CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

La péninsule d'Ibérie, Espagne et Portugal, doit être considérée comme

un ensemble géographique. La séparation de la presqu'île en deux États

distincts, quoique justifiée par les différences de sol, de climat, de

langue, de rapports avec l'extérieur, n'empêche pas que dans l'organisme

européen l'Hispano-Lusitanie ne soit un membre indivisible; c'est une

seule et même terre, de même origine et de même histoire géologique,

formant un tout complet par son architecture de plateaux et de

montagnes, par son réseau circulatoire de rivières et de fleuves[152].

[Note 152:

Superficie de la Péninsule, sans les Baléares 584,301 kil. car.

» de l'Espagne » 494,946 »

» du Portugal, sans les Açores 89,355 »

Altitude moyenne, d'après Leipoldt 701 mèt.

]

Comparée aux deux autres péninsules du midi de l'Europe, l'Italie et la

presqu'île de l'Hémus et du Pinde, la terre ibérique est celle qui est

le plus nettement limitée et qui présente le caractère le plus

insulaire. L'isthme qui rattache l'Espagne au corps continental n'a

qu'un huitième environ du pourtour de la presqu'île, et cet isthme est

précisément barré par le mur des Pyrénées, qui continue à l'est jusqu'à

la mer des Baléares la ligne des rivages océaniques. En comparaison de

l'Italie et de la Grèce, l'Espagne se distingue aussi par la massiveté

de ses contours. Tandis que les baies et les golfes découpent en forme

de feuillage les rives du Péloponèse et s'arrondissent en nappes

semi-circulaires entre les promontoires de l'Italie, le littoral de

l'Espagne n'est que légèrement échancré par des anses se développant en

arcs de cercle et se succédant avec un certain rhythme comme des

chaînettes suspendues de pilier en pilier [153].

[Note 153:

Pourtour de la Péninsule.......................... 3,243 kilomètres.

Isthme pyrénéen................................ 418 »

Développement des côtes (océaniques....... 1,675)

(méditerranéennes. 1,150) 2,825 »

]

On l'a dit depuis longtemps et avec beaucoup de justesse: «L'Afrique

commence aux Pyrénées.» L'Hispano-Lusitanie ressemble, en effet, au

continent africain par la lourdeur des formes, par la rareté des îles

riveraines, par le petit nombre relatif de plaines largement ouvertes du

côté de la mer; mais c'est une Afrique en miniature, cinquante fois

moins étendue que le continent qui semblerait lui avoir servi de modèle.

D'ailleurs son versant océanique, des Asturies, de la Galice, du Beira,

est encore parfaitement européen par le climat, l'abondance des eaux, la

nature de la végétation; certaines coïncidences de la flore entre ces

régions et les îles Britanniques ont même fait supposer qu'à une époque

antérieure de la planète la péninsule d'Ibérie tenait par ce côté au

prolongement nord-occidental de l'Europe. L'Hispanie vraiment africaine

ne commence qu'aux plateaux sans arbres de l'intérieur et surtout aux

rivages méditerranéens. Là se trouve la zone de transition entre les

deux continents. Par son aspect général, sa flore, sa faune et ses

populations elles-mêmes, cette partie de l'Espagne appartient à la zone

intermédiaire qui comprend toutes les contrées barbaresques jusqu'au

désert du Sahara. La sierra Nevada et l'Atlas qui se regardent d'un

continent à l'autre sont des montagnes soeurs. Le détroit qui les sépare

n'est qu'un simple accident dans l'aménagement de la planète.

Un contraste fort remarquable de l'Espagne avec les deux autres

péninsules de la Méditerranée est que la première, quoique presque

entièrement environnée par les eaux marines, est pourtant une terre

essentiellement continentale. Si ce n'est par la plaine du Tage

portugais et par les belles campagnes du Guadalquivir andalou,

l'intérieur de la péninsule ibérique est sans communications faciles

avec la mer. La plus grande partie de la contrée consiste en plateaux

fort élevés qui se terminent au-dessus du littoral par des escarpements

brusques ou même par des crêtes de montagnes, comparables aux remparts

extérieurs d'une citadelle. Il en résulte que des côtes même pourvues de

bons ports sont moins visitées par les navires qu'on ne s'y attendrait à

la vue de leur richesse et de leur fertilité. La zone du littoral est

trop étroite pour alimenter un commerce considérable et les habitants du

plateau ont trop à descendre pour se soucier de venir prendre leur part

de trafic. Ces causes ont de tout temps enlevé à l'Espagne une grande

partie du mouvement commercial qui semblait devoir lui revenir en raison

de sa position avancée dans l'Océan, à la porte même de la Méditerranée;

dans les plus beaux temps de sa puissance maritime, elle a dû emprunter

largement l'aide des navigateurs étrangers.

[Illustration: N° 119.--PLATEAUX DE LA PÉNINSULE IBÉRIQUE.]

