-occidentale et septentrionale de l'enceinte montagneuse

de la terre de Léon et de la Vieille-Castille est formée par le système

des Pyrénées Cantabres; mais immédiatement à l'est du plus haut massif

de ces montagnes, au noeud de la Peña Labra, des croupes allongées se

détachent vers le sud-est et constituent la ligne de faîte qui sépare le

bassin du Duero des sources de l'Èbre. Ces croupes, connues sous divers

noms, forment d'abord les _páramos_ de Lora, inclinés en pente douce

vers le plateau méridional, mais brusquement coupés vers l'Èbre, coulant

comme au fond d'un fossé à quelques centaines de mètres de profondeur. A

l'est, la ligne de partage, d'une altitude de plus de 1,000 mètres, se

prolonge assez régulièrement jusqu'au massif de la Brujula, dont un col

est utilisé par la route de Burgos à la mer, et que les voyageurs,

trompés par les muletiers, se figuraient jadis être un des points les

plus élevés de la Péninsule. Mais au delà, les croupes appelées à tort

_montes_ de Oca, s'exhaussent graduellement et se rattachent à un massif

de véritables montagnes, au noyau de roches cristallines, la sierra de

Demanda, dominée par le pic de San Lorenzo. Un autre massif, appuyé

comme le premier sur de puissants contre-forts, lui succède au sud-est

et porte la haute cime du Pico de Urbion, qui donne naissance à la

source du Duero. Une chaîne, dite sierra Cebollera, continue

régulièrement la ligne de faîte, pour s'abaisser par degrés, tout en se

ramifiant diversement dans les deux bassins de l'Èbre et du Duero.

Enfin, cette partie de l'enceinte du plateau se termine par un troisième

massif, celui de Moncayo, qui se compose de roches cristallines comme le

San Lorenzo, et s'élève à une hauteur encore plus considérable. Au delà,

la chaîne disparaît complètement, elle est remplacée par de larges

croupes aux versants tourmentés qui n'offrent plus aucun obstacle au

passage des routes et que la voie ferrée de Madrid à Saragosse a pu

utiliser sans peine. Mais au sud de la Cebollera et du Moncayo diverses

petites chaînes, disposées parallèlement à ces grands massifs,

emplissent l'angle oriental du bassin du Duero et forcent le fleuve à

décrire un long détour par le défilé de Soria. C'est dans ces montagnes,

non loin du faîte au triple versant de l'Èbre, du Tage et du Duero, que

s'élevait la forteresse de Numance, dont l'héroïque lutte contre

l'étranger a été depuis imitée par tant d'autres cités de la Péninsule.

[Illustration: Nº 122.--PROFIL DU CHEMIN DE FER DE BAYONNE A CADIZ, A

TRAVERS LA PÉNINSULE.]

Entre le bassin du Duero et celui du Tage, la ligne de faîte est plus

haute en moyenne et plus régulière que dans la partie nord-orientale de

la Vieille-Castille. A peine indiquée d'abord par de faibles renflements

d'une centaine de mètres, que porte l'énorme soubassement des hautes

terres, la chaîne se redresse peu à peu dans la direction de l'ouest et

du sud-ouest, et forme bientôt la fameuse sierra de Guadarrama, le

système Carpéto-Vétonique de Bory de Saint-Vincent: c'est la chaîne la

plus connue de toutes celles du centre de l'Espagne, non qu'elle soit la

plus haute, mais elle borne l'horizon de Madrid du superbe hémicycle de

ses roches de granit. La crête de cette chaîne est assez étroite et ses

pentes sont escarpées de part et d'autre; elle est dressée en un

véritable mur entre les deux Castilles, et ce n'est pas sans peine que

l'on a pu construire les routes qui s'élèvent en lacets vers les cols de

Somosierra, de Navacerrada, de Guadarrama; aussi Ferdinand VI, tout fier

du chemin tracé sous son règne à travers la montagne, fit-il dresser,

sur l'un des plus hauts sommets, la statue d'un lion avec une

inscription grandiose rappelant que «le roi a vaincu les monts». Quant

au chemin de fer du nord de l'Espagne, il a dû tourner la sierra du côté

de l'ouest par la dépression d'Avila, mais il passe encore à une

altitude plus grande d'une vingtaine de mètres que la voie ferrée dite

du mont Cenis; il l'emporte également par la hauteur sur toutes les

autres lignes des Alpes actuellement utilisées par la vapeur. Le rempart

naturel que les montagnes de Guadarrama forment au nord de la plaine de

Madrid constitue pour cette ville une ligne stratégique de la plus haute

importance; de sanglantes batailles ont été livrées dont le seul enjeu

était la possession des passages de la sierra.

Au sud-ouest du pic de Peñalara, qui est le plus élevé de l'arête

Carpéto-Vétonique, les monts s'abaissent rapidement et bientôt, au pic

de la Cierva, la chaîne se divise en deux rameaux. Le plus

septentrional, qui se dirige à l'ouest, puis décrit un demi-cercle

autour de la plaine d'Avila, forme la ligne de partage entre les eaux

tributaires du Duero et celles qui vont se jeter dans le Tage; en maints

endroits, c'est plutôt un renflement du sol, une croupe allongée, qu'une

véritable chaîne. Le rameau du sud, plus haut, plus régulier comme

système de montagnes, formerait la chaîne naturelle de jonction entre la

sierra de Guadarrama et la sierra de Gredos, s'il n'était coupé en deux

par le défilé qu'y a creusé la rivière d'Alberche, à sa sortie d'une

étroite vallée supérieure, ménagée entre les deux murs parallèles des

montagnes. Par une sorte de rhythme dont on trouve beaucoup d'autres

exemples en diverses contrées de la terre, l'Alberche, affluent du Tage,

et le Tormes, tributaire du Duero, ont comme entrelacé leurs sources; le

massif qui leur donne naissance épanche au sud la rivière dont les eaux

coulent au nord, et au nord celle qui se dirige vers le midi.

La sierra de Gredos, qui continue, à l'ouest du défilé de l'Alberche, le

système orographique de l'Espagne centrale, est, après la sierra Nevada

de Grenade et les monts Pyrénées, celle qui présente les plus hauts

sommets. La cime qui porte le beau nom de Plaza del Moro Almanzor

s'élève à 2,650 mètres, c'est-à-dire en pleine zone polaire, bien

au-dessus de la limite des forêts. Les crêtes pelées des roches

cristallines, blanches de neige pendant la plus grande moitié de

l'année, se dressent au-dessus de pentes désertes, d'énormes éboulis de

pierres et de cirques enfermant des vasques d'eau bleue. La sierra de

Gredos est une des régions les moins explorées de la Péninsule, l'une

des plus difficiles à parcourir à cause du manque absolu de villages

offrant quelque confort, mais c'est aussi l'une des plus belles. Le

versant méridional, limité au sud par le cours du Tietar, est charmant:

c'est la contrée connue sous le nom de Vera. Les eaux courantes et

pures, les groupes de beaux arbres parsemés sur les pentes, les vergers

fleuris ou verdoyants, dans lesquels se cachent à demi les villages,

font de cette partie de l'Espagne une sorte de Suisse: Charles-Quint

donna une preuve de goût en allant finir ses jours au couvent de Yuste,

un des sites les plus aimables du pays. Jadis un plus grand mouvement

d'hommes se faisait à la base de la sierra de Gredos, car c'est

immédiatement à l'ouest que passait la grande voie stratégique et

commerciale des Romains, la _via lata_ (voie Large), appelée aujourd'hui

_camino de la Plata_, qui faisait communiquer la vallée du Tage et celle

du Duero en empruntant le col nommé Puerto de Baños. L'artère médiane de

la Péninsule s'est déplacée; Tolède et Madrid l'ont portée vers les

montagnes de la Guadarrama; la ville romaine de Mérida la maintenait

autrefois à l'ouest de la sierra de Gredos.

[Illustration: Nº 123.--SIERRAS DE GREDOS ET DE GATA.]

Dans leur ensemble, tous les traits du relief géographique de cette

partie de l'Espagne ont une orientation sensiblement parallèle. De la

percée de l'Alberche aux collines de Plasencia et au Puerto de los

Castaños, près du Tage, la sierra de Gredos se développe dans le sens du

sud-ouest; au sud, la petite chaîne de San Vicente et le renflement

général des plateaux granitiques situés au nord du Tage affectent la

même direction; l'Alberche, dans son cours inférieur, le Tietar, le

Jerte et le bas Alagon, tous affluents du Tage, se dirigent également

vers le sud-ouest; le massif du Trampal projette aussi dans le même sens

vers Plasencia sa longue arête latérale appelée Tras la Sierra; la

dépression où passait la voie Large des Romains est précisément orientée

de la même manière; enfin la sierra de Gata, qui se dresse de l'autre

côté vers les frontières du Portugal, et plus loin les chaînes qui

s'élèvent dans les limites mêmes de la Lusitanie, alignent leurs sommets

dans le sens du nord-est au sud-ouest, suivant la direction que présente

l'inclinaison générale de la Péninsule vers l'Atlantique.

La sierra de Gata est encore plus sauvage et moins explorée que celle de

Gredos. Elle commence aux sources de l'Alagon sous le nom de Peña

Gudina, puis, se dressant à plus de 1,800 mètres, prend la désignation

de Peña de Francia (Roche de France), due, paraît-il, à l'existence

d'une chapelle de Notre-Dame-de-France qu'un chevalier d'outre-Pyrénées

aurait fait bâtir sur une des cimes les plus escarpées[155]. C'est dans

les gorges de ces montagnes que se trouve l'âpre vallée des Batuecas,

restée longtemps presque inconnue. Au sud, une première «clus» formée

par une chaîne transversale, que l'Alagon a dû rompre peu à peu sous

l'effort de ses eaux, rend l'accès de cette région très-difficile aux

habitants de la plaine; plus haut, un deuxième défilé défend l'entrée de

la vallée; les indigènes s'y trouvent enfermés comme dans une citadelle

à double enceinte. Au sud-ouest des Batuecas, une autre vallée, celle de

las Hurdes, est également bien défendue par un rempart de contre-forts

ne laissant aux eaux qu'une étroite issue vers l'Alagon. C'est là que

l'arête de montagnes prend spécialement le nom de sierra de Gata qu'elle

garde jusqu'à son entrée sur le territoire portugais.

[Note 155: Altitudes des monts et des cols entre l'Èbre et le Tage,

d'après Francisco Coello:

Au nord du Duero:

Paramos de Lora 1,088 mètres.

