L'ITALIE MÉRIDIONALE, PROVINCES NAPOLITAINES.

De tous les États qui se sont groupés pour former l'Italie une, le

royaume de Naples, même sans compter les Abruzzos et la Sicile comme en

faisant partie, est celui qui occupe l'espace le plus considérable, mais

non celui qui a le plus d'importance par le chiffre de sa population et

l'industrie[101]. Le Napolitain comprend toute la moitié méridionale de

la Péninsule et développe son littoral échancré de golfes et de baies

sur plus de 1,600 kilomètres. Ce fut jadis, sous le nom de Grande Grèce,

la partie la mieux connue de l'Italie; de nos jours, au contraire, c'est

dans le Napolitain que se trouvent les districts les plus ignorés, et

l'on pourrait y faire encore des voyages de découverte comme dans les

pays d'Afrique.

[Note 101: Napolitain, moins les Abruzzes:

Superficie, 72,524 kil. car. Population, 6,251,750 hab. Population

kilométrique, 86 hab.]

Au sud des massifs divergents des Abruzzes et de la Sabine, les

Apennins, devenus très-irréguliers dans leur allure, ne peuvent guère

être considérés comme une véritable chaîne: ce sont des groupes

distincts reliés les uns aux autres par des chaînons transversaux ou par

des seuils de hautes terres. Un premier massif, que la profonde vallée

du Sangro, tributaire de l'Adriatique, sépare des Abruzzes, élève la

crête aiguë de la Meta au-dessus de la zone des bois. Plus au sud, de

l'autre côté de la vallée d'Isernia, où naît le Volturne, se groupent

les montagnes du Matese, enfermant dans un de leurs cirques le beau lac

du même nom, que domine le Miletto, dernier boulevard de l'indépendance

des Samnites. Plus loin, vers Bénévent et Avelfino, s'élèvent d'autres

sommets, moins hauts, mais non moins escarpés et d'un aspect non moins

superbe: ce sont aussi des monts aux défilés sauvages où, pendant les

anciennes guerres, se livra mainte bataille sanglante. Sur la route de

Naples à Bénévent, on reconnaît encore entre deux gorges le bassin des

«Fourches caudines», où les Romains, pris comme dans un filet, durent

s'humilier devant les Samnites et faire des promesses qui ne furent

point tenues: la voie Caudarola et le village dit Forchia d'Arpaia,

rappellent le mémorable événement. Cette région montagneuse, à laquelle

on pourrait laisser le nom de ses anciens habitants, les maîtres de

l'Italie méridionale, est terminée au sud par une chaîne transversale

dont la crête, inégale et coupée de profondes entailles, se dirige de

l'est à l'ouest et va finir entre les deux golfes de Naples et de

Salerne, par le cap Campanella, l'ancien promontoire de Minerve. La

belle île de Capri, aux abruptes falaises calcaires où pénètre la mer

d'azur, appartient également à cette rangée transversale des monts

samnites.

Du côté de l'orient, les divers massifs napolitains, d'origine crétacée,

comme presque tous les Apennins méridionaux, et connus, en général, sous

le nom de Murgie, s'abaissent en pente douce et de leurs dernières

déclivités vont disparaître sous les «tables» (_tavoliere_) argileuses

que déposèrent les eaux marines à l'époque pliocène. Ces tables de la

Pouille, de faible élévation, sont peut-être, dans toutes les parties où

elles n'ont pas été reconquises à l'agriculture, les terres les moins

fertiles et les plus tristes à voir de toute la péninsule italienne: les

lits profonds où coulent les minces filets d'eau des rivières du versant

adriatique découpent ces plaines en terrasses parallèles; toute la

population s'est réunie dans les villes à l'issue des vallées, sur les

monticules faciles à défendre ou sur les grandes routes; et la campagne

est une immense solitude, parcourue seulement des bergers nomades. On ne

voit pas même un buisson dans ces grandes plaines; les plantes les plus

élevées sont une espèce de fenouil dont les haies touffues marquent les

limites entre les pâturages. Des masures, semblables à des tombeaux ou à

de simples amas de pierres, s'élèvent çà et là au milieu de la plaine.

Mais les vieux us féodaux qui s'opposaient à la culture de ces contrées

et qui forçaient les habitants de la montagne à maintenir au milieu de

leurs champs de larges chemins ou _tratturi_ pour le passage des brebis,

ont heureusement pris fin, et l'aspect des «tables» change d'année en

année.

Les _tavoliere_ séparent complétement du système des Apennins le massif

péninsulaire du Monte Gargano, qui forme ce que l'on est convenu

d'appeler «l'éperon» de la «botte» italienne. Quelques forêts de hêtres

et de pins, qui fournissent le meilleur goudron de toute l'Italie, des

fourrés de caroubiers, d'arbousiers et de plantes diverses dont les

abeilles transforment les fleurs en un miel exquis, revêtent encore les

pentes septentrionales de ce massif isolé, aux ravins sauvages; mais le

nom même de la plus haute cime, le Monte Calvo ou mont Chauve, témoigne

de l'oeuvre déplorable de déforestation qui s'est accomplie aussi dans

cette région comme dans presque tout le reste de la Péninsule. Jadis des

pirates sarrasins s'étaient installés dans le massif du Monte Gargano

comme dans grande forteresse; l'espèce de fossé que forme la vallée du

Candelaro, continuation de la ligne normale des côtes italiennes, les

défendait à l'ouest.

Là ils purent longtemps braver les populations chrétiennes, quoique les

sanctuaires érigés sur les escarpements du Gargano soient parmi les plus

vénérés de la catholique Italie; des églises et des couvents y ont

succédé aux anciens temples païens, et depuis les temps historiques le

flot des pèlerins n'a cessé de s'y diriger: surtout l'église du mont

Sant' Angelo, dont les pentes fort inclinées se dressent au nord de

Manfredonia, est un lieu sacré par excellence. C'est qu'avant l'époque

de la grande navigation les matelots qui venaient de quitter le sûr abri

du golfe, ne se préparaient pas sans inquiétude à doubler la presqu'île

du Gargano et à s'aventurer au milieu des îles bordées d'écueils qui la

continuent au large vers la côte dalmate, Tremiti, Pianosa, Pelagosa.

[Illustration: N° 92.--MONTE GARGANO.]

L'ancien volcan du mont Vultur, au sud de la vallée de l'Ofanto, se

dresse comme la borne méridionale des Apennins de Naples. Au delà, le

sol s'abaisse graduellement et n'est plus qu'un plateau raviné d'où les

eaux rayonnent en trois directions, à l'ouest par le Sele vers le golfe

de Salerne, au sud-est vers le golfe de Tarente, au nord-est vers

l'Adriatique. Loin de se bifurquer, comme on le représentait jadis sur

les cartes, l'Apennin est même complétement interrompu par le seuil de

Potenza, et la longue presqu'île qui forme le «talon» de l'Italie n'a

pour toutes élévations que des terrasses aux contours indécis et des

collines aux longues croupes monotones.

L'autre presqu'île, celle des Calabres, est, au contraire, montueuse et

très-accidentée d'aspect. L'Apennin recommence au sud de Lagonegro et

s'élève en brusques escarpements jusqu'au-dessus de la zone des bois. Le

mont Pollino, d'où l'on domine à la fois les deux mers d'Ionie et

d'Éolie, est plus haut que le Matese et que toutes les autres cimes du

Napolitain; le groupe dont il occupe le centre barre la presqu'île dans

toute sa largeur, d'une mer à l'autre mer, et se prolonge au bord des

eaux occidentales en un mur de rochers plus abrupts encore que ceux de

la Ligurie et beaucoup plus inaccessibles à cause du manque complet de

routes. Au sud, il s'ouvre en de beaux vallons boisés où les habitants

vont recueillir sur le trone des frênes la manne médicinale qui

s'expédie ensuite dans tous les pays du monde. La profonde vallée du

Crati limite au sud et à l'est ce premier massif et le sépare d'un

deuxième, moins élevé, mais à la base plus étendue: c'est la Sila, dont

les rochers de granit et de schistes, d'origine beaucoup plus ancienne

que les Apennins, ont encore gardé la parure et, l'on pourrait dire,

l'horreur de leurs grandes forêts de pins et de sapins, hantées par les

bandits. Jadis ces forêts, qui valurent aux montagnes le nom de «Pays de

la Résine», fournirent aux Hellènes de la Grande Grèce, puis aux

Romains, le bois nécessaire à la construction de leurs flottes, et

maintenant encore les chantiers de construction de l'Italie y prennent

un grand nombre de leurs madriers. Des pâtres, que l'on dit être en

partie les descendants des Sarrasins qui occupèrent autrefois la

contrée, mènent leurs troupeaux pendant la belle saison dans les

clairières de ces forêts.

Au sud du groupe isolé de la Sila s'arrondit le large golfe de

Squillace, au devant duquel la mer Tyrrhénienne projette une autre baie

semi-circulaire, celle de Santa Eufemia. Il ne reste plus entre les deux

mers qu'un isthme étroit, occupé par de petits plateaux disposés en

degrés et entourés d'anciennes plages qui marquent les reculs successifs

de la mer; mais au delà de ce seuil, où des souverains ont eu l'idée,

non suivie d'effet, de faire creuser un canal maritime, s'élève un

troisième massif, au noyau de roches cristallines, bien nommé

l'Aspromonte. Énorme croupe à peine découpée en sommets distincts, mais

rayée sur tout son pourtour de ravins rougeâtres où de furieux torrents

roulent en hiver, «l'âpre montagne,» encore revêtue de ses bois, étale

largement dans la mer Ionienne ses promontoires panachés de palmiers et

disparaît enfin sous les flots, à la pointe désignée par les marins sous

le nom de «Partage des vents[102]» (_Spartivento_).

[Note 102: Altitudes des Apennins de Naples:

Meta 2,245 met.

Monte Miletto (Matese) 2,047 »

» Calvo (Gargano) 1,570 »

» Sant' Angelo (cap Campanella) 1,470 »

Capri (Monte Solara) 597 »

Monte Pollino 2,334 »

La Sila 1,787 »

Aspromonte 1,909 »

]

Mais, outre les divers massifs plus ou moins isolés que l'on peut

considérer comme faisant partie du système des Apennins, le pays de

Naples a, comme les provinces romaines, ses montagnes volcaniques. Elles

forment deux rangées irrégulières, l'une sur le continent, l'autre dans

la mer Tyrrhénienne, et se rattachent peut-être souterrainement par un

foyer caché aux volcans des îles Lipari et au mont Etna. L'une de ces

montagnes est le Vésuve, la bouche de laves la plus fameuse du monde

entier, non qu'elle soit la plus active ou qu'elle s'élève le plus haut

dans la zone des nuages, mais son histoire est celle de tout un peuple

qui vit au milieu de ses laves; nul volcan n'a été mieux étudié: grâce à

la proximité immédiate de Naples, c'est une sorte de laboratoire de

géologie fonctionnant sous les yeux de l'Europe.

A peine, en sortant du défilé de Gaëte, a-t-on pénétré dans le paradis

de la Terre de Labour, que l'on voit un premier volcan, la Rocca

Monfina, se dresser entre deux massifs calcaires, dont l'un est le

Massico, aux vins exquis célébrés par Horace, le poëte gourmet. Depuis

les temps préhistoriques le volcan repose, ou du moins on ne possède

aucun récit authentique de ses fureurs; un village, qui a succédé à une

place forte des anciens Auronces, adversaires des Romains, s'est niché

avec confiance dans la riche verdure de son cratère ébréché, quoique

l'aspect extérieur de la montagne soit encore en maints endroits aussi

formidable qu'au lendemain d'une éruption. La principale bouche des

laves, entourant un dôme de trachyte, le mont Santa Croce, qui s'élève à

près de 1,000 mètres, est l'une des plus vastes de l'Italie: elle n'a

pas moins de 4,600 mètres de large; deux autres cratères s'ouvrent dans

le voisinage et plusieurs cônes parasites d'éruption, hérissant les

pentes extérieures de la montagne, font comme une sorte de cour à la

coupole centrale. Le sol de la Campanie est formé jusqu'à une profondeur

inconnue des cendres rejetées jadis du cratère de Rocca Monfina, et qui

se sont déposées, soit à l'air libre, soit au fond de baies émergées

depuis. Dans la région méridionale de la Terre de Labour, ces tufs

renferment un grand nombre de coquillages en tout pareils à ceux de la

mer voisine. Toute cette région a donc été récemment soulevée.

[Illustration: N° 93.--CENDRES DE LA CAMPANIE.]