Depuis la découverte des grands chemins de l'Océan vers l'Amérique et le

cap de Bonne-Espérance, le côté océanique de la Péninsule, celui du

Guadalquivir et du Tage, a plus d'importance dans le mouvement des

échanges et dans l'histoire du monde que le côté méditerranéen tourné

vers Rome et vers la France. Ce fait peut sembler étrange au premier

abord; mais on aurait tort d'y voir l'effet d'une prétendue loi du

progrès qui pousserait fatalement l'humanité d'orient en occident; la

cause en est tout simplement dans la disposition générale du plateau

ibérique. De même que l'Italie péninsulaire, l'Espagne tourne le dos à

l'orient, elle regarde vers l'ouest. La contrée tout entière s'incline

d'une pente graduelle dans la direction de l'Océan et c'est du même côté

que s'épanchent les fleuves parallèles, le Miño, le Duero, le Tage, le

Guadiana, le Guadalquivir. La ligne de partage des eaux, qui est aussi

presque partout la ligne de faîte de l'Ibérie, se développe, d'Algeciras

à Teruel, dans le voisinage immédiat de la Méditerranée. Les bouches de

l'Èbre interrompent cette muraille riveraine par une brèche étroite et

d'un accès périlleux pour les navires; mais immédiatement au delà

recommencent les chaînes du littoral. Presque toute la masse de

l'Espagne s'est trouvée ainsi cachée comme par un écran aux regards des

navigateurs. La «terre de l'Occident», car tel est le sens du mot

Hespérie, que les Grecs donnèrent à l'Espagne après l'avoir appliqué à

l'Italie, est devenue par cela même aussi éloignée des péninsules

orientales que si elle avait été transportée de plusieurs degrés plus

avant dans l'Atlantique.

Si la population première de l'Espagne, ibérique ou autre, n'était pas

aborigène, ce que dans l'état actuel de nos connaissances il serait

téméraire de nier ou d'affirmer, c'est par la frontière des Pyrénées ou

par l'étroit bras de mer des Colonnes d'Hercule que la Péninsule a dû

recevoir ses habitants. Des colons n'auraient pu venir par le littoral

océanique, si ce n'est à l'époque où l'Irlande était plus rapprochée de

l'Hispanie et se rattachait peut-être à quelque Atlantide. Du côté

méditerranéen, les immigrations eussent été non moins difficiles, avant

que l'art de la navigation en pleine mer eût été découvert, et même

lorsque les marins grecs, massiliotes, phéniciens, carthaginois

parcouraient librement la Méditerranée, ils ne pouvaient peupler que la

zone du littoral à cause de l'escarpement des montagnes qui forment le

rebord des plateaux espagnols. Leurs colonies, quelle qu'ait été leur

importance dans l'histoire, sont donc toujours restées dans l'isolement

et n'ont contribué que pour une faible part au mélange ethnologique des

populations de l'intérieur.

Le fond actuel de la nation espagnole est principalement de race

ibérique. Les Basques, repoussés maintenant dans les hautes vallées des

Pyrénées occidentales, occupaient en maîtres la plus grande partie de la

Péninsule. Les noms de montagnes et des eaux courantes, ceux mêmes d'une

quantité de villes témoignent de leur séjour et de leur domination dans

presque toutes les contrées de l'Espagne, du golfe de Gascogne au

détroit de Gibraltar. Des tribus celtiques, venues par les seuils des

Pyrénées, s'étaient, à une époque inconnue, établies çà et là en groupes

de race pure, tandis qu'ailleurs ils s'étaient mêlés aux aborigènes et

formaient avec eux les nations connues sous le nom composé de

Celtibères. Ces populations croisées habitaient surtout les plateaux qui

de nos jours sont désignés par l'appellation de Castilles. Les Celtes

purs, à en juger par les noms de lieux, occupaient la Galice et la plus

grande partie du Portugal. Les Ibères avaient le siége principal de leur

civilisation dans les parties méridionales de la Péninsule; ils

s'avançaient au loin sur les plateaux, peuplaient les régions plus

fertiles du pourtour méditerranéen, la vallée de l'Èbre, les deux

versants des Pyrénées, pénétraient dans les Gaules jusqu'à la Garonne et

à la base des Cévennes, puis, longeant le littoral des golfes du Lion et

de Gênes, poussaient leurs dernières tribus jusqu'au delà des Apennins:

on retrouve encore beaucoup de noms ibériques dans les Alpes

Tessinoises. La répartition des noms géographiques semble témoigner que

la marche des Ibères s'est faite du sud au nord, des Colonnes d'Hercule

aux Pyrénées et aux Alpes.

A ces éléments primitifs vinrent se joindre les colons envoyés par les

peuples commerçants de la Méditerranée: Cádiz, Malaga sont des villes

d'origine phénicienne; Carthagène est l'héritière de Carthage; l'antique

Sagonte avait été fondée par des émigrés de Zacynthe; Rosas est une

colonie rhodienne; les ruines d'Ampurias rappellent l'Emporium des

Massiliotes. Mais le vieux fond ibérique et celtique ne devait être

profondément modifié que par l'influence de Rome. Après une guerre d'un

siècle, les rudes légionnaires furent enfin les maîtres de la Péninsule;

les colons latins purent s'établir sans danger en dehors de chaque

ville, de chaque poste fortifié; la culture italienne se répandit de

proche en proche du littoral et de la vallée du Bétis (Guadalquivir)

jusque dans les replis les moins fréquentés des plateaux, et, sauf dans

les monts Cantabres habités de nos jours par les Basques, la langue des

conquérants devint celle des vaincus. La part des Romains est donc fort

grande dans la formation du peuple espagnol: quoique ibère et celte

d'origine, il n'en est pas moins devenu l'une des nations latines par

son idiome et le moule de sa pensée.