Col de la Brújula 980 »

Pic de San Lorenzo (sierra de la Demanda) 2,303 »

Pic de Urbion 2,246 »

Sierra Cebollera 2,145 »

Pic de Moncayo 2,346 »

Sierra Guadarrama:

Col de Somosierra 1,428 »

Pic de Peñalara 2,400 »

Col de Navacerrada 1,778 »

Col de Guadarrama 1,533 »

Passage du chemin de fer 1,359 »

Alto de la Cierva 1,837 »

Plaza del Moro Almanzor (sierra de Gredos) 2,650 »

Peña de Francia (sierra de Gata) 4,734 »

]

A l'orient de la Nouvelle-Castille, la plupart des anciennes cartes, et

même un trop grand nombre de feuilles récentes, indiquent de hauts

remparts de montagnes qui n'ont, aucune existence réelle. Il n'y a point

de chaînes, mais la contrée tout entière est une énorme gibbosité de

mille et même treize à quatorze cents mètres d'élévation. A peine

quelques petites rangées de collines montrent-elles leurs croupes sur le

puissant soubassement: de simples buttes aux pentes fort douces sont le

faîte de ce toit de l'Espagne. D'ailleurs les eaux courantes, qui se

sont creusé des lits très profonds dans les terrains du plateau faciles

à entamer, donnent en plusieurs endroits un véritable aspect de

montagnes à des parois érodées; les roches de grès diversement colorées,

les couches d'argile, les strates calcaires de trias ou de jura,

entaillées jusqu'à des centaines de mètres dans l'épaisseur du plateau,

feraient croire que la région est très accidentée, tandis que le

comblement de ces fosses de déblai transformerait toute la haute plaine

en un désert uniforme, faiblement ondulé.

Une des parties du plateau qui offrent le plus l'aspect d'un massif de

montagnes est celle que domine, à l'angle nord-oriental de la

Nouvelle-Castille, la «dent molaire» ou Muela de San Juan: on peut

considérer ces hauteurs comme la principale borne hydrographique de la

Péninsule entre les versants des divers bassins fluviaux; plusieurs

rivières s'en échappent pour aller gagner les plaines inférieures par de

profondes gorges, aux âpres rochers d'apparence africaine. Le Tage, le

fleuve qui divise l'Espagne en deux parties à peu près égales, y prend

son origine; de l'autre côté s'épanchent le Júcar et le Guadalaviar, qui

sont aussi les fleuves du milieu sur le littoral méditerranéen; enfin,

une des branches principales du Jalon y prend au nord la direction de

l'Èbre. Peut-être est-ce à cause de ce rayonnement des eaux dans toutes

les directions qu'une arête de sommets, projetée à l'est de la Muela,

est connue par le nom de «monts Universels» (_montes Universelles_). Une

autre petite chaîne, située plus à l'est, dans le district d'Albarracin,

et dite la sierra del Tremedal est, dit-on, fréquemment agitée par des

secousses volcaniques; des gaz sulfureux s'échappent parfois des failles

ouvertes dans les roches oolithiques en contact avec le porphyre noir et

des roches de basalte. Quelques hauteurs triasiques des environs de

Cuenca sont aussi fort curieuses, à cause de leurs gisements de sel

gemme: les mines les plus connues sont celles de Minglanilla, où l'on

pénètre par des galeries souterraines entre des parois de sel

translucide. Ces larges avenues taillées dans le cristal étaient

considérées autrefois comme l'une des grandes merveilles de la

Péninsule.

Parallèle à la côte de Valence, le renflement du plateau oriental se

prolonge vers le sud, entre les eaux qui descendent vers la Méditerranée

et celles qui vont former les courants du Tage et du Guadiana. Le faîte

de partage ne commence à prendre l'aspect d'une chaîne de montagnes

qu'entre les sources du Guadiana, du Segura et du Guadalimar: c'est là

que s'élèvent les premières cimes de la sierra Morena, formant la limite

naturelle de la Manche et de l'Andalousie, sur un espace d'environ 400

kilomètres. D'ailleurs la sierra Morena, de même que toutes les hauteurs

qui terminent à l'est le plateau de la Nouvelle-Castille, ne mérite

guère son nom de chaîne que du côté tourné vers l'extérieur de la

Péninsule. Vue des plateaux où coulent les premières eaux du Guadiana,

la sierra Morena ou chaîne Marianique apparaît comme une rangée de

collines peu élevées, comme un simple rebord coupé d'étroites

échancrures. Par contre, les voyageurs qui des campagnes basses de

l'Andalousie regardent vers le nord, voient une véritable chaîne de

montagnes avec son profil de cimes, ses escarpements, ses contre-forts,

ses vallées profondes, ses défilés sauvages. La sierra Morena et ses

ramifications occidentales, la sierra de Aracena et la sierra de Aroche,

doivent donc être considérées comme appartenant géographiquement plus à

l'Andalousie qu'au plateau des Castilles. Il faut ajouter que les

délimitations administratives attribuent à la province méridionale de

l'Espagne la plus grande partie du système marianique et s'avancent même

au delà de l'arête sur les étendues monotones du plateau.

A l'occident, la pente générale du sol, révélée par le cours du Tage et

du Guadiana, semblerait devoir fondre par des transitions graduelles les

hautes terres de l'intérieur de l'Espagne avec les plaines basses du

Portugal; mais il n'en est rien. La plus grande partie de l'Estremadure

est occupée par un massif de roches granitiques, l'un des plus

importants de l'Europe occidentale. Cette zone de terrains primitifs,

granits, gneiss, schistes métamorphiques, comprend tout l'espace limité

au nord par les sierras de Gredos et de Gata, au sud par la sierra

d'Aroche; les terrains modernes que l'on rencontre ça et là dans cette

région ne sont que des strates de peu d'épaisseur déposées au-dessus des

roches d'antique origine. Jadis, nous l'avons vu, ce massif des granits

de l'Estremadure retenait les eaux douces amassées en lac dans les

plaines orientales, et c'est par le long travail géologique des siècles

que les anciens déversoirs à cataractes se changèrent en lits fluviaux

régulièrement sciés dans la roche. Des monts qui s'élèvent à cinq cents

mètres de hauteur moyenne au-dessus du plateau, entre le Tage et le

Guadiana et parallèlement au cours de ces deux fleuves, sont les restes

de l'ancien massif les moins entamés par l'action des eaux: on leur

donne le nom de chaîne Orétane ou de monts de Tolède. Sur les confins de

la Castille et de l'Estremadure ils forment le groupe de la sierra de

Guadalupe, devenu fameux par son lieu de pèlerinage jadis si fréquenté

et par la Vierge miraculeuse pour laquelle les Estremeños et les Indiens

christianisés de l'Amérique espagnole professent une si grande

vénération. Le prolongement occidental de ces montagnes, ou sierra de

San Pedro, va se confondre dans la Lusitanie avec les hauteurs de

l'Alemtejo.

Un autre massif complètement distinct au point de vue géologique est

celui que forment, au bord de l'ancien lac de la Manche, les collines du

_campo_ de Calatrava. C'est un groupe de volcans éteints occupant de

l'est à l'ouest, sur les deux bords du Guadiana, un espace d'environ 100

kilomètres. De même que la plupart des foyers d'éruption, ces bouches

volcaniques s'ouvraient dans le voisinage des eaux, au bord de la mer

intérieure qu'ont remplacée les plaines de la Manche. Un vaste cirque

ouvert du côté de l'est était bordé de cratères d'éjection d'où

sortirent les trachytes, les basaltes, les cendres ou _negrizales_ qui

recouvrent actuellement la plaine. Des eaux thermales acidulées par le

gaz carbonique sont les seuls indices qui témoignent encore d'un travail

intérieur[156].

[Note 156: Altitudes diverses dans les bassins du Tage et du

Guadiana:

Cerro de San Felipe (Muela de San Juan)......... 1,800 mètres.

Passage du chemin de fer de Madrid a Alicante... 710 »

Villuercas (Sierra de Toledo)................... 1,559 »

Collines du campo de Calatrava................... 695 »

]

Les eaux courantes des deux Castilles ont une importance géographique

moindre qu'on ne serait tenté de leur attribuer à la vue des longues

lignes serpentines qu'elles tracent à travers plus de la moitié de la

Péninsule. Déjà l'altitude à laquelle coulent les fleuves dans leur

partie supérieure et les âpres défilés par lesquels ils s'échappent pour

gagner la mer suffiraient pour rendre toute navigation sérieuse

impossible; mais, en outre, la quantité d'eau pluviale tombée dans leurs

bassins n'est pas assez considérable pour alimenter des cours d'eau

pareils à ceux des autres contrées de l'Europe occidentale. Arrêtée par

les Pyrénées Cantabres, les monts de la Galice et les massifs

granitiques du Portugal et de l'Estremadure espagnole, l'humidité des

vents pluvieux se décharge presque en entier sur les dentes atlantiques

des montagnes; il n'en reste qu'une très-faible proportion pour les

plateaux castillans. En moyenne, il ne pleut sur ces régions que pendant

soixante jours de l'année et l'ensemble des pluies varie du cinquième au

dixième de la quantité tombée sur le versant extérieur des monts. Par

aggravation, le soleil et le vent font évaporer très-activement la pluie

tombée; toute celle que reçoit la terre altérée pendant les mois d'été

retourne aussitôt dans l'atmosphère, et si les principales rivières

coulent encore pendant cette saison, c'est que le résidu des pluies

d'hiver continue de rejaillir à la surface par les sources profondes.

Mais que de rivières à sec, que de larges lits fluviaux où pendant des

mois pas une goutte d'eau ne se montre au milieu des galets ou des

sables! Si les pluies annuelles, au lieu de pénétrer dans le sol et de

sourdre en fontaines ou de s'écouler promptement par les ravins et les

lits fluviaux, séjournaient en nappes sur le plateau, elles seraient

entièrement évaporées dans l'espace de deux ou trois mois[157].

[Note 157:

Pluie tombée à Madrid en 1868 Dans l'année, 0m,231; d'avril en août, 0m,085

» Salamanca » » 0m,320 » 0m,054

» Valladolid » » 0m,545 » 0m,109

Évaporation d'une nappe d'eau à Madrid (12 années d'observation), 1m,845.

Moyenne des pluies » ( 4 » » ), 0m,273.

]

Des trois grands fleuves parallèles, le Duero, le Tage et le Guadiana,

les deux derniers sont les moins abondants, car le bassin qu'ils

traversent est séparé de la mer et de ses vents pluvieux par un rempart

supplémentaire, les chaînes de Guadarrama et de Gredos. Mais, si faible

que soit actuellement la portée de leurs eaux, le travail géologique

accompli par ces rivières pendant les âges antérieurs n'en est pas moins

énorme. Après avoir bu toute l'eau qui lui arrive des anciens fonds

lacustres du plateau, chacun des trois fleuves s'engage dans une

excavation tortueuse de la roche vive, et descendant de plus en plus

au-dessous des lèvres du plateau, se creuse un lit à demi souterrain

pour aller rejoindre les plaines basses du Portugal.