Les collines qui s'élèvent au sud de la merveilleuse campagne n'ont pas

la majesté de la Rocca Monfina, mais leur voisinage du bord de la mer et

les remarquables phénomènes qui s'y sont accomplis les ont rendues bien

autrement célèbres; dès l'antiquité la plus reculée, elles ont été

considérées comme une des grandes curiosités de la Terre. Vus de la

position dominatrice de la colline des Camaldules, au-dessus de Naples,

les «champs Phlégréens», embellis d'ailleurs par la verdure et le

voisinage des eaux marines, ne nous paraissent point une région

d'horreurs, depuis que nous connaissons des régions du monde

incomparablement plus ravagées par les laves et qui par leurs explosions

ont causé des désastres beaucoup plus effrayants. Les volcans de Java,

des îles Sandwich, de l'Amérique centrale, de la Cordillère andine, ont

porté tort dans notre imagination aux pustules du golfe de Baïa; mais

les phénomènes si divers de cette petite région volcanique durent

frapper singulièrement l'esprit de nos premiers ancêtres gréco-romains.

Leur intelligence, si ouverte pourtant, ne pouvait comprendre ces

merveilles: aussi ne manqua-t-elle pas de les attribuer à des dieux: là

était pour eux le seuil du monde souterrain. Cette terre qui frémit, ces

flammes sortant d'un foyer caché, ces ouvertures béantes en

communication avec des cavernes inconnues, ces lacs qui se vident et

s'emplissent soudain, ces antres vomissant des gaz mortels, tout cela

entra pour une forte part dans leur mythologie et dans leur poétique, et

c'est encore là que, malgré nous, se trouve l'origine d'une multitude de

nos images, de nos comparaisons et de nos idées. Du temps de Strabon,

les bords du golfe de Baïa étaient devenus le rendez-vous des

voluptueux, et tous les promontoires, toutes les collines des environs

portaient de somptueuses villas; la contrée tout entière était le plus

charmant des jardins, embelli par la vue la plus admirable de la mer et

des îles; mais on se racontait encore des choses terribles sur le monde

de cavernes et de flammes caché dans les profondeurs. Un oracle

redoutable y siégeait, entouré d'un peuple de mineurs, les mythiques

Cimmériens, auxquels devaient s'adresser les étrangers qui voulaient

consulter les dieux: ces populations de troglodytes étaient tenues de ne

jamais voir le soleil et ne quittaient leurs souterrains que pendant la

nuit. On disait aussi que les champs Phlégréens avaient été le théâtre

de grandes luttes entre les géants; peut-être était-ce un souvenir des

batailles qui s'étaient livrées pour la possession des terres fertiles

de la Campanie. Au moyen âge, Pouzzoles était considéré par les fidèles

comme le lieu par lequel Jésus-Christ était descendu aux enfers.

Les cratères qui servirent de vomitoires à ce foyer ou «pyriphlégéton»

des anciens sont au nombre d'une vingtaine, si l'on compte seulement

ceux dont les bords, entiers ou ébréchés, sont encore nettement

reconnaissables; mais il en est aussi plusieurs qui se sont mutuellement

oblitérés en s'enclavant les uns dans les autres, en croisant ou en

superposant leurs murailles. Vu de haut, et sans la végétation qui

l'embellit, l'ensemble du paysage prendrait un aspect analogue à celui

de la surface lunaire, parsemée d'entonnoirs inégaux. Naples même est

bâtie dans un cratère aux contours indécis, rendus plus vagues encore

par les édifices qui s'élèvent en amphithéâtre sur les pentes; mais à

l'ouest se groupent plusieurs cuvettes volcaniques mieux dessinées, dont

l'une s'appuie extérieurement sur un long promontoire de tuf, où s'élève

le prétendu tombeau de Virgile. Dès qu'on a dépassé le tunnel du

Pausilippe, l'une des anciennes «merveilles du monde», on se trouve dans

la région des champs Phlégréens proprement dits. A gauche, la petite île

de Nisita ou Nisida, au profond cratère ouvrant aux eaux du large

l'échancrure du Porto Pavone, dresse son cône régulier comme la borne

extérieure de cet amas de volcans.

Le plus vaste de tous, et celui qui a le plus gardé de son activité

d'autrefois, est le bassin de la Solfatare, le _Forum Vulcani_ des

anciens. Sa dernière grande éruption date de 1198, mais il continue

d'exhaler en quantité des vapeurs d'hydrogène sulfuré et de décomposer

ses roches sous l'action des gaz: la nuit, un vague reflet rougeâtre

s'échappe d'une centaine de petites ouvertures où s'élaborent le soufre

et les sulfates, et quand on se promène sur le sol du cratère, on entend

résonner ses pas sur le sol poreux, percé d'innombrables vésicules.

Immédiatement au nord s'ouvre une autre coupe volcanique emplie de la

verdure des grands bois et d'eaux, qui la reflètent: c'est le parc

d'Astroni, dont les talus circulaires sont tellement abrupts à

l'intérieur, qu'ils forment une barrière suffisante pour enclore les

sangliers et les chevreuils; la seule entrée de l'enceinte est une

brèche artificielle. Un autre cratère moins régulier enferme les eaux,

étendues, profondes, et parfois bouillantes, du lac d'Agnano, que l'on

croit s'être formé au moyen âge. Dans les environs jaillit, de la

fameuse «grotte du Chien», une source d'acide carbonique visitée par la

foule des étrangers. D'autres jets de gaz et d'eau sulfureuse s'élancent

de tous les terrains des environs, et c'est à eux que Pouzzoles devrait

son appellation, si la véritable signification du mot est celle de

«Ville puante». Par contre, la ville a donné son nom à la terre de

pouzzolane, lave désagrégée par les eaux qui fournit un excellent

mortier et qui servit dans l'antiquité à construire des amphithéâtres,

des temples, des villas, des môles et des bassins. On voit encore à

Pouzzoles quelques restes de la jetée à laquelle se rattachait le fameux

pont de Baïa, construit en travers du golfe par Caligula.

Les rivages de la baie de Pouzzoles ont fréquemment changé de niveau.

Les trois colonnes d'un temple de Neptune, dit de Sérapis, en sont une

preuve bien connue. Après l'époque romaine, peut-être lors de quelque

éruption non mentionnée dans l'histoire, l'édifice s'affaissa dans les

eaux avec la berge qui le portait; ses colonnes durent baigner dans la

mer pendant de longues années ou même pendant des siècles, car jusqu'à

la hauteur d'environ six mètres et demi, on voit sur les fûts de marbre

les enveloppes des serpules et les innombrables trous creusés par les

pholades. A une autre époque, sur laquelle les chroniques restent

également muettes, le temple surgit de nouveau, avec assez de régularité

dans son mouvement d'élévation pour que la colonnade restât

partiellement debout. Tout porte à croire que cette émersion eut lieu en

1538, lorsque la «Montagne Nouvelle» (_Monte Nuovo_) fut rejetée par

l'officine intérieure des laves et des cendres. En quatre jours l'énorme

cône, haut de 130 mètres et d'un pourtour de plusieurs kilomètres,

jaillit de la plaine basse qui continuait le golfe vers le nord; le

village de Tripergola fut enseveli sous les cendres; toute une plage,

dite la Starza, se forma au pied de la falaise de l'ancien littoral, et

deux nappes d'eau qui s'étendent à l'ouest du Monte Nuovo cessèrent de

communiquer avec la mer et prirent une autre forme.

Un de ces lacs, le plus rapproché du golfe, était ce fameux Lucrin, tant

apprécié des gourmets de Rome à cause de ses huîtres; une simple flèche

de sable, percée d'un «grau» naturel où passaient les petites

embarcations, le séparait de la mer: cette plage était, suivant la

tradition, une digue élevée par Hercule, lorsqu'il revenait d'Ibérie,

chassant devant lui les troupeaux de Géryon. L'autre lac, qu'un détroit

unissait alors au Lucrin, est l'Averne, dont Virgile, se conformant aux

vieilles légendes, avait fait l'entrée des enfers. Ses eaux, claires,

poissonneuses et profondes d'environ 120 mètres emplissent un ancien

cratère qui n'a plus rien de bien effrayant et n'émet plus de gaz

mortels: en dépit de l'étymologie de son nom, les oiseaux volent sans

danger au-dessus du lac et se reposent sur les bords. Pourtant les vieux

souvenirs classiques de l'enfer païen hantent encore les alentours du

cratère lacustre; une nappe marécageuse du bord de la Méditerranée, le

lac Fusaro, est devenue l'Achéron des _ciceroni_; à côté se trouve

l'antre de Cerbère; le Cocyte est le ruisseau paresseux de l'Acqua Morta

qui s'écoule de l'étang dans la mer; le lac Lucrin, ou plutôt une source

qui s'y déverse, est le Styx; une grotte artificielle, reste d'une route

souterraine que les anciens avaient creusée, du lac Averne à la mer, est

devenue la grotte de la Sibylle. Les habitants de Cumes, l'antique cité

de fondation chalcidique dont on voit encore quelques débris au bord de

la Méditerranée, entre le lac de Patria et celui de Fusaro, avaient

apporté les mythes de l'Hellade dans leur nouvelle patrie, et la poésie,

qui s'en est emparée, continue de les faire vivre jusqu'à nos jours.

Pour contraster avec le Tartare, il faut des Champs Élysées, et l'on

donne, en effet, ce nom à une partie de la péninsule de Baïa dont les

voluptueux Romains avaient fait le séjour le plus enchanteur de

l'univers: tous les grands y possédaient leur villa; Marius, Pompée,

César, Auguste, Tibère, Claude, Agrippine, Néron, y résidèrent et leurs

palais furent le théâtre de mainte effroyable tragédie. Actuellement il

ne reste de tous ces édifices que des ruines à demi écroulées dans les

flots. La nature a repris le dessus et les seules curiosités de la

péninsule, avec les huîtrières du lac Fusaro, sont les collines de tuf

et les cratères. Le cap terminal, le célèbre promontoire de Misène, est

un de ces anciens volcans, et jadis faisait partie d'un groupe

d'éruption beaucoup plus considérable qui comprenait aussi la charmante

petite île de Procida, séparée de la côte par un canal de moins de

dix-huit mètres de profondeur. La vue que l'on contemple du cap Misène

est une des plus vantées de la planète: de là on voit dans son entier

cet admirable golfe de Naples, «morceau du ciel tombé sur la terre.»

Ischia la joyeuse, la formidable Capri, le promontoire de Sorrente,

bleui par l'éloignement, le Vésuve à la double enceinte, le collier de

villes blanches qui entoure le golfe, les maisons de Naples qui

ruissellent sur les pentes, les fécondes plaines de la Campanie, se

déroulent dans le cadre merveilleux formé par la mer et l'Apennin.

L'île de Procida réunit le massif des champs Phlégréens à la chaîne des

volcans insulaires qui se développe au large du golfe de Gaëte. La plus

importante de ces îles est Ischia, presque rivale du Vésuve par la

hauteur apparente de son volcan, l'Epomeo. Celui-ci, qu'entourent dix ou

douze cônes parasites, s'est ouvert latéralement plusieurs fois pendant

l'époque historique. Une grande éruption de la montagne eut lieu en

1302, et la crevasse vomit alors des laves tellement compactes, que

jusqu'à présent elles se sont refusées à porter toute végétation. On a

remarqué que le Vésuve se trouvait alors dans une période de repos, deux

fois séculaire; mais comme s'il y avait alternance dans les foyers

d'activité, l'Epomeo est redevenu tranquille depuis que le Vésuve a

repris le jeu de ses explosions; de même, lorsque le Monte Nuovo jaillit

du sol, le grand volcan de Naples rentra dans une période de sommeil qui

dura cent trente années. Quoi qu'il en soit de cette alternance présumée

dans le mouvement des laves souterraines, l'île d'Ischia repose depuis

cinq siècles et demi; elle n'a plus d'autre issue pour le dégagement des

gaz élaborés dans ses profondeurs que ses trente ou quarante sources

thermales, qui contribuent, avec l'air pur et la beauté de l'île, à

augmenter chaque année le flot des visiteurs.