Lorsque l'écroulement de l'empire romain eut fait accourir de toutes les

extrémités du monde les hommes de proie, Suèves, Alains, Vandales et

visigoths envahirent successivement l'Espagne. Usés par leurs victoires

mêmes, aussi bien que par le changement de climat et de vie, pressés par

ceux qui les suivaient, les premiers conquérants disparurent bientôt

sans laisser beaucoup de traces. Les Alains nomades se perdirent au

milieu des populations lusitaniennes, ou peut-être même furent

exterminés en masse par les autres envahisseurs; les Suèves, tribu

teutonique de race pure, se fondirent peu à peu du côté de la Galice;

les Vandales abandonnèrent les riches cités de la Bétique, où ils

avaient séjourné pendant quelques années, pour aller conquérir leur

royaume éphémère de l'Afrique. Mais les Visigoths, plus tard venus et

plus nombreux, peut-être aussi doués d'une plus grande solidité de

caractère, s'établirent fermement sur le sol envahi et l'influence

qu'ils exercèrent sur la race elle-même persiste encore dans la langue,

les moeurs, l'esprit des Espagnols. Il est possible que la pompeuse

gravité du Castillan soit en partie l'héritage des Visigoths.

Après l'Europe septentrionale, l'Afrique devait à son tour déverser son

contingent de populations nouvelles sur cette presqu'île dépendant

géographiquement des deux parties du monde. Au commencement du huitième

siècle, les musulmans de la Maurétanie, Arabes et Berbères, prirent pied

sur le rocher de Gibraltar, et, dans l'espace de quelques mois,

l'Espagne presque tout entière tombait en leur pouvoir. Pendant plus de

sept siècles, le détroit d'Hercule baigna des deux côtés les terres du

«Sarrasin» et nul obstacle n'arrêta le passage des commerçants, des

colons, des industriels appartenant à toutes les races de l'Afrique du

Nord et même de l'Asie. On ne saurait douter que l'influence de tous ces

immigrants sur la population aborigène de la Péninsule n'ait été

capitale; par les croisements continués de siècle en siècle le type

originaire s'est modifié, ainsi que le prouvent suffisamment les traits

des habitants dans les districts méridionaux. Il est vrai que

l'Inquisition fit expulser du royaume ou réduire en esclavage des

centaines de milliers, peut-être un million de Maures; mais ceux qu'elle

traitait ainsi étaient les musulmans ou les convertis douteux; la grande

masse de la population dite espagnole n'en avait pas moins dans ses

veines une forte part de sang berbère et sémite; dans le voisinage même

de Madrid, entre Tolède et Aranjuez, on cite le village de Villaseca

comme étant peuplé de descendants des Maures; le teint foncé, la

chevelure noire des habitants, ainsi que la coutume qu'ont les femmes de

ne jamais se montrer sur la place du marché, témoignent en faveur de

cette origine. La langue castillane elle-même établit combien grande a

été l'influence des Sarrasins; elle a reçu beaucoup plus de mots arabes,

apportés par les Maures, qu'elle n'en a admis de germaniques dus à

l'idiome des Visigoths: environ deux mille termes sémitiques, désignant

surtout des objets et des idées qui témoignent d'un état de civilisation

en progrès, continuent de vivre dans le castillan et rappellent la

période de développement industriel et scientifique inaugurée en Europe

par les Arabes de Grenade et de Cordoue. Plusieurs auteurs pensent que

le son guttural de la lettre _j_ (jota) est aussi de provenance arabe;

mais il ne paraît pas qu'il en soit ainsi, car cette aspiration est plus

fortement marquée dans les dialectes des provinces où n'ont jamais

pénétré les Arabes, et, par contre, la langue des Portugais, qui

pourtant furent asservis aux mahométans, ne possède pas la _jota_

castillane: ce son est donc probablement d'origine locale, et se sera

maintenu, malgré l'influence du latin, dans le parler des Espagnols.

[Illustration: TYPES CASTILLANS.--PAYSANS DE TOLÈDE. Dessin de D.

Maillart, d'après des types photographiés par J. Laurent.]

En même temps que les Maures, les Juifs avaient singulièrement prospéré

sur le sol de l'Espagne; quelques auteurs évaluent même à 800,000 le

nombre de ceux qui vivaient dans la Péninsule avant l'époque des

persécutions. Souples comme la plupart de leurs compatriotes, ils

avaient un pied dans les deux camps: ils servaient d'intermédiaires de

commerce entre les chrétiens et les musulmans; ils s'enrichissaient en

faisant les affaires des uns et des autres, en leur fournissant l'argent

nécessaire pour se livrer bataille et s'entre-tuer. Pour subvenir à la

guerre deux fois sainte de la croix et du croissant, il fallait

pressurer le peuple, et les Juifs, agents du fisc, s'étaient chargés de

cette besogne. Aussi quand la foi chrétienne eut triomphé et que les

rois, pour se payer des frais de la croisade, en proclamèrent une

seconde contre les Juifs, ce fut avec une véritable explosion de fureur

que le peuple se tourna contre eux; il les poursuivit d'une «immortelle

haine, que le fer, le feu, les tortures, les bûchers n'assouvirent

jamais». Sans doute quelques familles de Juifs convertis par la peur au

catholicisme réussirent à sauver leur existence et sont entrées depuis

par les croisements dans la masse de la nation espagnole, mais l'élément

israélite ne se trouve plus que pour une très-faible part dans la

population de la Péninsule; la race a été plus que persécutée, elle a

été extirpée.