Ainsi le Duero, déjà grossi par toute une large ramure de cours d'eau

tributaires, le Pisuerga uni au Carrion, l'Adaja, l'Esla, entre dans une

étroite déchirure du plateau que l'on a choisie à bon droit, à cause de

l'obstacle qu'elle offre aux communications et aux échanges, comme la

frontière commune entre les deux États limitrophes. Le plus grand

affluent du Duero, le Tormes, alimenté par les neiges de la sierra de

Gredos, le Yeltes, l'Agueda, qui forme la limite du Portugal dans, la

partie inférieure de son cours, passent également au fond de défilés

sauvages, que l'on pourrait appeler des _cañones_, comme les profondes

coupures des fleuves de l'Ouest américain. Mêmes phénomènes pour le

Tage. Après avoir reçu l'Alberche, quand il se trouve resserré entre les

contre-forts de la sierra de Gredos et ceux de la sierra de Altamira, le

fleuve coule, tantôt uni comme une glace, tantôt fuyant en vagues

allongées, entre deux parois peu distantes, dont les angles et les

saillies se correspondent de bord à bord. Le Tietar, l'Almonte,

l'Alagon, l'Eljas, viennent se joindre au courant principal, en passant,

eux aussi, dans les étroites rainures de la roche granitique. Quant au

fleuve Guadiana, il n'échappe au plateau par une «clus» de sortie que

sur le territoire portugais.

Les sources et le cours supérieur de ce dernier cours d'eau ont été

l'objet d'exagérations de toute espèce que les pâtres débitent avec

fierté, comme si leur fleuve était unique dans le monde. Néanmoins

l'hydrographie du haut Guadiana est fort curieuse. Les premières eaux du

bassin naissent au sud du plateau de Cuenca, dans ces régions à pente

indécise où les ruisseaux hésitent et cherchent leur chemin: en maints

endroits, il suffirait d'une digue pour rejeter les eaux de pluie ou de

source, soit à l'ouest vers le Guadiana, soit à l'est vers le Júcar ou

le Segura, ou bien au sud vers le Guadalimar ou le Guadalquivir. On

rencontre même sur ce faîte des lagunes temporaires sans écoulement,

emplies d'une eau saumâtre. Dans l'Europe occidentale, l'Espagne est la

seule contrée qui présente ce phénomène: c'est une ressemblance de plus

avec le continent d'Afrique.

[Illustration: PROVINCE DE GUADALAJARA.--DÉFILÉS DU TAGE. Dessin de E.

Grandsire, d'après une photographie de J. Laurent.]

A en juger par la longueur du cours, les deux ruisseaux qui pourraient

prétendre à l'honneur de donner leur nom au fleuve sont le Zigüela et le

Záncara; mais ils roulent une si faible quantité d'eau, qui s'évapore

d'ailleurs pendant les ardeurs de l'été, que les sources constantes du

Guadiana ont été considérées à bon droit comme l'origine de la véritable

rivière. Ce sont les «yeux» (_ojos_) de Guadiana ou de Villarubia, eaux

claires qui reflètent le ciel et que les habitants de ces pays altérés

ont tout naturellement comparées à des yeux s'ouvrant pour contempler

l'espace. Les trois groupes de sources donnent une quantité d'eau

évaluée à 3 mètres cubes par seconde. Une masse liquide aussi

considérable pour une contrée mal arrosée vient évidemment de loin et

représente l'écoulement d'une zone fort étendue. L'opinion commune est

que le charmant ruisseau du Ruidera, qui s'épanche de lagune en lagune

par une série de rapides et de cascades pittoresques, d'une hauteur

totale de près de 100 mètres, serait le cours d'eau qui reparaît aux

«yeux» du Guadiana. En effet, sa masse liquide est à peu près la même,

et la pente générale du sol permettrait aux eaux souterraines de prendre

la direction des sources. Comme si l'hypothèse de la communication

cachée était incontestable, on donne souvent au Ruidera le nom de

Guadiana-Alto; cependant quelques géographes, notamment Coello, doutent

que le ruisseau supérieur atteigne le bassin du fleuve inférieur. Après

les grandes pluies, ses eaux surabondantes descendent au Záncara par un

lit pierreux; mais d'ordinaire l'évaporation suffit à les épuiser en

entier. Le Jabalon, grand affluent du Guadiana qui arrose le campo de

Calatrava, est également alimenté par des sources abondantes, les «yeux»

de Montiel.

La grande sécheresse relative des plateaux castillans contribue à donner

au climat un caractère essentiellement continental. En Espagne, les

vents généraux de l'atmosphère sont les mêmes que ceux de toute l'Europe

de l'Occident; le courant aérien dominant y est, comme en Portugal, en

France et en Angleterre, l'humide vent du sud-ouest auquel ces contrées

doivent leur température modérée dans les froids et les chaleurs, et

pourtant les hauts bassins du Duero, du Tage, du Guadiana ont une

succession de saisons et des revirements soudains de température qui

font penser aux climats des déserts de l'Afrique et de l'Asie. Les

froidures de l'hiver y sont très-rigoureuses, les étés sont brûlants, et

les températures réelles sont encore aggravées dans un sens ou dans

l'autre par les vents qui soufflent librement sur les grandes plaines

dénudées. En hiver, le _norte_, qui vient de passer sur les neiges et

les glaces des Pyrénées, de la sierra de Urbion, de Moncayo, de

Guadarrama, siffle à travers les broussailles et pénètre par toutes les

fissures dans les tristes réduits, des paysans. En été, le vent

contraire, le redoutable _solano_, traverse parfois le détroit, et

gagnant le plateau par les brèches de la sierra Nevada et de la sierra

Morena, fait peser sur la nature une lourde atmosphère qui brûle la

végétation, irrite les animaux, rend l'homme nerveux et maussade. Sous

l'action de ces diverses causes météorologiques, la plupart des villes

castillanes, dont Madrid peut être considérée comme le type, ont un

climat fort désagréable et redouté à bon droit par les étrangers[158].

L'air, quoique pur, y est d'ordinaire beaucoup trop sec, trop vif, trop

pénétrant, surtout en hiver, ce qui a donné lieu au proverbe bien connu:

«L'air de Madrid n'éteint pas une chandelle, mais il tue un homme!» Les

personnes nerveuses, celles qui ont la poitrine délicate, souffrent

beaucoup de cette constitution de l'atmosphère et, pendant la période du

premier acclimatement, ont de sérieux dangers à courir. «Trois mois

d'hiver, neuf mois d'enfer,» dit un autre proverbe, qui fait allusion

aux accablantes chaleurs de l'été. On dit, il est vrai, que du temps de

Charles-Quint Madrid avait la réputation de jouir d'un excellent climat,

mais cette réputation était peut-être l'effet de basses flatteries à

l'adresse du maître qui avait fait choix de cette résidence en Espagne.

Cependant le voisinage de grandes forêts, actuellement disparues, devait

donner à la contrée une salubrité relative et modérer les excès de

température.

[Note 158:

Température moyenne de Madrid, d'après Garriga... 14°,37 C.

» plus haute » 40°

» plus basse » -10°

]

[Illustration: Nº 124.--STEPPE DE LA NOUVELLE-CASTILLE.]

De la partie la plus basse des plateaux au sommet des montagnes qui les

dominent la variété des plantes est fort grande; mais, dans son aspect

général la flore présente une singulière uniformité. Le nombre des

plantes qui peuvent supporter tour à tour des froids intenses et de

violentes chaleurs est naturellement limité; en outre, les mêmes

conditions du relief et de la nature géologique du sol favorisent le

développement des mêmes plantes; on parcourt dans quelques districts des

dizaines et des centaines de kilomètres sans que l'on puisse observer un

seul changement notable dans l'apparence de la contrée. Les végétaux

dominants qui donnent à la nature sa couleur uniforme sont pour la

plupart des plantes basses et des sous-arbrisseaux. Dans le haut bassin

du Duero, et sur les plateaux qui s'étendent à l'est du Tage et du

Guadiana, les fourrés se composent surtout de thym, de lavande, de

romarin, d'hysope et d'autres plantes aromatiques; sur le versant

méridional des monts Cantabres, les bruyères aux fleurettes roses

l'emportent sur les autres espèces; les spartes aux fibres tenaces

occupent de vastes étendues sur les hautes croupes des montagnes de

Cuenca; les salicornes peuplent les roches à formations salines des

environs d'Albacete. Ces régions, fréquemment désignées sous le nom de

steppes castillans, mériteraient plutôt la désignation de désert: la

nature du sol et la grande rareté de l'eau ont laissé à la contrée sa

nudité primitive. Ici parfaitement horizontal, ailleurs bosselé de

croupes monotones, la steppe se développe en de vastes étendues sans

arbres, d'un rouge brun sur les rochers du trias, grises ou blanches sur

les formations gypseuses. Autour du village de San Clemente, on ne voit

pas un ruisseau, pas une fontaine, pas un arbre sur un espace de

plusieurs lieues autour de la bourgade. A l'ouest, le steppe se prolonge

par les interminables plaines de la Manche, la «Terre desséchée» des

Arabes; les champs de blé, les vignes, les pâtis, y sont entremêlés de

chardons gigantesques, au milieu desquels les moulins à vent montrent à

peine leurs grands bras. L'Estremadure et les pentes de la sierra Morena

sont recouvertes principalement de cistes d'espèces diverses; du haut de

certaines montagnes on n'aperçoit dans tout l'horizon que le tapis des

_jarales_ d'un vert tantôt bleuâtre, tantôt brun, suivant les saisons;

au printemps, la terre resplendit de fleurs blanches comme d'une neige

fraîchement tombée.

Quant aux arbres, on ne les voit plus guère en forêts ou en bois

clair-semés que sur les pentes des montagnes. Les châtaigniers et

surtout les chênes se rencontrent dans la zone inférieure;

chênes-tauzin, chênes-liéges, chênes-nains, chênes à glands doux et

autres espèces encore sont les restes de l'ancienne parure forestière de

la contrée. Plus haut, des pins de diverses essences, dont l'une ne se

retrouve qu'au centre de l'Europe et en Sibérie, croissent jusqu'à la

limite de la végétation arborescente; ils forment encore des bois

étendus sur les croupes du plateau de Cuenca. De vastes surfaces de

sable mouvant, qui s'étendent au nord de la chaîne de Guadarrama, dans

les provinces d'Avila, de Ségovie, de Valladolid, sont également

revêtues de pins; ces terres, analogues aux landes françaises, ne se

prêteraient facilement à aucune autre culture que celle du pin, arbre

qui fournit au moins le bois et la résine.