Il est certain, qu'à une époque géologique moderne la masse insulaire a

été soulevée, puisque ses laves trachytiques reposent en maints endroits

sur des argiles et des marnes contenant des coquillages semblables à

ceux qui vivent encore dans la Méditerranée: des phénomènes analogues

ont eu lieu sur les plages de Pouzzoles et de Sorrente, mais le

mouvement d'élévation paraît avoir été beaucoup plus considérable dans

l'île d'Ischia, car on y a reconnu les restes de coquilles récentes

jusqu'à 600 mètres de hauteur. Jadis accrue par l'exhaussement du sol

marin, Ischia diminue maintenant, par suite du travail d'érosion que

font les vagues à la base de ses promontoires de tuf. Il en est de même

pour les autres îles volcaniques dont la rangée se prolonge au

nord-ouest. Ventotiene, l'ancienne Pandataria, qui fut un lieu d'exil

pour les princesses romaines, est un âpre rocher de trachyte ne gardant

plus qu'une sorte de chapeau de scories et de cendres; tout le reste a

été balayé par les eaux, et les deux îles de Ventotiene et de San

Stefano, jadis parties d'un même volcan, sont devenues deux terres

distinctes. Ponza, autre lieu de bannissement du temps des Romains,

était également avec les deux îles voisines, Palmarola et Zannone, le

fragment d'une enceinte de volcan démoli depuis par les vagues. Mais ce

volcan s'appuyait sur des masses calcaires comme celles du continent

voisin, car l'extrémité orientale de Zannone se compose d'une roche

jurassique absolument semblable à celle du Monte Circello, qui se dresse

en face sur la côte romaine.

Le Vésuve, la montagne à la fois chérie et redoutée des Napolitains, fut

aussi, aux temps préhistoriques, un volcan insulaire; des coquillages

marins mêlés au tuf du Monte Somma prouvent que cette partie du volcan

était jadis immergée, et du côté du continent la montagne est encore

entourée de plaines basses qui prolongent la mer des eaux par leur mer

de verdure. On sait comment la paisible montagne, couverte jadis des

plus riches cultures jusque dans le voisinage du sommet noirci, révéla

par une explosion soudaine la force terrible qui sommeillait dans ses

profondeurs. Il y a dix-huit siècles bientôt que le dôme de la Somma,

brusquement soulevé, fut réduit en poudre et projeté dans l'espace. Le

nuage de cendres lancé dans les airs cacha toute la contrée sous

d'immenses ténèbres; jusqu'à Rome le soleil en fut obscurci, et l'on

crut que la grande nuit de la Terre allait commencer. Quand la lumière

reparut vaguement dans le ciel roux, tout était méconnaissable; la

montagne avait perdu sa forme; toutes les cultures avaient disparu sous

la couche de débris, et des villes entières étaient ensevelies avec ceux

des habitants qui n'avaient pu s'enfuir: on ne les a retrouvées que de

nos jours.

[Illustration: GOLFE DE NAPLES ET LE VÉSUVE.]

[Illustration: VUE GÉNÉRALE DE CAPRI, PRISE DE MASSA-LUBREUSE. Dessin

d'après nature par Niederhaüsern-Koechlin.]

[Illustration: ÉRUPTION DU VÉSUVE, LE 26 AVRIL 1872. Dessin de Taylor,

d'après M. A. Heim.]

Depuis le terrible événement, le Vésuve a fréquemment vomi des laves et

des cendres; il est même arrivé, en 472, que ses poussières d'éruption

ont été transportées par le vent jusqu'à Constantinople, à la distance

de 1,160 kilomètres. Jamais on n'a constaté de périodicité dans ces

divers paroxysmes; le Vésuve s'est parfois reposé assez longtemps pour

que des forêts aient pu naître et grandir aux abords mêmes du cratère;

mais depuis la fin du dix-septième siècle les éruptions sont devenues

plus nombreuses: il ne se passe guère de décade qu'il n'y en ait une ou

deux. Chacune d'elles modifie le profil de la montagne: tantôt le grand

cône terminal a la forme la plus régulière, tantôt il est découpé par

des brèches en deux ou trois pyramides distinctes; suivant les époques,

il est percé d'un simple cratère, au fond duquel bouillonnent les laves,

ou bien parsemé de lacs ou de pustules d'éruption, ou muni d'un puissant

vomitoire dont les rebords s'emboîtent les uns dans les autres ou se

croisent diversement. La hauteur du mont ne change pas moins que sa

forme, et les mesures les plus précises indiquent, d'éruption en

éruption, des altitudes différentes, quoique toutes probablement

inférieures à celle qu'avait la Somma avant la grande explosion de 79;

le fragment ruiné de l'enceinte qui se développe en croissant autour de

l'ancien cratère dit Atrio del Cavallo fait supposer que la masse du

volcan était beaucoup plus considérable autrefois. Toutes ces grandes

révolutions sont accompagnées de changements intimes dans la composition

des laves et dans la nature des gaz. Grâce au voisinage de Naples,

toutes ces diverses phases de l'activité volcanique sont connues

désormais. Les _Annales_ du Vésuve, où ces phénomènes sont décrits en

détail, sont assez riches déjà pour servir à l'histoire comparée de tous

les volcans, et un observatoire, que l'on a bâti sur les pentes du cône

et que les laves ont parfois entouré de leurs vagues de feu, permet aux

savants d'étudier les éruptions à leur source même.

Le Vésuve, comme tous les autres volcans, a son entourage d'eaux

thermales et de vapeurs jaillissantes; mais il n'est point accompagné de

cônes secondaires. Il faut aller jusqu'au centre, et même sur le versant

oriental de la Péninsule, pour trouver un autre volcan: c'est le mont

Vultur. Cette masse isolée et régulièrement conique est plus

considérable que le Vésuve lui-même: elle le dépasse en hauteur de cime

et en diamètre de base; mais il ne paraît pas que des éruptions y aient

eu lieu depuis les temps historiques; le grand cratère, ouvert sur le

flanc septentrional de la montagne, n'émet plus que de légers souffles

d'acide carbonique, au bord de deux lacs emplissant le fond de

l'entonnoir. Le mont Vultur s'élève sur le prolongement d'une ligne

tirée d'Ischia au Vésuve, et c'est précisément sur la même ligne, et à

moitié chemin des deux grandes montagnes, le Vésuve et le Vultur, que se

trouve la source d'acide carbonique la plus abondante de l'Italie; elle

jaillit du petit lac ou plutôt de la mare d'Ansanto ou du «Manque

d'air», ainsi nommée à cause de ses gaz irrespirables. Le jet d'acide

s'échappe d'une fente du sol avec un bruit strident, semblable à celui

d'une cheminée de forge. Tout autour, la terre est couverte de débris

d'insectes qui ont péri soudain en pénétrant dans la zone d'air mortel.

Au bord du lac, les Romains avaient élevé un temple à «Junon

Méphitique[103]».

[Note 103: Altitudes des volcans du Napolitain:

Vésuve............... 1,250 mètres.

Epomeo............... 768 »

Vultur............... 1,328 »

Monte Nuovo.......... 134 »

Camaldules........... 158 »

Rocca Monfina........ 1,006 »

]

Tout effroyables qu'ils soient, les désastres causés dans l'Italie

méridionale par les éruptions de laves et les explosions de cendres sont

moindres que les malheurs produits par les tremblements de terre.

Quelques-unes de ces fatales secousses ont évidemment le mouvement

intérieur des laves pour cause immédiate: ainsi, quand le Vésuve

s'agite, Torre del Greco et les autres villes situées à la base du mont

sont doublement menacées: elles risquent à la fois d'être rasées par les

laves ou bien ensevelies par les cendres et d'être renversées par les

trépidations du sol. Mais, outre ces tremblements volcaniques, la

Basilicate et les Calabres, c'est-à-dire les provinces comprises entre

les deux foyers du Vésuve et de l'Etna, ont éprouvé maintes fois des

ébranlements terribles dont l'origine est encore inconnue. Sur un

millier de tremblements de terre observés pendant les trois derniers

siècles dans l'Italie méridionale, la plupart ont été ressentis dans

cette région, et quelques-uns ont exercé une force de destruction dont

les résultats épouvantent.

Le grand désastre le plus récent, celui de décembre 1857, coûta la vie à

plus de 10,000 personnes, à Potenza et dans les environs; mais le plus

terrible de ces ébranlements raconté par l'histoire fut celui de 1783,

qui secoua la pointe extrême de la péninsule des Calabres. Le premier

choc, dont le point initial se trouvait à peu près au-dessous de la

ville d'Oppido, dans le massif de l'Aspromonte, ne dura que cent

secondes, et ce court espace de temps suffit pour renverser 109 villes

et villages, contenant une population de 166,000 personnes, dont 32,000

restèrent écrasées sous les débris. La disposition des terrains de la

contrée fut pour beaucoup dans ce désastre. En effet, les talus ravinés

qui s'appuient sur les flancs des montagnes granitiques de la Calabre

Ultérieure sont composés de formations tertiaires, sables, marnes et

argiles. En passant à travers la roche, douée d'une certaine élasticité,

quoique fort dure, les secousses se propageaient régulièrement sans

brusques soubresauts; mais, arrivées aux terrains meubles, elles se

retardaient soudain; le mouvement se troublait, changeait de direction,

et de grands éboulis se produisaient; marnes et sables s'écroulaient en

entraînant avec eux les cultures et les édifices de la surface; comme

dans la plaine de San Salvador, en Amérique, des secousses relativement

faibles déterminaient ainsi d'effroyables écroulements. Telle est la

cause de ces lézardes bizarres, de ces étranges déchirures du sol qui

firent l'étonnement des savants et que reproduisent à l'envi, d'après

les figures de l'époque, tous les ouvrages de géologie. En certains

endroits, la terre était étoilée de fissures comme une vitre brisée;

ailleurs des fentes s'étaient ouvertes à perte de vue dans les

profondeurs; des ruisseaux s'étaient engouffrés et plus loin

reparaissaient en lacs; des marnes délayées avaient coulé sur les pentes

comme des fleuves de lave, noyant les maisons et recouvrant les cultures

d'une couche infertile. Les ruines, les changements de niveau, les

crevasses béantes rendaient plusieurs sites presque méconnaissables. Aux

désastres causés par tous ces écroulements s'ajoutèrent les maux

occasionnés par les tremblements de mer. Une grande partie de la

population de Scilla, craignant de rester sur le rivage vibrant, s'était

réfugiée sur une flottille de barques; mais une énorme masse de terre,

se détachant d'une montagne voisine, s'éboula dans les eaux, et la vague

d'ébranlement vint se heurter sur les rives avec les débris des

embarcations rompues. Puis vinrent la famine, causée par le manque de

vivres, et le typhus, conséquence ordinaire de tous les autres fléaux.

S'il est encore impossible de prévoir les tremblements de terre et de se

prémunir contre eux autrement que par une construction plus intelligente

des maisons, il est du moins une cause de misère et de dépopulation que

les habitants du Napolitain peuvent écarter, puisque leurs ancêtres y

avaient réussi. Du temps des Grecs, les marais du littoral étaient

certainement beaucoup moins nombreux qu'ils ne le sont de nos jours; les

guerres et le retour des populations vers la barbarie ont détérioré le

régime des eaux et, par conséquent, le climat lui-même. Baïa, le lieu

salubre par excellence, la ville de campagne des voluptueux Romains, est

devenue le séjour de la malaria. De même, l'ancienne Sybaris, la ville

du luxe et du plaisir, est remplacée par les mares de la plaine

Fiévreuse (_Febbrosa_), «terre pourrie qui mange plus d'hommes qu'elle

ne peut en nourrir.» Les miasmes paludéens, tel est le fléau qui, avec

la misère et l'ignorance, décime encore les habitants de la Pouille, de

la Basilicate, des Calabres. Certaines maladies asiatiques,

l'éléphantiasis, la lèpre même, font aussi leurs ravages parmi ces

populations, que la fertilité du sol et l'excellence du climat naturel

semblaient destiner à une grande prospérité.

En effet, les contrées napolitaines, bien nommées Sicile continentale,

depuis les temps de la domination normande, qui fonda le royaume des

Deux-Siciles, sont une région favorisée. Le versant occidental surtout,

baigné par une quantité suffisante de pluies annuelles, pourrait devenir

un immense jardin, comme le sont déjà quelques-unes de ses plages, à

Sorrente, à Salerne, à Reggio. La température moyenne de Naples est

semi-tropicale; en hiver, le thermomètre n'est pas même inférieur d'un

degré à la hauteur qu'il offre à Paris pour la moyenne de toute l'année.

La neige y tombe fort rarement et ne se montre pendant quelques semaines

ou quelques mois que sur les croupes des montagnes[104]. Dans les

jardins et les vergers du bord de la mer, la végétation est d'une

richesse toute méridionale: les orangers et les citronniers, chargés des

plus beaux fruits, y poussent en grands arbres; les dattiers, se

groupant en bouquets, y déploient leurs éventails de feuilles, et

parfois, à Reggio notamment, ils ont mûri leurs fruits; l'agave

américaine y dresse ses hauts candélabres; la canne à sucre, le

cotonnier et d'autres plantes industrielles, qui dans le reste de

l'Europe se hasardent à peine en dehors des serres, vivent ici dans les

champs en pleine liberté. Quant à l'olivier, l'arbre par excellence des

plages de la Méditerranée, c'est dans les Calabres qu'il faut en

parcourir les admirables forêts, non moins ombreuses que celles de nos

hêtres. Même la roche à peine saupoudrée de terre végétale et sans

humidité apparente est d'une grande fertilité; maint promontoire aux

falaises verticales porte sur ses terrasses de culture des vignobles et

des vergers aux excellents produits. Avec la Sicile, l'Andalousie,

certains districts de la Grèce et de l'Asie Mineure, le Napolitain est

vraiment l'idéal de la zone chaude tempérée; seulement quelques steppes

du versant adriatique, et les hautes vallées des Apennins, qui

rappellent le centre de l'Europe, contrastent avec la magnificence de

végétation du littoral.

