LA SARDAIGNE.

C'est un phénomène historique vraiment extraordinaire et bien fait pour

humilier l'Europe civilisée, que l'abandon relatif dans lequel est

restée jusqu'à nos jours cette grande et belle île de Sardaigne, si

fertile, si riche en métaux, si admirablement située au centre de la mer

Tyrrhénienne. Jadis, sous la domination punique, la Sardaigne était

certainement beaucoup plus peuplée et plus productive qu'elle ne l'est

de nos jours; les prodigieux massacres que racontent les historiens de

Rome témoignent de la multitude des habitants qui vivaient autrefois

dans la grande île. La décadence fut rapide et profonde. Elle s'explique

en partie par la configuration de l'île, qui est fort escarpée et

difficile d'accès du côté de l'Italie, d'où auraient pu venir les

immigrants, tandis que du côté de la haute mer elle est bordée de marais

et d'étangs insalubres. Mais la grande cause du sommeil historique dans

lequel la Sardaigne s'est trouvée plongée pendant tant de siècles

provient, non de la nature, mais de l'homme. Les divers conquérants qui

succédèrent à Rome et à Byzance, Sarrasins, Pisans, Génois, Aragonais,

maintenaient à leur profit un monopole absolu des produits de l'île, et

de temps en temps les pirates barbaresques venaient opérer de soudaines

descentes sur les points exposés du rivage. Aussi tard qu'en 1815, les

Tunisiens débarquèrent dans l'île de Sant'Antioco, entre Iglesias et

Gagliari, et tous les habitants en furent massacrés ou réduits en

esclavage. Ces diverses causes ayant peu à peu dépeuplé le littoral, les

Sardes se retirèrent dans les plaines de l'intérieur et les vallées des

montagnes; opprimés par les coutumes féodales, ils vivaient isolés du

reste du monde, comme si leur île eût été, non dans la Méditerranée

d'Europe, mais au milieu de quelque océan lointain. A peine depuis une

génération, la Sardaigne commence à entrer par ses progrès et sa culture

dans le concert des autres provinces d'Italie.

[Illustration: N° 110.--PROFONDEUR DE LA MER AU SUD DE LA SARDAIGNE.]

Presque aussi grande que la Sicile[126], quoique celle-ci ait une

population quadruple, la Sardaigne est géographiquement plus

indépendante de la péninsule italienne, et les mers creusent entre elle

et le continent africain un gouffre presque océanique s'étendant de 500

à 1000 mètres au-dessous de la surface marine. Elle constitue avec la

Corse un groupe d'îles jumelles, séparé de l'archipel toscan par un bras

de mer assez étroit et dont la plus grande profondeur est de 310 mètres.

Au point de vue géologique, la Corse et une partie considérable de la

Sardaigne sont une même terre; elles présentent les mêmes formations, et

les îlots, les rochers, les écueils semés dans les «bouches» de

Bonifacio sont bien les débris d'un isthme que la mer a rompu. Mais si

les deux îles se rattachaient l'une à l'autre, par contre l'étude des

terrains fait croire qu'à une époque peut-être récente la Sardaigne se

composait de plusieurs îles distinctes. La principale continuait au sud

la chaîne montagneuse de la Corse; les autres étaient éparses à l'ouest,

au bord de détroits peu profonds que des alluvions, les déjections

volcaniques et peut-être une poussée souterraine ont graduellement

exhaussés. La forme de sandale qui a valu à la Sardaigne son ancien nom

grec d'_Ichnousa_ est donc toute fortuite, puisque l'île se compose

géologiquement de plusieurs terres distinctes. Le sillon intermédiaire

qui les sépare a été de tout temps le chemin naturel entre le golfe de

Cagliari et la mer de Corse, et c'est là que passent maintenant la

grande route longitudinale et la voie ferrée non encore terminée, qui

lui est parallèle.

[Note 126:

Superficie. Population en 1871. Pop. par kil. car.

Sardaigne... 24,450 kil. car. 636,500 hab. 26

]

Les montagnes de la Sardaigne commencent déjà dans les eaux du passage

de Bonifacio par les sommets des îlots de la Maddalena et de Caprera,

puis elles se dressent rapidement pour former le massif de la Gallura,

dont les pics nombreux, les chaînons détachés, les vallées sinueuses

s'enchevêtrent en un véritable chaos, mais qui dans son ensemble

constitue un bourrelet de soulèvement dirigé vers le sud-ouest. Une

dépression profonde, que route et chemin de fer ont empruntée pour

réunir les deux rivages de l'île, limite ce massif du côté du sud; mais

immédiatement au delà, la grande chaîne, épine dorsale de la Sardaigne,

se relève brusquement pour longer toute la côte orientale de l'île

jusqu'au cap Carbonara, où les monts viennent plonger leurs bases dans

les eaux profondes. Comme celle de la Corse dont elle est le

prolongement moins élevé, cette chaîne est composée de roches

cristallines et schisteuses, mais elle en diffère par la disposition de

ses pentes latérales. Tandis que les montagnes corses ouvrent leurs

vallées les plus longues dans la direction de l'est vers les eaux

italiennes et s'inclinent d'une pente plus rapide vers la mer

occidentale, le brusque escarpement de la chaîne sarde est, au

contraire, du côté de l'est, et c'est l'autre versant qui présente les

longues déclivités et les chaînons s'abaissant par degrés. On peut dire

que, par suite de cette disposition des montagnes, la Sardaigne tourne

le dos à l'Italie; elle ne lui montre que ses côtes les plus abruptes et

ses districts les plus sauvages. Dans son ensemble, le pays s'incline à

l'ouest vers le vaste bassin maritime, relativement solitaire, qui le

sépare des côtes d'Espagne. La prise de possession de la Sardaigne par

le gouvernement espagnol n'aurait donc pas manqué d'être justifiée par

des arguments géographiques de quelque valeur, s'il pouvait y avoir

d'autre raison que la volonté des populations elles-mêmes.

Les plus hauts sommets de l'île s'élèvent vers le milieu de la chaîne

cristalline. Là se dresse le Gennargentu (montagne d'Argent), appelé

aussi Punta Florisa; c'est le seul pic de la Sardaigne dont les

anfractuosités gardent encore un peu de neige au coeur de l'été. Avant

que les ingénieurs eussent mesuré les cimes, les habitants du nord de

l'île, qu'une grande rivalité anime contre leurs voisins du midi,

prétendaient posséder sur leur territoire le vrai dominateur des monts

sardes; mais ils se trompaient de beaucoup: quoique superbe de formes,

le Gigantinu ou «Géant», et son voisin le Balestreri, qui dominent les

monts dans le massif septentrional de Limbarra, latéral à la grande

chaîne, s'élèvent à peine aux deux tiers de la hauteur du sommet

principal.

[Illustration: N° 111.--DÉTROIT DE BONIFACIO.]