Plus heureux que les Juifs, les Tsiganes ou Zingares, dits Gitanos,

c'est-à-dire Égyptiens, sont assez nombreux en Espagne pour donner à

certains quartiers des grandes villes une physionomie spéciale. Le

mépris dont on les poursuivait et la simplicité empressée avec laquelle

ils pratiquent la religion nationale les a fait tolérer partout; jamais

l'Inquisition, qui brûla tant de Juifs, de Maures et d'hérétiques, ne

fit périr un seul Gitano; elle se bornait à les laisser poursuivre comme

simples délinquants civils et vagabonds par la police de la Santa

Hermandad. Ils ont pu vivre en paix, et, en maints endroits, sont

devenus des citoyens ayant leurs habitations fixes et leur gagne-pain

régulier; néanmoins ils diminuent, sans doute à cause des croisements

qui les ramènent dans le gros de la population. Leur race est loin

d'être pure, car il n'est pas rare que les Tsiganes épousent des

Espagnoles; en revanche la tribu ne permet pas souvent à ses filles

d'épouser des étrangers. On dit que les Gitanos sédentaires, se

rappelant d'instinct et de tradition la vie errante que menèrent leurs

ancêtres, témoignent le plus grand respect à ceux de leurs compatriotes

qui parcourent encore librement les forêts et les plaines; de leur côté,

ceux-ci, fiers de leur titre de _viandantes_ ou «chemineurs», regardent

avec un certain mépris leurs malheureux frères entassés dans les taudis

puants des villes. C'est le contraire dans les contrées danubiennes, où

les Tsiganes sédentaires se considèrent comme une sorte d'aristocratie,

presque comme une autre race. D'ailleurs il semble prouvé que tous les

Gitanos d'Espagne descendent d'ancêtres ayant séjourné pendant plusieurs

générations dans la péninsule des Balkhans, car leur idiome contient

quelques centaines de mots slaves, et grecs témoignant d'un long séjour

de ceux qui le parlent parmi les peuples de l'Europe orientale: c'est là

ce qu'ont établi les recherches de Miklosich.

Ainsi que le faisait remarquer M. de Bourgoing dans son ouvrage sur

l'Espagne, les caractères offrent même un tel contraste, que le portrait

d'un Galicien ressemblerait plus à un Auvergnat qu'à un Catalan, et que

celui d'un Andalou ferait songer au Gascon; de province à province

d'Ibérie, on verrait surgir les mêmes oppositions qu'en France. Au

milieu de toutes les diversités provenant du sol, de la race, du climat

et des moeurs, il est bien difficile de parler d'un type général

représentant tous les Espagnols. Cependant la plupart des habitants de

la Péninsule ont quelques traits communs qui donnent à la nation tout

entière une certaine individualité parmi les peuples d'Europe. Quoique

chaque province ait son type particulier, ces types se ressemblent par

assez de côtés pour qu'il soit possible de s'imaginer une sorte

d'Espagnol idéal où le Galicien se mêle à l'Andalou, l'Aragonais au

Castillan. L'oeuvre nationale a été longtemps commune, surtout à l'époque

des luttes séculaires contre les Maures, et de cette communauté

d'action, jointe à la parenté des origines, proviennent quelques traits

appartenant à toutes les populations péninsulaires.

En moyenne, l'Espagnol est de petite taille, mais solide, musculeux,

d'une agilité surprenante, infatigable à la course, dur à toutes les

privations. La sobriété de l'Ibère est connue. «Les olives, la salade et

les radis, ce sont là les mets d'un chevalier,» dit un ancien proverbe

national. Sa force d'endurance physique semble tenir du merveilleux, et

l'on comprend à peine comment les _conquistadores_ ont pu résister à

tant de fatigues sous le redoutable climat du Nouveau Monde! Avec toutes

ses qualités matérielles, l'Espagnol bien dirigé est certainement, ainsi

d'ailleurs que l'a constaté l'histoire, le premier soldat de l'Europe:

il a le feu de l'homme du Midi, la force de l'homme du Nord, et n'a pas

besoin, comme celui-ci, de se sustenter par une nourriture abondante.

Les qualités morales de l'Espagnol ne sont pas moins remarquables et

auraient dû, semble-t-il, assurer à la nation une plus grande prospérité

que celle qui lui est échue. Quelles que soient les diversités

provinciales du caractère espagnol, les Péninsulaires, nonchalants dans

la vie de tous les jours, se distinguent pourtant en masse des autres

peuples par un esprit de résolution tranquille, un courage persistant,

une infatigable ténacité qui, suivant le bon ou mauvais emploi, ont

tantôt fait la gloire, tantôt l'infortune de la nation. L'homme de cour,

l'employé sceptique peuvent servir cyniquement la main qui les paye;

mais quand l'Espagnol du peuple embrasse une cause, c'est jusqu'à la

mort: tant qu'il lui reste un souffle de vie, on ne saurait dire qu'il

est vaincu; d'ailleurs après lui viennent les fils, qui luttent avec le

même acharnement que leur père. De là cette longue durée des guerres

nationales et civiles. La reconquête de l'Espagne sur les envahisseurs

maures a duré sept siècles, presque sans trêve; la prise de possession

du Mexique, du Pérou, de toute l'Amérique andine, ne fut qu'un long

combat d'un siècle. La guerre d'indépendance contre les armées de

Napoléon est aussi un exemple de dévouement et de patriotisme collectif

tel, que l'histoire n'en offre que bien peu d'exemples, et les Espagnols

peuvent dire avec fierté que, pendant les quatre années de lutte, les

Français ne trouvèrent pas parmi eux un seul espion. Dignes fils de la

mère patrie, les créoles du Nouveau Monde soutinrent aussi contre les

Castillans une guerre d'émancipation qui dura vingt ans, et maintenant

une partie des habitants de la grande Antille espagnole ont fait,

d'escarmouches et de batailles incessantes, leur vie normale depuis six

années. Enfin les deux guerres carlistes auraient-elles été possibles

ailleurs que sur la terre d'Espagne? Que de fois des coups qui

semblaient décisifs ont été frappés; mais l'ennemi vaincu la veille se

redressait le lendemain et la lutte reprenait avec une nouvelle énergie.

