En comparaison du large bassin où s'unissent les eaux du Pô et de ses
affluents, la Ligurie n'est qu'une étroite bande de littoral, un simple
versant de montagnes; mais son peu d'étendue ne l'empêche pas d'être une
des régions de l'Italie les mieux délimitées par la nature, l'une de
celles qui se distinguent le mieux par leurs traits géographiques, et
dont les populations ont eu en conséquence le plus d'originalité dans
leur histoire. Au bord de leurs grèves, que domine l'âpre muraille des
Apennins, les Génois devaient vivre d'une vie longtemps distincte de
celle des autres habitants de la Péninsule[71].
[Note 71: Ligurie, avec quelques districts situés au nord des
Apennins:
Superficie. Population en 1871. Population kilométrique.
5,524 kil. car. 843,250 153
]
Du nord au sud, de la plaine padane au littoral méditerranéen, le
contraste est complet; mais de l'ouest à l'est, de la Provence à la
Toscane, le changement n'a rien de brusque. Il n'y a point de limite de
séparation précise entre les Alpes et les Apennins. La transition de
l'un à l'autre système orographique s'opère par gradations insensibles.
Quand, au delà des Alpes Maritimes, on suit les montagnes dans la
direction de l'orient, on leur voit prendre peu à peu l'aspect général
des Apennins: le rempart, abaissé de distance en distance par de larges
dépressions, se continue régulièrement autour du golfe de Gênes, sans
une seule brèche, sans un seul changement de structure qui permette de
dire qu'en cet endroit d'autres lois ont présidé à la formation du
relief. Quoique bien différents dans leur ensemble, Alpes et Apennins
sont aussi intimement unis que peuvent l'être tronc et rameau; le collet
de jonction ne peut être désigné que d'une manière toute
conventionnelle. Si l'on considère l'orientation de l'axe comme le fait
capital, l'Apennin ligure commence sur la frontière de France, aux
sources de la Tinée et de la Vésubie, car c'est là que la crête
principale des monts, jusque-là perpendiculaire au rivage marin, prend
une direction parallèle au littoral; si la hauteur des cimes, les gazons
des plateaux supérieurs, les neiges persistantes et les glaciers doivent
être regardés comme les signes distinctifs du système alpin, alors le
lieu d'origine des Apennins ne se trouve qu'à l'est du massif de Tende,
car les belles montagnes du Clapier, de la Fenêtre, de la Gordolasque,
dont l'élévation atteint çà et là 3,000 mètres, ressemblent complétement
aux Alpes par leurs pâturages, leurs petits lacs entourés de verdure,
leurs torrents, leurs «clapiers» de pierres écroulées, leurs forêts de
sapins, leurs avalanches de neiges; ils ont même de petits fleuves de
glace, les plus méridionaux qui existent encore dans les montagnes de
l'Europe centrale. D'ordinaire les géologues voient la limite la plus
naturelle à l'endroit où les roches cristallines de la partie
occidentale disparaissent pour faire place à des formations plus
récentes, surtout aux assises crétacées et tertiaires; mais ce n'est
encore là qu'une division conventionnelle, car les masses cristallines
qui constituent la crête des massifs occidentaux, entre leur revêtement
latéral de dépôts sédimentaires, se continuent plus à l'est sous le
manteau des formations modernes, et çà et là même elles rompent leur
enveloppe pour se dresser en sommets semblables à ceux des Alpes.
Quelques-unes des cimes des montagnes de la Spezia rappellent le massif
de Tende par leurs roches de granit.
[Illustration: N° 72.--LIMITE DES ALPES ET DES APENNINS.]
