VUE D'ENSEMBLE

La péninsule italienne est une des contrées les plus nettement

délimitées par la nature. Les Alpes qui l'enceignent au nord, des

promontoires ligures à la péninsule montueuse de l'Istrie, s'élèvent en

muraille continue, sans autre brèche que des cols situés encore dans la

zone des forêts de pins, des pâturages ou des neiges. Ainsi que les deux

autres presqu'îles du midi de l'Europe, la Grèce et l'Espagne, l'Italie

était donc un petit monde à part, destiné par sa forme même à devenir le

théâtre d'une évolution spéciale de l'humanité. Non-seulement le relief

du sol limite parfaitement la péninsule latine, celle-ci se distingue

aussi de tous les pays transalpins par le charme du climat, la beauté du

ciel, la richesse des campagnes; dès que l'habitant d'outre-mont a

franchi la crête de séparation et commence à descendre sur les pentes

ensoleillées, il s'aperçoit que tout a changé, autour de lui; il est sur

une terre nouvelle. Le contraste est plus grand que ne l'est, dans la

plupart des régions de la Terre, celui des îles et du continent voisin.

Grâce au rempart des Alpes qui la protège et aux mers qui l'entourent,

l'Italie a donc pour ainsi dire une personnalité géographique bien

distincte. Des plaines de la Lombardie aux côtes de la Sicile, tous ses

paysages ont des traits de ressemblance et sont baignés de la même

lumière: ils ont comme un air de famille; mais que d'oppositions

charmantes et de variété pittoresque dans cette grande unité! La chaîne

des Apennins, qui se soude à l'extrémité méridionale des Alpes

françaises, est l'agent principal de tous ces contrastes. D'abord elle

longe la mer comme un énorme mur s'appuyant de distance en distance sur

de puissants contre-forts; puis elle se développe en un vaste croissant

à travers la péninsule italienne, tantôt s'amincissant en arête, tantôt

s'élargissant en massif, s'étalant en plateau ou se ramifiant en

chaînons et en promontoires. Les vallées fluviales et les plaines la

découpent dans tous les sens; des bassins lacustres, encore emplis d'eau

ou déjà comblés par les alluvions, s'étendent à la base de ses rochers;

des cônes volcaniques, se dressant au-dessus des campagnes, contrastent

par la régularité de leur forme avec les escarpements inégaux de

l'Apennin. La mer, invitée et repoussée tour à tour par les sinuosités

du relief péninsulaire, découpe le littoral en une série de baies qui se

succèdent avec une sorte de rhythme; presque toutes se développent en

arcs de cercle réguliers d'un cap à l'autre cap. Au nord de la

presqu'île, elles n'échancrent que faiblement les terres; au sud, elles

s'avancent au loin dans les campagnes et s'arrondissent en véritables

golfes. D'ailleurs cette forme de la Péninsule est relativement récente;

une ancienne Italie granitique a probablement existé, mais elle n'est

plus, et l'Italie actuelle est presque entière d'origine moderne, ainsi

que le témoignent les roches qui constituent les Apennins, celles des

chaînes parallèles et des plaines intermédiaires. C'est à l'époque

éocène seulement que les divers îlots se sont unis en une presqu'île

continue.

Comparée à la Grèce, si bizarrement tailladée et déchiquetée, l'Italie,

pourtant fort gracieuse, est d'une grande sobriété de lignes. Ses

montagnes se prolongent en chaînes plus régulières; ses côtes sont

beaucoup moins profondément échancrées; ceux de ses petits archipels que

l'on pourrait comparer vaguement à la ronde des Cyclades sont peu

nombreux, et ses trois grandes îles, la Sicile, la Sardaigne, la Corse,

sont des terres de contours presque géométriques et d'aspect tout à fait

continental. Par la configuration générale de ses rivages l'Italie

marque précisément la transition entre la joyeuse Grèce et la grave

Ibérie, plateau déjà presque africain. La situation géographique

correspond ainsi au développement des formes.