Il n'est donc pas étonnant que l'Espagnol, parfaitement conscient de sa

valeur, parle de lui-même, lorsqu'il est le plus abaissé par le sort,

avec une certaine fierté, qui chez tout autre pourrait passer pour de

l'outrecuidance. «L'Espagnol est un Gascon, a dit un voyageur français,

mais un Gascon tragique.» Les actes suivent chez lui les paroles. Il est

vantard, mais si quelqu'un pouvait avoir raison de l'être, ce serait

lui. L'Espagnol a des qualités qui chez d'autres peuples s'excluent

souvent. Avec toute sa fierté, il est pourtant simple et gracieux de

manières; il s'estime fort lui-même, mais il n'en est pas moins

prévenant pour les autres; très-perspicace et devinant fort bien les

travers et les vices de son prochain, il ne s'abaisse point à le

mépriser. Même quand il mendie, il sait parfois garder une attitude de

noblesse. Un rien le fera s'épancher en torrents de paroles sonores;

mais que l'affaire soit d'importance, un mot, un geste lui suffiront. Il

est souvent grave et solennel d'aspect, il a un grand fonds de sérieux,

une rare solidité de caractère, mais avec cela une gaieté toujours

bienveillante. L'avantage immense, inappréciable que l'Espagnol si l'on

excepte toutefois le Vieux-Castillan, a d'ordinaire sur la plupart des

autres Européens, est celui d'être heureux. Rien ne l'inquiète; il se

fait à tout; il prend philosophiquement la vie comme elle vient; la

misère ne l'effraye point, et il sait même, avec une ingéniosité sans

pareille, en extraire les joies et les avantages. Quel héros de roman

eut la vie plus traversée et pourtant plus gaie que ce Gil Blas, dans

lequel les Espagnols se sont si bien reconnus? Et néanmoins c'était

alors la sombre époque de l'Inquisition; mais l'effroyable Saint-Office

n'empêchait pas la joie. «La parfaite félicité, dit le proverbe, est de

vivre aux bords du Manzanarès; le second degré du bonheur est d'être en

paradis, mais à la condition de voir Madrid par une lucarne du ciel.»

A tous ces contrastes, qui nous paraissent étranges, de jactance et de

courage, de bassesse et de grandeur, de dignité grave et de franche

gaieté, sont dues ces contradictions apparentes de conduite, ces

alternatives bizarres d'attitude qui étonnent l'étranger, et que

l'Espagnol appelle complaisamment _cosas de España_, comme si lui seul

pouvait en pénétrer le secret. Gomment expliquer, en effet, que l'on

trouve chez ce peuple tant de faiblesse à côté de tant de hautes

qualités, tant de superstitions et d'ignorance avec un bon sens si net

et une si fine ironie, parfois tant de férocité avec un naturel de

générosité magnanime, la fureur de la vengeance avec le tranquille oubli

des injures, une pratique si simple et si digne de l'égalité avec tant

de violence dans l'oppression? Malgré la passion, le fanatisme que les

Espagnols apportent dans tous leurs actes, ils acceptent avec la plus

grande résignation ce qu'ils croient ne pouvoir empêcher. A cet égard,

ils sont tout à fait musulmans. Ils ne répètent point comme l'Arabe: «Ce

qui est écrit est écrit!» Mais ils disent non moins philosophiquement:

«Ce qui doit être ne peut manquer!» (_Lo que ha de ser no puede

faltar_); et, drapés dans leur manteau, ils regardent avec dignité

passer le flot des événements. «Les Espagnols paraissent plus sages

qu'ils ne le sont,» a déjà dit depuis trois siècles le chancelier Bacon.

Presque tous possédés de la passion du jeu, ils se laissent d'avance

emporter par la destinée, prêts au triomphe, non moins prêts à

l'insuccès. Que de fois la sérénité fataliste de l'Espagnol a-t-elle

laissé des maux irréparables s'accomplir!

Parmi ces maux on a pu craindre qu'il ne fallût ranger la décadence

irrémédiable de la nation tout entière. En voyant toutes les ruines

accumulées sur le sol de l'Espagne, en assistant aux luttes qui

s'éternisent sur cette terre ensanglantée, des historiens qui n'avaient

pas une idée assez nette du lien de solidarité qui rattache les nations

les unes aux autres ont parlé des Espagnols comme d'un peuple absolument

tombé. C'est là une erreur, mais le recul étonnant qu'a subi la

puissance castillane depuis trois siècles explique comment il a été

facile de se tromper. Même dans le voisinage des grandes villes et de la

capitale, que de campagnes, jadis cultivées, qui par leur nom de

_despoblados_ et de _dehesas_ rappellent le souvenir des Maures

violemment expulsés ou des chrétiens qui se sont retirés devant le

désert envahissant! Que de cités, que de villages dont les édifices

témoignent par la beauté de leur architecture et la richesse de leurs

ornements que la civilisation locale était, il y a des siècles, bien

supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui? La vie semble s'être enfuie de

ces pierres jadis animées! Et l'Espagne elle-même, comme puissance

politique, n'est-elle pas un débris, comparée à ce qu'elle fut du temps

de Charles-Quint?