Le bourrelet de soulèvement qui constitue la chaîne côtière de la
Ligurie est loin d'être uniforme. De même que les Alpes, les Apennins se
partagent en massifs distincts reliés les uns aux autres par des seuils
de passage. Le plus bas des seuils est le col qui s'ouvre à l'ouest de
Savone et que l'on nomme Pas d'Altare, de Carcare ou de Cadibona, des
noms de trois villages des environs. Ce passage, qui n'a pas même 500
mètres d'altitude, est celui que le peuple a toujours considéré comme la
limite la plus naturelle des grandes Alpes. Il a raison, du moins au
point de vue militaire. De tout temps les armées en guerre sur le sol de
l'Italie du Nord ont tâché d'occuper solidement cette porte des
montagnes, afin de commander à la fois les abords de Gênes et les hautes
vallées du versant piémontais. Les deux Bormida et le Tanaro, qui
coulent à l'ouest du seuil d'Altare et vont se rejoindre en aval
d'Alexandrie, ont souvent roulé du sang. De terribles batailles se sont
livrées dans leurs vallées, à cause de l'importance stratégique des
chemins qui les parcourent.
A l'est du sol d'Altare, l'Apennin ligure se maintient à une hauteur
d'environ 1,000 mètres; puis au delà du col de Giovi, jadis consacré aux
dieux par les Génois, reconnaissants de la brèche qu'il leur ouvre vers
les plaines du Nord, la chaîne, qui se reploie au sud-est, darde
quelques-unes de ses cimes à plus de 1,300 mètres et projette vers le
nord plusieurs chaînons de montagnes ravinées, dont l'une écrasa sous
ses débris la ville romaine de Velleia. En même temps la grande chaîne
s'éloigne du littoral; à l'endroit où le col de Pontremoli laisse passer
la route de Parme à la Spezia, c'est-à-dire au seuil de séparation entre
l'Apennin ligure et l'Apennin toscan, la crête principale se développe à
50 kilomètres de la mer. Dans cette région orientale des montagnes
génoises, un chaînon latéral se détache d'un massif de l'arête centrale
et, s'abaissant de cime en cime, va former dans la mer le beau
promontoire de Porto-Venere, superbe rocher de marbre noir qui portait
autrefois un temple de Vénus. Ce chaînon latéral, dont l'extrémité
protége contre les vents d'ouest le golfe de la Spezia, a de tout temps
été, comme la chaîne principale, un grand obstacle aux libres
communications entre les populations voisines, non point tant par la
hauteur que par l'escarpement de ses pentes. En maints endroits on ne
mesure pas plus de 5 kilomètres en droite ligne de la plage de la
Méditerranée à l'arête la plus élevée de l'Apennin: la pente se redresse
ainsi en des proportions qui la rendent presque ingravissable; les
chemins ne peuvent franchir la chaîne que par des sinuosités
nombreuses[72].
[Note 72: Altitudes de la Ligurie:
Clapier de Pagarin 3,070 mèt.
Col de Tende 1,873 »
Monte Carsino 2,681 »
Col d'Altare 490 »
Col de Giovi 469 »
Monte Penna 1,740 »
]
Le peu de largeur du versant maritime de l'Apennin ligure ne permet pas
aux torrents de réunir leurs eaux pour former des rivières permanentes.
A l'est de la Roya, qui coule en partie sur le territoire français, les
cours d'eau les plus considérables, la Taggia, la Centa, n'ont
l'apparence de rivières sérieuses qu'après la fonte des neiges ou lors
des fortes pluies; d'ordinaire ce sont de simples filets grésillant au
milieu d'un champ de pierres et fermés du côté de la mer par une barre
de galets. Entre Albenga et la Spezia, sur une longueur de côtes de plus
de 100 kilomètres, les torrents ne sont que des ravins à sec pendant la
plus grande partie de l'année. Il faut aller jusqu'au delà du golfe de
la Spezia pour retrouver une rivière, du moins intermittente, et
quelquefois formidable après les grandes pluies. Cette rivière, qui
forme la ligne de séparation entre la Ligurie et l'Étrurie, et que les
Romains désignèrent comme la limite de l'Italie elle-même jusqu'à
l'époque d'Auguste, est la Magra. Les alluvions de ce fleuve ont formé
une grande plage de 1,200 mètres de largeur au devant de l'ancienne
ville tyrrhénienne de Luni, qui se trouvait autrefois au bord du rivage.
Ses alluvions ont également changé en lac une petite baie de la mer.