[Note 104: Climat du Napolitain:

Température Extrême Extrême Pluies

moyenne. de chaud. de froid. annuelles.

Naples 16°,7 40° -5° 0m 947

]

Cet admirable pays est habité par une population d'origine très-diverse.

Sans remonter jusqu'aux âges mythiques, on trouve les éléments les plus

distincts parmi les peuples qui se sont entremêlés pour former les

Napolitains actuels.

Il y a deux mille trois cents ans, les Samnites occupaient non-seulement

les Apennins, mais encore toute la largeur de la Péninsule, d'une mer à

l'autre mer. Plus nombreux que les Romains, maîtres d'un territoire plus

étendu, ils seraient devenus les conquérants de l'Italie, s'ils avaient

eu la cohésion, l'esprit d'organisation, la discipline qui faisaient la

force de leurs adversaires; mais, divisés en cinq groupes distincts,

parlant cinq dialectes italiques différents, ils ne possédaient pas une

individualité nationale assez précise. Les Samnites de la montagne se

disputaient avec leurs frères de la plaine; ceux qui avaient gardé la

barbarie de leurs anciennes moeurs étaient en guerre ouverte avec les

Samnites hellénisés qui vivaient dans le voisinage des cités grecques du

littoral.

Tous les rivages méridionaux de la péninsule italique, depuis l'antique

ville de Cumes, fondée, plus de mille ans avant notre ère, par les

Cuméens de l'Asie Mineure, jusqu'à Sipuntum, dont il reste quelques

ruines, au sud de la moderne Manfredonia, étaient bordés de villes

grecques. Dans ces régions du midi de l'Italie, le fond de la population

diffère beaucoup de celui des autres parties de la Péninsule. Tandis que

les éléments celtiques, étrusques, latins dominent au nord du Monte

Gargano, ce sont les Hellènes, les Pélasges et des races alliées qui

semblent avoir eu la prépondérance dans les contrées du sud.

Non-seulement les Grecs civilisés, Ioniens et Doriens, y avaient fondé

assez de colonies pour en faire une «Grande Grèce», mais les indigènes

eux-mêmes, les Iapygiens barbares, parlaient un idiome que l'on croit

avoir été très-rapproché de la langue hellénique; peut-être l'hypothèse

de Mommsen, qui voit en eux les descendants de tribus de même origine

que les Albanais du littoral opposé de l'Adriatique, est-elle fondée;

mais, en tout cas, ils étaient les parents des Grecs par la race, et

cette parenté facilita la rapide hellénisation du peuple.

Plus tard, tous les méridionaux de l'Italie, descendants des Iapygiens

et des Grecs, eurent à s'incliner devant la toute-puissance de Rome et à

recevoir ses vétérans et ses colons, mais ils ne se latinisèrent point

complétement. Eux qui avaient donné à Rome presque tous ses premiers

auteurs et ses maîtres en poésie, Andronicus, Ennius, Nævius, ne se

prêtèrent que difficilement à parler la langue des conquérants. Après la

chute de l'empire romain, l'autorité des Césars de Constantinople, qui

put se maintenir encore longtemps dans l'Italie méridionale, rendit au

grec son rang d'idiome prépondérant, puis les patois romanisés reprirent

peu à peu le dessus. Mais l'ignorance même et la barbarie dans laquelle

retombèrent les habitants, des contrées à demi grecques ne leur

permirent pas de se faire au nouveau milieu qui les entourait; ils

conservèrent partiellement leur langue et leurs moeurs, et, de nos jours

encore, plusieurs districts des provinces méridionales ne sont italiens

qu'en apparence; on cite même huit villages de la Terre d'Otrante où

l'on parle le dialecte hellénique du Péloponèse; mais les habitants du

pays sont probablement les descendants de fugitifs du moyen âge. Ce

n'est point sans raison que la mer de Tarente a toujours son nom de mer

Ionienne. En gardant leurs sonores appellations grecques, Naples ou

Napoli, Nicastro, Tarente, Gallipoli, Monopoli ont aussi gardé dans leur

population bien des traits qui font penser aux temps de la Grande Grèce.

De toutes les cités du Napolitain, Reggio ou «la Ville du détroit» (de

la Rupture) est, paraît-il, celle où l'usage du grec s'est conservé le

plus longtemps; vers la fin du treizième siècle, les patriciens de la

ville, qui se vantent tous d'être de pure race ionienne, parlaient

encore, dit-on, la langue de leurs ancêtres. Dans plusieurs villages de

l'intérieur, où ni le commerce, ni les invasions guerrières ne sont

venus modifier les anciennes moeurs, le grec était naguère l'idiome du

pays; des chants recueillis à Bova, bourgade située non loin de la

pointe méridionale de l'Italie, sont en beau dialecte ionien, plus

rapproché, dit-on, de la langue de Xénophon que le romaïque de la Grèce.

Récemment encore, à Roccaforte del Greco, à Condofuri, à Cardeto, le

grec était parlé par tous les paysans, et lorsqu'on les appelait devant

les tribunaux comme témoins ou comme accusés, les magistrats devaient

être assistés d'un interprète. Actuellement tous les jeunes gens parlent

italien; la langue maternelle est oubliée, mais le type se conserve

encore. A Cardeto, hommes et femmes, surtout celles-ci, sont d'une

beauté remarquable: «ce sont toutes des Minerves,» dit un historien du

pays. Leur principal métier, source de bien-être dans leur village, est

de servir de nourrices aux enfants des bourgeois de Reggio. De même les

femmes de Bagnara, entre Scilla et Palmi, sont d'une étonnante beauté,

célébrée d'ailleurs par un proverbe italien; mais elles ont un type

quelque peu farouche, où l'on croit discerner une trace d'origine arabe;

leur visage n'a pas la noble placidité de la figure grecque.

On raconte que les femmes des villages encore helléniques des Calabres

exécutent fréquemment une danse sacrée, qui dure pendant des heures et

qui ressemble tout à fait à celle que l'on voit représentée sur les

anciens vases; seulement elles dansent devant l'église et non plus

devant les temples, et ce sont des prêtres qui bénissent leurs

cérémonies. Lors des enterrements, des pleureuses accompagnent le mort

en poussant des cris et recueillent précieusement leurs larmes dans des

lacrymatoires. Ailleurs, notamment dans les environs de Tarente, les

enfants consacrent leur chevelure aux mânes des parents défunts. Avec

ces anciennes moeurs s'est également maintenue l'ancienne morale. La

femme est encore considérée comme un être très-inférieur à l'homme; sa

position n'a guère changé depuis deux mille ans dans cette partie de la

Grande Grèce. Même à Reggio, les dames de la bourgeoisie et de la

noblesse qui se conforment à la tradition restent dans le gynécée; elles

ne vont point au théâtre, sortent rarement, et, quand elles se

promènent, elles se font accompagner, non par leur mari, mais par des

suivantes aux pieds nus.

Aux éléments samnites, iapygiens et grecs qui ont formé la grande masse

de la population de l'Italie méridionale, il faut ajouter les Étrusques

de la Campanie; les Sarrasins, qui s'établirent dans la presqu'île du

Gargano et ceux dont on croit reconnaître les descendants, dans la

Campanie, à la «marine» de Reggio, à Bagnara et dans plusieurs autres

villes de la côte; les Lombards de Bénévent, qui parlaient encore leur

langue il y a huit cents ans; les Normands, dont les fils seraient

actuellement des pâtres de la montagne; enfin les Espagnols, que l'on

retrouve en plusieurs villes du littoral, notamment à Barletta dans

l'Apulie. De tous les étrangers domiciliés dans l'Italie méridionale,

ceux qui ont fourni le contingent le plus considérable pendant les

derniers siècles sont probablement les Albanais. Ils sont nombreux sur

tout le versant oriental de la Péninsule, du promontoire de Gargano à

l'extrémité des Calabres. Dès 1440, un de leurs clans s'était établi en

Italie, mais la grande émigration se fit pendant la dernière moitié du

quinzième siècle, après les héroïques luttes soutenues par le grand

Scanderbeg; les Chkipétars vaincus n'avaient alors d'autre ressource que

l'expatriation pour échapper au joug des Musulmans. Les rois de Naples,

heureux d'accueillir dans leur armée de si vaillants soldats,

concédèrent aux familles albanaises plusieurs villages ruinés et des

terres incultes, qui sont maintenant parmi les mieux exploitées de

l'Italie du Midi. Les descendants des Chkipétars, domiciliés pour la

plupart dans la Basilicate et les Calabres, comptent au nombre des plus

utiles citoyens de l'Italie; ils se sont mis à la tête du mouvement

intellectuel dans l'ancien royaume de Naples, et lorsqu'il s'est agi de

le délivrer des Bourbons, ils étaient parmi les premiers dans l'armée

libératrice de Garibaldi. Un grand nombre d'Albanais se sont

complétement italianisés, mais il s'en trouve encore plus de 80,000 qui

n'ont oublié ni leur origine, ni leur langage.

Quelle que soit la part qu'il faille attribuer aux divers éléments

ethniques dont se compose la population napolitaine, un fait est

incontestable, c'est que la race est une des plus belles de l'Europe.

Les Calabrais, les montagnards de Molise, les paysans de la Basilicate

ont une taille si bien prise, un corps si merveilleusement d'aplomb,

tant de souplesse dans les membres et d'agilité dans la démarche, qu'on

ne songe point à leur reprocher leur petite taille, comparée à celle des

hommes du Nord. On ne s'arrête pas non plus à ce que les traits de

beaucoup de femmes napolitaines pourraient avoir d'irrégulier, tant

elles ont une physionomie mobile et pleine d'expression. Les figures des

enfants, avec leurs grands yeux noirs et leur bouche si fine et si bien

formée, brillent de la plus vive intelligence, quoique souvent les

vulgarités de la vie misérable à laquelle un trop grand nombre d'entre

eux sont condamnés finissent par éteindre leur regard et avilir leur

physionomie. Mais l'immense poids d'ignorance qui pèse sur la race

n'empêche pas qu'elle ne soit admirablement douée. La contrée qui compte

tant de grands hommes, depuis les temps presque mythiques de Pythagore,

n'est inférieure à aucune autre par le génie naturel de sa population.

Ses philosophes, ses historiens, ses légistes ont exercé une action

puissante dans le mouvement de la pensée humaine, et le nombre des

musiciens de premier ordre qu'elle a fourni au monde est relativement

très-considérable. Il appartenait aux Napolitains de chanter la nature

et la vie: est-il sur la terre des hommes plus favorisés par l'air

qu'ils respirent, les campagnes et les eaux qui les entourent?

Et pourtant la majorité des habitants de l'Italie méridionale est

encore, à bien des égards, au dernier rang parmi les Européens. Depuis

l'époque des libres cités helléniques, analogue à celle qu'eurent à

parcourir, dans un autre cycle de l'histoire, les républiques du nord de

l'Italie, le pays ne s'est jamais appartenu: il n'a fait que changer de

maîtres; tous les conquérants l'ont tour à tour dévasté avec violence ou

méthodiquement opprimé. A l'exception d'Amalfi, aucune ville du

Napolitain n'eut le bonheur de pouvoir s'administrer longtemps elle-même

comme le faisaient tant de cités républicaines de l'Italie du Nord. La

position géographique de la contrée qui fut la Grande Grèce la mettait

tout particulièrement en danger: au centre même de la Méditerranée, elle

se trouvait sur le chemin de tous les pirates et de tous les

envahisseurs, Sarrasins ou Normands, Espagnols ou Français, et l'absence

de toute cohésion naturelle entre les diverses régions du pays ne

permettait pas aux populations de résister. Le midi de l'Italie n'a pas

de grand bassin fluvial comme la Lombardie, la Toscane, l'Ombrie et

Rome; il n'a pas de centre de gravité pour ainsi dire, et s'enfuit de

toutes parts en versants distincts. Ce manque d'unité géographique

enlevait à la contrée son individualité historique et la livrait

d'avance à l'étranger.