Dans son ensemble, la péninsule italienne présente un contraste

remarquable avec la presqu'île des Balkhans. Tandis que celle-ci est

tournée surtout vers la mer Égée et regarde l'orient, la partie vraiment

péninsulaire de l'Italie, au sud des plaines lombardes, est au contraire

beaucoup plus vivante par sa face occidentale: ce sont les bords de la

mer Tyrrhénienne qui offrent les ports les plus nombreux et les plus

sûrs; c'est sur cette mer, en libre communication avec l'Océan, que

s'ouvrent les plaines les plus vastes et les plus fertiles, et par

conséquent ce sont les campagnes situées à l'ouest des Apennins qui ont

nourri les populations les plus actives, les plus intelligentes, celles

dont le rôle politique a été plus considérable: c'est le côté de la

lumière, tandis que le versant adriatique, tourné vers une mer presque

fermée, un simple golfe, est pour ainsi dire le côté de l'ombre. Vers

l'extrémité méridionale de la Péninsule, les plaines de l'Apulie à l'est

sont, il est vrai, plus riches et plus populeuses que les régions

montagneuses de la Calabre; néanmoins le voisinage de la Sicile ne

pouvait manquer tôt ou tard d'assurer la prépondérance au littoral de

l'occident. Aux temps de la grande influence de la Grèce, lorsque

Athènes, les cités de l'Asie Mineure, les îles de la mer Égée, étaient

le point de départ de toute initiative, les républiques tournées vers

l'orient, Tarente, Locres, Sybaris, Syracuse, Catane, avaient sur les

cités du littoral de l'ouest une incontestable prééminence. Ainsi la

configuration physique de l'Italie a singulièrement aidé le mouvement

historique de civilisation qui s'est porté du sud-est au nord-ouest, de

l'Ionie vers les Gaules. Par le golfe de Tarente et les rivages

orientaux de la Grande-Grèce et de la Sicile, l'Italie du sud était

librement ouverte à l'influence hellénique; c'est de ce côté qu'elle a

reçu la grande impulsion de vie. Plus au nord, la Péninsule fait pour

ainsi dire volte-face vers l'ouest; et, par suite, le mouvement

d'expansion des idées vers l'Europe occidentale s'est trouvé grandement

facilité. Si l'Italie avait été différente par son relief et ses

contours, la civilisation eût pris une direction tout autre.

Pendant près de deux mille années, depuis l'abaissement de Carthage

jusqu'à la découverte de l'Amérique, l'Italie est restée le centre du

monde policé: elle a exercé l'hégémonie, soit par la force de la

conquête et de l'organisation, comme le fit la «Ville Éternelle», soit,

comme aux temps de Florence, de Gênes et de Venise, par la puissance du

génie, la liberté relative des institutions, le développement des

sciences, des arts et du commerce. Deux des plus grands faits de

l'histoire, l'unification politique des peuples méditerranéens sous les

lois de Rome et plus tard le rajeunissement de l'esprit humain, si bien

nommé du nom de Renaissance, ont eu leurs principaux acteurs en Italie.

Il importe donc de rechercher les conditions du milieu géographique

auxquelles la péninsule latine doit le rôle prépondérant qu'elle a joué

dans le monde pendant ces deux âges de la vie de l'humanité.

Mommsen et d'autres historiens ont signalé l'heureuse position de Rome

comme marché commercial. Dès la première période de son histoire, elle

fut un entrepôt de denrées pour les populations voisines. Assise au

centre d'un cirque de collines, sur les deux bords d'un fleuve

navigable, en aval de tous les affluents et non loin de la mer, elle

avait, en outre, l'avantage de se trouver sur la frontière commune de

trois nationalités, les Latins, les Sabins et les Étrusques; lorsque,

par la conquête, elle fut maîtresse de tout le pays environnant, son

importance, comme lieu d'échanges, ne pouvait donc manquer d'être

considérable. Mais, quelle que fût la valeur de ce trafic local, il

n'eût pas suffi à faire de Rome une grande cité, Cette ville n'a point,

comme Alexandrie, Constantinople ou Bombay, une de ces positions

incomparables qui en font un point de convergence nécessaire pour les

marchandises du monde entier. Pour le commerce général elle est même

assez mal située. Les hauts Apennins qui s'élèvent en demi-cercle autour

du pays romain étaient naguère un rempart difficile à franchir, et les

trafiquants cherchaient à l'éviter; la mer voisine de Rome est fort

inhospitalière, et le port d'Ostie n'est qu'un mauvais havre, où même

les petites galères des temps anciens n'entraient point sans péril. Si

le travail de l'homme n'était intervenu pour le creusement d'un canal

maritime, de bassins artificiels, et la construction de môles et de

jetées, jamais la bouche du Tibre n'eût pu servir au grand commerce.