[Illustration: Nº 120.--DEHESAS DES ENVIRONS DE MADRID.]

Dans son fameux ouvrage sur la _Civilisation_, Buckle cherche à

expliquer la longue décadence du peuple espagnol par diverses raisons,

tirées, les unes du climat et de la nature du sol, les autres de

l'évolution historique. La sécheresse d'une grande partie du territoire,

les vents âpres qui sur les plateaux succèdent aux chaleurs extrêmes, la

fréquence des tremblements de terre dans certains districts, telles sont

les principales causes d'ordre matériel qui ont contribué à rendre les

Espagnols superstitieux et paresseux d'esprit; mais la cause suprême et

fatale a été la longue suite de guerres religieuses qu'ils ont eues à

soutenir contre leurs voisins. Dès l'origine de la monarchie, les rois

visigoths défendirent avec acharnement l'arianisme contre les Francs;

puis, quand les Espagnols, devenus catholiques à leur tour, n'eurent

plus à guerroyer contre d'autres chrétiens pour le compte de leur foi,

les musulmans envahirent la Péninsule, et l'histoire de la nation ne fut

plus qu'une lutte incessante: durant plus de vingt générations, les

guerres religieuses, qui pour les autres peuples étaient un événement

exceptionnel, devinrent l'état permanent du peuple d'Espagne. Il en

résulta que le patriotisme de race et de langue s'identifia presque

complètement avec l'obéissance absolue aux ordres des prêtres. Tout

combattant, des rois aux moindres archers, étaient soldats de la foi

plus que défenseurs de la terre natale, et par suite leur premier devoir

était de se soumettre aux injonctions des hommes d'église. Les

conséquences de ce long assujettissement de la pensée étaient

inévitables. Le clergé prit possession de la meilleure part des terres

conquises sur les infidèles, il accapara tous les trésors pour en orner

les couvents et les églises; fait bien plus grave encore, il s'empara du

gouvernement et du contrôle de la société tout entière par

l'organisation des tribunaux. Dès le milieu du treizième siècle, le

«Saint-Office» de l'Inquisition fonctionnait dans le royaume d'Aragon;

lorsque les Maures furent définitivement expulsés de l'Espagne, l'action

de ce tribunal souverain devint toute-puissante et les rois mêmes se

prirent à trembler devant lui.

Mais tandis que ces longues guerres religieuses travaillaient à

l'abaissement intellectuel et moral des Espagnols de toutes les

provinces, d'autres causes, agissant en sens inverse, étaient, au

contraire, de nature à développer tous les éléments de progrès: c'est le

côté de la question si complexe de l'histoire d'Espagne que Buckle a

négligé de mettre en lumière. Pour soutenir la lutte contre les

musulmans, et pour garder quelque semblant d'autorité sur leurs vassaux

batailleurs, les rois avaient dû respecter, favoriser même les libertés

de leurs peuples: c'est à ce prix seulement que la guerre pouvait être

nationale. Les villes étaient devenues libres et prenaient part au grand

conflit dans la plénitude de leur volonté; elles seules volaient les

fonds et, dans la plupart des Cortès, leurs délégués no permettaient

même pas aux représentants de la noblesse et du clergé de siéger à côté

d'eux. Lès le commencement du onzième siècle, deux cent cinquante ans

avant qu'on ne parlât d'institutions représentatives en Angleterre,

l'histoire nous montre des cités du royaume de Leon, des Castilles, de

l'Aragon, s'administrant elles-mêmes et formulant leurs coutumes en

lois; de vieux documents nous montrent des souverains qui reconnaissent

ne pouvoir entrer dans les villes sans le consentement de la

municipalité. Grâce à cette autonomie, qui donnait aux Espagnols des

avantages inappréciables sur la plupart des autres populations de

l'Europe, les villes de la Péninsule progressèrent rapidement en

industrie, en commerce, en civilisation: le degré de perfection

qu'avaient atteint la littérature et les beaux-arts, à la grande époque

de la floraison nationale, témoigne quelle était la puissante vitalité

de toutes ces communes espagnoles où s'élevaient de si beaux édifices,

d'où sortaient tant d'hommes de valeur. Les cités commençaient même à se

libérer du joug de l'Église; elles se réservaient, bien avant Luther, de

ne laisser proclamer les indulgences qu'après en avoir examiné la

convenance et le but. En outre, les libertés municipales contribuaient à

développer cette dignité tranquille, ce respect mutuel, cette noblesse

de manières qui semblent être un privilége de race chez les hommes de

souche ibérique.

Entre ces forces opposées, tendant les unes à solliciter l'initiative

individuelle, les autres, au contraire, à la supprimer complétement au

profit de l'Église et de la centralisation monarchique, une lutte

directe ne pouvait manquer d'éclater tôt ou tard. Dès que la reconquête

de l'Espagne par les chrétiens fut achevée et que la ferveur religieuse,

la fidélité aux souverains et le patriotisme local n'eurent plus un même

but à poursuivre, la guerre intérieure commença. Elle se termina

promptement au profit du pouvoir royal et de l'Église; les _comuneros_

des Castilles, qui s'étaient constitués les défenseurs des libertés

locales et régionales, furent mal secondés ou combattus par les

habitants des autres provinces, Asturies, Aragon, Andalousie; même les

Maures de l'Alpujarra aidèrent à l'écrasement du peuple; à l'aide de

l'or du Portugal et de l'Amérique, les généraux de Charles-Quint le

massacrèrent et tout aussitôt le silence se fit dans les villes,

jusqu'alors si actives et si gaies, de la Péninsule.