Si les grandes rivières manquent en Ligurie, par contre des cours d'eau
souterrains les remplacent en certains endroits. En Ligurie, comme en
Provence, quoique en moins grand nombre, on signale des fontaines qui
sourdent dans la mer à quelque distance du rivage: il en est même dont
la masse liquide est très considérable. Les deux sources d'eau douce de
la Polla, qui jaillissent par 15 mètres de fond dans le golfe de la
Spezia, près de Cadimare, et qui se révélaient de loin par un grand
bouillonnement, ont une telle abondance, que le gouvernement italien les
a fait isoler de l'eau salée pour les approvisionnements de la marine.
La pauvreté des ruisseaux, l'âpreté des ravins, les fortes pentes des
escarpements, donnent à cette région du littoral de la Méditerranée un
caractère tout différent de celui des régions de l'Europe tempérée et
même du versant immédiatement opposé. Après avoir parcouru les
magnifiques châtaigneraies qu'arrosent les eaux naissantes de l'Ellero,
du Tanaro, de la Bormida, que l'on franchisse la crête et soudain l'on
se croirait en Afrique ou en Syrie. Les herbages, qui de l'autre côté
des Apennins étendent sur les plaines leur merveilleux tapis émaillé de
fleurs, manquent ici complètement: de Nice à la Spezia on les
chercherait en vain; à peine quelques prairies naturelles et, dans les
jardins de plaisance, des pelouses entretenues à grands frais rappellent
vaguement les prés du Piémont et de la Lombardie. Si le travail de
l'agriculteur et l'art du jardinier n'avaient transformé ces déclivités
et ces étroites vallées de la Ligurie, les Apennins n'auraient eu
d'autre verdure que celle des pins et des broussailles. Par un phénomène
bizarre, la végétation des grands arbres n'atteint pas à la même hauteur
sur les pentes des Apennins que sur celles des Alpes, quoique les
premières montagnes jouissent cependant d'une température moyenne
beaucoup plus élevée: à l'altitude où de beaux hêtres se montrent encore
en Suisse, les mêmes arbres sont tout rabougris sur les escarpements
rocheux des Apennins génois; enfin le mélèze manque presque complétement
sur les monts ligures.
Comme la terre, la mer elle-même est naturellement infertile; elle n'a
que peu de poissons, à cause du manque presque absolu de bas-fonds,
d'îlots et de forêts d'algues; les falaises du bord descendent
abruptement jusqu'à des profondeurs de plusieurs centaines de mètres et
n'offrent que peu de retraites aux animaux marins; les étroites plages
qui se développent en demi-cercle de promontoire en promontoire ne sont
composées que de sable fin sans aucun débris de coquillages: de
Porto-Fino à Laigueglia, sur une distance de 140 kilomètres, de Saussure
n'en a pas vu un seul. Aussi les marins génois sont-ils obligés d'aller
pêcher sur des côtes lointaines; les marins d'Alessio, sur la rivière du
Ponent, se rendent en Sardaigne; ceux de Camogli, sur la rivière du
Levant, vont dans les parages de la Toscane. Cette infertilité des
terres et des mers a les mêmes conséquences économiques: de toutes les
parties de la Péninsule, la Ligurie est celle qui envoie à l'étranger le
plus grand nombre d'émigrants; plus du dixième de la population a quitté
la patrie pour les terres étrangères. Porto-Maurizio, ville située à
moitié chemin entre Gênes et Nice, perd en moyenne par l'émigration le
sixième de ses enfants.