A l'ouest de ces monts appartenant au système corsico-sarde, des groupes

secondaires s'élèvent sur les anciennes îles que les formations récentes

ont juxtaposées à la masse principale de la Sardaigne. Une de ces

régions insulaires est signalée par les roches granitiques de la Nurra,

presque inhabitées, malgré la fertilité de leurs vallons, et par l'île

d'Asinara, toute peuplée de tortues, qui se recourbe à l'ouest de la mer

de Sassari; un autre massif, interrompu lui-même par la charmante vallée

de Domus-Novas, occupe l'angle sud-occidental de la Sardaigne, entre le

golfe d'Oristano et celui de Cagliari; c'est, d'après l'avis des

géologues, la partie la plus ancienne de la Sardaigne: elle n'a été

réunie à la grande île qu'à l'époque quaternaire, peut-être aux temps où

la Corse se sépara de sa voisine par le détroit de Bonifacio; mais

l'ancien bras de mer, devenu la plaine de Campidano, s'étale encore,

avec un aspect de détroit, sur une largeur moyenne d'environ 20

kilomètres. Enfin, dans la zone intermédiaire qui s'étend à l'ouest du

grand noyau des montagnes se ramifie l'arête transversale de Marghine,

parallèle aux monts de Limbarra. Là s'étalent aussi de larges plateaux

calcaires, percés de roches volcaniques; mais les anciens cratères

n'émettent plus de laves, ni même de jets de gaz; les villageois

construisent tranquillement leurs cabanes dans la bouche des volcans, et

les fontaines thermales semblent être le seul indice d'un reste

d'activité souterraine[127]. Les cônes d'éruption récents s'élèvent dans

la partie nord-occidentale de l'île, entre Oristano et Sassari; il en

existe aussi quelques-uns sur la rive orientale, dans la plaine basse du

torrent d'Orosei. Au sud-ouest de la Sardaigne, les formations

trachytiques des îles de San Pietro et de Sant' Antioco sont de date

beaucoup plus ancienne; les masses d'aspect architectural y sont

nombreuses, et l'on remarque surtout le promontoire méridional de l'île

San Pietro, dit «cap des Colonnes». Ses piliers, composés de gros blocs

angulaires superposés, se dressent, les uns isolément, les autres en

longues colonnades à demi engagées dans la falaise; mais on les démolit

pierre à pierre, afin d'en utiliser les blocs comme pavés, et bientôt

cette partie de la côte aura complètement perdu sa rangée d'obélisques

grandioses. Sant' Antioco, qu'un ancien pont d'une arche fort élevé

réunit à la grande terre, a d'autres curiosités naturelles: ce sont des

grottes profondes où les palombes marines vivent en multitudes. Les

chasseurs tendent des filets à l'entrée, et, pénétrant soudain dans les

cavernes à la clarté des torches, capturent à la fois des centaines

d'oiseaux épouvantés.

[Note 127: Altitudes de la Sardaigne:

Gennargentu 1,864 mèt.

Fontana-Congiada, près d'Aritzo 1,507 »

Balestreri 1,310 »

Gigantinu 1,310 »

Nuoro (ville) 581 »

Tempio » 576 »

Osieri » 371 »

Sassari » 220 »

]

En outre des mouvements brusques causés par les forces volcaniques, la

Sardaigne montre sur ses rivages les traces des oscillations lentes,

encore inexpliquées, dues au retrait et à l'expansion des assises de la

superficie terrestre. Non loin de Cagliari, La Marmora a reconnu

d'anciennes plages où des coquilles de la Méditerranée, semblables à

celles qui vivent actuellement dans la mer, se mêlent à des poteries et

à d'autres produits du travail humain. D'après lui, ces plages, situées

respectivement à 74 et à 98 mètres de hauteur, se seraient ainsi

exhaussées depuis que l'homme a commencé d'habiter le pays. Par contre,

certaines localités se seraient abaissées au-dessous du niveau de la

mer: telles sont les anciennes villes phéniciennes de Nora, au sud-ouest

de Cagliari, et de Tharros, sur la péninsule septentrionale du golfe

d'Oristano; les antiquités qu'on y a découvertes étaient partiellement

immergées.

Parmi les fleuves que les Sardes énumèrent complaisamment, il en est un

seul, le Tirso ou Fiume d'Oristano, qui puisse prétendre à ce titre par

la masse de ses eaux et la tranquillité de son cours inférieur. D'autres

rivières, dont le bassin est presque aussi étendu, mais qui n'ont pas

pour les alimenter les neiges du Gennargentu et les pluies qui

ruissellent sur les flancs occidentaux de la grande chaîne, ne sont

guère que des torrents, qui tantôt débordent sur les campagnes, tantôt

glissent en minces filets d'eau entre les touffes de lauriers-roses. La

plupart des ruisseaux descendus des montagnes de l'intérieur sont

absolument à sec pendant huit mois de l'année, et même durant les pluies

ils n'atteignent pas la mer; leurs eaux se mêlent à celles des étangs du

littoral. Il en est un cependant qui reçoit de gros bateaux à son

embouchure, grâce aux travaux d'amélioration entrepris à diverses

époques: c'est le Fiume ou torrent de Bosa, entre Alghero et Oristano.

Tous les étangs de la Sardaigne sont saumâtres ou salés. Les plus vastes

communiquent librement avec la mer, du moins pendant la saison

pluvieuse, par des passages ou «graus» qu'ouvre le trop-plein de la

masse liquide. Mais il en est aussi qui reçoivent de trop faibles cours

d'eau pour qu'ils puissent déblayer un chenal à travers les sables de la

plage; néanmoins ces étangs n'en restent pas moins salés et la

percolation souterraine des eaux marines les maintient au même niveau.

Enfin, les étangs situés loin de la mer dans l'intérieur des plaines ont

également leur eau saturée de substances salines, à cause de la nature

des terrains, jadis immergés, qui les entourent. Ils se dessèchent

d'ordinaire en été sous l'ardeur du soleil et leur lit est recouvert

d'une couche de sel blanc, semblable à une neige légère. Cette poudre

saline est trop fine et trop mélangée d'éléments impurs pour que le fisc

puisse s'en emparer et la revendre aux habitants, mais au moins

travaille-t-il à la rendre inserviable. Naguère les commis de la gabelle

avaient la coutume barbare d'employer en corvées les villageois et les

troupeaux des environs pour les faire passer dans tous les sens sur le

lit de l'étang et mêler ainsi par leur piétinement le sel avec l'argile

et la boue. Les seuls marais salants exploités en grand sont

actuellement ceux de Cagliari et ceux de Carlo-Forte, dans l'île de San

Pietro. La compagnie française qui en a la concession en retire chaque

année près de 120,000 tonnes. Plusieurs centaines de ses travailleurs

sont des forçats que lui a prêtés le bagne de Cagliari.

Les étangs et les marécages des côtes entourent l'île presque tout

entière d'une zone de miasmes à laquelle s'ajoutent les exhalaisons des

vallées fluviales où les eaux d'inondation serpentent au hasard. Les

vents apportent ces effluves impures jusque sur les pentes élevées des

monts, et l'on voit des malheureux tremblant la fièvre, même sur les

hautes Alpes de l'intérieur. Les brouillards qui s'élèvent fréquemment

de ces étendues d'eau et qui rampent pendant les heures du matin,

contribuent par leur humidité malsaine à la propagation des maladies,

d'autant plus que, dans le voisinage des étangs, les arbres et même les

arbrisseaux, qui pourraient arrêter le passage des miasmes, manquent

presque complètement. Dans plusieurs districts, les étrangers qui

respirent en été l'atmosphère empoisonnée des marais sont à peu près

certains de succomber. Par l'insalubrité de son littoral, où toutes les

eaux croupissent, même celles des puits et des sources, la Sardaigne est

la contrée la plus infortunée de toute l'Italie: «l'intempérie» sévit

sur un quart environ de la superficie de l'île. Quoique, par une sorte

de compensation, les Sardes soient relativement indemnes du rachitisme,

de même que de la pellagre, cette maladie si commune au pied des Alpes,

quoique le crétinisme soit à peu près inconnu dans les hautes vallées de

l'île, cependant le fléau de la malaria suffit pour retarder les progrès

de la Sardaigne et la maintenir dans un état de grande infériorité

relativement aux autres provinces italiennes. La faible population de

l'île, et probablement aussi l'inertie intellectuelle de la plupart des

habitants, s'expliquent en grande partie par l'extrême insalubrité du

littoral.