Des animaux sauvages vivent encore dans les restes de forêts qui

recouvrent les montagnes. Les ours étaient nombreux au commencement du

siècle sur le versant méridional des monts Cantabres et dans la sierra

de la Demanda; les loups, les loups-cerviers, les chats sauvages, les

renards peuplent les fourrés de Guadarrama, de Gredos, de Gata, à

distance des habitations humaines; on y rencontre même des bouquetins.

Les chasseurs y poursuivent aussi le cerf, le daim, le lièvre et tout le

menu gibier de l'Europe occidentale. Le sanglier habite les forêts de

chênes; où il atteint une taille et une force étonnantes; mais le porc

domestique, à peine moins sauvage que son congénère, et mené souvent par

des gardeurs déguenillés, qui rappellent les barbares des anciens jours,

dispute les glands à l'animal encore libre. Jadis, après le triomphe des

chrétiens sur les mahométans, c'était un acte méritoire d'entretenir de

grands troupeaux de cochons. Le voyageur qui s'aventure loin des villes

dans les provinces de Leon, de Valladolid et dans la haute Estremadure,

peut se convaincre que l'ancienne foi n'a pas disparu, s'il en juge du

moins par les hordes porcines, à l'aspect peu rassurant, qu'il rencontre

souvent sur la lisière des forêts de chênes. Les pourceaux noirs des

environs de Trujillo et de Montanchez sont fameux dans toute l'Espagne,

à cause des excellents jambons qu'ils fournissent aux marchés de la

Péninsule.

L'étendue si considérable des pâturages a fait de l'industrie pastorale

le travail par excellence de nombreuses populations des Castilles, et,

par un retour naturel, l'élève des moutons et du gros bétail a augmenté

la superficie des pâturages, aux dépens des forêts et des terres en

culture. Certaines régions des deux Castilles se prêtent admirablement à

la production des céréales et donnent des récoltes moyennes d'une grande

abondance. Telle est, dans le bassin du Duero, la Tierra de Campos, où

coulent le Carrion et le Pisuerga, et que fertilisent, par capillarité,

les eaux d'une nappe souterraine qui s'étend à une faible profondeur

au-dessous de la surface; telles sont aussi la _mesa_ de Ocaña et

d'autres districts des hauts bassins du Tage et du Guadiana, dont la

sécheresse n'est qu'apparente et que nourrit une humidité cachée. Sur

les terrains arides et pierreux, la vigne, cultivée avec intelligence,

pourrait donner des produits exquis; même laissée presque uniquement aux

soins de la Mère bienfaisante, elle fournit aux paysans des vins de

qualité supérieure. On peut en dire autant de l'olivier, richesse du

campo de Calatrava. L'agriculture, aidée par le travail de restauration

des bois, offre donc aux habitants des Castilles des avantages assurés,

mais la paresse du corps et de l'esprit, l'autorité de la routine, la

persistance des coutumes féodales plus ou moins modifiées, quelquefois

aussi le découragement produit par de longues sécheresses, ont maintenu

les vieilles pratiques de la vie nomade, et de vastes étendues de terres

excellentes, auxquelles des centaines de milliers de cultivateurs

pourraient demander leur subsistance, ne sont encore utilisées que comme

de simples pâtis; pendant une saison elles sont animées par les

troupeaux, puis elles ne sont plus, jusqu'à l'année suivante, que de

mornes solitudes.

Pour se nourrir, la plupart des troupeaux _merinos_, composés chacun

d'environ 10,000 brebis, qui se divisent en groupes de 1,000 à 1,200

animaux, ont à traverser près de la moitié de l'Espagne. Un _mayoral_,

assisté d'autant de _rabadanes_ qu'il a de troupeaux distincts, dirige

cette bande de brebis d'étape en étape; chaque _rabadan_ commande à son

tour à tout un petit groupe de subordonnés. Les meilleurs bergers sont,

dit-on, ceux du district de Bália, dans la province de Leon; ce sont

aussi ceux dont les animaux ont la laine la plus fine. Au commencement

d'avril, les merinos abandonnent leurs pâturages de l'Andalousie, de la

Manche ou de l'Estremadure pour remonter au nord en suivant à travers le

pays une large zone, d'où la poussière s'élève en nuages épais. La loi a

fixé à 80 mètres la largeur du chemin que peuvent occuper les brebis

dans leur voyage de transhumance; mais les animaux s'écartent sans cesse

à droite et à gauche, surtout aux abords de leurs gîtes de nuit. Parmi

les troupeaux, les uns vont passer la belle saison dans les montagnes de

Ségovie, d'Avila, de Puerto de Baños; les autres poussent jusque sur le

plateau de Cuenca, jusqu'au Moncayo, à l'Urbion et aux montagnes

Cantabres; puis, à la fin de septembre, le voyage recommence de nouveau,

les bêtes reprennent le chemin du pays «extrême» ou Estremadure. Sans

tenir compte des inévitables détours de la route et des déplacements

incessants sur le lieu de pâture, l'espace que parcourent certains

troupeaux dans l'année dépasse un millier de kilomètres. Le territoire

entier, on peut le dire, est exposé aux ravages du mouton, cet animal

qu'un économiste dit être la bête «féroce» par excellence. Jadis il

était bien plus dangereux encore, car les quatre ou cinq millions de

brebis qui composaient les troupeaux transhumants appartenaient à la

puissante corporation de la _mesta_, disposant depuis le commencement du

seizième siècle d'une autorité vraiment royale. Les grandes maisons

princières, les communautés religieuses qui s'étaient associées pour

exploiter en commun les pâturages de l'Espagne, avaient en même temps

usurpé d'exorbitants privilèges sur les terres d'autrui, jusqu'à celui

de pouvoir interdire la culture. Leurs bergers faisaient la solitude

devant eux. C'est en 1836 seulement que la _mesta_ fut abolie et que les

propriétaires _estremeños_ reprirent le droit de cultiver leur domaine

ou de le laisser en pâturage au mieux de leurs intérêts.

Cependant, en dépit de tous les avantages que la nature et les coutumes

avaient faits à l'industrie pastorale, les races d'animaux dégénéraient.

L'Espagne, qui vers le milieu du dix-huitième siècle avait donné au

reste de l'Europe les beaux moutons mérinos, a fini par être obligée

d'importer à son tour des espèces étrangères pour renouveler ses

bercails. De même, les mulets, que leur force et la sûreté de leur pied

rendent presque indispensables sur les chemins pierreux et montants des

Castilles, ne proviennent pas seulement de la province de Leon et de

l'Andalousie: on les importe en grande partie de France; ce sont

principalement les éleveurs du Poitou qui gardent dans leurs étables les

baudets reproducteurs de la race pure. Quant aux animaux exotiques

introduits en Espagne, le chameau, le lama, le kangurou, le nombre n'en

a jamais été assez considérable pour qu'on les dise acclimatés sur le

sol de la Péninsule. Par sa faune domestique et sauvage, aussi bien que

par sa flore de plantes cultivées et de végétaux croissant en liberté,

les plateaux des Castilles gardent ce caractère d'uniformité qu'ils ont

aussi par leur relief général et leur aspect géologique.

Les habitants eux-mêmes ressemblent singulièrement à la terre qui les

porte. Les gens de Leon et des Castilles sont graves, brefs dans leur

langage, majestueux dans leur démarche, égaux dans leur humeur; même

quand ils se réjouissent, ils se comportent toujours avec dignité; ceux

d'entre eux qui gardent les traditions du bon vieux temps règlent

jusqu'à leurs moindres mouvements par une étiquette gênante et monotone.

Cependant ils aiment aussi la joie, à leurs heures, et l'on cite surtout

les Manchegos ou gens de la Manche pour la prestesse de leur danse et la

gaie sonorité de leur chant. Le Castillan, quoique toujours

bienveillant, est fier entre les fiers. «_Yo soy Castellano!_» Ce mot

remplaçait pour lui tout serment. L'interroger davantage eût été

l'insulter. Il ne reconnaît point de supérieurs, mais il respecte aussi

l'orgueil de son prochain et lui témoigne dans la conversation toute la

politesse due à un égal. Le terme de _hombre_, dont les Castillans, et à

leur exemple tous les Espagnols, se servent pour s'interpeller,

n'implique ni subordination ni supériorité et se prononce toujours d'un

accent fier et digne, ainsi qu'il convient entre hommes de même valeur.

Tous les étrangers qui se trouvent pour la première fois au milieu d'une

foule, à Madrid ou dans toute autre ville des Castilles, sont frappés de

l'aisance naturelle avec laquelle riches et pauvres, élégants et

loqueteux, conversent ensemble, sans morgue d'une part, sans bassesse de

l'autre. En témoignage de ces moeurs égalitaires, on peut citer la

petite ville de Casar, non loin de Cáceres, où naguère encore subsistait

une coutume dont nulle autre contrée d'Europe n'offre d'exemple. Les

habitants, au nombre d'environ 5,000, se réputaient tous parfaitement

égaux en grade, conditions, qualité, et veillaient avec le plus grand

soin à ce que cette égalité ne fût jamais altérée par aucun signe

extérieur d'honneurs et de distinctions. Ainsi l'avaient établi

d'anciennes chartes.

Quoique les Castillans soient devenus les maîtres du reste de l'Espagne,

grâce à leur courage tenace et à la position centrale qu'ils occupaient,

cependant, par un singulier contraste, ils ne dominent plus dans la

capitale de leur propre pays. Madrid, foyer d'appel de toute la

Péninsule, n'est une cité castillane qu'au point de vue géographique,

mais ce ne sont pas les indigènes qui y parlent le plus haut. Galiciens

et Cantabres, Aragonais et Catalans, gens de Murcie et de Valence s'y

rencontrent en foule, et ce sont principalement les Andalous qui se font

remarquer par leurs gestes, leur animation, leur brillante faconde. On

ne voit, on n'entend qu'eux: aussi les prend-on quelquefois pour les

véritables représentants du caractère espagnol, et s'expose-t-on ainsi à

faire de grandes méprises dans ses jugements. A bien des égards, ces

hommes du Midi contrastent absolument avec leurs voisins du Nord.

Certes, s'ils n'ont pas toutes les qualités des Castillans pour la force

et la dignité du caractère, on ne peut les accuser de leur ressembler

par la lenteur et l'apathie de l'esprit!

