Pour nous Occidentaux cette contrée de l'Illyrie turque est généralement
connue sous le nom italien de Monténégro que lui donna jadis Venise, et
qui d'ailleurs est une traduction du mot slave des indigènes, Csernagora
ou «Montagne Noire». Quelle est l'origine de ce nom, bizarre en
apparence, puisqu'il s'applique à des monts calcaires dont les teintes
blanches ou grisâtres frappent même le voyageur qui vogue au loin sur
l'Adriatique? Suivant les uns, le mot de Montagne Noire doit se prendre
au figuré et signifierait Montagne des Proscrits ou «Mont des Hommes
Terribles»; suivant les autres, il prouverait que les roches de ces
contrées, nues aujourd'hui, étaient autrefois noires de sapins.
Les Monténégrins n'ont jamais été asservis par les Turcs. Tandis que
tout le reste du grand empire serbe était envahi par les Osmanlis, eux
seuls, grâce à la citadelle de montagnes dans laquelle ils avaient
cherché refuge, ont pu maintenir leur indépendance. Souvent ils ont
accepté des patrons; longtemps même ils ont été sous la protection, mais
non sous la dépendance, de la république de Venise; ils ne se sont point
courbés devant le sultan, et, tantôt par la force des armes, tantôt par
l'appui de puissances étrangères, ils ont continué d'occuper en toute
souveraineté leurs hautes vallées des Alpes Illyriennes. Toutefois ces
monts protecteurs qui ont fait leur force contre l'ennemi, font aussi
leur faiblesse en les isolant du reste du monde et en les retenant, à
cause du manque de communications, dans leur barbarie primitive. D'un
côté, les Monténégrins sont séparés de leurs frères de la Serbie par une
barrière de cimes très-élevées et par une bande de territoire turc; de
l'autre, les montagnes autrichiennes des bouches de Cattaro leur
défendent l'accès de l'Adriatique: leur mer à eux est le petit lac de
Skodra (Scutari), qu'alimenté la rivière nationale, la Zeta, unie à la
Moratcha. S'ils n'avaient rien à craindre pour leur indépendance en
descendant vers la mer et les plaines, leurs plateaux seraient bientôt
abandonnés aux pâtres.
La partie orientale du Monténégro, dite les Berda ou Brda, que
parcourent la Moratcha et ses affluents, est d'un accès relativement
facile. Ses vallées, dominées au nord par les pyramides dolomitiques du
Dormitor, à l'est par la masse arrondie du Kom, ressemblent à celles de
la plupart des autres pays de montagnes: ce sont les mêmes bassins
ouverts succédant à d'étroits défilés, les mêmes sinuosités, les mêmes
vallons latéraux, les mêmes cirques ravinés où se réunissent les
premières eaux des torrents. Mais la partie occidentale du pays, la
«Montagne Noire» proprement dite, présente un aspect tout différent.
C'est un dédale de cavités, de vallons et de simples trous séparés les
uns des autres par des remparts calcaires de hauteurs inégales, hérissés
de pointes, coupés de précipices, veinés dans tous les sens d'étroites
fissures où se glissent les couleuvres. Les montagnards du pays sont les
seuls à pouvoir se guider dans cet inextricable labyrinthe. «Quand Dieu
créa le monde, disent-ils en riant, il tenait à la main un sac plein de
montagnes; mais le sac vint à crever précisément au-dessus du
Monténégro, et il en tomba cette masse effroyable de rochers que vous
voyez!»
[Illustration: MONTENEGRO ET LAC DE SKODRA.]