Il est certain que depuis l'époque romaine cette insalubrité s'est

accrue par suite de l'extension que les habitants ont laissé prendre aux

eaux vagues; mais à l'époque de la plus grande prospérité de l'île,

alors qu'elle était un des principaux greniers de Rome et lui expédiait

en abondance ses fromages, sa viande de porc, ses laines et ses étoffes,

le plomb, le cuivre et le fer, ses côtes étaient aussi réputées comme

des lieux mortels, et les empereurs y envoyaient en exil ceux dont ils

tenaient à se débarrasser. Alors, comme de nos jours, les propriétaires

terriens ne séjournaient jamais dans les campagnes vers la fin de l'été:

dès la mi-juin, ils s'enfuyaient dans les villes pour se mettre à l'abri

des murailles contre le mauvais air. Les employés italiens, que le

gouvernement a nommés par disgrâce aux postes dangereux de l'île, se

considèrent pour la plupart comme des condamnés à mort, et ceux qui

n'obtiennent pas de passer des mois de congé dans les localités plus

salubres succombent, en effet, presque tous. Quant aux habitants des

villages, acclimatés de génération en génération, ils sont néanmoins

obligés de prendre les plus grandes précautions pour éviter la fièvre.

De tout temps ils ont essayé de se garantir par d'épais vêtements de

cuir tanné ou non tanné qui présentent aux rayons du soleil, de même

qu'à la pluie, au brouillard et à la rosée du matin, une surface

impénétrable. Pour résister au mauvais climat, c'est précisément quand

il fait le plus chaud que le paysan est le plus lourdement vêtu: par sa

longue toison ou _mastruca_, qui lui donne une certaine ressemblance

avec le pâtre roumain, le Sarde se fait une sorte de climat intérieur

qui le rend moins sensible aux impressions du dehors.

Les géographes de l'antiquité, et comme eux les habitants de la

Sardaigne, disent qu'une des grandes causes de l'insalubrité de l'île

provient de la rareté des vents du nord-est. D'après la croyance

populaire, les monts de Limbarra qui s'élèvent au nord agiraient comme

une sorte d'écran et changeraient, au détriment de toute la basse

Sardaigne, la direction du vent purificateur par excellence. Il y a

probablement du vrai dans ce dire des anciens et des indigènes, car la

bienfaisante «tramontane», qui pourtant est le vent normal du pôle, la

nappe descendante des alizés, ne souffle que rarement dans la partie

méridionale de l'île; la triple barrière des Apennins, des monts de

Corse et du chaînon de Limbarra, ou, ce qui paraît plus probable,

l'appel des brûlants déserts de Libye, l'infléchissent dans la direction

du sud. De même, le vent équatorial ou contre-alizé, connu en Sardaigne

sous le nom de _libeccio_, est peu fréquent, et quand il souffle, c'est

avec une violence de tempête.

Par une sorte de torsion que les conditions météorologiques spéciales de

la Méditerranée et du désert africain ont imprimée au régime des vents,

il se trouve que les deux courants réguliers de la Sardaigne sont, non

les vents du nord-est et du sud-ouest, mais précisément ceux qui

soufflent à angle droit de ces directions normales. Ce sont le mistral

(_maestrale_), qui vient du nord-ouest, c'est-à-dire des Cévennes et des

Pyrénées, et le _levante_ ou _sirocco_, provenant des sables de Libye.

Les Sardes méridionaux, qui redoutent fort ce dernier vent, lui donnent

le nom de _maledetto levante_. Ce vent «maudit» s'est chargé d'humidité

dans son passage sur la Méditerranée, et sa température est en réalité

beaucoup moins élevée que ne le ferait supposer l'état d'accablement

dans lequel il fait tomber l'organisme. Quant au maestrale, il est

accueilli avec joie, à cause de l'énergie qu'il donne au corps et de la

santé qu'il apporte; d'ailleurs il souffle vraiment en maître, et les

arbres soumis à sa violence ne peuvent s'élever qu'à une faible hauteur.

En arrivant sur les côtes occidentales, il laisse fréquemment tomber une

certaine quantité d'eau, que lui a fournie la Méditerranée, mais

lorsqu'il atteint le golfe de Cagliari, il est déjà sec. C'est à ce

vent, ainsi qu'à la brise marine, que la capitale de la Sardaigne doit

une température moyenne (16°,63) inférieure à celle de Naples, située

pourtant plus au nord.

Les orages sont relativement assez rares en Sardaigne, et les fortes,

grêles, qui font ailleurs tant de ravages, sont presque inconnues dans

l'île. Les pluies tombent surtout en automne et cessent d'ordinaire en

décembre, pour faire place à une saison de sécheresse, la plus agréable'

de l'année à cause de la sérénité de l'atmosphère et de l'égalité de la

température: ce sont les «jours alcyoniens» pendant lesquels, suivant

les anciens poëtes, la mer se calme pour permettre à l'oiseau sacré de

faire son nid. Mais ces jours heureux et salubres de l'hiver sont suivis

d'un triste printemps. Février, le «mois à double face» des marins

sardes, apporte des froids capricieux, auxquels succèdent, en mars et en

avril, les brusques alternatives du vent et de la pluie, de la chaleur

et des froidures. Retardée par ce mauvais temps, la végétation de la

Sardaigne est beaucoup plus lente que ne pourrait le faire croire la

latitude méridionale de la contrée. Quoique à trois degrés en moyenne au

sud du littoral de la Provence, les plantes n'y sont pas aussi tôt en

fleurs.

La végétation de la Sardaigne ressemble à celle des autres îles de la

Méditerranée. Dans les hautes vallées de l'intérieur et sur les pentes

sans chemins, les forêts épargnées par les feux des pâtres consistent,

comme celles de la Corse, en pins, et surtout en chênes et en chênes

verts, mêlés ça et là aux charmes et aux érables; des bois de

châtaigniers, des bouquets de noyers superbes entourent les villages;

les croupes, dont les hautes futaies ont disparu, sont revêtues de

plantes odoriférantes et de fourrés d'arbrisseaux, parmi lesquels les

myrtes, les arbousiers, les bruyères arborescentes se distinguent par

leurs fortes dimensions: c'est dans ces fourrés que les abeilles

préparent leur miel amer, tellement dédaigné par Horace. Dans le

voisinage de la mer, l'_olivastro_ ou olivier sauvage, au tronc penché,

aux branches uniformément reployées vers le sud-est par le tempétueux

mistral, recouvre de vastes étendues incultes et n'attend que la greffe

pour donner des fruits excellents. Tous les arbres fruitiers, toutes les

plantes utiles du bassin de la Méditerranée trouvent en Sardaigne le

terrain le plus propice; c'est avec une étonnante vigueur que poussent

l'amandier et surtout l'oranger, introduit par les Maures à la fin du

onzième ou au commencement du douzième siècle; les jardins de Millis,

parfaitement abrités du mistral par l'ancien volcan de Monte Ferru, au

nord d'Oristano, forment par leur ensemble une des plus belles forêts

d'orangers du monde, peut-être la plus grande et la plus productive de

tout le bassin de la Méditerranée: dans les années ordinaires les fruits

d'or y mûrissent au nombre de soixante millions. Les vergers de Domus

Novas, d'Ozieri, de Sassari sont aussi d'une étonnante richesse. Dans

les campagnes méridionales de l'île, partout où les champs cultivés

gagnent sur les landes couvertes de cistes, de fenouils et d'asphodèles,

ils s'entourent, comme en Sicile, de figuiers de Barbarie, aux lobes

épineux; près des villes, surtout aux environs de Cagliari, de nombreux

dattiers déploient leurs éventails de feuilles. Par un singulier

contraste, il se trouve que les palmiers nains manquent dans les plaines

basses du sud de l'île, au climat presque africain, tandis qu'au nord,

dans les solitudes d'Alghero, ils forment d'épais fourrés, pareils à

ceux de l'Algérie. De même que les Maures, les indigènes sardes ont

l'habitude d'en manger les racines.