Le régime politique sous lequel les populations napolitaines vivaient

récemment encore était des plus humiliants: toute initiative devait s'y

étouffer. «Mon peuple n'a pas besoin de penser!» écrivait le roi de

Naples Ferdinand II. Une idée, une parole que la censure avait

interdites, par peur ou par ignorance, étaient considérées comme des

crimes et punies avec la plus grande sévérité. Nul autre droit que celui

de la mendicité et de la dépravation morale! La science était obligée de

se faire toute petite; l'histoire devait se réfugier dans les catacombes

de l'archéologie; un reste de vie littéraire ne pouvait se maintenir que

par sa corruption ou sa futilité; bien peu nombreux étaient les

Napolitains qui parvenaient à force d'énergie, et sans recourir à

l'expatriation, à prendre rang parmi les hommes illustres de l'Italie.

Hors des grandes villes, les écoles étaient des établissements presque

inconnus et partout surveillés par une police soupçonneuse. Les hommes

qui savaient lire et écrire étaient mal vus et, pour ne pas être accusés

d'appartenir à quelque société secrète, ils étaient obligés de se faire

hypocrites. Les vieilles superstitions avaient gardé tout leur empire;

la masse du peuple, encore iapygienne et grecque par ses pratiques

dévotieuses, c'est-à-dire païenne, obéissait à de véritables

hallucinations dans sa croyance au monde des esprits: à cet égard, elle

valait les Morlaques de Dalmatie et les Albanais. On sait avec quelle

fureur d'idolâtrie la population de Naples se précipite encore au-devant

de la statue de saint Janvier et de quelles insultes elle l'accable

quand il tarde trop à liquéfier son sang miraculeux. Il en est de même

dans la plupart des autres villes du Napolitain: chacune d'elles a son

patron adoré, ou plutôt son dieu; mais si le dieu ne protége pas son

peuple, il est conspué comme un ennemi. Encore en 1858, des villageois

des Calabres, irrités d'une longue sécheresse, emprisonnèrent leurs

saints les plus vénérés. Vers la même époque, Barletta, dans la Pouille,

eut le triste honneur d'être la dernière ville d'Europe à brûler des

protestants, et de continuer ainsi la tradition de massacre léguée par

les exterminateurs des Vaudois de la Calabre.

[Illustration: N° 93.--INSTRUCTION COMPARÉE DES PROVINCES DE L'ITALIE.]

Tel est encore le fanatisme dans la deuxième moitié du dix-neuvième

siècle[105]!

[Note 105: Proportion des fiancés qui n'ont pas su signer leur nom

(1868):

Hommes. Femmes.

Campanie, province la plus instruite du Napolitain 69 p. 100. 88 p. 100.

Basilicate, province la moins instruite 85 » 96 »

]

Une des principales superstitions des Napolitains est relative au

«mauvais oeil». Le malheureux affligé d'un nez en bec de corbin et de

grands yeux ronds est tenu pour un jeteur de sorts, un _jettatore_, et,

tout honnête homme qu'il soit d'ailleurs, chacun l'évite comme un être

fatal. Si, par mauvaise chance, on se trouve exposé à la funeste

influence de son regard, il faut s'empresser de lui faire les cornes ou

de lui opposer la puissance de quelque amulette, ayant la même forme que

le _fascinum_ des anciens; les gris-gris en corail surtout ont un grand

pouvoir, et nombre de ceux qui prétendent ne pas croire à leur vertu

sont les premiers à s'en servir. Quant aux paysans des Calabres, la

plupart d'entre eux portent au-dessous de la chemise des tableaux de

saints couvrant toute la poitrine en guise de boucliers. Les bêtes

domestiques et les demeures doivent être aussi défendues par des objets

sacrés et des dieux Iares. A Reggio, presque toutes les maisons, toutes

peut-être, sont protégées contre les influences funestes par une espèce

de cactus placé près de la porte ou sur le balcon: on ne le connaît pas

dans le pays sous un autre nom que celui d'_albero del mal'occhio_,

«arbre du mauvais oeil».

Après la superstition, l'un des grands fléaux de l'Italie méridionale

est le brigandage. Le nom des Calabres éveille aussitôt dans les esprits

l'idée de meurtres et de combats à main armée; en entendant parler de ce

pays, on pense immédiatement à des bandits parcourant la montagne en

costume pittoresque et l'escopette au poing. Malheureusement le «brigand

calabrais» n'est point un simple mythe à l'usage des drames et des

opéras: il existe bien réellement, et ni les changements de régime

politique, ni la sévérité des lois, ni les chasses à l'homme organisées

tant de fois n'ont pu le faire disparaître. Souvent, après des battues

prolongées et de nombreuses fusillades, on a cru à l'extermination

complète des brigands, et les autorités se sont mutuellement envoyé des

félicitations officielles; mais le répit a toujours été de peu de durée

et les meurtres ont recommencé de plus belle.

Ce n'est point la vengeance, comme en Sardaigne et en Corse, qui met les

armes aux mains du paysan calabrais, c'est presque toujours la misère.

Dans ce pays, où la féodalité, abolie en droit, n'en existe pas moins de

fait, le sol est en entier accaparé par quelques grands propriétaires,

et par suite le paysan ou _cafone_ est condamné pour vivre à un travail

accablant et mal rémunéré. Dans les années de grande abondance, alors

que le seigle les châtaignes, le vin suffisent à son entretien et à

celui de sa famille, il travaille sans se plaindre; mais que la disette

se fasse sentir, aussitôt les brigands foisonnent. Unis contre l'ennemi

commun, le propriétaire féodal le _gualano_, ils mettent le feu à sa

maison, capturent ses bestiaux, le saisissent lui-même, s'ils le

peuvent, et ne le rendent que moyennant une forte rançon. Quelques-uns

de ces bandits finissent par devenir de véritables bêtes fauves altérées

de sang; mais, tant qu'ils se bornent à leur premier rôle de

«redresseurs de torts», ils peuvent compter sur la complicité de tous

les autres paysans: les pâtres des montagnes leur apportent du lait, des

vivres, les avertissent du danger, donnent le change aux carabiniers qui

les poursuivent. Tous les pauvres sont ligués en leur faveur, tous se

refusent à les dénoncer ou à témoigner contre eux. D'ailleurs la plupart

des bandits napolitains, très-consciencieux à leur manière, sont d'une

extrême dévotion; ils font des voeux à la Vierge ou à leur patron

spécial; ils lui promettent une part du butin et l'apportent

religieusement sur l'autel quand ils ont fait leur coup. On dit que

plusieurs d'entre eux, non contents de porter des amulettes sur tout le

corps pour détourner les balles, se font une incision à la main pour y

introduire une hostie consacrée et donner ainsi une vertu mortelle à

chacune de leurs balles.

L'extrême misère des paysans du midi de l'Italie a donné lieu à une

pratique encore plus abominable que le brigandage, la traite des

enfants. Les familles sont nombreuses dans les montagnes du Napolitain:

mais la mortalité est très-forte parmi les nouveau-nés et des milliers

d'entre eux sont livrés par leurs parents à la charité ou à l'incurie

publiques. En outre, des industriels étrangers, chrétiens et juifs,

parcourent les campagnes, principalement celles de la Basilicate, et,

moyennant quelque misérable pitance, achètent aux parents affamés leurs

garçons et leurs filles; plus l'enfant est gracieux et intelligent, plus

il a de tristes chances d'entrer dans la chiourme du marchand de chair

humaine. Celui-ci, que menacent des lois promulguées récemment, mais qui

se sent protégé par la coutume et par d'ignobles complicités, transporte

sa denrée vivante en France, en Angleterre, en Allemagne, et jusqu'aux

États-Unis, pour en faire des acrobates, des joueurs d'orgue et de

vielle, des chanteurs de rues ou de simples mendiants. Tout est calculé

dans ce honteux commerce; les entrepreneurs savent d'avance ce que

coûteront le transport et la mortalité, ce que rapporteront le travail

et les vices de leurs petits esclaves. Une des bourgades de la

Basilicate, Viggiano, est spécialement exploitée par eux, à cause du

génie des habitants pour la musique. Tous jouent de quelque instrument

avec un remarquable goût naturel.

L'émigration libre commence aussi à devenir très-active, et, si le

gouvernement italien ne prenait des mesures pour empêcher les jeunes

gens d'échapper à la conscription, quelques districts se dépeupleraient

rapidement au profit de l'Amérique du Sud; les paysans les plus

misérables resteraient seuls. Mais, tout gêné qu'il soit, le mouvement

d'émigration est déjà un dérivatif très-important aux anciennes moeurs de

brigandage, et, par les rapports nouveaux qu'il établit de l'un à

l'autre hémisphère, il contribuera, plus que toutes les mesures

officielles, au renouvellement intellectuel et moral de ces populations

païennes. D'ailleurs les routes qui s'ouvrent de toutes parts dans les

régions montagneuses du Napolitain, les chemins de fer du littoral et

l'accroissement de l'industrie dans le voisinage des grandes villes ne

peuvent manquer d'assimiler de plus en plus l'Italie méridionale aux

autres provinces de la Péninsule et au reste de l'Europe. Ce ne sera

point une raison pour que la misère disparaisse, mais, en se déplaçant,

elle prendra un autre caractère. Le brigandage et la traite des enfants

cesseront d'exister, pour être remplacés, hélas! par le prolétariat des

manufactures.

Actuellement, les provinces du Napolitain sont encore presque

exclusivement une contrée de pâture et de labourage. Les _tavoliere_ de

la Pouille et les monts qui les dominent sont encore, nous l'avons vu,

dans une grande partie de leur étendue, des terrains de dépaissance où

«transhument» les troupeaux suivant les saisons; récemment même, les

bergers des Abruzzes étaient obligés, chaque hiver, de descendre dans la

Pouille et de louer un terrain de pâture désigné par les vieux us

féodaux. Cependant la plus grande partie des terres utilisées du

Napolitain consiste en terres de labour. Comme aux temps de Rome, elles

produisent surtout des céréales, même en surabondance, des huiles, des

vins, et l'on y cultive en outre le tabac, le cotonnier, la garance et

quelques autres plantes industrielles. Avec un peu de soin, tous ces

produits peuvent atteindre à un rare degré d'excellence, les huiles de

la Pouille sont de plus en plus recherchées et commencent à faire une

concurrence sérieuse aux huiles de Nice; quant aux vins, ceux que l'on

récolte sur les scories du Vésuve ont toujours joui de la plus grande

célébrité, et de nouveaux crus viennent s'ajouter de temps en temps à

ceux qui sont déjà fameux: ainsi le Falerne d'Horace, recueilli dans les

champs Phlégréens, sur les pentes du Monte Barbaro, et qui depuis des

siècles était à peine buvable, dispute maintenant la prééminence au

lacryma-christi du Vésuve et au vin blanc de Capri.

La zone du littoral étant à peu près la seule qui prenne part à cette

production des denrées agricoles, le commerce du Napolitain, d'ailleurs

relativement très-faible, se fait presque uniquement par la voie

maritime. Les routes et les chemins de fer ne desservent qu'un mouvement

d'échanges insignifiant. Les régions de l'intérieur, encore exploitées

par des procédés barbares, et d'ailleurs incultes dans une grande partie

de leur étendue, ne livrent au mouvement commercial qu'une faible

quantité de produits, et l'absence presque complète de gisements

'miniers n'attire pas les populations du dehors vers cette partie des

Apennins. Par son commerce, comme par son relief géographique et son

développement dans l'histoire, l'Italie méridionale est complètement

dépourvue de centre naturel; elle ne vit que par son pourtour. Un avenir

prochain ne peut manquer d'atténuer cet étrange contraste entre la zone

du littoral et celle de l'intérieur, en propageant le mouvement des

échanges et des idées.

La vie de l'Italie du Sud étant essentiellement excentrique et maritime,

c'est au bord de la mer que se sont naturellement fondées ses villes les

plus riches et les plus populeuses. Il y a deux mille cinq cents ans,

lorsque la civilisation venait de la Grèce et que l'Europe occidentale

était encore peuplée de barbares, les cités importantes devaient, nous

l'avons déjà dit, se trouver sur les rivages de la mer Ionienne; mais,

quand Rome fut devenue la dominatrice de l'Italie et du monde connu, la

Grande Grèce dut faire volte-face, pour ainsi dire, et Naples hérita de

Sybaris et de Tarente; depuis cette époque elle a toujours gardé sa

prépondérance, parce qu'elle est tournée non-seulement vers Rome, mais

aussi vers l'Espagne, la France et l'Angleterre: elle regarde l'Europe

occidentale. Telle est, indépendamment de la férocité des conquérants et

de l'indolence des indigènes, la raison qui avait fait délaisser par les

navires l'admirable port de Tarente, et qui a permis aux herbes et aux

lichens des marais d'étendre leur tapis sur les ruines de Sybaris,

autrefois la plus grande cité de l'Italie. Les deux villes étaient

pourtant admirablement situées à chacun des angles intérieurs du vaste

golfe, mais le flot irrésistible de l'histoire a passé sur elles et les

a laissées au loin derrière lui comme un débris de naufrage!