Mais si la terre et les eaux de la côte de Ligurie sont également avares
de produits naturels, elles ont le privilége inappréciable de la beauté
pittoresque, et, sur la «rivière» de Gênes du moins, l'homme, qui en
tant d'autres endroits n'a su qu'enlaidir, a contribué par son travail à
l'embellissement de sa demeure. Le littoral se déploie de cap en cap par
une succession de courbes d'un profil régulier, mais toutes différentes
par les mille détails des rochers et des plages, des cultures, des
groupes de constructions. Tandis que le chemin de fer s'ouvre de force
un passage à travers les promontoires par des galeries et des
tranchées,--il n'a pas moins de 33 kilomètres de tunnels entre Gênes et
Nice, sur un espace de 140 kilomètres,--la route, qui peut s'assouplir
plus facilement aux sinuosités du terrain, serpente incessamment, tantôt
s'élève et tantôt s'abaisse, et le paysage change d'aspect à chacun de
ses détours. Ici on suit la plage, à l'ombre des tamaris aux fleurs
roses, et le flot qui déferle vient, tout à côté de la route, tracer son
ourlet d'écume; ailleurs on s'élève de lacet en lacet sur les roches que
les cultivateurs ont triturées pour en faire des gradins de terre
végétale, et l'on voit au loin, à travers le branchage entrelacé des
oliviers, le cercle bleuâtre de la mer reculer de plus en plus vers
l'horizon, jusqu'au profil vaporeux des montagnes de la Corse. De
l'arête des caps on suit du regard les ondulations rhythmiques de la
côte, qui se succèdent sur le pourtour du golfe, avec toutes les
dégradations de lumière et de teintes que leur donnent les rayons, les
ombres, les vapeurs et l'espace. Les villes, les villages, les vieilles
tours, les maisons de plaisance, les usines, les chantiers de
construction, varient à l'infini le profil changeant des paysages. Telle
ville occupe le sommet d'un plateau, et d'en bas on en voit les
murailles et les coupoles se découper sur le bleu du ciel; telle autre
s'étale en amphithéâtre le long des pentes et vient se terminer au bord
de la mer par une grève couverte d'embarcations que les marins ont
retirées loin du flot; telle autre encore se blottit dans un creux entre
les olivettes, les vignes, les jardins de citronniers et d'orangers. Çà
et là quelques dattiers donnent à l'ensemble du paysage une physionomie
orientale. Non loin de la frontière française, Bordighera est
complétement entourée de bouquets de palmiers dont les rameaux font
l'objet d'un commerce important, mais dont les fruits arrivent rarement
à maturité. En Europe, Bordighera est, après la ville espagnole d'Elche,
la localité où l'arbre africain a le mieux trouvé une seconde patrie.
[Illustration: Nº 73.--GÊNES ET SES FAUBOURGS.]
Quelques villes du littoral génois, notamment Albenga et Loano, ont un
climat peu salubre à cause des miasmes qui s'élèvent des limons laissés
sur les lits de cailloux par les torrents débordés. Gênes elle-même est
une ville dont le climat n'est pas des plus favorables: l'air n'y est
point souillé par des émanations marécageuses, mais les vents violents
du large viennent s'y engouffrer comme dans une sorte d'entonnoir,
apportant avec eux tout leur fardeau d'humidité; les vents qui longent
la rive ou rivière du Ponent, de même que les courants atmosphériques
entraînés le long de la rivière du Levant, sont tous également arrêtés
par les montagnes qui s'élèvent à l'extrémité du golfe de Gênes et
doivent se décharger de leur vapeur surabondante. Le nombre des jours de
pluie y dépasse le tiers de l'année. Mais si le climat de Gênes et de
quelques autres localités du littoral a de sérieux désagréments,
plusieurs villes de la Ligurie, bien abritées du côté du nord par le
rempart protecteur des monts et placées en dehors du chemin que suivent
les convois de nuages, jouissent d'une égalité et d'une douceur de
température tout à fait exceptionnelles en Europe[73]. Ainsi Bordighera
et San Remo, près de la frontière française, sont par l'excellence de
leur climat des rivales de Menton; Nervi, à l'est de Gênes, est aussi un
lieu de séjour délicieux à cause de la beauté de son ciel et de la
pureté de son atmosphère. Des châteaux, des villas de plaisance se
bâtissent en grand nombre sur tous les promontoires, dans tous les
vallons de ces côtes privilégiées à la fois par la douceur du climat et
la beauté des paysages. Déjà le littoral de Gênes, sur une vingtaine de
kilomètres de chaque côté de la ville, est garni d'une ligne continue de
maisons de campagne et de palais. La population de la cité, trop
nombreuse pour son étroite enceinte, a débordé de part et d'autre pour
s'épandre dans les faubourgs. Cette longue rue qui serpente entre les
usines et les jardins, escaladant les promontoires, descendant au fond
des vallons, ne peut manquer de se continuer peu à peu sur toute la côte
ligure, car ce ne sont plus les Génois seulement, c'est aussi la foule
européenne des hommes de loisir qui se sent attirée vers ces lieux
enchanteurs. En réalité, toute la rivière de Gênes, de Vintimille à la
Spezia, prend de plus en plus l'aspect d'une ville unique où les
quartiers populeux alternent avec les groupes de villas et les jardins.