Bien que toutes les plantes des terres voisines puissent facilement

s'acclimater en Sardaigne, cette île est naturellement moins riche en

espèces que les régions continentales situées sous la même latitude. Ce

phénomène d'appauvrissement est général dans toutes les îles; la faible

surface du champ clos dans lequel les diverses espèces luttent pour

l'existence a eu pour résultat nécessaire de faire succomber celles qui

étaient le moins bien armées pour le combat ou dont les représentants

étaient trop peu nombreux. En revanche, la plupart des îles qui sont

nées en pleine mer et qui ne se sont point rattachées aux masses

continentales les plus voisines, ont une florale spéciale que l'on ne

retrouve pas ailleurs. Tel n'est pas le cas pour la Sardaigne, qui

probablement est le débris d'une terre de jonction entre l'Europe et

l'Afrique. Quant à la fameuse plante dont parlent les anciens et qui,

mangée par mégarde, causerait le rire «sardonique» et la mort, rien ne

prouve que ce soit une herbe spéciale à la Sardaigne: Mimaut croit y

reconnaître, d'après la description de Pline et de Pausanias, la berle à

larges feuilles (_Sium latifolium_).

Le nombre des animaux sardes est aussi beaucoup moindre que celui de

leurs congénères du continent. Parmi les mammifères qui ne se trouvent

pas en Sardaigne, on cite l'ours, le loup, le blaireau, la fouine, la

taupe. On n'y voit pas non plus de vipères ni de serpents venimeux

d'aucune espèce; le seul animal dangereux qui se rencontre dans l'île

est la tarentule (_arza_ ou _argia_), dont la piqûre se guérit par la

danse jusqu'à épuisement de forces ou par un séjour dans le fumier. La

grenouille ordinaire, très-commune sur le continent italien et même en

Corse, manque en Sardaigne tandis que des papillons y représentent la

part spéciale de l'île dans la faune européenne. En revanche, un animal

que les chasseurs ont exterminé dans presque toutes les îles de la

Méditerranée, et qui représente peut-être la race mère de nos brebis, le

mouflon, habite encore les montagnes du système corsico-sarde. Au milieu

du siècle dernier, et encore au commencement de celui-ci, des chevaux

redevenus sauvages parcouraient aussi librement l'île de Sant' Antioco,

au sud-ouest de la Sardaigne; des myriades de lapins peuplent les

petites îles qui bordent le littoral; enfin dans l'îlot de Tavolara,

table calcaire du golfe de Terranova, vivent des chèvres farouches, aux

longues cornes, aux dents d'un jaune doré, qui descendent d'animaux

domestiques abandonnés à une époque inconnue. L'île de Caprera,

illustrée par le séjour de Garibaldi, doit son nom aux troupeaux de

chèvres qui la peuplaient jadis, et les animaux de même espèce qu'on y a

récemment introduits, sont devenus sauvages dans l'espace de quelques

années.

Les naturalistes ont constaté que les races de mammifères sauvages

habitant la Sardaigne sont toutes inférieures en taille à leurs

congénères d'Europe. C'est une règle générale, à laquelle la chèvre

seule fait exception. Le cerf, le daim, le sanglier, le renard, le chat

sauvage, le lièvre, le lapin, la martre, la belette sont tous beaucoup

plus petits que les espèces du continent. Il en est de même pour les

animaux domestiques, à l'exception des porcs, qui atteignent de grandes

dimensions, surtout dans les forêts de chênes, où ils vaguent pendant

des mois entiers: une variété de ces animaux se distingue par un sabot

plein, qui devrait le classer parmi les solipèdes. Anes et chevaux de

Sardaigne sont relativement des nains. Mais tout petit qu'il est, le

cheval sarde est un des animaux qui rendent le plus de services à

l'homme, grâce à son extrême sobriété, à l'étonnante sûreté de son pied,

à sa vigueur et à son endurance: si l'art de l'éleveur réussissait à lui

donner l'élégance de formes, la race chevaline de Sardaigne serait

certainement l'une des plus appréciées de l'Europe. Quant aux ânes, à

peine plus grands que des mâtins, ce sont de vaillants petits animaux.

En beaucoup d'endroits, notamment dans les faubourgs de Cagliari, le

bourriquet domestique partage avec ses maîtres la chambre unique de la

masure. C'est lui qui est la véritable richesse de la famille. Attelé au

manége qui occupe le milieu de la chambre, la tête revêtue d'un bonnet

qui lui couvre les yeux, il tourne lentement pour moudre le grain. Rien

n'est changé depuis l'époque romaine: tels étaient les moulins

représentés sur les bas-reliefs du Vatican.

La Sardaigne est peut-être la contrée de l'Europe occidentale la plus

riche en monuments préhistoriques. Comme en Bretagne, il s'y trouve de

nombreux mégalithes dits «Pierres des Géants», «Autels», «Pierres

Longues» ou «Pierres Fichées», et vierges du ciseau pour la plupart;

mais les dolmens y sont rares: on n'en cite même qu'un seul à l'égard

duquel il n'y ait pas de doute possible. Parmi ces monuments des âges

inconnus il s'en trouve peut-être qui rappellent le culte de quelque

divinité d'Orient, car les Phéniciens et les Carthaginois séjournèrent

longtemps dans l'île; ils y fondèrent d'importantes cités, Caralis,

Nora, Tharros, et même, à l'époque romaine, des inscriptions puniques

étaient gravées sur les tombeaux; après une heureuse trouvaille faite

dans les ruines de Tharros par un lord anglais, les chercheurs de

trésors se précipitèrent par milliers vers cette presqu'île du littoral

d'Oristano et y découvrirent, en effet, un grand nombre d'idoles en or

et d'autres objets, égyptiens pour la plupart, qu'avaient apportés les

commerçants de Phénicie. Mais les principaux témoignages de la

civilisation des anciens Sardes sont de véritables édifices, les fameux

_nuraghi_. Ils se montrent de loin, pyramidant au sommet des collines

comme les débris de vieilles forteresses. Le plateau de la Giara, table

calcaire d'une extrême régularité qui s'élève non loin du centre de

l'île, au nord de la plaine du Campidano, porte une de ces masures à

chaque bastion naturel de son pourtour; l'ovale déchiqueté que forme le

rebord du plateau est ainsi défendu par une véritable enceinte de

nuraghi. Dans toutes les parties de l'île se trouvent des monuments

semblables, tantôt disposés avec ordre, tantôt bâtis comme au hasard. Le

nombre des nuraghi reconnaissables s'élève à près de quatre mille, et

pourtant que de vestiges de ces édifices doivent avoir été nivelés par

le temps! C'est dans les régions du basalte, principalement au sud de

Macomer, qu'ils sont le plus nombreux et le mieux conservés. Rarement on

les trouve isolés; ils s'élèvent par groupes et pour la plupart en des

pays de culture, loin des steppes arides.

On a beaucoup discuté sur l'origine des nuraghi et l'usage auquel ils

servaient autrefois: pour les uns ces constructions étaient des temples,

pour les autres des tombeaux, des «tours du silence», des lieux sacrés

où l'on adorait le feu, des tours de refuge, des foyers de géants.

Phéniciens, Troyens et Ibères, Tyrrhéniens, Thespiens et Pélasges,

Cananéens, Orientaux d'origine inconnue, antédiluviens même, ont été

évoqués par les divers écrivains comme les bâtisseurs probables de ces

mystérieux édifices. Grâce à l'infatigable explorateur des antiquités

sardes, M. Spano, la plupart des archéologues n'ont plus de doute

aujourd'hui que sur le nom des architectes; l'emploi des constructions

elles-mêmes serait connu: les nuraghi auraient été des demeures et leur

nom phénicien signifierait tout simplement «maison ronde». Les plus

grossièrement construites, qui résistent peut-être depuis quarante

siècles et davantage à l'action des intempéries, ne renferment qu'une

seule chambre intérieure; elles dateraient de l'âge de pierre et, comme

habitations humaines, elles représenteraient l'âge de la civilisation

qui suivit la période des troglodytes. Les nuraghi relativement

modernes, qui furent édifiés pendant l'âge du bronze ou même à l'époque

du fer, sont maçonnés avec beaucoup plus d'art, quoique sans ciment, et

se composent de deux ou trois chambres superposées où l'on monte par une

espèce d'escalier formé de grosses pierres. Quelques-uns des

rez-de-chaussée sont assez grands pour contenir quarante ou cinquante

personnes, et sont, en outre, précédés d'antichambres, de réduits et de

petits bastions semi-circulaires. Celui de Su Domu de S'Orcu, près de

Domus Novas, récemment démoli, se composait de dix chambres et de quatre

cours: c'était une forteresse en même temps qu'un groupe de maisons; il

pouvait contenir plus d'une centaine de personnes et soutenir un siége.