La découverte du Nouveau Monde, qui précisément alors venait de se faire

au profit de la monarchie espagnole, fut pour la nation un malheur

peut-être plus grand. L'expatriation de tous les jeunes gens d'audace,

de tous les coureurs d'aventures qui allaient conquérir l'Eldorado par

delà l'Atlantique est une des causes qui contribuèrent le plus à

l'affaiblissement de l'Espagne. Les plus hardis partaient; les faibles,

les gens qu'effrayait la mort restaient seuls au logis. C'est ainsi que

peu à peu la mère patrie se trouva privée de ses enfants les mieux

trempés. Toute sa vaillance et son esprit d'entreprise avaient trouvé un

dérivatif dans la prise de possession du Nouveau Monde, et, tout enivrée

de sa gloire d'outre-mer, elle se laissa sans résistance abîmer par ses

maîtres dans la plus profonde ignominie. Un navire trop chargé de toile

s'expose à chavirer à la moindre tempête; de même l'Espagne, trop faible

pour l'immensité de ses colonies, s'affaissa promptement sur elle-même.

Les énormes quantités d'or et d'argent que les mines du Nouveau Monde

fournirent au trésor de la métropole furent aussi un puissant élément

d'appauvrissement et de démoralisation. En deux siècles, de l'an 1500 à

l'an 1702, les envois de métaux précieux faits par les colonies

s'élevèrent à la somme totale de 54 milliards de francs. De pareilles

sommes, acquises sans travail et gaspillées surtout à des oeuvres de

corruption, devaient avoir pour résultat de développer à l'excès

l'indolence naturelle de l'Espagnol. L'or arrivant sans effort, on ne se

donna plus la peine de le gagner: au lieu de produire, on acheta, et

bientôt tous les trésors eurent pris le chemin de l'étranger. Puis,

quand les colonies cessèrent de nourrir la mère patrie, tous ceux qui

s'étaient accoutumés à la paresse durent vivre par la mendicité de la

rue ou par la mendicité bureaucratique, plus basse et plus dissolvante

encore. Peut-être l'Espagne est-elle la seule contrée d'Europe où l'on

voie des ouvriers abandonner leur travail ordinaire, pour aller prendre

leur part de la pitance distribuée aux mendiants à certains jours de la

semaine.

Sans agression du dehors et par le seul effet de la décadence

intérieure, la nation déclina dans le monde avec une rapidité sans

exemple. Après l'expulsion des Maures, les citoyens les plus industrieux

de la contrée, toute activité s'éteignit peu à peu en Espagne. Les

ateliers se fermèrent par milliers dans les villes jadis industrielles,

comme Séville et Tolède. Les procédés de métier se perdirent, faute

d'artisans; le commerce, livré au monopole, délaissa les marchés et les

ports; on cessa d'exploiter les mines et les carrières; souvent même,

disent les chroniques du temps, les champs delà Navarre seraient restés

en friche, aux abords mêmes des villages, si des paysans béarnais

n'étaient allés y faire les semailles et la moisson. Les jeunes

Espagnols entraient en foule dans les monastères pour jouir du privilège

de l'oisiveté; et plus de neuf mille couvents d'hommes, dont les champs

étaient cultivés aux dépens du reste de l'Espagne, s'établirent dans

toutes les parties du royaume. Toute étude sérieuse cessa dans les

écoles et les universités; suivant la forte expression de Saint-Simon,

«la science était un crime; l'ignorance et la stupidité la première

vertu.» Le pays se dépeuplait: il ne naissait plus d'enfants en nombre

suffisant pour remplacer les morts. Les Espagnols étaient tombés si bas,

qu'ils avaient perdu leur vieux renom de vaillance, pourtant si mérité.

Après l'instauration de la dynastie bourbonienne, lorsque des étrangers,

français, italiens, irlandais, furent appelés en foule pour occuper

toutes les hautes positions, c'est que les indigènes eux-mêmes, dégoûtés

de tout travail et privés de toute initiative, étaient devenus

incapables de la gestion des affaires.

L'observateur impartial qui compare l'Espagne de nos jours à ce qu'elle

fut à l'époque de son long silence sous le régime de l'Inquisition, est

frappé des progrès de toute espèce qui se sont accomplis. Un proverbe

bien mensonger proclame «heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire»,

comme si les morts en avaient une. C'est au contraire lorsqu'ils sont en

pleine possession de leur vie, fût-elle même inquiète et tumultueuse,

que les peuples marquent leur existence dans l'humanité par des actes de

valeur historique et des services réels rendus à leurs contemporains.

Quoique depuis le commencement du siècle l'Espagne renaissante ait

toujours, pour ainsi dire, vécu au milieu des flammes, elle a plus

travaillé pour les arts, les sciences, l'industrie, elle a fourni par

quelques-uns de ses fils plus de hauts enseignements que pendant les

deux siècles de morne paix qui s'étaient écoulés depuis que Philippe II

avait fait l'ombre dans son royaume.