[Note 73:
Gênes. San-Remo.
Température moyenne 16° 17°
Jours de pluie 121 45
Quantité de pluie 1m,140 0m,80
]
Les anciens Ligures, peut-être de souche ibère, qui peuplaient le
versant méridional de l'Apennin, jusqu'à la vallée de la Magra, avaient
leur histoire toute tracée d'avance dans la configuration de la contrée.
Ceux d'entre eux qui ne trouvaient plus de place à exploiter dans
l'étroite zone de terrain cultivable et qui n'avaient plus même de
gradins à tailler sur les pentes des montagnes étaient forcément rejetés
vers la mer: ils devenaient navigateurs et commerçants. Dès l'époque
romaine, Gênes, l'antique Antium cité par le Périple de Scylax, était un
«emporium» des Ligures, et ses marins parcouraient toute la mer
Tyrrhénienne; au moyen âge, lors de la grande prospérité de la
république, son pavillon flottait dans tous les ports du monde connu;
enfin c'est elle qui, par l'un de ses fils, Christophe Colomb, eut
l'honneur d'inaugurer l'histoire moderne par la découverte du Nouveau
Monde. Giovanni Gabotto ou Cabot, qui le premier retrouva les côtes de
l'Amérique du Nord, cinq siècles après les navigateurs normands, était
également un Génois, ainsi que l'ont établi les savantes recherches de
M. d'Avezac: c'est par erreur que Venise le réclame comme un des siens,
et si des Anglais veulent en faire un de leurs compatriotes, c'est par
d'injustifiables prétentions de vanité nationale. Il est vrai que ni
Cabot ni Colomb ne firent leurs découvertes pour le compte de leur
patrie; les vaisseaux qu'ils commandaient appartenaient à l'Angleterre
et à l'Espagne, et ce sont ces contrées qui se sont partagé les
richesses du continent nouveau. De tout temps les excellents marins
génois, montés sur leurs petits et solides navires, ont ainsi couru le
monde à la recherche du profit; pour n'en citer qu'un exemple, ce sont
eux maintenant qui possèdent le monopole de la navigation dans les eaux
des républiques platéennes. Presque toutes les embarcations qui voguent
sur le Paraná, l'Uruguay et l'estuaire de la Plata ont un équipage de
Génois. De même en Europe, on rencontre les habiles jardiniers génois
dans les environs de presque toutes les grandes villes des bords de la
Méditerranée.
Dans les temps barbares, quand l'homme n'avait pas subjugué l'Apennin
par des routes faciles, Gênes, encore dépourvue de marchés
d'approvisionnement dans l'intérieur des terres, ne possédait point
d'avantages naturels sur les autres ports de la côte ligure; mais dès
que le mur des montagnes fut abaissé par l'art et que les plaines du
Piémont et de la Lombardie se trouvèrent en libre communication avec le
golfe, alors la position géographique de Gênes prit toute sa valeur.
Placée à l'aisselle même de la péninsule italienne, au point le plus
rapproché des riches campagnes de l'intérieur, c'est elle qui devait
s'emparer du monopole commercial dans cette partie de l'Europe. De
toutes les républiques des côtes occidentales de l'Italie Pise est la
seule qui put tenter de contrebalancer sa fortune; mais, après de
sanglantes luttes, Gênes finit par triompher de sa rivale. Elle s'empara
de la Corse, dont elle exploita durement les populations; elle prit
Minorque sur les Maures et même s'empara de plusieurs villes d'Espagne,
qu'elle rendit ensuite en échange de priviléges commerciaux. Dans la mer
Égée, ses nobles devinrent propriétaires de Chios, de Lesbos, de Lemnos
et d'autres îles; à Constantinople, ses marchands prirent une telle
autorité, qu'ils partagèrent souvent le pouvoir avec les empereurs. Ils
possédaient des quartiers considérables de cette capitale de l'Orient et
en avaient fait une succursale de Gênes; aussi la perte de Péra et du
Bosphore fut pour eux le commencement de la ruine. En Crimée, ils
occupaient la riche colonie de Caffa; leurs châteaux forts et leurs
comptoirs s'élevaient dans l'Asie Mineure sur toutes les routes de
commerce, et jusque dans les hautes vallées du Caucase on rencontre de
distance en distance des tours qu'ils ont construites et qui gardent
leur nom. Par le Pont-Euxin, les campagnes de la Géorgie et la mer
Caspienne, ils tenaient la route de l'Asie centrale. Toutes ces colonies
lointaines de la république génoise expliquent la présence d'un petit
nombre de mots arabes, turcs, grecs, qui se mêlent au provençal et à
l'espagnol dans le dialecte italien des marins ligures; mais dans son
ensemble la langue est très-italienne, quoique la prononciation se
rapproche du français.