[Illustration: VUE GÉNÉRALE DE ROME.]

La situation de Rome, comme centre d'échanges, n'explique donc la

puissance de cette ville dominatrice que pour une bien faible part.

Indépendamment des causes qui doivent être cherchées dans l'évolution

historique du peuple lui-même, la vraie raison de la grandeur de Rome,

ce qui lui a donné cette force prodigieuse pour l'assimilation politique

de l'ancien monde, c'est la position absolument centrale qu'elle

occupait, par rapport à trois grands cercles disposés régulièrement les

uns autour des autres, et correspondant, pour la ville de Rome, à autant

de phases de son développement dans l'histoire. Pendant les premiers

temps de sa lutte, pour l'existence contre les cités voisines, la

peuplade qui servit d'aïeule aux fiers citoyens romains se trouvait

heureusement au centre d'un bassin bien limité, que bornent des

montagnes peu élevées, mais de hauteur suffisante pour mettre à l'abri

d'incursions soudaines. Quand Rome, victorieuse de tous ses voisins

après de longs siècles de luttes, eut asservi ou bien exterminé les

montagnards d'alentour, elle se trouva d'avance maîtresse des

territoires du reste de l'Italie, car elle en occupait le milieu

géographique et le centre de gravité naturel. Au nord s'étendait la

vaste plaine des Gaules cispadane et transpadane; au sud étaient des

régions montueuses et semées d'obstacles, mais où la résistance ne

pouvait être efficace, car les peuplades barbares de ces plateaux et de

ces montagnes avaient pour voisins immédiats, sur le pourtour de la

Péninsule, les citoyens policés de villes grecques. Entre ces deux

éléments si distincts l'alliance contre l'ennemi commun était

impossible, et les villes helléniques elles-mêmes, dispersées sur un

immense développement de côtes, ne surent pas s'unir pour résister. Les

îles italiennes, la Sicile, la Corse, la Sardaigne, n'étaient pas non

plus habitées par des populations assez cohérentes pour se soustraire à

la puissance des Romains. Ainsi le deuxième cercle, celui de la

conquête, vint s'ajouter au premier domaine, que l'on pourrait désigner

sous le nom de cercle de croissance, et, par un avantage inestimable, il

se trouva que les deux extrémités du monde italien, la plaine padane et

la Sicile, étaient deux riches greniers de vivres.

[Illustration: N° 46.--ROME ET L'EMPIRE ROMAIN.]

Pourvue des approvisionnements nécessaires, Rome put donc continuer le

cours de ses conquêtes. De même qu'elle est au centre de l'Italie, de

même l'Italie est au centre de la Méditerranée. De toutes parts se fit

sentir la force d'attraction de la grande cité: du côté de l'orient

l'Illyrie, la Grèce, l'Égypte, du côté du sud la Lybie, la Maurétanie, à

l'ouest l'Ibérie, au nord-ouest les Gaules, au nord les pays alpins,

complétèrent bientôt le troisième cercle, celui de l'empire.