Contemplée à vol d'oiseau, la Montagne Noire ressemble à un «vaste
gâteau de cire aux mille alvéoles» ou bien à un tissu aux mille
cellules. Ce sont les eaux pluviales qui ont ainsi excavé le plateau en
une multitude de cuvettes rocheuses. Ici elles ont évidé de larges
vallées, ailleurs seulement d'étroites _raudinas_ formant de véritables
puits. Pendant les saisons très-pluvieuses ces eaux s'amassent en lacs
temporaires qui recouvrent les prairies et les cultures; mais
d'ordinaire elles s'écoulent immédiatement à travers les broussailles
dans les puisards de la roche calcaire, pour aller former ces belles
sources d'eau bleue que l'on voit jaillir au bas de la montagne, sur les
bords des golfes de Cattaro. La Zeta, la rivière par excellence du
Monténégro, est elle-même formée des ruisseaux qui se sont engouffrés au
nord dans les entonnoirs de la vallée de Niksich et qui coulent en un
lit inconnu par-dessous la montagne de Planinitsa. Les plateaux de la
Carniole, certaines régions des Basses-Alpes françaises et maintes
autres contrées montagneuses ont la même structure alvéolaire que le
Monténégro; mais nulle part on ne voit un plus grand nombre de petits
bassins juxtaposés en un vaste système. Le voyageur est d'autant plus
frappé de toutes ces inégalités du plateau, de ces montées et de ces
descentes sans fin, que les chemins sont d'abominables sentiers aux
pierres roulantes ou des escaliers de roches bordés de précipices. La
capitale du Monténégro, la petite bourgade de Cettinje, où l'on compte
un peu plus de cent maisons, est elle-même située au coeur des montagnes
dans un de ces bassins d'origine lacustre, et pour y monter il faut se
livrer à une pénible escalade. Naguère les Monténégrins se gardaient
bien d'améliorer leurs chemins et de rendre leurs villages facilement
accessibles: là où passent les voitures, les canons de l'ennemi peuvent
passer aussi. Toutefois les nécessités du commerce et les convenances de
la petite cour monténégrine ont fait récemment construire une route
carrossable de Cettinje à Cattaro.
Quoique frères des Serbes du Danube, les habitants de la Montagne Noire
se distinguent par des traits spéciaux qu'ils doivent à leur vie de
combats incessants, à l'élévation et à l'âpreté du sol qui les nourrit,
et sans doute aussi au voisinage des Albanais. Le Monténégrin n'a pas
les allures tranquilles du Serbe de la plaine: il est violent et
batailleur, toujours prêt à mettre la main sur ses armes; à sa ceinture
il a tout un arsenal de pistolets et de couteaux; même en cultivant son
champ il a la carabine au côté. Récemment encore il exigeait le prix du
sang. Une égratignure même devait se payer, une blessure valait une
autre blessure et la mort appelait la mort. Les vengeances se
poursuivaient de génération en génération entre les diverses familles
tant que le compte des télés n'était pas en règle de part et d'autre, ou
qu'une compensation monétaire, fixée d'ordinaire par les arbitres à dix
sequins par «sang», n'était pas dûment payée. De nos jours les cas de
vengeance héréditaire sont devenus rares; mais, pour remplacer la
justice coutumière, la loi édictée par le prince a dû se montrer d'une
sévérité terrible: meurtriers, traîtres, rebelles, réfractaires, voleurs
doublement récidivistes, incendiaires, infanticides, coupables de
lèse-majesté, profanateurs du culte, tous sont également condamnés à la
fusillade. Comparé au Serbe danubien, le Csernagorsque est encore un
barbare. Il est également moins beau. Les femmes ne se distinguent pas
non plus par la régularité des traits; elles n'ont pas la figure noble
de leurs compatriotes de la Serbie, mais elles ont en général plus de
grâce et d'élasticité dans les mouvements. Elles sont très-fécondes;
aussi, quand une famille est trop nombreuse, arrive-t-il fréquemment que
les amis de la maison adoptent un ou plusieurs enfants.
Avant l'invasion des Osmanlis, les hauts bassins du Monténégro n'étaient
pas encore la demeure de l'homme; les bergers et les bandits étaient les
seuls qui en parcourussent les pâturages et les forêts. Mais, pour
éviter l'esclavage, les habitants des vallées inférieures durent se
réfugier au milieu de ces roches élevées, sous l'âpre climat des
hauteurs, et tâcher d'y maintenir leur existence par la culture et
l'élève des bestiaux, maintes fois aussi par le brigandage.