Plus puissante que Pise, Gênes n'était pourtant pas de taille à vaincre
Venise dans sa lutte pour la prépondérance commerciale. Elle n'avait pas
l'immense avantage que possède cette dernière, d'être en libre
communication avec l'Europe germanique et Scandinave par un seuil des
Alpes. Aussi, quoique en 1379 les Génois eussent réussi à s'emparer de
Chioggia, et même à bloquer momentanément leurs rivaux, cependant
l'influence de Gênes dans l'histoire politique fut beaucoup moindre que
celle de Venise. Son rôle dans le mouvement général des sciences, des
lettres et des arts fut aussi relativement très-inférieur; Gênes eut
moins d'écrivains, de peintres, de sculpteurs, que mainte petite cité de
la Lombardie et du Vénitien. Les Génois passaient jadis pour être
violents et faux, avides de luxe et de pouvoir, insoucieux de tout ce
qui ne leur procurait pas l'argent ou le droit de commander. «Une mer
sans poissons, des montagnes sans forêts, des hommes sans foi, des
femmes sans vergogne, voilà Gênes!» disait l'ancien proverbe répété par
les ennemis de la cité ligure. Les dissensions entre les nobles familles
génoises qui voulaient s'emparer de la direction des affaires étaient
presque incessantes; mais, chose remarquable, au-dessus de la lutte des
partis, l'immuable banque de Saint-Georges, véritable république dans la
république, continuait tranquillement de manier les affaires de commerce
et d'argent, et les richesses ne cessaient d'affluer vers la cité. C'est
ainsi que Gênes a pu bâtir ces palais, ces colonnades de marbre, ces
jardins suspendus qui lui ont mérité le surnom de «Superbe». Toutefois
la ruine finit par atteindre la banque; elle avait eu le tort de prêter,
non pas aux entreprises de travail, mais aux princes en guerre, et,
comme de juste, la faillite en fut la conséquence. Au milieu du
dix-huitième siècle la banqueroute réduisit Gênes à l'impuissance
politique.
En dépit du peu de largeur, des sinuosités, des rampes, des escaliers de
ses rives, en dépit de l'encombrement et de la saleté de ses quais trop
étroits, de la gêne que lui imposent son enceinte de murailles et ses
forts, la capitale de la Ligurie est l'une des villes du monde dont les
palais sont le plus remarquables par leur architecture à la fois
somptueuse et originale. Pendant le dernier siècle et au commencement de
celui-ci la décadence de Gênes avait été grande, et nombre de ses plus
beaux édifices menaçaient de tomber en ruines, mais avec le retour de la
prospérité, la ville a repris l'oeuvre de son embellissement.