Telles sont encore de nos jours les demeures de beaucoup d'Albanais en

Turquie et celles des Souanètes dans les vallées du Caucase.

[Illustration: N° 112.--LA GIARA.]

Les débris de toute espèce accumulés dans le sol des nuraghi ont fourni

une multitude d'objets qui racontent la vie des anciens habitants de ces

constructions et témoignent de leur civilisation relative. Tandis que

les couches inférieures contiennent seulement des outils, des armes en

pierre et des poteries faites à la main, les amas de débris plus élevés,

et par conséquent plus modernes, renferment déjà beaucoup d'objets en

bronze. Dans le voisinage de tous les nuraghi se trouvent d'autres

monuments de construction cyclopéenne: ce sont les «tombes des géants».

En les nommant ainsi, les indigènes ne se sont trompés qu'à demi: ces

amas de pierre placés à l'extrémité d'un hémicycle de blocs massifs

sont, en effet, des sépultures; tous ceux qu'a fait ouvrir M. Spano

contenaient des cendres humaines.

Les Sardes n'ont point de traditions relatives aux anciennes demeures

des aborigènes; quoique fort superstitieux, ils ne racontent même pas de

légendes au sujet de ces ruines; tout au plus en attribuent-ils la

construction au diable, et c'est là tout. Sans doute ce silence du

peuple provient de ce que les conquêtes successives de l'île et les

massacres en grand ont rompu toute tradition nationale. Dans leurs

guerres contre les indigènes, les Carthaginois étaient impitoyables,

puis, durant les premiers siècles de l'occupation romaine, les tueries

et les déportations en masse firent disparaître une grande partie de la

population première, que des colons volontaires et surtout de nombreux

bannis vinrent remplacer. Dans ces conditions, tout souvenir de

l'ancienne histoire du pays devait nécessairement se perdre.

De la multitude des suppositions qui ont été faites sur l'origine des

anciens Sardes, celle qui paraît le mieux répondre à l'apparence

physique des insulaires actuels les rattache au groupe des Ibères; mais,

historiquement, ce sont des autochthones. Ils sont en général de petite

taille, comme si l'influence du climat qui a rapetissé tous les animaux

sauvages et domestiques, avait eu prise également sur eux; mais ils ont

le corps svelte et de belles proportions, la taille fine, les muscles

solides; leur chevelure et leur barbe, toujours noires, sont

très-abondantes et persistent d'ordinaire jusque dans l'extrême

vieillesse. Également gracieux et forts, les Sardes des deux provinces

diffèrent un peu les uns des autres par les traits du visage: ceux du

nord ont d'ordinaire la figure plus ovale et le nez plus aquilin, tandis

que ceux des environs de Cagliari, plus mélangés peut-être, ont moins de

régularité dans les traits et les pommettes fort saillantes. A cet

égard, comme à beaucoup d'autres, il y a contraste entre les populations

des deux parties ou «caps» de l'île.

Les habitants de l'intérieur de la Sardaigne sont peut-être, de tous les

Européens, ceux qui ont le plus maintenu la pureté de leur race depuis

le commencement du moyen âge. Sans doute ils comptent parmi leurs

ancêtres bien des peuples divers, mêlés à la nation mystérieuse qui

éleva les nuraghi; mais, après l'époque romaine, la plupart des

invasions violentes et les immigrations d'étrangers s'arrêtèrent au

littoral; elles refoulèrent les indigènes dans les hautes vallées des

montagnes et ne les suivirent point dans ces retraites. A l'exception

des Vandales, dont la furie s'était déjà calmée, les terribles hordes de

Germanie qui ravagèrent presque toutes les autres contrées de l'Europe

occidentale épargnèrent la Sardaigne, et cette île put ainsi garder sa

population, ses moeurs et sa langue; les envahisseurs, maures, pisans,

génois, catalans, espagnols, ne se mélangèrent qu'avec les habitants des

côtes: on ne signale qu'une seule exception, celle des Barbaricini, qui

habitent, précisément au centre de l'île, la contrée montueuse appelée

de leur nom Barbagia. On croit voir en eux les restes d'une tribu

berbère chassée de l'Afrique par les Vandales et repoussée dans

l'intérieur à la suite de longues guerres avec les indigènes. Quand ils

vinrent dans le pays, ils étaient encore païens, et devenus les voisins

des Ilienses, qui étaient également idolâtres, ils se fondirent avec

eux; leur conversion date seulement du septième siècle. Les femmes de la

Barbagia portent encore un costume sombre qui rappelle celui des

Berbères.

De tous les idiomes d'origine latine, le sarde est de beaucoup celui qui

ressemble le plus à la langue des Romains, non par la grammaire, qui

diffère beaucoup, mais par les mots eux-mêmes: plus de cinq cents termes

sont absolument identiques. Des phrases nombreuses du langage usuel sont

à la fois latines et sardes; même des rimailleurs ont pris à tâche

d'écrire des poëmes entiers appartenant à l'une et à l'autre langue.

Quelques mots grecs qui ne se trouvent pas dans les autres idiomes

latins se sont aussi maintenus dans le sarde, soit depuis le temps des

anciennes colonies grecques, soit depuis l'époque byzantine; enfin on

cite deux ou trois mots usités en Sardaigne et qui ne peuvent se

rattacher à aucun radical des langues européennes: ce sont peut-être des

restes de l'ancienne langue des autochthones. Les deux dialectes

principaux du langage sarde, celui de Logoduro dans le nord de l'île et

celui de Cagliari, sont directement dérivés du latin, comme l'italien

lui-même et l'espagnol, mais peut-être sont-ils plus rapprochés de ce

dernier. En outre, la ville de Sassari et quelques districts du littoral

voisin appartiennent à la zone de langue italienne; on y parle un patois

qui se rapproche beaucoup du corse et du génois. Dans la ville

d'Alghero, des colons catalans, introduits en masse vers le milieu du

quatorzième siècle, à la place de l'ancienne population qui s'était

réfugiée à Gènes, parlent encore, leur vieux provençal presque pur.

Enfin, les _Maurelli_ ou _Maureddus_ des environs d'Iglesias, qui sont

probablement des Berbères, et que l'on reconnaît à leur crâne étroit et

allongé, auraient introduit, d'après La Marmora, quelques mots africains

dans la langue du pays. Maltzan pense que les représentants les plus

purs des immigrants d'Afrique sont les habitants de l'immense jardin de

Millis; ce sont eux qui auraient apporté les orangers en Sardaigne.

Les Sardes de l'intérieur, fidèles à leur langage, le sont aussi

partiellement à leurs moeurs antiques. La danse, qu'ils aiment beaucoup,

est encore la même qu'aux temps de la Grèce. Dans le nord de l'île, les

jeunes gens règlent leur cadence au son de la voix humaine; au milieu de

la ronde se tient un groupe de chanteurs qui précipite ou ralentit les

pas. Dans la partie méridionale de la Sardaigne, c'est un instrument qui

rhythme la marche des danseurs; cet instrument, la _launedda_, n'est

autre que la flûte antique à deux ou trois roseaux. Même ténacité dans

tous les usages relatifs à la vie sociale et surtout dans les cérémonies

et les rites de compérage, d'épousailles et de deuil. Comme chez presque

toutes les anciennes populations de l'Europe, le mariage est précédé

d'un simulacre d'enlèvement; en outre, la jeune femme, dès qu'elle est

entrée dans la maison du mari et que sa captivité est bien constatée,

doit rester toute la journée sans bouger, sans prononcer une seule

parole; immobile et muette comme une statue, elle n'est plus un être

vivant, mais seulement une chose, celle du mari: telle est sans doute la

signification du symbole. C'est pour la même raison qu'on lui interdit

de visiter ses parents pendant les trois premiers jours du mariage et

que, dans les districts méridionaux de l'île, un grand nombre de femmes

ont encore la figure à demi voilée.