L'envahissement de Madrid et des Castilles par les provinciaux de toute

l'Espagne n'est pas seulement l'effet naturel de la centralisation

administrative, politique et commerciale, il est également produit par

la rareté des habitants sur le plateau des Castilles. La population

présente des vides que les émigrants des districts plus riches en hommes

peuvent seuls remplir. Incapables d'exploiter eux-mêmes les ressources

de leur pays, les Castillans sont obligés de laisser des colons

s'installer chez eux. D'une manière générale, on peut dire que les

Galiciens et les Basques, les Catalans des Pyrénées et des Baléares

viennent faire à Madrid la besogne matérielle, tandis que les

Méridionaux se chargent surtout des travaux de l'esprit. Les Castillans

eux-mêmes ne suffiraient ni à l'un ni à l'autre ordre de travaux. Déjà

l'âpreté du climat et l'avarice du sol, comparées à celui des régions

littorales, devaient, nous l'avons vu, arrêter l'accroissement des

populations sur les plateaux; mais à ces causes naturelles sont venues

s'en ajouter d'autres appartenant à l'histoire. Il n'est pas douteux que

si les habitants des Castilles n'avaient pas eu à subir le régime

économique et politique auquel ils ont été soumis, ils auraient utilisé

mieux qu'ils ne l'ont fait les riches terres arrosées par le Duero, le

Tage, le Guadiana. Si la densité de population de certaines provinces

castillanes est à peine de 13 habitants par kilomètre carré, ce n'est

pas la nature, c'est l'homme qu'il faut en accuser.

Quoique toute statistique précise relative au passé de l'Espagne manque

aux historiens, les autres documents transmis par les écrivains

permettent d'affirmer qu'autrefois la région des plateaux castillans a

été beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours. La vallée du

Tage, les campagnes du Guadiana étaient couvertes de villes devenues

aujourd'hui des bourgades; le fleuve était navigable de Tolède à la mer,

soit qu'il roulât une quantité d'eau plus considérable, soit plutôt

parce que son lit et ses bords étaient mieux entretenus. L'Estremadure,

qui est actuellement l'une des provinces les plus désolées de l'Espagne,

celle qui, proportionnellement à son étendue, nourrit le moins d'hommes

et les nourrit le plus maigrement, était très-fortement peuplée du temps

des Romains: c'est là que se trouvait Colonia Augusta Emerita, la cité

la plus considérable de la Péninsule. Sous la domination des Maures,

cette contrée continua d'occuper l'un des premiers rangs parmi les

diverses régions de l'Ibérie; ses plaines si fécondes, aujourd'hui

presque inutiles à l'homme, lui donnaient alors des produits en

abondance. Les cités ont été remplacées par les solitudes; les genêts,

les bruyères et les cistes ont succédé aux céréales et aux arbres

fruitiers.

Personne n'ignore que les exterminations partielles des Maures et le

bannissement de ceux qui restaient dans le pays ont été l'une des

grandes causes de la désolation des provinces centrales de l'Espagne et

notamment de l'Estremadure; mais des raisons d'un ordre différent, outre

les causes générales de décadence pour la Péninsule entière, ont aussi

contribué au dépeuplement des plateaux. Le grand nombre de _castillos_

qui ont donné leur nom aux provinces centrales, l'insécurité du travail,

la prise de possession du sol par les grands feudataires de la couronne,

les communautés religieuses et les ordres militaires, Alcántara,

Calatrava et autres, eurent pour conséquence fatale de dégoûter le

cultivateur et de l'éloigner de la terre; les champs retombèrent en

friche, la misère devint générale; les villes et les villages se

dépeuplèrent. Plus tard, quand Cortez, les Pizarre, et d'autres

_conquistadores_ originaires de l'Estremadure eurent accompli leurs

prodigieux exploits dans le Nouveau Monde, toute la jeunesse vaillante

du pays fut entraînée à leur suite. Les imaginations s'allumèrent, un

esprit général d'aventure s'empara des habitants, la paisible

agriculture fut tenue en mépris, et des milliers d'hommes qui ne

pouvaient s'embarquer pour l'Amérique allèrent chercher fortune dans les

villes et les armées. Par une suite naturelle de cette émigration, de

vastes étendues de pays se trouvèrent changées en pâturages, les grands

propriétaires de troupeaux s'en emparèrent, et quarante mille bergers,

voyageant continuellement et ne se mariant point, furent, de génération

en génération, enlevés au travail des champs et au renouvellement des

familles. C'est ainsi que les _Estremeños_, quoique les meilleurs des

Espagnols peut-être, sont devenus, comme on les appelle, _los Indios de

la nacion_.

En même temps que la population des plateaux diminuait, elle perdait en

culture acquise; après avoir été pour un certain nombre d'industries

l'initiatrice de l'Europe, elle cessait même de pouvoir l'imiter. De

toutes les parties de l'Espagne, le royaume de Léon et la

Vieille-Castille sont peut-être, après l'Estremadure, celles où la ruine

du commerce et de l'industrie a été la plus complète: c'est là que les

populations ont le plus rapidement fait retour à la barbarie primitive.

Certes, quelques districts de la Nouvelle-Castille, celui de Tolède

notamment, sont bien bas tombés; mais c'est dans la vallée du Duero, là

où s'est constituée la puissance de l'Espagne chrétienne, que la

décadence s'est montrée dans toute sa tristesse. La région qui occupe le

versant septentrional de la sierra de Guadarrama était, il y a trois

siècles, la contrée de la Péninsule la plus riche en manufactures; les

lainages et les draps d'Avila, de Medina del Campo, de Ségovie, étaient

renommés dans toute l'Europe: les seules fabriques de la dernière de ces

villes occupaient 54,000 ouvriers; Búrgos, Aranda del Duero étaient des

cités de commerce et d'industrie fort actives; Medina de Rio-Seco avait,

des foires si importantes par le mouvement des échanges, qu'on lui avait

donné le nom de «Petites Indes», _India Chica_. Sous la lourde

oppression que les tribunaux ecclésiastiques, le fisc, la grande

propriété faisaient peser sur eux, les habitants des hautes campagnes du

Duero durent abandonner toute initiative et devenir absolument

incapables de lutter avec la concurrence étrangère. C'est ainsi que des

contrées de l'Espagne d'où il n'y avait pourtant pas de Maures à

expulser, s'appauvrirent encore beaucoup plus que les districts dont les

habitants les plus industrieux étaient exilés en foule; des villages

entiers disparurent; de villes, grandes et riches naguère, comme Búrgos,

«il ne resta plus que le nom,» dit un auteur du dix-septième siècle. A

défaut de Juifs, des Catalans venaient grapiller le peu qu'il y avait

encore à prendre dans le pays appauvri. Il faut ajouter, pour expliquer

la décadence générale, que le manque de communications et la pénurie du

combustible devaient porter le plus grand tort aux industries de la

contrée, alors surtout que la vie se portait de plus en plus, d'un côté

vers la capitale, de l'autre vers les villes de commerce du littoral en

rapport avec l'étranger.

[Illustration: N° 125.--SALAMANQUE ET SES DESPOBLADOS.]

La dépopulation et la ruine n'eussent été qu'un malheur secondaire si

elles n'avaient été accompagnées d'un abêtissement progressif des

habitants. La fameuse université de Salamanque et les autres écoles du

pays étaient devenues peu à peu des collèges de dépravation

intellectuelle. A la veille de la Révolution française les professeurs

de la «Mère des sciences» se refusaient encore à parler de la

gravitation des astres et de la circulation du sang; les découvertes de

Newton et de Harvey étaient considérées par les rares «savants» des

Castilles qui en avaient entendu parler comme d'abominables hérésies:

ils s'en tenaient en toutes choses au système d'Aristote, «comme le seul

conforme à la religion révélée.» L'Espagnol Torres raconte qu'après

avoir étudié pendant cinq ans à Salamanque, il apprit, tout à fait par

accident, qu'il existait un corps de sciences du nom de mathématiques.

Et si telle était la situation des universités, que l'on juge de la

profonde ignorance, de la vie d'hallucinations bestiales, dans

lesquelles devaient croupir les habitants des districts écartés où

jamais les voyageurs n'apportaient un écho du monde lointain!

C'est précisément dans la province de Salamanque, à soixante kilomètres

à peine de ce «foyer» des études, qu'au milieu de l'âpre vallée des

Batuecas, au-dessous des rochers de la Peña de Francia, vivent encore

des populations qualifiées de «sauvages», et que l'on accuse, évidemment

à tort, de ne pas même connaître les saisons. Récemment, diverses

légendes se racontaient au sujet de cette peuplade: on prétendait même

qu'elle était restée complètement inconnue de ses voisins jusqu'aux âges

modernes, et que deux amants en fuite l'avaient découverte par hasard;

mais les chartes établissent parfaitement que, dès la fin du onzième

siècle, les Batuecas étaient tributaires d'une église des environs et

qu'elles devinrent ensuite le domaine d'un couvent bâti dans la vallée

même; néanmoins, si l'on en croit les dires des voyageurs, les gens de

la vallée ignoraient à quelle religion ils appartenaient. Plus au sud,

sur les pentes orientales de la sierra de Gata, le district de las

Hurdes, à peine moins difficile d'accès que las Batuecas, serait

également habité par des paysans revenus à une sorte d'état sauvage.

D'ailleurs toutes les régions montagneuses des Castilles éloignées des

grandes routes ont encore des populations, sinon barbares, du moins

vivant bien en dehors de ce que l'on appelle la civilisation moderne. On

peut citer en exemple les _charros_ de Salamanque, et surtout les fameux

_maragatos_ des montagnes d'Astorga, presque tous muletiers, voituriers,

conducteurs de bestiaux; une grande partie du commerce de l'Espagne

passe entre leurs mains. Ils ne se marient qu'entre eux et sont

considérés, probablement avec raison, comme les descendants purs de

quelque ancienne peuplade de l'Ibérie; cependant on a voulu, par une

sorte de jeu de mots, en faire des «Maures Goths», c'est-à-dire des

Visigoths qui se seraient alliés aux Maures et qui en auraient adopté

les moeurs. Rien ne rappelle chez eux des musulmans. Leur vêtement

traditionnel n'est point mauresque. Les maragatos portent des culottes

larges et bouffantes, des espèces de guêtres en drap attachées

au-dessous du genou, un habit court et serré, une ceinture de cuir, une

fraise bouffante autour du cou, un chapeau de feutre à larges bords. Ils

sont d'ordinaire grands et robustes, mais secs et anguleux. Ils sont

taciturnes, ils ne rient point et ne chantent point par les chemins en

poussant devant eux leurs bêtes de somme. Ils se mettent difficilement

en colère, mais, une fois exaspérés, ils deviennent féroces. Leur

fidélité est absolue: on peut leur confier sans crainte les objets les

plus précieux; ils les transporteraient d'une extrémité à l'autre de

l'Espagne, et sauraient les défendre contre toute attaque, car ils sont

fort braves et manient les armes avec une remarquable adresse. Tandis

que les hommes parcourent les grandes routes; les femmes cultivent la

terre; mais le sol est aride et rocailleux et ne produit que de chétives

récoltes.