[Illustration: NAPLES. Dessin de E. Grandsire, d'après une photographie

de M.E. Lamy.]

Naples, la «ville neuve» des Cuméens, est depuis plusieurs siècles la

cité la plus populeuse de l'Italie, et le nombre de ses habitants est

encore double de celui de Rome. Déjà du temps de Strabon Naples était

une grande cité. Tous les Grecs qui avaient gagné quelque argent, soit

dans l'enseignement des lettres, soit dans toute autre profession, et

qui voulaient finir leurs jours en repos, choisissaient pour lieu de

retraite cette belle ville aux moeurs helléniques, au climat semblable à

celui de leur patrie. Beaucoup de Romains les suivaient, et Naples

devint ainsi, avec toutes les colonies annexes fondées sur le pourtour

du golfe, le séjour par excellence de la paix et du plaisir.

Actuellement, ce n'est plus de Rome seulement, c'est de toutes les

contrées de l'Europe et du Nouveau Monde que les hommes de loisir

accourent à Naples pour y jouir du charme de la vie sous un ciel

clément, dans une nature d'une beauté presque sans égale, dans la

société de gens à la gaieté bruyante, «maîtres dans l'art de crier,»

comme l'a dit Alfieri. Des hauteurs de Capodimonte et de toutes les

autres collines couvertes de villas et de bosquets qui entourent

l'immense Naples, le spectacle est admirable: ces îles éparses au profil

si varié, ces promontoires qui s'avancent au loin dans l'eau bleue, ces

villes blanches qui s'allongent à la base des collines verdoyantes, ces

navires qui voguent sur la mer comme de grands oiseaux planant dans

l'azur, tout l'ensemble de cette merveilleuse baie que les Grecs avaient

désignée sous le nom de cratère ou de «coupe», forme un panorama

vraiment enchanteur. Il n'est pas jusqu'au Vésuve, à la cime grise le

jour, rouge la nuit, à la fumée reployée sous le vent, qui, par sa

menace éternelle, n'ajoute quelque chose de piquant à la volupté de

vivre.

Les Napolitains sont un peuple heureux, s'il est permis d'employer ce

terme pour l'appliquer à une fraction quelconque de l'humanité. En tout

cas, ils savent jouir de toutes les faveurs que la nature veut bien leur

départir, et quand il lui arrive de les traiter en marâtre, ils se

contentent du peu qui leur reste. Grâce à leur intelligence naturelle,

ils peuvent tout comprendre et tout entreprendre; mais, haïssant

l'effort, ils abandonnent facilement ce qu'ils ont commencé et s'amusent

de leur propre insuccès. Les voyageurs aimaient à décrire longuement le

type du _lazzarone_, ce jouisseur paresseux qui, drapé dans quelque

lambeau de toile, dormait sur la plage de la mer ou sur les marches des

églises, et se refusait avec un dédain tranquille à tout travail quand

il avait déjà la pitance de la journée. Quelques représentants de ce

type existent toujours, et non pas seulement à Naples; mais les

exigences de plus en plus pressantes de la vie matérielle, l'immense

engrenage de la société moderne, avec ses mille rouages, s'emparent de

la grande majorité de ces oisifs déguenillés et les façonnent au labeur

quotidien en leur apprenant aussi le poids de la misère; d'ailleurs la

mort fauche rapidement parmi eux, car l'hygiène ne leur est point

connue, et les demeures de la plupart sont des caves ou _bassi_, à l'air

humide et souillé, qui s'ouvrent au-dessous des palais et des maisons de

la ville. Naples prend une large part de besogne dans le mouvement

industriel de la Péninsule; elle fabrique des pâtes alimentaires, des

draps, des soieries dites «gros de Naples», des verres, des porcelaines,

des instruments de musique, des fleurs artificielles, des objets

d'ornement et tout ce qui se rapporte à l'usage d'une grande cité.

Aucune ville de la Méditerranée n'a d'ouvriers plus habiles comme

polisseurs de corail; c'est aussi des environs de Naples, de la

gracieuse Sorrente, que proviennent ces boîtes à ouvrage, ces coffrets à

bijoux et autres objets en bois de palmier gracieument travaillés.

Castellamare di Stabia possède les chantiers de construction les plus

actifs de l'Italie après ceux du littoral génois et de la Spezia. Les

marins du golfe sont parmi les meilleurs de la Péninsule; comme

familiers de la mer, ils peuvent se comparer aux Liguriens, et, comme

pêcheurs, ils disent les dépasser. Les habitants de Torre del Greco, qui

vont à la recherche du corail, connaissent admirablement la topographie

sous-marine des côtes de la Sardaigne, de la Sicile, des Pays

barbaresques, et le moindre indice de l'air et de l'eau leur révèle des

phénomènes cachés à tous les autres yeux. Leur flottille se compose de

près de quatre cents navires[106], que l'on voit appareiller et prendre

leur vol à la même heure. Ce départ des corailleurs, et plus encore leur

retour, quand il s'opère avec ensemble et après une campagne heureuse,

sont des spectacles à la fois émouvants et pittoresques, tels que

l'Italie elle-même n'en offre pas beaucoup de semblables.

[Note 106:

1873. Bateaux corailleurs de Torre del Greco 363

Produit de la pêche 40,100 kilogr. de corail.

Valeur 4,300,000 fr.

]

Au bord d'un golfe comme le sien, et dans le voisinage d'une plaine

aussi féconde que l'est la Campanie, la «Campagne» par excellence, ou la

«Terre de Labour», Naples doit être naturellement une ville de grand

commerce; toutefois elle n'est pas à cet égard la première de l'Italie,

ainsi qu'on pourrait le croire à la vue de son immense rade, de ses

jetées et de ses quais populeux[107]. Elle ne vient qu'après Gênes;

naguère même elle était dépassée par Livourne et Messine. C'est qu'elle

n'est pas, comme cette dernière, un lieu d'étape forcé pour les navires,

et qu'elle n'a pas, comme Gênes et Livourne, des contrées d'une grande

étendue à desservir. A une faible distance au nord, à l'est, au sud,

commencent les massifs irréguliers des Apennins, qu'une seule voie

ferrée traverse dans toute leur largeur pour relier la mer Tyrrhénienne

à la mer Adriatique. Naples n'est pas même rattachée directement par une

ligne de rails au golfe de Tarente: la route maîtresse de la Grande

Grèce est, comme il y a deux mille ans, un chemin de montagnes où le

voyageur n'est pas toujours à l'abri du brigandage. Aussi la navigation

de cabotage avait-elle récemment une grande importance relative dans le

mouvement du port de Naples; elle diminue peu à peu à cause des nouveaux

chemins qui s'ouvrent vers l'intérieur. C'est avec l'Angleterre en

première ligne, puis avec la France, que le port fait son plus grand

commerce extérieur.

[Note 107: Mouvement du golfe de Naples:

Naples(1804) 10,694 navires, 1,496,500 tonnes.

» (1873) 9,135 jaugeant 1,976,450 »

Castellamare di Stabia (1873) 4,795 » 327,300 »

Ensemble du golfe, d'Ischia à Capri 21,066 » 2,644,450 »

]

Une des gloires de Naples est son université. C'est l'une des plus

anciennes de l'Italie, puisqu'elle a été fondée dans la première moitié

du treizième siècle, mais elle a passé par des périodes d'une décadence

absolument honteuse. Tout récemment, alors que les recherches

d'archéologie et de numismatique étaient les seules qui ne fussent pas

soupçonnées de tendances révolutionnaires, l'université n'était plus

guère, pour la plupart de ses élèves, qu'un lieu de dépravation

intellectuelle; mais la renaissance des études s'est opérée avec un

merveilleux élan. Ce fut comme une sorte d'explosion. Les jeunes

Napolitains, d'une intelligence avide, se précipitèrent sur la science

comme des faméliques, et bientôt l'éloquence naturelle aux méridionaux

aurait pu faire croire que Naples était le plus grand foyer d'études du

monde entier. Quoi qu'il en soit, les deux mille étudiants qui

fréquentent chaque année l'université napolitaine ne peuvent manquer de

donner une impulsion considérable au mouvement des idées.

Naples possède aussi, pour l'instruction de l'Italie et du monde, un

admirable musée d'antiquités, marbres, bronzes, inscriptions, médailles,

camées, papyrus; mais elle a le musée, bien plus précieux encore, que

lui donnent les ruines de Pouzzolles, de Baïes, de Cumes, et ses

catacombes à deux ou trois étages, creusées dans le tuf des collines qui

dominent la cité du côté du nord, et non moins curieuses que celles de

Rome par leurs figures et leurs inscriptions; elle a surtout la ville

romaine de Pompéi, déblayée de toutes les cendres du Vésuve, qui la

moulaient depuis dix-sept siècles. Sans les fouilles de Pompéi et

d'Herculanum, toute une branche de l'art antique, la peinture, nous

serait à peine connue. Et ce n'est pas seulement la ville morte, avec

ses rues de maisons et de tombeaux, ses temples, ses amphithéâtres, ses

palais aux admirables mosaïques, ses forums, ses boutiques, ses lieux de

réunion, que l'on a fait ressusciter après une si longue disparition,

c'est la vie elle-même de la société provinciale romaine que l'on a

retrouvée en la prenant pour ainsi dire sur le fait. Les inscriptions

charbonnées sur les murs et sur les tablettes de cire, les diverses

besognes interrompues par les malheureux que surprit la catastrophe, les

cadavres momifiés dans l'attitude de la fuite, du travail ou du vol,

nous font assister au moment précis du drame. Aucune ville au monde,

parmi toutes celles que les sables des dunes, les cendres volcaniques ou

les boues des inondations ont recouvertes et que l'industrie de l'homme

a dégagées plus tard, ne présente un contraste plus saisissant entre la

vie de toute une population et la mort qui la saisit brusquement. Et

pourtant nous ne connaissons encore qu'une partie des curiosités que les

cendres et les laves du Vésuve ont voilées tout en les conservant

intactes. Depuis plus d'un siècle que l'on travaille au dégagement de

Pompéi, la moitié de la ville seulement a été rendue à la lumière;

Herculanum la grecque, sur laquelle la lave solide a étendu un couvercle

de pierre de vingt mètres d'épaisseur, et qui porte maintenant les

maisons et les villas de Resina, de Portici et d'autres faubourgs de

Naples, n'a permis d'entrevoir qu'une faible part de ses précieux

mystères, et les nouvelles fouilles n'y ont pas été poussées avec assez

d'activité pour donner des résultats bien sérieux; enfin, Stabies, qui

dort près du rivage marin, sous la ville de Castellamare, garde encore

presque en entier le secret de ce qu'elle fut jadis.

[Illustration: N° 96--POMPÉI.]

Des villes populeuses et très-rapprochées les unes des autres forment

tout un cortége à la cité de Naples, et lui disputent le premier rang

pour la beauté de la vue. Autour de la baie, sur la plage méridionale,

ce sont les célèbres Portici, Resina, Torre del Greco, Torre dell'

Annunziata, Castellamare et la molle Sorrente, au climat délicieux, aux

villas charmantes, regardant les flots du milieu de leurs bois

d'oliviers. Au large du cap Campanella, et en face des îles volcaniques

d'Ischia et de Procida, qui dominent l'autre extrémité de la baie, se

dressent les parois abruptes de l'île Capri, pleine encore des souvenirs

de l'effroyable Tibère, le _Timberio_ des indigènes. Au sud de cette

âpre montagne calcaire, d'aspect sicilien, où croissent, dans les

fissures de la pierre, toutes les plantes de l'Europe du Midi, se

déroulent les rivages d'un autre golfe, gardé à l'entrée par les îlots

des Sirènes qui tentèrent en vain d'ensorceler le sage Ulysse. Ce golfe

est à peine moins beau que celui de Naples; ses rivages ne sont pas

moins fertiles, et pourtant aucune des trois cités qui lui ont

successivement donné leur nom, Paestum, Amalfi, Salerne, n'a pu garder

sa prééminence. Amalfi, la puissante république du moyen âge, dont les

pratiques commerciales étaient devenues le code de tous les marins,

n'est plus qu'une bourgade délaissée, abritant quelques balancelles dans

sa crique rocheuse; mais elle a les admirables sites des baies voisines

et, dans un charmant vallon des alentours, la vieille cité mauresque de

Ravello, presque aussi riche que Palerme en monuments d'architecture

arabe. Salerne, encore mieux située qu'Amalfi, puisqu'elle est au

débouché des chemins de la vieille Campanie, a beau se vanter, dans sa

légende, d'avoir été bâtie par un fils de Noé; elle a beau avoir été

choisie, comme capitale de leurs domaines, par les chevaliers normands

qui s'étaient emparés de la contrée au onzième siècle, elle est fort

déchue de l'antique splendeur que lui donna Robert Guiscard. Son

université, jadis la plus fameuse de l'Europe par ses professeurs de

médecine et l'héritière directe de la science arabe, se tait depuis des

siècles, et Salerne n'a plus le moindre titre à se glorifier du nom de

«Ville hippocratique», mais du moins ambitionne-t-elle toujours de se

relever par le commerce et l'industrie. Elle ne demande qu'un

brise-lames et des jetées pour devenir la rivale heureuse de Naples. Les

habitants aiment à répéter le proverbe local:

Que Salerne ait un port,

Celui de Naple est mort!