Les montagnards sardes ont également conservé la lugubre cérémonie de la

veillée des morts, connue sous le nom de _titio_ ou _attito_. Les

femmes, parentes, amies ou salariées, qui pénètrent dans la chambre

mortuaire, s arrachent les cheveux, se précipitent sur le sol, poussent

des hurlements, improvisent des hymnes de douleur. Ces vieilles

cérémonies païennes prennent un caractère vraiment terrible lorsque le

corps est celui d'un parent assassiné et que les assistants jurent de

verser en échange le sang du meurtrier. Encore à la fin du siècle

dernier et au commencement de celui-ci, les pratiques de la _vendetta_

coûtaient à la Sardaigne une grande partie de sa population de jeunes

hommes, parfois jusqu'à mille dans le cours d'une année. D'après les

statistiques, du reste fort défectueuses, le nombre des habitants de

l'île aurait diminué de plus de soixante mille personnes pendant les

quarante années qui précédèrent 1816, et la principale cause de cette

dîme prélevée par la mort aurait été la _vendetta_. De nos jours, la

redoutable coutume n'est conservée que dans les districts reculés de

l'île et notamment dans celui de Nuoro et dans la Gallura, au milieu des

montagnes; là nul parent n'oublie, quand il fait baptiser un enfant, de

glisser quelques balles dans ses langes, car ces plombs consacrés ne

manqueront jamais leur but. Mais ailleurs les meurtres de vengeance ont

presque disparu et les Sardes sont devenus oublieux des injures en

comparaison de leurs voisins les Corses. Un autre usage encore plus

barbare, suivant nos idées modernes, a disparu au commencement du siècle

dernier. Des femmes, dites «acheveuses» (_accabadure_), avaient pour

charge de hâter la fin des moribonds; souvent ceux-ci les imploraient

eux-mêmes pour échapper à leurs souffrances; mais cette pratique de

piété barbare donna souvent lieu à des actes hideux et de conséquence

fort grave, car la population sarde est très-processive et les gens de

loi y foisonnent. Maltzan, qui voit dans ces récits des anciens

voyageurs une pure calomnie, s'imagine que les «acheveuses» étaient des

femmes chargées de rendre la vie des vieillards tellement amère que

leurs jours en étaient abrégés. Il ne songe pas qu'une pareille pratique

aurait été beaucoup plus atroce que celle d'achever pieusement les

malades.

Le paysan de la Sardaigne a sur celui de la plupart des provinces

italiennes un immense avantage, celui d'être, sinon propriétaire, du

moins usufruitier du sol: on le voit à l'assurance de son attitude et à

la fierté de son regard; il ressemble presque à un paysan des Castilles.

Le système féodal existait encore en Sardaigne avant 1840 et il en reste

toujours des traces nombreuses. Les grands barons, presque tous

d'origine espagnole, étaient à peu près les maîtres des communes et

jusqu'en 1836 ils possédaient le droit de justice; ils avaient leurs

prisons et dressaient le gibet, symbole de leur pouvoir. Néanmoins les

paysans n'étaient pas asservis à la glèbe, ils pouvaient se promener de

fief en fief, et presque partout la coutume leur assurait, sur le vaste

domaine du seigneur une part plus que suffisante de l'usufruit des

terres: en vertu de l'_ademprivio_, ils pouvaient couper du bois dans la

forêt, faire paître leurs brebis sur la montagne, se découper des champs

dans les jachères de la plaine; sans avoir la propriété, ils en avaient

du moins les profits annuels. Malheureusement, avec ce régime d'aventure

et de caprice, la terre ne rendait que de maigres récoltes; presque tous

résidant en dehors de l'île, les titulaires des fiefs ne pouvaient

s'occuper de l'amélioration des cultures et laissaient gérer leurs

domaines par des intendants cupides; de leur côté, les paysans, quoique

jouissant de l'ademprivio, ne pouvaient soigner des terres qui

changeaient constamment de mains: l'agriculture n'était qu'une forme de

pillage. Actuellement, l'État, devenu possesseur d'une grande partie des

terres vagues des anciens fiefs, cherche à s'en débarrasser pour

reconstituer la propriété privée; il en a cédé d'un coup 200,000

hectares à la société anglo-italienne qui s'est chargée de construire le

réseau des chemins de fer de la Sardaigne.

Dans les districts où la population est relativement considérable, la

division de la propriété est devenue extrême; le sol s'est émietté pour

ainsi dire et les champs se sont hérissés de haies, pépinières de

mauvaises herbes: chacun d'eux se divise en autant de parcelles qu'il y

a d'héritiers. Parfois, de deux frères, l'un garde le terrain et l'autre

prend la récolte. Par contre, le berger nomade des districts presque

déserts n'a point de terre bien définie, mais il a son troupeau; les

landes, les maquis lui appartiennent, et si la fantaisie lui en vient,

il peut avoir son petit enclos de cultures à l'endroit le plus fertile

du pâturage. Il est certain qu'avec de semblables errements

l'exploitation sérieuse du sol est tout à fait impossible. Le mal est si

criant, que des économistes ont même proposé le remède bien pire

d'exproprier toutes les parcelles, tous les terrains vagues et de les

revendre à de grands feudataires ou à des compagnies industrielles. Un

pareil régime, renouvelé, sous une autre forme, de celui des fiefs

catalans, ne pourrait qu'accroître la misère déjà fort grande. En

certains villages du district de l'Ogliastra, sur la côte orientale, les

indigènes mangent encore du pain de glands (_quercus ilex_) dont la pâte

a été pétrie avec de l'eau provenant d'une argile onctueuse de schistes

décomposés, sur laquelle on verse ensuite un peu de lard fondu. En

Espagne, on mange aussi des glands, mais ce sont ceux du _quercus

bellotta_, qui sont vraiment comestibles et qu'on se garde bien de

mélanger de terre. Ainsi la Sardaigne offre un exemple, probablement

unique en Europe, de populations partiellement géophages, comme

plusieurs tribus indiennes de la Colombie et du Venezuela.

Quoique possesseur de pâturages ou de parcelles cultivées, le Sarde

n'habite point la campagne. Dans l'île tyrrhénienne comme en Sicile, la

population des laboureurs se groupe dans les bourgs et dans les

villages. Il n'y a point de hameaux ni de logis solitaires, car il eût

été jadis trop dangereux de vivre à l'écart exposé aux ravages des

pirates mahométans ou chrétiens et à l'invasion de la fièvre. De nos

jours le premier péril, celui de la guerre, n'existe plus, mais

l'habitude est prise et le Sarde continue d'élever sa cabane ou sa

maison dans la bourgade dont les murs offraient un refuge à ses aïeux.

Même les pâtres des montagnes aiment à grouper leurs huttes en villages

informes, auxquels on donne le nom de _stazzi_; eux-mêmes s'unissent en

confédérations de défense et de protection mutuelles: ce sont les

_cussorgie_, républiques temporaires qui offrent un modèle parfait de

déférence réciproque, de justice et d'égalité. Lorsqu'un berger a eu le

malheur de perdre son bétail par la peste ou par l'incendie, l'usage

l'autorise à réclamer de chacun de ses camarades du district et des

cantons environnants au moins un animal: il reconstitue ainsi son

troupeau, sans autre obligation que d'avoir à rendre la pareille quand

un autre pâtre tombera dans l'infortune. Ailleurs, notamment dans les

environs d'Iglesias, les vergers sont encore en commun. Quelle que soit

leur pauvreté, les Sardes des montagnes exercent les vieilles pratiques

de l'hospitalité avec une véritable joie; ils habitent des maisons de

pisé grossier ou de pierres brutes, dépourvues de tout confort, mais ils

trouvent moyen d'en faire un séjour agréable pour l'étranger. D'ailleurs

l'avantage de posséder un hôte fournit à la communauté l'occasion,

toujours bienvenue, de célébrer un banquet.