Malgré la forte originalité des Castilles et de leurs populations, on y

observe, comme dans tout le reste de l'Europe, un phénomène très-lent,

mais continuel, d'égalisation des hommes et des choses. Sous l'influence

du milieu historique, les Castillans du Nord et du Sud, de la montagne

et des terres unies, arrivent à ressembler de plus en plus aux autres

Espagnols, de même que ceux-ci se rapprochent des autres Européens. Les

ressources du pays, mieux connues par les étrangers, sont utilisées

d'une manière plus sérieuse, l'industrie renaît, mais en se déplaçant et

avec des formes nouvelles, suivant les débouchés, que lui offrent les

chemins de fer, suivant les besoins changeants de l'homme et les

procédés qu'il découvre. La population se répartit aussi en obéissant à

de nouvelles lois de groupement, Ce ne sont plus les mêmes cités qui

servent de centres d'attraction.

Les vicissitudes de l'histoire, et surtout l'état de guerre incessant

dans lequel a vécu l'Espagne du temps des Maures, ont valu à un grand

nombre de localités des Castilles l'honneur passager de porter le titre

de capitale. La succession des étapes dans les mouvements de conquête ou

de déroute, parfois aussi le caprice d'un roi, le partage de son domaine

entre plusieurs fils, telles étaient les causes qui ont donné à tant de

cités des provinces de Léon et des Castilles une prééminence transitoire

et leur ont assuré une place dans l'histoire des hauts faits de

l'Espagne.

La vieille Numance, dont la gloire lui vient en entier de sa ruine,

n'existe plus, et l'on ne sait pas même si les ruines que l'on montre à

quelques kilomètres de la maussade ville de Soria, l'ancien fief de

Duguesclin, sont bien les vestiges des murs démolis par Scipion Émilien.

Mais il ne manque point de cités fort antiques ayant encore gardé de nos

jours quelque importance. Telle est Léon, capitale de l'un des anciens

royaumes des Espagnes, quartier général d'une légion romaine (_septima

gemina_), dont le nom corrompu (_Legio_) permet à la ville de porter des

lions dans ses armoiries: c'est la première cité d'importance que les

chrétiens aient reconquise sur les Maures; son enceinte, dont les

assises consistent partiellement en marbre jaspé, est à demi ruinée, et

sa cathédrale, naguère l'une des plus belles de la Péninsule, a été

transformée en un cube de formes assez massives. Astorga, qui fut du

temps des Romains la «magnifique cité» d'Asturica Augusta, est plus

déchue que Leon, tandis qu'une autre rivale, Pallantia, la Palencia

moderne, doit une certaine prospérité à son heureuse position, au point

de rencontre de vallées fertiles et de plusieurs routes commerciales.

Comme Astorga et Leon, elle a pour monument principal sa cathédrale

somptueuse du moyen âge; mais la ville elle-même se renouvelle à cause

des avantages que lui procure le rayonnement des chemins de fer dans

toutes les directions. Palencia et la station voisine, Venta de Baños,

se trouvent précisément à l'endroit où le grand tronc du chemin de

Madrid se ramifie vers la Galice et les Asturies, Santander, Bilbao,

Irun et la France. C'est aussi là que viennent s'unir les diverses

rivières qui forment le Pisuerga; leurs eaux, fort abondantes, font

mouvoir les machines de plusieurs manufactures de lainage.

Búrgos, la ville qui a conservé une sorte de prééminence comme ancienne

capitale de la Vieille-Castille, est fort déchue de la splendeur

d'autrefois; ses rues et ses places sont presque désertes, et la foule

qui se presse à certaines heures devant les églises, les hôtels ou la

gare du chemin de fer est en grande partie composée de mendiants. Mais

Búrgos est toujours une cité fière: elle montre avec orgueil ses

édifices anciens, et surtout sa cathédrale, monument ogival du treizième

siècle, qui compte peu de rivales en Europe pour le fini des sculptures,

la légèreté des flèches et des clochetons. Cette église, ciselée comme

un bijou, est celle de l'Espagne dont les reliques et les objets

révérés, notamment un fameux Christ, en partie revêtu de peau humaine,

sont le plus richement enchâssés; on y voit aussi le coffre célèbre que

le Cid avait donné en gage à des Juifs en l'emplissant de sable et de

«l'or de la parole». Búrgos, noble entre les nobles, se vante de

posséder les cendres du Cid Campeador, que la légende fait naître dans

le voisinage, au village de Bivar. Les couvents historiques des

environs, la Cartuja de Miraflores, San Pedro de Cardena, las Huelgas,

sont des édifices qui ont, il est vrai, perdu en grande partie leurs

trésors d'art, mais ils restent fort curieux par les détails de leur

architecture.

Valladolid, qui fut temporairement la capitale de l'Espagne entière, est

beaucoup mieux située que Búrgos. Moins haute de 180 mètres, elle jouit

d'un climat préférable et se trouve précisément dans la plaine où le

cours supérieur du Duero se termine par la jonction de ce fleuve avec

toutes les rivières orientales du bassin, le Cega, l'Adaja, le Pisuerga,

gonflé de l'Arlanzon, du Carrion, de l'Esgueva. Aussi Valladolid,

l'antique Belad-Oualid, a-t-elle pris une certaine animation, moindre

toutefois qu'au temps où elle était peuplée d'Arabes; elle a de

nombreuses fabriques, fondées par des Catalans. Du reste Valladolid «la

noble» a, comme Búrgos, des monuments curieux et des souvenirs

historiques. On y montre la maison où mourut Colon, celle, où vécut

Cervantes, la riche façade du couvent de San Pablo où résidait le moine

Torquemada, que l'on dit avoir prononcé plus de cent mille

condamnations, et fait périr huit mille hérétiques par le fer ou le feu.

C'est dans les environs de Valladolid, non loin du confluent du Duero et

du Pisuerga, que s'élève le château de Simancas, enfermant le précieux

dépôt des archives espagnoles.

En continuant de descendre le cours du Duero on rencontre Toro, puis

Zamora, jadis nommée «la bien enceinte», des murs contre lesquels vint

longtemps se briser toute la puissance des Maures. Plus célèbre par les

chants du _romancero_ qui parlent de sa gloire passée que par son

importance industrielle dans l'Espagne moderne, Zamora n'est maintenant

qu'une sorte d'impasse, et, quoique destinée à se trouver un jour sur la

grande ligne qui mettra la ville de Porto en communication avec l'Europe

continentale, elle ne se rattache à la frontière portugaise que par de

mauvais chemins de mulets serpentant sur le flanc des promontoires et

dans les gorges périlleuses des torrents. La fameuse Salamanque, sise

sur le Tormes, en face des promontoires avancés de la sierra de Gata,

n'est guère mieux pourvue en voies de dégagement vers le Portugal: de ce

côté, la nature oppose encore toutes les aspérités de son relief

primitif aux rapports entre les hommes.

Salamanque, l'antique Salmantica des Romains, a succédé à Palencia comme

siège d'université. À l'époque de la Renaissance, elle était

non-seulement la «mère des vertus, des sciences et des arts», elle était

aussi la «petite Rome castillane», et l'on peut dire qu'elle mérite

encore ce dernier titre par son magnifique pont de dix-sept arches,

qu'éleva Trajan, et par ses beaux édifices du quinzième et du seizième

siècle, que distinguent une rare élégance et une sobriété relative, bien

peu connues dans les autres villes de l'Espagne. Quant à la suprématie

intellectuelle, Salamanque n'a plus de droits à y prétendre, depuis

qu'en s'attachant obstinément aux traditions du passé, elle s'est laissé

distancer par toutes ses rivales universitaires du reste de l'Europe.

[Illustration: ALCAZAR DE SÉGOVIE ET VALLÉE DE L'ERESMA. Dessin de

Taylor, d'après une photographie de MM. Lévy et Cie.]

A l'orient de Salamanque, la riche bourgade d'Arevalo et la ville jadis

fameuse de Medina del Campo, que brûlèrent les nobles pendant la guerre

des _comuneros_, ont de l'importance comme marchés agricoles pour

l'expédition des céréales que produisent les campagnes fécondes des

alentours; dans le coeur des monts qui s'avancent au nord de la sierra

de Gredos, au bord de l'Adaja torrentueux, un monticule isolé porte la

cité d'Avila, bien autrement curieuse que toutes les villes de la plaine

à blé, aux maisons en pisé d'aspect maussade. Avila est encore

aujourd'hui, sans changement aucun, la place forte du quinzième siècle.

Les murailles de la vieille cité sont étonnamment conservées; sur

quelques points, cette enceinte énorme, avec ses rondes tours de granit

et ses neuf portes, semble avoir été tout récemment bâtie. La cathédrale

est aussi une véritable forteresse, mais c'est en outre une merveille

d'architecture, toute pleine d'objets du travail le plus délicat. Ces

oeuvres d'art contrastent singulièrement avec des sculptures d'animaux

taillés dans le granit par des artistes grossiers, appartenant

probablement aux anciennes races aborigènes. Il en existe encore

beaucoup dans les environs d'Avila: on leur donne le nom de «taureaux de

Guisando», d'un village de la sierra de Gredos où il s'en trouve

plusieurs. C'est là que, par fidélité à quelque tradition des ancêtres,

des Castillans allaient autrefois jurer obéissance à leurs rois.

Ségovie, «aux gens avisés,» a quelque ressemblance avec Avila. Comme

cette ville, elle est située dans le voisinage immédiat des montagnes,

près d'un affluent du Duero. Jadis bâtie par Hercule, ainsi que le veut

la légende, elle est toujours d'aspect une forteresse inabordable. Elle

se dresse, ceinte de murailles et de tours, sur une roche escarpée, que

les indigènes disent être en forme de navire, la poupe regardant

l'orient et la proue l'occident. C'est sur l'avant du navire, au-dessus

du confluent du Clamores et de l'Eresma, que s'élèvent les restes de

l'Alcázar maure, au puissant donjon carré, crénelé de tourelles, tandis

que la cathédrale, située vers le centre de la ville, est censée figurer

le grand mât. Pour continuer la comparaison nautique, on pourrait dire

que le magnifique aqueduc romain, au double rang d'arcades, qui apporte

à Ségovie les eaux pures de la sierra de Guadarrama, est un pont jeté

entre le rivage et la nef. C'est le plus beau monument de ce genre que

les conquérants de l'Ibérie aient laissé dans la Péninsule. D'autres

constructions que l'on visite non loin de Ségovie, sur les premières

pentes boisées de la sierra, appartiennent à une époque bien inférieure

par le goût: ce sont les palais royaux de San Ildefonso ou de la Granja,

l'un des Versailles de Madrid. Les édifices sont sans beauté, mais les

ombrages sont admirables et les eaux coulent et jaillissent en

abondance.