Il est toutefois évident que si la vie de l'Espagne ne se dépensait pas

pour une si grande part en luttes intestines et qu'elle s'appliquât tout

entière à des oeuvres d'intérêt collectif, l'utilité de la race ibérique

serait bien autrement considérable pour le reste du monde. Mais il se

trouve précisément que les conditions géographiques de la Péninsule se

sont opposées jusqu'à maintenant à tout groupement libre des habitants

en un corps de nation compacte et solide. Quoique se présentant dans

l'ensemble de l'organisme européen avec une grande unité de contours et

de formes, l'Hispano-Lusitanie n'en offre pas moins à l'intérieur, à

cause de ses plateaux et de ses montagnes, une singulière diversité, et

cette diversité est passée de la nature aux hommes qui l'habitent. On

peut dire que toutes les saillies et les creux du plateau montueux de

l'Ibérie se sont moulés sur les populations elles-mêmes. Sur le pourtour

océanique et méditerranéen de la Péninsule tous les avantages se

trouvent réunis: c'est là que le climat est le plus doux, que la terre

féconde se couvre de végétation en plus grande abondance, que la

facilité des communications invite les hommes aux voyages et aux

échanges; aussi les cultivateurs, les commerçants, les marins se

pressent-ils dans la région du littoral et la plupart des grandes villes

s'y sont fondées. Dans l'intérieur du pays, au contraire, les plateaux

arides, les roches nues, les âpres sentiers, les terribles hivers, le

manque de produits variés ont rendu la vie difficile aux habitants, et

souvent les jeunes gens du pays, attirés par les plaines heureuses qui

s'étendent au pied de leurs monts sauvages, émigrent en grand nombre. Il

en résulte que la population espagnole se trouve distribuée en zones

annulaires de densité.

[Illustration: N° 121.--DENSITÉ DES POPULATIONS DE LA PÉNINSULE

IBÉRIQUE.]

La face riveraine de la Péninsule, celle qui comprend les côtes de la

Catalogne, de Valence et de Murcie, Málaga, Cádix et la vallée du

Guadalquivir, le bas Portugal et le versant maritime des Pyrénées

occidentales, est la région vivante par excellence: là est le mouvement

des hommes et des idées. D'un autre côté, la capitale du royaume, située

dans une position dominante, à peu près au centre géométrique de la

contrée, ne pouvait manquer de devenir, elle aussi, un foyer vital, à

cause du réseau de routes dont elle occupe le milieu; mais elle est

entourée de régions faiblement peuplées et même, en quelques endroits,

de véritables déserts.

Cette inégalité de population entre les plaines basses du littoral et

les plateaux de l'intérieur, et, bien plus encore, ce dédoublement de la

civilisation péninsulaire en une zone extérieure et un foyer central ont

produit les résultats les plus considérables dans l'histoire générale de

l'Espagne. Consciente de sa propre vitalité, animée d'une suffisante

initiative pour se gouverner elle-même, chacune des provinces maritimes

tendait à s'isoler des autres parties de l'Espagne et à vivre d'une vie

indépendante. Pendant les sept cents années que dura l'occupation des

Maures, la haine de race et de religion, commune aux états chrétiens de

la Péninsule, avait pu maintenir une certaine union entre les divers

royaumes chrétiens de l'Ibérie et faciliter la création d'une monarchie

unitaire; mais, pour conserver cette unité factice, le gouvernement

espagnol dut avoir recours au système de terrorisme et d'oppression le

plus savant sous lequel un peuple ait jamais été courbé. D'ailleurs le

Portugal, auquel sa position sur l'Océan, l'importance de son commerce,

l'immense étendue de ses conquêtes coloniales avaient assuré un rôle à

part, ne subit la domination détestée des Castillans que pendant moins

d'un siècle et se sépara de l'Espagne comme une pièce neuve se détache

d'un habit cousu de morceaux d'étoffes diverses. Au choc des événements

extérieurs, la monarchie espagnole elle-même faillit disparaître. C'est

en vain que, pour s'asseoir plus solidement, l'autorité royale avait

abêti, appauvri le peuple et tari en apparence la source des idées:

d'incessantes révolutions et des guerres civiles de province à province

montrèrent bien que sous l'oppression commune la forte individualité de

chacun des groupes naturels de population s'était maintenue. Il est

certain que d'année en année le lien d'unité politique se noue plus

fortement entre les divers peuples de l'Espagne, grâce à la facilité

croissante des voyages et des échanges, à la substitution graduelle

d'une même langue aux dialectes provinciaux, au rapprochement spontané

qu'amènent la compréhension des mêmes idées et la formation des partis

politiques; mais Andalous et Galiciens, Basques et Catalans, Aragonais

et Madrileños, sont encore bien éloignés de s'être fondus en une seule

nationalité.

La constitution fédérale que s'était donnée pour un temps la république

espagnole était donc complètement justifiée par la forme géographique du

pays et l'histoire de ses habitants. Cette autonomie provinciale que les

gouvernants n'ont pas voulu consacrer par la paix ne s'en affirme pas

moins par la guerre civile: la violence veut réaliser ce que n'a pu le

bon accord.

Telle est, sous divers noms, intransigeance ou carlisme, et avec

d'autres éléments de dissension civile, la grande cause des révolutions

qui dans les dernières années ont agité l'Espagne. Les populations

cherchent leur équilibre naturel, et l'une des principales conditions de

cet équilibre est le respect des limites tracées entre les provinces par

les différences du sol et du climat, ainsi que par les diversités de

moeurs qui en sont la conséquence. Il est donc nécessaire d'étudier à

part chacune de ces régions naturelles de l'Espagne, en tenant compte de

ce fait, que les divisions politiques ne suivent exactement ni les

lignes de faîte entre les bassins ni les frontières entre les

populations de dialectes différents.

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 101 / 153 题