Dans l'ensemble des produits de l'Italie, ceux de la Sardaigne ne

comptent encore que pour une bien faible part. La plupart des paysans ne

sont laborieux que par boutades, et la proportion des terres qu'ils

cultivent est seulement d'un quart ou d'un tiers de la superficie totale

de l'île. Il arrive aussi, en quelques années exceptionnelles, que les

récoltes sont brûlées par les sécheresses ou même dévorées par les

sauterelles, que le vent apporte en nuages par-dessus la mer d'Afrique.

Si ce n'est dans le district de Sassari, les Sardes ont encore une

culture rudimentaire et ne connaissent point l'art d'ennoblir leurs

produits. L'olivier est l'arbre auquel ils donnent le plus de soin.

Séduits par des privilèges politiques qui, suivant le nombre des arbres

plantés, pouvaient s'élever jusqu'à la possession du titre de comte, des

milliers de propriétaires ont changé leurs steppes incultes en vergers,

et quelques districts, dans la vallée du torrent de Bosa, sont devenus

d'immenses olivettes dont les huiles s'exportent en Italie. Quant aux

millions d'oranges que fournissent les jardins de Millis et d'autres

villes sardes, elles ne sont point considérées comme ayant assez de

valeur pour être expédiées sur le continent, et ne sont vendues que dans

l'île même, par des marchands voyageurs. Les produits exquis des

orangers de la Sardaigne ont moins d'importance dans le commerce de

l'île que les salicornes et autres plantes salines qui croissent dans

les terrains bas du littoral et dont les cendres sont expédiées à

Marseille pour la fabrication de la soude. Toute la plaine de Cagliari,

trop infertile pour toute autre culture, est maintenant un vaste champ

de salsolées.

[Illustration: N°. 113.--DISTRICT D'IGLESIAS.]

L'exploitation des carrières de granit et de marbre donne quelque

profit, mais tout récemment encore les mines proprement dites, qui

avaient une si grande importance du temps des Romains, étaient

complètement délaissés. Même de nos jours, il n'est qu'une mine de fer

sérieusement exploitée, celle de San Leone, appartenant à une société

française; les premiers travaux y datent de 1862. On en retire chaque

année environ 50,000 tonnes de minerai contenant environ les deux tiers

de leur poids en métal pur. C'est à San Leone, située à une quinzaine de

kilomètres de Cagliari, dans les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de la

baie, que l'on a construit le premier chemin de fer de l'île de

Sardaigne. Depuis 1867, le grand gîte de l'exploitation minière des

anciens, le district d'Iglesias, où les Romains avaient fondé les villes

de Plumbea et de Metalla, et où les Pisans firent aussi des excavations

pour la recherche de l'argent, a commencé de reprendre son antique

importance à cause de ses gisements de plomb et de zinc: on s'y occupe

aussi, comme au Laurion en Attique, de l'exploitation et du traitement

des amas de scories rejetés hors des trous de mine par les anciens; une

grotte à stalactites fort curieuse, qui traverse la montagne près de

Domus Novas, a même été transformée en tunnel pour le service de ces

mines à air libre. Depuis que la fièvre du gain rapide s'est emparée des

populations et que les compagnies françaises, anglaises, italiennes, se

sont fait distribuer le sol en concessions minières, Iglesias se change

en cité d'aspect moderne, le village de Gonessa prend un air de ville,

le petit havre de Porto Scuso, jadis à peine fréquenté par de rares

caboteurs, est encombré de navires d'un faible tonnage qui viennent y

chercher les 800,000 tonnes de minerai de plomb et les 100,000 tonnes de

minerai de zinc extraites des mines du voisinage, pour les transporter

dans la rade de Carlo-Forte, protégée des vents du large par les îles de

San Pietro et de Sant' Antioco. Déjà ce port vient immédiatement pour le

mouvement commercial après les deux autres grands ports de l'île,

Cagliari et Porto Torres, l'escale de Sassari. Par malheur, les travaux

des mines de cette île de la Sardaigne ont été fréquemment compromis par

l'insalubrité du climat; plusieurs fois déjà l'exploitation de mines

très-productives a dû être interrompue à cause de la mort de tous les

travailleurs étrangers qu'avaient amenés les concessionnaires.

La pêche n'est pas accompagnée des mêmes dangers, puisque la proie

poursuivie par le pêcheur vit surtout dans les golfes ouverts au libre

vent marin. Certains parages sont extrêmement poissonneux, notamment la

baie de Cagliari et les bras de mer à fond de roches cristallines qui

serpentent dans l'archipel de la Maddalena et où les anciens venaient

chercher les coquillages pourprés. En outre, la Sardaigne a les bancs

d'anchois et de sardines ou «poissons sardes» qui visitent

périodiquement ses rivages, et les convois de thons qui viennent

s'emprisonner dans la «chambre de mort» des immenses madragues tendues à

l'entrée des baies occidentales: on pêche jusqu'à 50,000 de ces animaux

dans une seule saison; malheureusement les thons ne sont pas toujours

réguliers dans leurs migrations: c'est même après qu'ils eurent disparu

des côtes de l'Andalousie, vers le milieu du dix-huitième siècle, que

les pêcheurs espagnols vinrent poursuivre les poissons sur les rivages

de la Sardaigne. Outre la pêche de mer, les habitants du littoral ont

celle des étangs; les filets tendus en travers des graus d'entrée

fournissent en abondance des poissons de diverses espèces, surtout

l'alose dans l'étang de Cagliari, le muge et l'anguille dans l'étang

d'Oristano, la dorade et le brochet dans celui d'Alghero. L'industrie de

la pêche a donc une grande importance dans l'île de Sardaigne, mais une

très-forte part de ce travail est accaparée par des matelots venus du

continent. Même les pêcheurs de la Maddalena sont d'origine corse; ceux

de Carlo-Forte, dans l'île de San Pietro, sont des Génois immigrés, au

commencement du dix-huitième siècle, de l'île africaine de Tabarca,

occupée par leurs ancêtres quatre cents années auparavant: ces deux

colonies parlent encore purement la langue de leurs aïeux. La pêche du

corail, qui rassemble parfois jusqu'à deux cents embarcations dans le

port d'Alghero, est un monopole exclusif des Italiens. Ce sont eux aussi

qui viennent recueillir la _pinna nobilis_, coquillage dont le byssus

soyeux sert à tisser des articles de vêtement. Il en est de même pour la

navigation proprement dite. Quoique les eaux de la mer les environnent

de toutes parts, les Sardes ne sont point un peuple de marins; ils

redoutent les vagues et laissent volontiers le commerce maritime de

leurs ports entre les mains des Génois et autres Italiens. C'est un fait

remarquable que, sur près de 2,400 proverbes sardes recueillis par

Spano, trois seulement se rapportent à la mer. Cette espèce d'aversion

des insulaires sardes pour les flots qui baignent leurs rivages provient

peut-être de ce que jadis ces flots étaient sillonnés surtout par les

navires des conquérants et des pirates. Quant au commerce, il ne pouvait

avoir grande importance, à cause de la faible population de l'île et de

la ceinture de marais qui borde le littoral; de nos jours encore,

quoique les échanges s'accroissent assez rapidement, ils sont, pour

l'île entière, inférieurs à ceux d'un port méditerranéen de second

ordre[128].

[Note 128:

Mouvement des ports de l'île entière en 1873:

11,256 nav., jaugeant 1,080,000 tonnes.