L'exploitation barbare d'un sol d'ailleurs peu fertile ne pouvant
procurer aux Monténégrins que de maigres récoltes, le pays est trop
peuplé en proportion de ses faibles ressources; souvent la disette prend
les proportions d'une véritable famine. De nombreux Uscoques,
c'est-à-dire des fugitifs bosniaques échappés au joug des Musulmans,
accroissent encore la misère en diminuant la part de terrains
cultivables qui revient à chacun. Il a fallu diviser le sol en
propriétés particulières, en innombrables parcelles; quant aux
pâturages, ils sont encore en commun, suivant la vieille coutume serbe.
D'après les recensements officiels, il y aurait environ deux cent mille
habitants dans la Montagne Noire. Ces statistiques ont été peut-être un
peu forcées dans l'intention d'effrayer les Turcs par un nombre
fantastique de guerriers, comme l'ont fait en maintes occasions des
batteries de troncs d'arbres simulant des bouches à feu; mais la
population monténégrine ne s'élevât-elle qu'à cent vingt ou cent
quarante mille habitants, elle serait déjà trop considérable pour cette
région de montagnes[55]. Aussi les incursions armées des Csernagorsques
dans les vallées limitrophes étaient-elles pour ainsi dire une nécessité
économique. Souvent il n'y avait pas de choix: il fallait mourir de faim
ou périr sur le champ de bataille. Les Monténégrins choisissaient cette
dernière alternative. La mort violente les effrayait si peu qu'ils la
souhaitaient au nouveau-né. «Puisse-t-il ne pas mourir dans son lit!»
tel était le voeu que formulaient les parents et les amis à côté du
berceau de l'enfant. Et lorsqu'un homme avait pourtant la malchance de
succomber à la maladie ou à la vieillesse, on se servait d'un euphémisme
pour déguiser le genre de mort: «Le Vieux Meurtrier l'a tué!» C'est
ainsi qu'on tâchait d'excuser le défunt.
[Note 55:
Superficie du Monténégro....... 4,427 kilomètres carrés.
Population en 1864............. 196,000 habitants.
Population kilométrique........ 44 »
]
Les expéditions guerrières des Csernagorsques, annuelles ou même
continues avant que l'Europe n'y eût mis un terme, n'étaient en réalité
que des récoltes à main armée. C'est pour vivre qu'ils ont envahi au
nord, dans l'Herzégovine, les vallées de Grahovo et de Niksich; c'est
pour avoir du pain qu'ils ont à tant de reprises cherché à conquérir les
terres fertiles de la Basse Moratcha et les bords du lac de Skodra;
c'est également pour assurer leur existence qu'ils ne cessent de
réclamer le petit port de Spitsa, qui leur donnerait un débouché vers la
mer et leur permettrait d'importer librement le sel, la poudre et les
autres articles que leur vendent à beaux deniers les marchands de
Cattaro. Poussées par la nécessité, des familles de Monténégrins
allaient jusqu'à cultiver des terres sous le canon des forteresses
turques: la garnison leur tirait dessus, mais les travailleurs restaient
à leur poste. Celui qui s'enfuyait avait à payer une forte amende et
mettait un tablier de femme. Mais, depuis que l'Europe entière a dû se
mêler des conflits qui éclataient à tout propos entre les Monténégrins
et les Musulmans leurs voisins, la frontière de la Csernagore a été
strictement délimitée, et maintenant elle est devenue assez sûre pour
que des voyageurs puissent se hasarder sans crainte dans les contrées,
naguère inabordables, qui s'étendent à l'est du Monténégro. Les
habitants de la montagne sont bien forcés de s'entendre parfois avec
leurs voisins de la plaine pour faire échange de bons offices: en été
ils permettent aux gens du littoral de mener leurs bestiaux sur les
hauts pâturages, tandis qu'en hiver ils descendent eux-mêmes et sont
accueillis en amis.