Au sud du mur transversal que forment les sierras de Guadarrama, de

Gredos, de Gata, la cité la plus fameuse dans l'histoire est la vieille

Tolède: c'est la _Ciudad Imperial_, la «mère des villes», celle que Juan

de Padilla, le plus illustre de ses enfants, appelait la «couronne de

l'Espagne et la lumière du monde». Déjà construite depuis longtemps, dit

la légende locale, lorsque Hercule y passa pour aller fonder Ségovie,

elle eut ensuite pour rois toute une dynastie de héros et de demi-dieux.

Comme Rome, elle ne peut se dispenser d'être bâtie sur sept collines,

dont on reconnaît plus ou moins vaguement les croupes sous les monuments

qui les recouvrent. Mais, en dehors des mérites fictifs que lui donnent

les historiens nationaux, Tolède a la réelle beauté que lui donnent ses

portes, ses tours, ses édifices de l'époque musulmane et des siècles

chrétiens. Sa cathédrale, l'édifice primatial des Espagnes, est d'une

éblouissante richesse, qui contraste singulièrement avec la pauvreté des

maisons environnantes. La ville est fort déchue. On sait ce qu'y est

devenue la fabrication des armes depuis que les ateliers des artisans

libres ont été remplacés par une manufacture gouvernementale et que les

lames portent une estampille officielle. Nombre de localités des

environs, jadis fort populeuses, ne sont plus que des ruines. Les débris

mêmes de l'ancien palais des rois visigoths avaient disparu, et c'est

par hasard que l'on a découvert en 1858, à la Fuente de Guarrazan, sous

les sillons inégaux d'un champ, la cave où se trouvaient suspendues neuf

couronnes royales d'un travail curieux.

En aval de Tolède, sur le cours du Tage, auquel vient se réunir

l'Alberche, Talavera de la Reyna, attachée à la rive gauche du fleuve

par un pont de 400 mètres, a conservé quelques restes de ses industries

des soies et des faïences. Plus bas, Puente del Arzobispo et les autres

villes riveraines du Tage ne sont plus que des bourgades sans

importance. Le pont trois fois séculaire d'Almaraz, dont les deux arches

franchissent le fleuve à une vertigineuse hauteur, est éloigné de toute

ville populeuse. Le fameux pont d'Alconetar, sur lequel passait

autrefois la route romaine d'Emerita à Salmantica, et que l'on dit avoir

été formé de trente arches de marbre blanc, n'existe plus: on n'en voit

que de faibles débris. Alcántara, c'est-à-dire en arabe, «le Pont» par

excellence, qui franchit le Tage non loin de la frontière du Portugal,

est le chef-d'oeuvre des édifices romains de l'Espagne: le nom de

l'architecte, Lacer, qui le construisit, dit l'inscription, «avec un art

divin,» est celui d'un Espagnol. Le pont fut achevé en 105, sous le

règne de Trajan; restauré avec soin en 1543, il l'a été de nouveau

récemment, et réunit de nouveau les deux rives. Du haut des six arcades

de granit, que surmonte, précisément au centre, un arc de triomphe, on

voit à une grande profondeur s'écouler rapidement l'eau du Tage, qui,

suivant les saisons, s'élève ou s'abaisse de vingt à trente mètres dans

son avenue de rochers; en moyenne, le niveau du fleuve est à 50 mètres

au-dessous du viaduc.

Malgré la longueur de son cours et l'abondance relative de ses eaux, le

Tage espagnol est encore si peu utilisé pour l'armement et pour la

navigation, que toutes les villes importantes de l'Estremadure sont

éloignées de ses bords: Plasencia dresse ses vieilles tours à une

trentaine de kilomètres au nord du fleuve, sur une colline couverte de

jardins et de vergers d'où la vue s'étend au loin, d'un côté sur les

hautes montagnes souvent chargées de neiges, de l'autre sur de belles

plaines accidentées et verdoyantes. Cáceres, à l'air salubre, est à peu

près à une égale distance au sud du fleuve. Il en est de même pour

Trujillo, la ville à demi ruinée où les conquérants du Pérou expédièrent

pourtant de si prodigieux trésors, et qui n'a maintenant pour s'enrichir

que ses bandes de porcs et ses troupeaux de bétail. Dans la partie de

l'Estremadure qu'arrose le Guadiana, les villes de quelque importance,

Badajoz, Mérida, Medellin, Don Benito, ont une position plus

avantageuse; elles sont situées au bord du fleuve.

Badajoz est à quelques kilomètres à peine du mince ruisseau qui sépare

l'Espagne et le Portugal. En face de la forteresse lusitanienne d'Elvas,

elle garde la frontière espagnole, et sa cathédrale, qui doit servir de

refuge en cas de siége, est en même temps une citadelle à l'épreuve de

la bombe; mais le rôle militaire de Badajoz est amoindri depuis qu'elle

est chargée de servir d'intermédiaire principal de commerce entre les

deux nations, et qu'un chemin de fer, le seul qui traverse la ligne des

confins, a fait de la ville un entrepôt d'échanges entre Lisbonne et

Madrid. Mérida se trouve sur la même voie ferrée; mais, fort déchue de

son ancienne prospérité, elle n'est plus que la ruine de ce qu'elle fut

jadis. De toutes les villes de l'Espagne Mérida est celle qui a conservé

le plus de monuments de l'époque romaine; elle a son arc de triomphe,

son aqueduc dont il reste de superbes piles en granit et en briques, son

amphithéâtre aux sept rangées de gradins, sa naumachie, un vaste cirque

dont l'arène est envahie par les cultures, un forum, des routes pavées,

des bains, enfin un admirable pont de près de 800 mètres de longueur et

composé de quatre-vingts arches en granit. Celui de Badajoz, également

célèbre et à bon droit, n'a guère plus d'un demi-kilomètre; il date de

la fin du seizième siècle.

Quoique beaucoup plus connue à cause de ses monuments du passé, Mérida

est cependant beaucoup moins riche et moins populeuse qu'une autre ville

de l'Estremadure située plus haut sur le cours du Guadiana, à l'issue de

la vaste plaine de la Serena: c'est la ville de Don Benito, presque

entièrement ignorée de la légende et de l'histoire. Elle a été fondée au

commencement du seizième siècle par des fugitifs, les uns quittant leurs

villages pour échapper à une inondation du fleuve, les autres cherchant

à se soustraire aux cruautés du comte qui dominait à Medellin. De même

que sa voisine Villanueva de la Serena, Don Benito a les grands

avantages que lui donne la fertilité du territoire environnant; ses

fruits et surtout ses melons d'eau sont fort appréciés. De l'autre côté

du Guadiana les plaines qui se relèvent vers la sierra de Montanchez et

celle de Guadalupe sont riches en rognons de phosphates de chaux, vrai

trésor pour l'amendement des campagnes épuisées. L'Angleterre et la

France ont importé déjà de l'Estremadure une certaine quantité de ces

phosphates, mais on peut dire que l'immense réserve des agriculteurs

futurs est à peine entamée.

Les villes de la Manche, dans le bassin supérieur du Guadiana, ne sont

guère plus riches que Don Benito en monuments historiques; elles n'ont

que de rares constructions du moyen âge. Ciudad-Real, jadis fort

industrieuse; Almagro, enrichie par la manufacture des dentelles;

Daimiel, près de laquelle se trouvait le château principal de l'ordre de

Calatrava; Manzanarès, où se bifurquent les chemins de fer d'Andalousie

et d'Estremadure; Val de Peñas, aux collines pierreuses, tirent leur

importance principale de leurs entrepôts, où s'emmagasinent les blés et

les vins de la contrée. Almaden, c'est-à-dire «la Mine», située dans une

des longues vallées de roches siluriennes qui s'étendent au nord de la

sierra Morena, a ses mines de cinabre, qui pendant trois siècles

fournirent au Nouveau Monde tout le mercure nécessaire à l'exploitation

des mines d'or et d'argent et d'où l'on extrait encore en moyenne plus

de 1,200 tonnes de mercure par an. Un mètre cube de terre y donne

environ 200 kilogrammes de métal; malheureusement le travail des mines

est des plus insalubres: les ouvriers, au nombre de 300 en moyenne,

entrent au chantier pendant vingt jours tous les mois; le reste du

temps, ils s'occupent de la culture de leurs champs.

Par une bizarrerie qui n'est point unique dans l'histoire, la Manche est

beaucoup plus fameuse par le roman que par les événements réels. Les

fiers chevaliers de Calatrava, dont les châteaux se dressent encore ça

et là, sont oubliés, mais on se rappelle toujours le chevalier de la

«Triste Figure» qu'a fait vivre le génie de Cervantes. Toboso, les

champs de Montiel, Argamasilla de Alba, les moulins à vent dont on voit

les grands bras s'agiter au-dessus des champs moissonnés, font surgir

devant la pensée le type immortel de l'homme qui se dévoue à faux et que

poursuivent la moqueuse destinée et les sarcasmes de ceux pour lesquels

il se dévoue.

La Castille orientale, au climat trop rigoureux, au sol trop inégal et

raviné, ne peut nourrir une population plus dense que la Manche et

l'Estremadure. Les agglomérations de quelque importance y sont peu

nombreuses, et la capitale elle-même, Cuenca, n'est qu'une ville

provinciale de troisième ordre; elle n'a guère, comme Tolède, que les

souvenirs de son ancienne industrie et sa position pittoresque, sur un

rocher coupe en falaises au-dessus des gorges profondes où coulent le

Huecar et le Jucar. Pour trouver d'autres localités méritant le nom de

villes, il faut descendre dans le haut bassin du Tage. Là, sur les bords

du Henarès, se succèdent deux cités de fondation antique, Guadalajara,

alimentée par un aqueduc romain, et Alcalà, la patrie de Cervantes, la

ville universitaire qui eut jadis jusqu'à 10,000 étudiants dans ses

murs. Si la fantaisie royale avait fait choix, à la place de Madrid, de

l'une ou l'autre de ces deux villes comme lieu de résidence, elles

eussent acquis la même, prospérité que la capitale actuelle de

l'Espagne, car leur position géographique relativement à l'ensemble de

la Péninsule n'est pas moins heureuse.