Tant que dura l'équilibre géographique du monde méditerranéen, Rome

garda sa puissance; mais les bornes de l'univers s'éloignèrent peu à

peu. Dès que, par ses guerres contre les Parthes et ses invasions dans

l'intérieur de la Germanie, Rome fut en contact, d'une part avec

l'Orient, de l'autre avec ces régions sans bornes connues que

parcouraient les barbares, la «Ville» par excellence cessa d'être le

centre du monde, et la grande vie des nations européennes déplaça ses

foyers vers le nord et le nord-ouest. Déjà vers la fin de l'empire Rome

fut remplacée en Italie par Milan et Ravenne, et cette dernière ville

devint le siége de l'exarchat, puis de l'empire des Goths. La déchéance

de la cité des Césars était définitive. Il est vrai qu'aux empereurs

succédèrent les papes, eux aussi pontifes suprêmes, quoique d'un culte

nouveau; de même que l'ombre suit le corps, de même la tradition voulut

prolonger les institutions politiques au delà du terme naturel de leur

durée: l'unité de l'Église remplaça celle de l'empire. La souveraineté

de Rome était devenue un véritable dogme, à la fois politique et

religieux. Mais si les papes, gardant le gouvernement des âmes,

résidaient toujours à Rome, c'est par delà les Alpes que pendant le

moyen âge, et jusqu'au commencement de ce siècle, résidèrent les

véritables maîtres du «saint empire romain». Ils n'allaient chercher en

Italie que la consécration de leur puissance, mais la puissance même,

c'est ailleurs qu'ils la trouvaient. En vain les peuples, habitués à

l'obéissance, voulaient maintenir l'autorité de cette Rome qui les avait

si longtemps dominés; la tentative ne reposait que sur une illusion.

Non-seulement l'axe du monde civilisé, mais encore celui de l'Italie

elle-même avait changé de place; c'est de Pavie, de Florence, de Gênes,

de Milan, de Venise, de Bologne, de Turin même, que devait partir

désormais la grande initiative. Si Rome, quoique déchue par la force des

choses, a repris une certaine importance et même est redevenue capitale,

c'est que l'Italie voulait en revendiquer le territoire à tout prix et

que, par une sorte de superstition archéologique, elle cherche à prendre

le nom de Rome pour symbole de sa puissance future. Mais quoi qu'on

fasse, ce n'est plus là qu'un centre artificiel de l'Italie; depuis

quinze cents ans, l'histoire a complétement changé toutes les conditions

géographiques de la Péninsule.

Pendant le cours de ce siècle, l'unité de l'Italie est devenue un grand

fait politique, et désormais, sauf en quelques districts cisalpins où

l'étranger domine encore, les frontières administratives du pays

coïncident avec ses frontières naturelles. La puissance du fait accompli

sert donc à mettre en lumière l'individualité géographique de l'Italie,

et l'on s'étonne que cette contrée soit restée si longtemps divisée en

États distincts. Cependant ce grand tout de la Péninsule présentait de

notables diversités provinciales par la disposition de ses bassins et de

ses versants. Les îles, les plaines entourées de bordures de montagnes,

les côtes escarpées, séparées de l'intérieur par des rochers abrupts,

formaient autant de pays à part, où des populations provenant de souches

diverses, gauloise, étrusque, latine, pélasgique, grecque ou sicule,

cherchaient naturellement à vivre de leur vie propre, indépendantes de

leurs voisines. En maints districts, notamment dans les Calabres, les

communications de vallée à vallée étaient tellement difficiles, que la

mer était restée le chemin le plus fréquenté. La forme de la Péninsule,

dont la longueur, des Alpes à la mer Ionienne, est cinq fois plus grande

que la largeur moyenne, et que les Apennins partagent en deux bandes

parallèles distinctes, rendait aussi presque inévitable le

fractionnement du territoire en États séparés ou même hostiles. Parfois,

il est vrai, les provinces italiennes eurent à subir la domination d'un

seul maître; mais, jusqu'aux temps modernes, cette unité fut toujours

imposée par la force et brisée par les populations elles-mêmes. La

passion de l'unité nationale, qui a fait de l'Italie contemporaine le

théâtre de si grands événements, n'animait qu'un bien petit nombre de

citoyens dans les républiques du moyen âge. Elles savaient se liguer

contre un ennemi commun; mais, dès que le péril était passé, elles

séparaient de nouveau leurs intérêts et se brouillaient à propos de

quelque vétille.