C'est vers l'extrémité méridionale de la plage rectiligne qui se

prolonge au sud-est de Salerne que se trouvait l'ancienne dominatrice du

golfe, Paestum ou Posidonie, la ville de Neptune, fondée à nouveau par

les Sybarites, après avoir été occupée depuis un temps immémorial par

les Tyrrhéniens. Paestum, la «cité des roses», chantée par les poëtes

romains à cause de ses belles sources, de ses ombrages, de son doux

climat, a cessé d'exister depuis l'invasion des Sarrasins, en 915;

jusqu'au milieu du siècle dernier, ses ruines mêmes n'étaient connues

que des pâtres et des brigands, et pourtant il en est peu de plus

intéressantes en Italie, car elles datent d'une époque antérieure à la

puissance de Rome; ses trois temples, dont le plus beau est celui dit de

Neptune, parce que le sanctuaire du dieu ne pouvait manquer d'être le

principal monument dans la ville de Poseidon, sont parmi les plus

majestueux de l'Italie continentale, surtout à cause de la solitude qui

les entoure et de la mer qui vient déferler près de leur base. Mais lors

même que des bandits ne rôdent pas dans le voisinage de la route, ce

n'est pas sans danger que l'on peut aller contempler cet édifice, car,

autour de Paestum et de sa superbe enceinte de cinq kilomètres de

longueur, si bien conservée, s'étendent des terrains marécageux, où les

travaux de «bonification» sont encore loin d'être achevés; c'est avec

difficulté que, sous un air aussi insalubre, les fouilles entreprises

pourront être menées à bonne fin.

De Sorrente à Naples, dans les campagnes qui séparent le Vésuve des

premiers contre-forts de l'Apennin, la chaîne des villes et des villages

est presque aussi continue que sur les bords du golfe, entre le cap

Misène et le cap Campanella. En montant de la petite ville de Vietri,

faubourg avancé de Salerne, qui groupe ses vieilles constructions au

bord d'un étroit ravin, la route et le chemin de fer s'élèvent par une

brèche des collines vers l'ombreuse Cava, aux villas délicieuses, séjour

d'été favori des visiteurs étrangers et des riches Napolitains. De Cava,

célèbre dans le monde des antiquaires par les archives d'un couvent

voisin, la Trinità della Cava, très-riche en parchemins et en diplômes,

on descend dans la plaine du Sarno, où se succèdent plusieurs villes:

Nocera, lieu de villégiature des anciens Romains; Pagani, encore située

dans la région des bois; Angri, qui utilise le coton de ses campagnes

dans ses propres filatures; Scafati, plus industrieuse encore. Mais déjà

l'on approche de la banlieue de Naples; on aperçoit près de là Pompéi,

la ville de Torre dell' Annunziata, et sur les pentes méridionales du

Vésuve la ceinture semi-circulaire de maisons que forment Bosco Tre Case

et Bosco Reale. Quelques savants croient reconnaître chez les habitants

de Nocera et des villes voisines les traces du sang arabe et berbère

laissé par les vingt mille Sarrasins qu'y établit l'empereur Frédéric

II.

[Illustration: AMALFI. Dessin de Taylor, d'après une photographie de H.

Hautecoeur.]

En remontant la vallée du Sarno, au sortir de Nocera, la contrée est

toujours fort populeuse jusqu'à la base des Apennins; San Severino,

Solofra se succèdent dans la direction des hauts vallons qui s'ouvrent

au pied du monte Termino; au nord, une autre chaîne de villages se

prolonge vers la ville d'Avellino, aux champs tout bordés de haies

d'aveliniers, qui ont pris leur nom de la cité, fort importante comme

lieu d'échanges entre la montagne et la plaine; mais les grandes

agglomérations d'habitants se trouvent dans le large détroit de la

«Campagne Heureuse», qui s'étend vers le nord-ouest entre le Vésuve et

le Monte Vergine. Sarno, qui porte le nom de la rivière, quoiqu'il ne

soit pas situé sur ses bords, est un centre agricole d'une grande

importance, non-seulement pour les céréales, les vins, les fruits, les

légumes, mais aussi pour les soies gréges et les cotons; Palma est aussi

entourée des campagnes les plus fertiles; Ottajano, la ville d'Octave,

située sur les premières pentes de la Somma Vésuvienne, a ses vins

excellents; Nola, où mourut Auguste, où naquit Giordano Bruno, montre

aussi d'admirables cultures, mais elle doit sa principale célébrité aux

beaux vases grecs trouvés dans ses ruines et aux débris de ses anciens

monuments, dont l'un était un amphithéâtre de marbre, plus grand que

celui de Capoue.

L'antique métropole de la Campanie, la célèbre Capoue, qui fut la rivale

de Rome et qui compta jusqu'à un demi-million d'habitants dans ses murs,

est fort déchue de sa prospérité; son nom même ne lui appartient plus,

puisque la moderne Capoue, forteresse maussade, bâtie sur un méandre du

Volturne, est l'ancienne _Casilinum_ des Romains. La ville de

Santa-Maria Capua Vetere, qui a succédé à la véritable Capoue, n'a

d'autres «délices» que celles d'une vaste et populeuse bourgade; mais on

visite aux environs les belles ruines d'un amphithéâtre, un arc

triomphal et d'autres débris de l'immense cité. C'est au sud, dans le

voisinage de Maddaloni et d'Aversa, grandes villes incohérentes,

véritables faubourgs satellites de Naples, qu'est aujourd'hui le

principal lieu de plaisance de la Campanie, la ville de Caserta, au

palais immense, aux parcs ombreux, aux vastes jardins ornés de statues

et de jets d'eau. C'était naguère le «Versailles» des Bourbons

napolitains, et le faux goût de la décoration à outrance s'y mêle trop à

la beauté des grandes lignes et des perspectives. L'aqueduc de

Maddaloni, qui lui amène les eaux d'une distance de 40 kilomètres,

traverse la vallée sur un pont splendide, à trois rangées d'arcades

superposées, contruit au milieu du siècle dernier par Vanvitelli. C'est

un des chefs-d'oeuvre de l'architecture moderne.

Au nord de Capoue et des passages du Volturne, la grande voie historique

de Naples à Rome se bifurque. Une route, non encore complétée par un

chemin de fer, se détourne vers le littoral pour éviter les escalades de

montagnes; l'autre route, que longe et croise tour à tour une voie

ferrée, contourne le volcan de Rocca Monfina, pénètre dans la vallée du

Garigliano et de son affluent le Sacco, pour gagner la base occidentale

du volcan du Latium, d'où elle descend à Rome. La route du littoral,

coupée de défilés fameux, est historiquement la plus célèbre. Elle passe

d'abord non loin de Sessa, l'antique cité des Auronces, qui avaient

placé leur acropole dans le cratère même de Rocca Monfina; puis, se

rapprochant de la mer, à cause du voisinage des montagnes, elle traverse

le Garigliano, que bordent encore des terres insalubres, restes des

marais de Minturnes, et s'engage dans le défilé de Mola di Gaeta, qui a

pris officiellement le nom de Formia, pour rappeler l'antique _Formiæ_,

où séjourna et mourut Cicéron. C'est de là qu'en venant de Rome se

montre l'admirable tableau de la Campanie et de tout le golfe de Gaëte

avec le groupe des îles volcaniques de Ponza, Ventotiene et la lointaine

Ischia. Gaëte, la forteresse qui défend l'entrée du paradis napolitain,

est bâtie sur le Monte Orlando, colline au sommet péninsulaire que

domine le mausolée de Munatius Plancus, fondateur de Lyon; ce cône, qui

rappelle la forme du Monte Argentaro et du promontoire de Circé, est

rattaché à la terre ferme par un isthme de 280 mètres de large. Bien

abrité des vents d'ouest et du nord, le port de Gaëte est l'un des plus

fréquentés du Napolitain pour le cabotage et la pêche; son mouvement

annuel est de plus de 3,000 navires et d'environ 120,000 tonneaux; mais

c'est comme ville de guerre que Gaëte eut longtemps le plus

d'importance. C'est là que, par la reddition de François II en 1861,

s'éteignit le royaume des Deux-Siciles.

La voie orientale de Naples à Rome possède également pour lieux d'étapes

des villes d'une certaine importance. La principale est San Germano,

dont le nom a été récemment changé en celui de Cassino, en l'honneur du

fameux couvent de Mont-Cassin, qui s'élève au nord-ouest, sur une

esplanade d'où l'on contemple un horizon grandiose de montagnes et de

vallées. C'est le célèbre monastère que fonda saint Benoît au

commencement du sixième siècle, et dont la règle devint le modèle de

tous les couvents de l'Église d'Occident. Nul groupe de religieux

n'exerça plus d'influence que les bénédictins du Mont-Cassin sur

l'histoire du catholicisme; aux temps de leur puissance, leurs domaines,

situés dans toutes les parties de l'Italie, auraient pu former un

royaume; un grand nombre de papes et des milliers de prélats sont sortis

de leurs rangs. La bibliothèque du Mont-Cassin renferme des manuscrits

précieux, des diplômes importants, des éditions rares, que viennent

souvent consulter les érudits. La mémoire des services rendus jadis à la

science par les bénédictins a valu au couvent de Cassino, comme à celui

de la Cava et à la chartreuse de Pavie, l'avantage d'être épargné par

les lois de suppression.

Il n'y a que peu de villes considérables dans la région montagneuse de

l'intérieur du Napolitain. Dans le bassin du haut Liri, au sud des

montagnes du Matese, la localité la plus populeuse et la plus célèbre

est Arpinum, de nos jours Arpino, la patrie de Cicéron et de Marius,

l'antique forteresse dont les murs cyclopéens ont été «construits par

Saturne». Bénévent, jadis enclave des États de l'Église, est la cité

centrale de tout le bassin du Calore, principal affluent du Volturne, et

se trouve au point de jonction naturel des routes qui convergent des

provinces de Molise, de la Capitanate et de la Pouille à travers

l'Apennin. Plus ancienne que Rome, l'antique _Maleventum_ prit le nom de

_Beneventum_, sans doute afin de se rendre le sort plus favorable; mais,

pendant sa longue histoire, elle eut bien des siéges et des

destructions, complètes ou partielles, à subir, et souvent les secousses

des tremblements de terre ont achevé l'oeuvre de démolition commencée

par les hommes. Il ne reste à Bénévent qu'un seul grand édifice de son

passé, le bel arc de triomphe où des bas-reliefs symboliques rappellent

les prêts hypothécaires faits par Trajan à la petite propriété. Les murs

qui enceignent la ville sur un espace de plus de 5 kilomètres, sont

construits presque en entier des fragments de monuments anciens.

A l'est de Bénévent, Ariano, située également dans le bassin du

Volturne, sur trois collines d'où l'on contemple un horizon magnifique,

des sommets souvent neigeux du Matese au cône du Vultur, est à peu près

à moitié chemin de Naples à l'Adriatique, sur la voie ferrée de Foggia,

et par sa position même est un intermédiaire naturel de commerce entre

les deux versants; Campobasso, chef-lieu de la province de Molise, est

aussi un lieu d'échanges naturel entre les deux côtés de l'Apennin, mais

elle n'a pas les avantages de trafic que donne un chemin de fer.