Au premier abord, il semblerait que Madrid est du nombre de ces

capitales dont l'existence est due surtout au caprice et qui, si elles

n'avaient été la résidence d'une cour, seraient toujours restées de

petites villes sans grande importance. Sans fleuve qui l'arrose, puisque

le Manzanarès est un simple torrent aux eaux soudaines d'hiver et de

printemps, peu favorisée par le climat et la nature du sol, Madrid

offrait certainement moins d'avantages que Tolède, la vieille cité

romaine et visigothe; mais une fois qu'elle eut été choisie comme

capitale, elle ne pouvait manquer d'acquérir peu à peu la prépondérance,

même au point de vue du commerce et de l'industrie.

En effet, Madrid jouit, grâce à sa position centrale, d'une prééminence

naturelle sur toutes les autres villes d'Espagne situées en dehors du

haut bassin du Tage. D'après la tradition, le milieu mathématique de la

Péninsule se trouverait à une faible distance au sud de Madrid: ce

serait la petite localité de Pinto, dont le nom est dérivé, dit-on, du

latin _Punctum_, ou point central par excellence. Des calculs précis de

triangulation nous diront de combien les Espagnols se sont trompés dans

leur mesure approximative; mais, à la simple vue de la carte, on voit

que l'écart ne doit pas être considérable: c'est bien dans la plaine

dominée au nord par la sierra de Guadarrama qu'il faut chercher le

centre de figure de l'Ibérie. Toutes les fois que les diverses provinces

d'Espagne ont essayé de se grouper en un même corps politique, ou

qu'elles ont dû se soumettre à un pouvoir centralisateur, c'est dans

cette région que devaient se nouer les relations et de là que devait

partir l'action du gouvernement. Là aussi devait s'opérer le fait

matériel du croisement des grandes routes, si important dans l'histoire

des nations.

[Illustration: N° 186.--MADRID ET SES ENVIRONS.]

A l'époque romaine, Tolède, dont la position n'est pas moins centrale

que celle de Madrid, devint le grand carrefour des routes, la place

d'armes principale de l'Espagne et le trésor général où venaient

s'entasser les produits des mines avant d'être expédiés en Italie.

Pourtant à cette époque l'Espagne n'était encore qu'une colonie, et

l'attraction de Rome impériale avait pour conséquence de déplacer le

centre de la vie politique et commerciale vers les bords de la

Méditerranée. Dès qu'elle se fut définitivement détachée de Rome,

l'Espagne, libre de chercher son milieu naturel, le trouva dans la ville

de Tolède: c'est là que se tinrent les conciles et que s'établit le

pouvoir dirigeant de l'Église, c'est aussi là que s'installèrent les

rois visigoths. Pendant deux cents ans, Tolède fut la capitale

religieuse et politique du royaume; quand cette «citadelle de l'Espagne»

fut tombée au pouvoir des Maures, tout le reste du pays, jusqu'aux

Pyrénées et aux montagnes des Asturies, eut bientôt succombé.

La division de la Péninsule entre deux races et deux religions sans

cesse en guerre changea brusquement la valeur historique de la haute

vallée du Tage; de région centrale elle devint zone limitrophe, et

«marche» débattue entre les armées; les capitales devaient se déplacer

avec les alternatives des batailles. Mais, dès que les Maures eurent été

expulsés de Cordoue, l'Espagne reprit, comme aux temps des Visigoths,

son centre de gravité naturel au sud de la sierra de Guadarrama. D'abord

les souverains hésitèrent entre l'antique Tolède et sa voisine, la

petite ville de Madrid, où les Cortès avaient tenu plusieurs fois leurs

séances, où des rois de Castille avaient résidé. Tolède avait de grands

avantages: riche en palais et en magnifiques débris du passé, elle

s'élève au bord d'un fleuve, dans une position forte par la nature et

par l'art; elle jouissait, en outre, du prestige que lui donnaient son

ancienne puissance et son titre de ville primatiale des Espagnes; mais

elle prit part à l'insurrection des _comuneros_ contre Charles-Quint,

tandis que Madrid devint le siège des opérations militaires contre les

citoyens révoltés. C'est là probablement ce qui décida du sort respectif

des deux villes. Roi, courtisans, employés s'accordèrent à trouver le

séjour de Madrid plus agréable, d'autant plus que cette ville ouverte

offrait l'avantage réel de pouvoir s'étendre librement dans la plaine.

En 1561, Philippe II avait complètement terminé l'évacuation des deux

anciennes capitales, Valladolid et Tolède: cette dernière ne gardait

qu'une part de royauté, comme siège du tribunal de l'Inquisition. En

vain Philippe III essaya de rendre à Valladolid le rang de capitale,

l'attraction naturelle du centre ramena la cour à Madrid. Depuis cette

époque, l'institution des écoles, des musées, des grands établissements

publics, les usines, les fabriques de toute espèce, et surtout la

convergence des routes et des chemins de fer, ont assuré à la ville

grandissante un rôle d'une telle prépondérance que, dans les conditions

actuelles, aucune force ne pourrait le lui ravir. Le privilège que donne

à Madrid la facilité de ses rapports, trop lentement établis, avec les

extrémités de la Péninsule, a fini par compenser tous les graves

désavantages qui proviennent de son milieu immédiat. Madrid devait

profiter aussi du rôle intellectuel de premier ordre que lui assure

l'usage, devenu général en Espagne, de la noble langue castillane. C'est

à Tolède, il est vrai, que le bel idiome de Cervantes et d'Espronceda,

«cette langue qui semble toujours sortir d'un porte-voix,» se parle dans

toute sa pureté; mais pratiquement c'est Madrid qui modifie, assouplit

et renouvelle la langue; c'est elle qui profite des avantages que lui

donnent les journaux et la presse pour réduire les autres dialectes de

la Péninsule à l'état de patois et pour imprimer à tous les esprits

comme un sceau castillan. En temps de liberté, c'est à la Puerta del

Sol, l'agora des Madrilègnes, que se fait en grande partie l'opinion

publique des Espagnols.

Si Madrid a depuis longtemps distancé toutes les autres cités de la

Péninsule par son action politique, aussi bien que par son travail

industriel et son mouvement commercial, elle est restée bien au-dessous

de Tolède, de Ségovie, de Salamanque pour la beauté des monuments.

Depuis qu'elle a commencé de s'agrandir, elle n'a eu à traverser que des

âges de mauvais goût ou d'indifférence artistique, pendant lesquels les

architectes n'ont eu d'autre mérite que d'élever des constructions

énormes étalant aux regards une lourde majesté. Par compensation, les

trésors d'art que possède Madrid sont inestimables. Son musée de

tableaux est l'un des plus riches du monde entier: c'est une collection

de chefs-d'oeuvre. On y compte par dizaines et par cinquantaines

d'admirables toiles signées des noms de Velasquez, Murillo, Ribera,

Zurbaran, Titien, Véronèse, Raphaël, Durer, Van Dyck, Rubens. Madrid est

une autre Florence, sinon par son atmosphère d'art et de poésie, du

moins par sa prodigieuse richesse en oeuvres des grands maîtres [159].

[Note 159: Villes principales des plateaux castillans, avec leur

population approximative, en 1870:

Madrid................... 332,000 hab.

VIEILLE-CASTILLE.

Valladolid............... 60,000 »

Búrgos................... 14,000 »

Salamanque (Salamanca)... 13,500 »

Palencia................. 13,000 »

Zamora................... 9,000 »

Ségovie (Segovia)........ 7,000 »

Leon..................... 7,000 »

Avila.................... 6,000 »

NOUVELLE-CASTILLE.

Tolède (Toledo).......... 17,500 »

Almagro.................. 14,000 »

Daimiel.................. 13,000 »

Ciudad Real.............. 12,000 »

Val de Peñas............. 11,000 »

Almaden.................. 9,000 »

Manzanarès............... 9,000 »

Cuenca................... 7,000 »

Talavera de la Reyna..... 7,500 »

Guadalajara.............. 6,000 »

ESTREMADURE.

Badajoz.................. 22,000 »

Don Benito............... 15,000 »

Cáceres.................. 12,000 »

Villanueva de la Serena.. 8,000 »

Plasencia................ 6,000 »

Mérida................... 6,000 »

]

[Illustration: N° 127.--ARANJUEZ.]

Immédiatement en dehors des promenades, le Prado, le Buen Retiro,

s'étendent des campagnes peu fertiles et faiblement peuplées; «la ville

est ceinte de feu,» dit un proverbe qui fait allusion aux cailloux

siliceux qui parsèment les champs des alentours. Ces espaces sont fort

tristes à parcourir pour les voyageurs qui ne vont pas visiter, soit

Aranjuez et ses admirables jardins, que baigne l'eau paresseuse du Tage,

soit, dans son amphithéâtre d'âpres rochers, l'immense édifice de

l'Escorial, bâti par Philippe II et garni jadis d'assez de reliques pour

emplir tout un cimetière, soit encore les divers palais de plaisance qui

s'élèvent dans les vallons boisés de la sierra de Guadarrama et de ses

avant-monts. Ces régions ombreuses, qui fournissent à Madrid l'eau pure

de ses aqueducs et de ses fontaines et la glace de ses tables, opposent

encore à la cité bruyante le charmant contraste de la nature libre et

sauvage. Naguère on y voyait même un district dont la population se

disait indépendante des Castilles. Un des petits bassins latéraux de la

vallée de Torrelaguna posséda pendant plus de mille ans le privilège

d'avoir, sinon puissance, du moins titre de royaume. A l'époque de

l'invasion des Maures, les habitants de la plaine du Jarama vinrent en

assez grand nombre se réfugier dans ce cirque de monts faciles à

défendre et réussirent à s'y maintenir en se faisant oublier. Ils se

donnaient à eux-mêmes le nom de Patones. Le chef ou roi qu'ils s'étaient

choisi et dont la dignité était héréditaire de mâle en mâle reconnut la

suzeraineté des rois de Castille après l'expulsion des Maures, mais il

garda son titre, que l'on voulut bien reconnaître, sans doute à cause de

la plaisante figure que faisait un si pauvre roitelet dans le voisinage

du trône. Le dernier de ces rois, qui vivait encore au milieu du

dix-huitième siècle et qui de son métier était porteur de bois, se lassa

d'un rang qui lui rapportait si peu; il remit son bâton de commandement

entre les mains d'un officier royal et depuis lors les Patones dépendent

de la juridiction d'Uceda.

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 103 / 153 题