Le commerce légitime contribue aussi à nourrir les Csernagorsques. C'est
le Monténégro qui fournit Trieste et Venise des viandes fumées de chèvre
et de mouton que demande la marine pour ses approvisionnements; il
expédie aussi chaque année environ 200,000 têtes de petit bétail, ainsi
que des peaux, des graisses, le poisson salé de son lac, du fromage, du
miel, du sumac, de la poudre insecticide. Ses exportations annuelles
sont évaluées à plus d'un million, et ces expéditions se font, pour une
forte part, au compte des Csernagorsques eux-mêmes, qui s'associent pour
ce trafic avec les armateurs de Cattaro. En outre, le Monténégrin, comme
son voisin l'Albanais, émigré pour aller dans les grandes villes
chercher les petits profits que ne lui procurerait jamais son pays. On
compte des milliers d'émigrants de la Montagne Noire à Constantinople:
ils y exercent les métiers de porte-faix, de manoeuvres, de jardiniers,
et vivent du reste en fort bonne intelligence avec le Turc, «l'ennemi
héréditaire de leur race.» En temps de paix, ils émigrent aussi dans
toutes les grandes villes de l'Empire Ottoman; ils sont même assez
nombreux en Égypte.
Les seuls étrangers qui résident en groupes considérables dans la
Montagne Noire sont des Tsiganes; ils ressemblent d'ailleurs
complètement aux Serbes du pays: ils ont même langue, même costume, même
religion, mêmes moeurs; ils ne diffèrent que par le métier, car ils sont
tous forgerons et serruriers. Nul Monténégrin ne voudrait exercer leur
profession méprisée. Ils sont tenus à l'écart et n'ont point le droit de
se marier dans les familles des Serbes.
Le gouvernement de Monténégro est un mélange bizarre de démocratie, de
féodalité et de pouvoir absolu. Les citoyens, tous armés, s'abordent
avec des allures d'égaux, mais ils sont loin de l'être. Les diverses
classes qui composent la nation subissent toujours l'autorité des
familles puissantes; de son côté, le souverain, soutenu par l'influence
de la Russie, et même subventionné par elle comme fonctionnaire de
l'État, ne s'est pas fait faute d'imiter le tsar en concentrant tous les
pouvoirs en sa personne. En sa qualité de «Seigneur saint», il
s'approprie les deux tiers du revenu national. Le sénat ou _sovjet_ qui
l'assiste pour élaborer les décrets est un conseil consultatif nommé par
le prince et composé d'officiers. La _skoupchtina_ est une simple
réunion des doyens des tribus, venus pour écouter et applaudir le
«discours du trône». Toutefois depuis 1851 le _kniaz_ a ceseé de cumuler
le titre d'évêque ou _vladika_ avec ceux de grand-juge et de commandant
des armées. La constitution de l'Église grecque interdisant le mariage
aux évêques, le prince Danilo a dû, pour se marier, déléguer l'épiscopat
à l'un de ses cousins.
Tout le territoire monténégrin est organisé militairement, à peu près
comme l'étaient naguère les «Confins» de la Croatie et de la Slavonie
austro-hongroises. La population est divisée par groupes de combattants,
tenus de marcher au premier signal. Tous les chefs, voïvodes,
capitaines, centurions et décurions, sont en même temps administrateurs
civils et juges. Ils infligent les amendes et en perçoivent leur part.
Le pays se divise militairement et administrativement en huit _nahiés_.
De ces nahiés, quatre: Bielopavlitchka, Piperska, Moratchkâ et Koulchka,
se trouvent dans la vallée de la Moratcha et constituent les Berda. Les
quatre autres, Katounska, Rietchka, Tsernitsa et Liechanska, occupent
les hauts plateaux et forment la Montagne Noire proprement dite. A
l'exception d'une nahié, toutes les autres se divisent en tribus,
constituées par la réunion de plusieurs «parentés», subdivisées
elles-mêmes en familles.