Sur le versant de l'Adriatique, les centres de commerce sont plus

nombreux et plus actifs. Foggia, où convergent quatre chemins de fer et

plusieurs routes maîtresses, est un grand marché de denrées; par

l'importance et la richesse, mais non par la population, c'est la

deuxième cité de tout le Napolitain. Dans la même plaine agricole de la

Pouille, plusieurs villes servent de satellites à Foggia: San Severo,

Cerignola, Lucera, qui fut si puissante et si riche au treizième siècle,

quand les Sarrasins exilés de Sicile par Frédéric II en eurent fait le

siége de leur industrie; mais, en dépit de l'invitation que le golfe si

gracieusement recourbé de Manfredonia fait au commerce, Foggia et ses

voisines manquent de débouchés directs vers la mer; des lagunes

insalubres bordent tout le littoral sur un espace de plus de 50

kilomètres, entre Manfredonia et la bouche de l'Ofanto, la seule rivière

du littoral qui ait toujours un peu d'eau, même au coeur de l'été. La

bonification de ces maremmes est une des oeuvres qu'il est le plus

urgent de mener à bonne fin pour assurer à l'Italie méridionale la libre

exploitation de ses immenses richesses naturelles. La plus grande des

lagunes, le marais de Salpi, qui occupait toute la zone côtière, entre

la bouche du Carapella et celle de l'Ofanto, a été réduite de moitié par

les alluvions empruntées à ces deux rivières; mais, tant que le nouveau

sol ne sera pas affermi et mis en culture, des miasmes mortels ne

cesseront de s'en échapper. A l'extrémité orientale du marais se

trouvent les ruines de l'antique Salapia.

[Illustration: N° 97.--MARAIS DE SALPI.]

Au nord de cette région marécageuse se trouvent les deux ports de

Manfredonia et celui de Vieste, situé à l'extrémité de la péninsule du

Gargano, et grâce à cette position même, fort utile aux navires à voile

qu'un changement des vents oblige à relâcher. Au sud des marais, le

premier port que l'on rencontre est la gracieuse Barletta, à l'ouest de

laquelle, non loin de l'Ofanto, le lieu dit Campo di Sangue rappelle la

sanglante bataille de Cannes; ses habitants exportent en quantité les

céréales, les vins, les huiles, les fruits de leur propre district et

des grandes propriétés, encore féodales par les usages, qui entourent

les villes de l'intérieur, Andria, Corato, Ruvo. Cette dernière,

l'ancienne _Rubi_, est une des localités de l'Italie où l'on a trouvé le

plus grand nombre de débris antiques, idoles, vases, monnaies,

inscriptions. Les autres villes qui se succèdent à intervalles

rapprochés, au sud-est de Barletta: Trani, dont le commerce avec le

Levant eut une si grande importance à la fin du moyen âge, Bisceglie,

Molfetta, Bari, la cité la plus populeuse de tout le versant adriatique

du Napolitain, enfin Monopoli, sont également des ports de cabotage

fréquentés; non loin de Monopoli est situé l'ancien port de Gnatia,

devenue aujourd'hui la ville de Fasano, lieu de trouvailles

archéologiques non moins important que Ruvo.

[Illustration: N° 98.--PORT DE BRINDISI EN 1871.]

A l'angle septentrional de la péninsule d'Otrante, Brindisi, qui par

deux fois déjà, à l'époque romaine et du temps des croisades, fut une

des grandes étapes de passage entre l'Europe occidentale et l'Orient,

commence à reprendre ce rôle d'intermédiaire dans le commerce du monde.

En effet, Brindisi, l'avant-dernière cité de la côte orientale de

l'Italie, est située à l'entrée même de l'Adriatique. Son port, si

fréquenté à l'époque romaine, mais partiellement obstrué par César, est

un des meilleurs de la Méditerranée. Sa rade est excellente, et quand

les navires ont franchi le goulet du port, ils voient s'ouvrir au loin

dans l'intérieur des terres deux longues baies «en forme de bois de

cerf», d'où le nom, d'origine messapienne, que porte la ville. Naguère

l'entrée de ce port admirable était obstruée par des carcasses

d'embarcations et des amas de vase; nettoyée avec soin pour donner accès

aux plus grands vaisseaux, elle permet désormais aux vapeurs d'un tirant

d'eau considérable de débarquer voyageurs et marchandises sur la voie

même du chemin de fer qui les emporte à grande vitesse vers

l'Angleterre. Devenue tête de ligne de la route des Indes sur le

continent européen, Brindisi s'accroît et s'embellit pour faire honneur

à ses nouvelles destinées, mais c'est en vain qu'elle espère de pouvoir

monopoliser une grande partie du commerce de l'Orient. Si quatre ou cinq

milliers de riches voyageurs, pour lesquels la vitesse est la première

de toutes les considérations, sont heureux de s'embarquer ou de prendre

terre à Brindisi, par contre, les expéditeurs de marchandises préfèrent

comme points d'attache les ports situés au bord des golfes qui

échancrent le plus profondément la masse continentale, tels que

Marseille, Gênes, Trieste. D'ailleurs Brindisi n'est que temporairement

tête de ligne des chemins de fer d'Europe; après l'achèvement du réseau

de Turquie, Salonique et Constantinople seront ses héritières. En 1873,

c'était, par ordre de mouvement commercial, le septième port de

l'Italie; son activité a décuplé en onze années[108].

[Note 108: Mouvement du port de Brindisi et des ports voisins:

Brindisi (1862) 1,100 navires, jaugeant 75,000 tonnes.

» (1873) 1,485 » » 730,270 »

Bari » 1,140 » » 184,750 »

Barletta » 1,138 » » 104,000 »

Molfetta » 600 » » 87,750 »

Vieste » 1,120 » » 72,800 »

Manfredonia » 1,197 » » 59,200 »

]

La ville de Tarente, au bord de sa «petite mer» et de son golfe, fait

aussi des efforts pour ressusciter à la vie commerciale comme sa voisine

Brindisi. Son port, ou _piccolo mare_, est profond et parfaitement

abrité de tous les vents; sa rade, ou _mare grande_, est aussi très-bien

protégée contre la houle du large par deux îlots; en outre, rade et port

ont chacun, comme le grand havre de la Spezia, leur source d'eau douce,

le Citro et le Citrello, qui jaillissent du milieu des flots salés.

Enfin Tarente, par sa position avancée dans l'intérieur de la Péninsule,

peut disputer à Bari et aux autres ports du littoral adriatique le

commerce des villes de l'intérieur, Matera, Gravina, Altamura: elle

semble destinée à devenir le point vital du commerce de l'Italie

ionienne, quand le sommet du grand triangle de chemins de fer, dont

Naples et Foggia terminent la base, se trouvera dans son voisinage, près

des ruines superbes de l'antique Métaponte.

Aucune cité de l'Italie méridionale n'offrirait donc de plus grands

avantages pour l'établissement d'un port de premier ordre, si la nature

et l'incurie des hommes n'avaient presque comblé les canaux de

communication, l'un naturel, l'autre artificiel, qui réunissent les deux

«mers»; à peine de faibles barques peuvent-elles passer maintenant dans

ces détroits, où le flux et le reflux, très-sensibles en cette partie du

golfe, viennent alternativement se heurter contre les fondements des

ponts. Toutefois les obstacles doivent disparaître prochainement, afin

de permettre aux grands navires de guerre l'entrée de la rade

intérieure. La Tarente moderne, petite ville aux rues étroites, n'occupe

plus l'emplacement de la fameuse cité grecque, dont on voit quelques

vestiges sur la péninsule orientale; pour les besoins de la défense,

elle a groupé toutes ses maisons sur le rocher calcaire que limitent les

deux canaux. Son commerce de cabotage, naguère sans importance,

s'accroît un peu depuis l'ouverture du chemin de fer de Bari; son

industrie, à l'exception de la pêche du poisson, des huîtres et de la

récolte du sel, est presque nulle; aussi les Tarentais ont-ils la triste

réputation d'être les plus indolents de la Péninsule. Les amas de

coquillages qui couvrent leurs grèves, ne leur fournissent plus, comme

autrefois, la couleur de pourpre si vantée de leurs étoffes, mais ils

utilisent encore le byssus d'un bivalve pour en fabriquer des gants

d'une extrême solidité.

[Illustration: N° 99.--TARENTE.]

La pointe extrême de l'Italie orientale, au sud de Tarente et de

Brindisi, ne contient d'autres villes de quelque importance que Lecce,

entourée de plantations cotonnières, et Gallipoli, l'ancienne Kallipolis

ou «belle cité» des Grecs pittoresquement bâtie sur un îlot rocheux

qu'un pont réunit au continent. Les campagnes environnantes, manquant de

l'humidité nécessaire, sont relativement désertes. Quant à la péninsule

occidentale du Napolitain, beaucoup mieux arrosée que la terre

d'Otrante, elle a les désavantages que lui imposent la nature montueuse

du sol et les fréquents tremblements de terre. Ainsi la ville de

Potenza, qui occupe à la racine même de la Péninsule, précisément à

moitié chemin du golfe de Tarante et de la baie de Salerne, une position

commerciale des plus heureuses, a été fréquemment renversée de fond en

comble; les habitants ne peuvent rebâtir leur ville que d'une façon

provisoire.

Les grandes cités de la péninsule proprement dite des Calabres ont cessé

d'exister, comme Métaponte et la ville d'Héraclée, située près de la

moderne Policoro dans les limites de la province actuelle de Basilicate.

La puissante Sybaris, dont les murs avaient 10 kilomètres de

circonférence et qui prolongeait ses faubourgs sur les bords du Crati

jusqu'à 12 kilomètres des remparts, a disparu sous les alluvions et les

broussailles; «ses ruines mêmes ont péri.» Au sud de Gerace, la cité de

Locres, qui subsista jusqu'au dixième siècle, époque de sa destruction

par les Sarrasins, a du moins gardé les vestiges de ses murs, de

plusieurs temples et d'autres édifices. Il ne reste de ces puissantes

villes grecques d'autrefois que le port de Cotrone, héritier du nom de

la fameuse Crotone, et débouché du «grenier de la Calabre». En

parcourant les rivages de la Grande Grèce, on s'étonne de trouver si peu

de monuments d'un passé qui eut tant d'importance dans l'histoire de

l'humanité.

Les villes actuelles des Calabres sont presque insignifiantes en

comparaison des anciennes cités républicaines de la Grande Grèce.

Rossano, voisine des ruines de l'antique Sybaris, est un petit chef-lieu

de circuit visité seulement des caboteurs; Cosenza, située dans la belle

vallée du Crati, au pied des montagnes boisées de la Sila, communique

avec Naples et Messine par le havre de Paola; Catanzaro, riche en

huiles, en soieries, en fruits, expédie les denrées de ses campagnes

d'un côté par le golfe de Squillace, au bord duquel Hannibal avait assis

son camp, de l'autre par le port de Pizzo, à l'extrémité méridionale du

beau golfe de Santa Eufemia[109]. Reggio la charmante, nichée au pied de

l'Aspromonte dans les jardins de citronniers et d'orangers, est la cité

la plus importante des Calabres. Bâtie en face de Messine, au bord de la

«Rupture» du canal, ainsi que son nom grec le rappelle, Reggio ne

pouvait manquer de prendre une part considérable au mouvement de

navigation qui passe par la porte centrale de la Méditerranée, ouverte

entre la mer Tyrrhénienne et la mer d'Ionie. Reggio et Messine se

complètent mutuellement: la prospérité de l'une aide à celle de l'autre

[110].

[Note 109: Mouvement des principaux ports du golfe de Tarente et des

Calabres en 1873:

Reggio 2,047 navires, jaugeant 290,600 tonnes.

Galipolli 690 » » 128,800 »

Pizzo 450 » » 128,750 »

Paola 751 » » 117,750 »

Colrone 1,078 » » 111,400 »

Tarente 892 » » 91,000 »

Catanzaro (Squillace) 539 » » 80,000 »

]

[Note 110: Communes (ville et banlieue) principales du Napolitain en

1871:

Naples (Napoli).......... 449,000 hab.

Bari..................... 50,500 »

Foggia................... 38,000 »

Reggio................... 35,000 »

Andria................... 34,000 »

Caserta.................. 29,000 »

Barletta................. 28,100 »

Salerne (Salerno)........ 28,000 »

Tarente (Taranto)........ 27,500 »

Molfetta................. 27,000 »

Castellamare di Stabia... 26,500 »

Corato................... 26,200 »

Bitonto.................. 25,000 »

Catanzaro................ 24,900 »

Trani.................... 24,500 »

Lecce.................... 23,000 »

Cerignola................ 21,600 »

Bisceglie................ 21,200 »

Aversa................... 21,100 »

Maddaloni................ 21,000 »

Sessa.................... 20,700 »

Bénévent (Benevento)..... 20,000 »

Avellino................. 19,800 »

Cava..................... 19,500 »

Santa Maria Capua Vetere. 18,000 »

Cosenza.................. 17,700 »

San Severo............... 17,600 »

Altamura................. 17,300 »

Potenza.................. 16,000 »

Sarno.................... 15,500 »

Lucera................... 15,000 »

Campobasso............... 14,500 »

]

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 84 / 153 题