Au milieu du quatorzième siècle, Cola di Rienzo, le tribun de Rome, fit

un appel à toutes les villes italiennes; il les adjura de «secouer le

joug des tyrans et de former une sainte fraternité nationale, la

libération de Rome étant en même temps la libération de toute la sainte

Italie». C'était déjà, cinq cents ans à l'avance, le langage qu'ont

parlé de nos jours les apôtres de l'unité italienne. Les messagers de

Rienzo parcouraient la Péninsule, un bâton argenté à la main; ils

portaient aux cités des paroles d'amitié et les invitaient à envoyer

leurs députés au futur parlement de la «Ville Éternelle». Tous les

Italiens recevaient de Rienzo le titre de citoyens romains que leur

avaient donné les Césars. Mais ce n'étaient là que des réminiscences

classiques. Rienzo, plein des souvenirs de la domination antique,

déclarait que Rome n'avait pas cessé d'être la «maîtresse du monde,

qu'elle était en pleine possession du droit de gouverner les peuples».

Il voulait ressusciter le passé, et non pas évoquer une vie nouvelle.

Aussi son oeuvre disparut comme un rêve, et ce furent précisément

Florence et Venise, les cités les plus actives, les plus intelligentes

de l'Italie, qui virent dans la tentative du tribun une chimère de

songe-creux. _Siamo Veneziani, poi Cristiani_, disaient les fiers

citoyens de Venise au quinzième siècle; ils ne songeaient même pas à se

dire Italiens, eux dont les fils devaient un jour souffrir et combattre

si vaillamment pour l'indépendance de la Péninsule. D'ailleurs il ne

faut pas s'y tromper: le mouvement irrésistible qui a poussé le peuple

italien vers l'unité politique n'avait point son origine dans les masses

profondes, et des millions d'hommes, en Sicile, en Sardaigne, dans les

Calabres, en Lombardie même, en sont encore à se demander le sens des

changements considérables qui se sont accomplis.

Naguère encore l'Italie n'était qu'une simple «expression géographique»,

suivant le mot méprisant d'un de ses dominateurs. Si l'expression s'est

transformée en une réalité vivante, c'est peut-être aux invasions si

fréquentes de l'étranger que le pays le doit. Sous la dure oppression

des Espagnols, des Français, des Allemands, qui se sont rués tour à tour

sur leurs campagnes, les Italiens ont fini par se reconnaître les frères

les uns des autres. A première vue, on croirait que la Péninsule est

parfaitement protégée sur son pourtour continental par la muraille

semi-circulaire des Alpes; mais cette protection n'est qu'une apparence.

En effet, c'est vers les plaines italiennes que les montagnes tournent

leur versant le plus abrupt, celui qui paraît vraiment inabordable; mais

sur le versant extérieur, du côté de la France, de la Suisse, de

l'Autriche allemande, les pentes sont beaucoup plus douces; tous les

envahisseurs que tentaient l'heureux climat et les immenses richesses de

l'Italie pouvaient sans trop de difficulté gagner les cols des Alpes,

d'où ils dévalaient ensuite rapidement dans les plaines. Ainsi la

«barrière» des Alpes n'est vraiment une barrière que pour les Italiens;

si ce n'est aux temps de Rome conquérante, elle a toujours été respectée

par eux, et d'ailleurs il leur importe peu de la franchir, car au delà

nulle contrée ne vaut la leur. Par contre, les Français, les Confédérés

suisses, les Allemands voyaient dans l'Italie comme une sorte de

paradis. C'était le pays de leurs rêves, et ce pays enchanté, cette

région si belle, il suffisait presque de descendre pour s'en emparer.

L'histoire nous dit s'ils ont obéi souvent à ces appétits de conquête et

s'ils ont abreuvé de sang les riches plaines convoitées! C'est même à la

rivalité de ses voisins, plus encore qu'à sa propre énergie, que la

nation italienne doit d'avoir recouvré son indépendance.

Exposée comme elle l'est aux attaques du dehors, et graduellement privée

par l'histoire de la position centrale qu'elle occupait jadis, l'Italie

a perdu définitivement le _primato_ ou principat que certains de ses

fils, emportés par un patriotisme exclusif, voudraient lui restituer;

mais si elle n'est plus la première par le pouvoir politique, et si

d'autres nations l'ont distancée pour l'industrie, le commerce et même

pour le mouvement littéraire et scientifique, elle reste toujours sans

rivale pour la richesse en monuments de l'art. Déjà si privilégiée par

la nature, l'Italie est de toutes les contrées de la Terre celle qui

possède le plus grand nombre de cités remarquables par leurs palais et

leurs trésors de statues, de tableaux, de décorations de toute espèce.