Actuellement Gênes, quoique fort éprouvée par la guerre
franco-allemande, est de beaucoup le port le plus actif de l'Italie,
quoique le mouvement y soit encore inférieur à celui de Marseille. Les
armateurs possèdent près de la moitié de la flotte commerciale italienne
et construisent les trois quarts des navires ajoutés chaque année au
matériel des transports maritimes de la Péninsule[74]. Pour le
va-et-vient des voiliers et des vapeurs qui fréquentent la place de
Gênes et qui s'y trouvent parfois au nombre de sept cents, sans compter
des milliers de petites embarcations, le port, dont la superficie est
pourtant de plus de 130 hectares, n'est plus assez grand, et surtout il
n'est pas suffisamment abrité: un quart seulement de sa surface est
garanti de tous les vents, et cette partie est précisément celle qui a
le moins de profondeur; il serait urgent de doubler le port d'étendue et
de le rendre beaucoup plus sûr par la construction d'un troisième
brise-lames qui séparerait de la haute mer une vaste superficie de la
rade extérieure. Gênes, qui croit volontiers ses intérêts négligés par
le gouvernement italien, se plaint aussi de ne posséder qu'une seule
voie ferrée à travers les Apennins pour desservir le trafic que lui
envoient les plaines de l'Italie du Nord. Elle réclame impérieusement
une seconde ligne, en prévision de l'immense accroissement d'affaires
que lui apporteront les futurs chemins de fer des Alpes suisses. Elle
compte devenir alors pour l'Allemagne occidentale et l'Helvétie ce que
Trieste est pour l'Austro-Hongrie, l'entrepôt général du commerce
méditerranéen.
[Note 74:
Valeur des échanges par mer avec l'étranger, en 1872 446,000,000 fr.
Mouvement du port de Gênes en 1863. 20,230 navires, 2,610,000 ton.
1867. 16,900 jaugeant 2,330,000 »
1871. 15,980 » 2,780,000 »
Mouvement des Spezia (golfe entier) 1873. 6,895 navires, 462,000 ton.
autres ports Savone 1868. 2,191 jaugeant 135,000 »
de la Ligurie: Porto Maurizio » 1,643 » 110,500 »
Oneglia » 1,580 » 80,340 »
Chiavari » 1,431 » 67,000 »
San Remo » 989 » 57,970 »
]
[Illustration: GÊNES. Dessin de J. Sorrieu, d'après une photographie de
J. Lévy et Cie.]
En attendant que ces destinées s'accomplissent, Gênes, qui est aussi
fort active comme ville industrielle, étend des deux côtés sur le
littoral ses faubourgs d'usines et de chantiers. Il lui faut un espace
de plus en plus grand pour ses fabriques de pâtes alimentaires, de
papiers, de soieries et de velours, de savons, d'huiles, de métaux, de
poteries, de fleurs artificielles et autres objets d'ornement: _l'ovrar
del Genoës_ (l'industrie du Génois) est toujours, comme au moyen âge,
une des merveilles de l'Italie. A l'ouest, San Pier d'Arena
(Sampierdarena) est devenue une véritable cité industrielle.
Cornigliano, Rivarolo, Sestri di Ponente, qui possède les plus grands
chantiers de construction de l'Italie et même de toute la
Méditerranée[75], Pegli, Voltri sont aussi des villes populeuses, ayant
des filatures et des fonderies, et se reliant les unes aux autres de
manière à ne former qu'une interminable fourmilière humaine. De même
Savone, dont le port fut jadis comblé par les Génois, qui ne voulaient
tolérer aucune concurrence à leur commerce, se continue sur tout le
pourtour d'une baie par un long faubourg industriel de briqueteries et
de fabriques de terre cuite; par le chemin de fer qui l'unit directement
à Turin, elle est redevenue indépendante de Gênes et peut expédier
directement à l'étranger les denrées des plaines de l'intérieur.
D'autres villes de la rivière du Ponent, quoique bien distinctes, sont à
peine séparées par l'issue d'un ravin ou par les rochers des
promontoires. Telles sont, par exemple, les villes jumelles d'Oneglia et
de Porto-Maurizio, que ses vastes jardins d'oliviers ont fait surnommer
la «Fontaine d'Huile», quoique les olivettes de San Remo soient encore
plus abondantes[76]. Les deux villes, l'une assise au bord de la plage,
l'autre bâtie sur une colline escarpée, se complètent comme les moitiés
d'une même cité; elles projettent dans la même baie leurs deux ports
quadrangulaires de même forme, et le navire qui cingle vers la côte
semble longtemps hésiter entre les deux bassins qui s'ouvrent pour le
recevoir.
[Note 75: Navires sortis des chantiers de Sestri, en 1868 47,
jaugeant 25,380 tonneaux.]