» du port de Cagliari 2,472 » » 390,600 »

Porto Torres 1,158 » » 149,000 »

Carlo-Forte 1,636 » » 134,000 »

La Maddalena 1,257 » » 107,500 »

Torranova 772 » » 107,000 »

]

Les habitants du «cap» septentrional passent pour être plus

intelligents, plus actifs, plus civilisés que ceux du «cap» méridional,

et ne manquent pas de s'en vanter. Les gens de Sassari ne se disent

point Sardes; ils laissent ce nom, pour eux un peu synonyme de barbare,

aux habitants de l'intérieur et des côtes méridionales. Autrefois il y

avait grande rivalité, et même de la haine, entre les Sardes du Nord et

ceux du Midi, et les uns et les autres ne parlaient de leurs voisins

qu'en termes de mépris: l'instinct de _vendetta_, qui divisait tant de

familles et de villages, partageait aussi l'île entière en deux moitiés

ennemies. Les traces de cette ancienne animosité persistent, mais aucune

partie ne peut trop accabler l'autre du poids de sa supériorité, car si

le cap de Sassari ou d'En-Haut (_di Sopra_) a certainement l'avantage

par son agriculture, son industrie, ses traditions de liberté, en

revanche le cap de Cagliari ou d'En-Bas (_di Sotto_) possède les mines

les plus riches, les productions les plus diverses et la capitale de

l'île tout entière.

De nos jours, comme au temps des Carthaginois, la cité de _Caralis_,

dont le nom s'est à peine modifié pendant plus de vingt siècles, est le

grand marché d'échanges entre les denrées de la Sardaigne et les

articles manufacturés de l'étranger. Des temps puniques il ne lui reste

rien que des idoles informes, et de l'époque romaine que de nombreuses

grottes sépulcrales et les ruines d'un aqueduc, son amphithéâtre creusé

dans le roc et déblayé par Spano; mais elle a toujours son excellent

port, presque complètement entouré de maisons, et sa magnifique rade où

les naufrages sont inconnus. Bien que Cagliari n'ait pas été longtemps

sous la domination musulmane, elle est cependant l'une des villes

d'Europe qui ont la physionomie la plus orientale à cause du grand

nombre de ses maisons à coupoles et des moucharabys de forme inégale

suspendus au-dessus des rues. Cagliari occupe une position commerciale

excellente. Poste le plus avancé de l'Europe centrale du côté de

l'Afrique, elle est à 200 kilomètres à peine des rives de Carthage, et

les bateaux à vapeur peuvent en moins d'un jour accomplir la traversée;

en outre, Cagliari est située sur le détroit qui réunit la mer de Sicile

à celle des Baléares. La capitale de la Sardaigne ne peut donc manquer

de grandir et d'accroître son importance commerciale, surtout quand elle

aura drainé les marécages insalubres de ses environs et transformé en un

immense jardin l'ancien bras de mer du Campidano qui s'étend au

nord-ouest vers Oristano, la cité des potiers. Cette ville elle-même a

été fort importante dans l'histoire des Sardes, puisqu'elle était au

moyen âge la résidence des seigneurs les plus puissants de l'île, et

qu'Éléonore, «juge» d'Arborée, y promulgua la célèbre charte du pays

(_carta de logu_), qui devint le droit public de toute la Sardaigne; la

fertilité de ses campagnes, son beau golfe profond, protégé à l'ouest

par la péninsule de Tharros, où les Phéniciens avaient fondé leur

emporium de commerce, ne manqueraient pas de rendre à Oristano toute sa

prospérité d'autrefois si les marais n'assiégeaient la ville. Jadis on

avait l'habitude d'allumer de grands feux autour des murs pendant la

saison de «l'intempérie», afin de purifier ainsi l'atmosphère; mais ce

moyen, qui pouvait avoir quelque utilité, ne remplaçait pas, pour

l'assainissement de la contrée, les vastes forêts qui avaient valu à

cette région de la Sardaigne son nom d'Arborea. On raconte que les

marais de Nurachi, situés dans le Campidano Maggiore, au nord-est

d'Orislano, font entendre parfois un bruit pareil au beuglement d'un

taureau. Ce phénomène, produit sans doute par le passage de l'air dans

l'issue d'une caverne souterraine, n'est point spécial à la Sardaigne:

on en cite plusieurs exemples dans les marais de la côte dalmate.

[Illustration: CAGLIARI, VUE PRISE DU COL DE BONERIA. Dessin de Clerget,

d'après une photographie.]

[Illustration: N° 114.--PORT DE TERRANOVA.]

La rivale de Cagliari, Sassari la charmante, qu'entourent des

plantations d'oliviers, des jardins, des maisons de plaisance, a seule,

parmi les villes sardes, la gloire d'avoir été l'une des républiques

d'Italie. Elle a gardé de cette époque de liberté un entrain naturel, un

élan d'initiative qui ne se retrouve point ailleurs; mais elle a,

relativement à Cagliari, le grand désavantage d'être éloignée de la mer;

une zone de terrains bas et marécageux l'en sépare. Elle pourrait

expédier ses denrées par le port d'Alghero et l'admirable havre de Porto

Conte, qui s'ouvre au sud des montagnes de la Nurra, mais la plus grande

facilité des communications lui a fait choisir son port sur la plage

vaseuse du golfe d'Asinara; Porto Torres, tel est le nom du village

d'embarquement, n'est que la ruine d'une antique cite romaine, «géant

mal enseveli,» dit Mantegazza, car du sol fangeux et des forêts de

roseaux on voit surgir les arcades d'un puissant aqueduc et les robustes

colonnes du temple de la Fortune, que les indigènes nomment le «Palais

du Roi Barbare». Ce vieux port romain, ouvert sur la mer de Corse dans

la direction de la France et de Gênes, rendra certainement de grands

services, surtout pour le commerce des huiles, que les campagnes de

Sassari produisent en quantités considérables, et pour celui des vins

que, du haut de son plateau montagneux, expédie la riche bourgade de

Tempio, aux maisons éparses, toutes construites en granit gris;

toutefois Porto Torres a le désavantage de ne pouvoir communiquer avec

l'Italie péninsulaire que par le détroit périlleux de Bonifacio. Aussi

la Sardaigne qui ne possédait sur la côte orientale que le petit port de

Tortoli, s'en est-elle donné récemment un nouveau. Il a suffi pour cela

de rattacher le réseau des routes à la baie de Terranova, le bourg sarde

le moins éloigné de Livourne et de Civita-Vecchia[129]. A l'endroit où

s'élève aujourd'hui la petite ville, se trouvait probablement la cité

d'_Olbia_, qui du temps des Romains n'eut pas moins de 150,000

habitants. Les Sardes, et avec eux tous les Italiens, espèrent que

Terranova redeviendra le grand «emporium» de l'île[130]. Le port est

trop étroit et trop peu profond à l'entrée, mais il est admirablement

abrité et précédé du côté du large par d'excellentes rades. En outre,

les mouillages de l'archipel de la Maddalena, qui se trouvent à

proximité de Terranova, pourraient recevoir des flottes entières dans

les mauvais temps. En plaçant la gare terminale du chemin de fer en face

de Rome, les habitants de l'île comptent rapprocher la Sardaigne de la

métropole, la retourner, pour ainsi dire, et porter son activité du côté

de l'Orient. Quoi qu'il en soit de ces espérances, il n'y aura point

d'améliorations sérieuses pour la Sardaigne, tant que ses funestes

étangs n'auront pas été assainis, tant que le drainage n'aura pas

«transformé en pain le poison des marais».

[Note 129: Chemins de fer de l'île en 1875:

Cagliari a Oristano, et embranchement

d'Iglesias 151 kilom.

Sassari à Porto Torres 20 »

» à Terranova 85 »

____________

256 kilom.

]

[Note 130: Communes principales de la Sardaigne en 1872:

Cagliari 31,000 hab.

Sassari 25,000 »

Tempio 10,500 »

Alghero 8,400 »

Ozieri 7,150 »

Oristano 6,500 »

Iglesias 6,200 »

Terranova 2,500 »

]

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 91 / 153 题