Il est plusieurs provinces où chaque village, chaque groupe de maisons

plaît au regard, soit par des fresques ou des sculptures, soit du moins

par quelque corniche fouillée au ciseau, un escalier hardiment jeté, une

galerie pittoresque; l'instinct de l'art est entré dans le sang des

populations. C'est tout naturellement que les paysans italiens bâtissent

leurs demeures, enluminent leurs murailles, et plantent leurs arbres de

manière à les mettre en harmonie d'effet avec la perspective

environnante. Là est le plus grand charme de la merveilleuse Italie:

partout l'art seconde la nature pour enchanter le voyageur. Que

d'artistes lombards, vénitiens et toscans, dont le nom fût devenu

célèbre en tout autre pays, mais qui resteront à jamais oubliés, à cause

même de leur multitude ou du hasard qui les fît travailler en quelque

bourg éloigné des grands chemins!

Mais ce n'est pas seulement par la beauté de sas monuments et le nombre

étonnant de ses oeuvres d'art que l'Italie est restée la première depuis

deux mille années, et qu'elle mérite de voir accourir les hommes

studieux de toutes les extrémités de la Terre, c'est aussi par les

souvenirs de toute espèce qu'y a laissés l'histoire. Dans un pays où des

populations policées se pressent en foule depuis si longtemps, l'origine

de chaque cité doit naturellement se perdre au milieu des ténèbres de la

tradition et du mythe. Là où s'élève de nos jours une ville toute

moderne se trouvait autrefois une ville romaine, elle-même précédée par

une cité grecque, étrusque ou gauloise. Chaque forteresse, chaque maison

de plaisance remplace une antique citadelle, la villa d'un patricien de

Rome; chaque église occupe l'emplacement d'un ancien temple: les

religions changeaient, mais les autels des dieux et des saints se

rebâtissaient dans les lieux consacrés. De même les morts étaient de

siècle en siècle enfouis dans une terre que, les uns après les autres,

ont purifiée les augures et les prêtres de différents cultes. Il est

intéressant d'étudier sur place ces âges divers qui se sont stratifiés,

pour ainsi dire, comme les débris des édifices élevés successivement sur

le même sol. Tous, jusqu'aux ignorants, subissent l'influence de cette

vie des nations qui s'est concentrée avec tant d'activité dans les

contrées historiques de l'Italie: ils sentent que foute cette poussière

était animée jadis.

Après une longue période de défaillance et d'asservissement, la nation

italienne a repris une place des plus avancées parmi les peuples

modernes. La Péninsule a bien changé d'aspect depuis les âges reculés

pendant lesquels ses troupeaux errants lui Valurent, à ce que dit

Mommsen, le nom d'Italie (Vitalie ou Pays des bestiaux); de nos jours

ses plaines si bien cultivées, ses admirables jardins, ses villes

commerçantes lui feraient donner une autre appellation. Les débouchés

des Alpes et sa position au centre de la Méditerranée lui permettent de

commander toutes les routes qui, de France, d'Allemagne et

d'Austro-Hongrie, convergent vers les golfes de Gênes et de Venise. Elle

dispose de ressources énormes et toujours grandissantes par ses

carrières, ses mines de soufre et de fer, ses vins, ses produits

agricoles de toute nature, ses industries diverses. Ses savants et ses

inventeurs ne le cèdent guère à ceux des autres contrées du monde

civilisé. La population du pays s'accroît rapidement; beaucoup plus

considérable que celle de la France en raison de la superficie du

territoire, elle est l'une des plus denses de l'Europe, et par

l'émigration contribue maintenant plus que toute autre à coloniser les

solitudes de l'Amérique méridionale[56].

[Note 56:

Superficie de l'Italie........ 296,014 kilomètres carrés.

Population en 1871............ 26,800,000 hab.

Population kilométrique....... 90 »]

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 72 / 153 题