[Note 76: Production de l'huile, en 1868, dans la province de
Porto-Maurizio:
Arrondissement de Porto-Maurizio 90,000 hectolitres.
» de San Remo 225,000 »
]
Sur la rivière du Levant les villes du littoral se relient aussi les
unes aux autres comme les perles d'un collier. Albaro et ses charmants
palais, Quarto, d'où partit l'expédition qui enleva la Sicile aux
Bourbons, Nervi, lieu d'asile pour les phthisiques, s'avancent en un
long faubourg, continuation de Gênes, vers les villes de Recco et de
Camogli, habitées par de nombreux armateurs et les capitaines de plus de
trois cents navires. Le promontoire caillouteux de Porto-Fino, ou port
des Dauphins, ainsi nommé des cétacés qui se jouaient autrefois dans les
eaux du golfe, limite de sa borne puissante la rangée presque continue
des maisons de la Gênes extérieure; mais à l'est du cap, traversé par
une galerie, dont les portails d'entrée servent de cadres aux plus
admirables tableaux, Rapallo l'industrieuse, Chiavari la commerçante,
Lavagna aux célèbres carrières d'ardoises grises, Sestri di Levante, la
ville des pêcheurs, forment sur les bords de leur baie magnifique une
nouvelle rue d'édifices, à peine interrompue par les escarpements
rocheux des montagnes côtières.
[Illustration: N°. 74--GOLFE DE LA SPEZIA.]
Au delà de Sestri le littoral est moins peuplé, à cause des falaises qui
en occupent la plus grande partie; mais au détour du superbe cap de
Porto-Venere et de l'île gracieuse de Palmaria on voit s'ouvrir le beau
golfe de la Spezia, tout bordé de forts, de chantiers, d'arsenaux et de
constructions diverses[77]. Le gouvernement italien veut en faire la
grande station de sa flotte militaire. D'immenses travaux d'aménagement
ont été commencés en 1861 pour faire de la Spezia une place navale de
premier ordre, mais c'est l'oeuvre de plusieurs générations, et tandis
qu'une partie des constructions s'achève, les progrès accomplis dans
l'art de la destruction obligent les ingénieurs à recommencer leur
interminable et coûteuse besogne. L'avenir militaire de la Spezia est
donc encore incertain, et, comme débouché commercial, le port n'a qu'un
rôle tout à fait secondaire parmi ceux de l'Italie, car s'il offre aux
navires l'abri le plus sûr, il n'est pas encore rattaché aux pays
d'Outre-Apennin par des voies ferrées; il n'a d'autres produits à
expédier que ceux des riches vallées des environs. Sans chemin de fer
qui traverse l'Apennin vers Parme et Modène, il ne peut être d'aucune
utilité pour la Lombardie, le grand jardin de l'Europe. Ce qui donne à
la Spezia et aux villes voisines un des premiers rangs en Italie, c'est
la beauté de leur golfe, rival de la baie de Naples et de la rade de
Palerme. Du haut de la colline de marbre qui domine la ville déchue de
Porto Venere et qui portait jadis un beau temple de Vénus, salué de loin
par tous les matelots, on contemple un merveilleux horizon, les
promontoires et les baies qui se succèdent dans la direction de Gênes,
les montagnes de la Corse, semblables à des vapeurs arrêtées au bord de
la mer bleue, les côtes fuyantes de la Toscane, et, sur l'admirable fond
des Apennins et des Alpes Apuanes, les forêts d'oliviers, les bosquets
de cyprès et d'autres arbres qui entourent les villes pittoresques de la
rive opposée. Directement en face est la charmante Lerici; plus loin,
vers le sud, se profile la côte où Byron réduisit en cendres le corps de
son ami Shelley: nul site n'était plus beau pour le triste holocauste.
[Note 77: Communes de Ligurie ayant plus de 10,000 habitants en
1872:
Gènes (intramuros) 130,000 hab.
» (avec Sampierdarena, etc.) 200,000 »
Savone 25,000 »
Spezia 14,000 »
San Remo 12,000 »
Sestri di Ponente 11,500 »
Chiavari 10,500 »
Oneglia 10,000 »
]