Le peuple roumain, héritier du grand nom des conquérants de l'ancien
monde, est un des plus curieux de la Terre, à cause de son origine et de
la position isolée qu'il occupe à l'orient de toutes les races
latinisées. Du côté de l'Asie, c'est le groupe le plus avancé de ces
nations de langue latine qui peuplent la plus grande partie de l'Europe
occidentale et possèdent plus de la moitié du continent américain. Il y
a peu d'années encore, ce groupe était presque entièrement ignoré. En le
voyant perdu au milieu des populations les plus diverses de races et
d'idiomes, on était tenté de le confondre avec elles en un même chaos;
mais les graves événements qui se sont accomplis depuis le milieu du
siècle dans le bassin du bas Danube, ont fini par appeler l'attention
sur les Roumains, et l'on sait maintenant qu'ils se distinguent
absolument de leurs voisins les Serbes, les Bulgares, les Magyars, les
Turcs, les Grecs et les Russes. On sait aussi que leur importance est
grande dans l'ethnologie générale de l'Europe orientale et que, du moins
par le nombre, ils occupent le premier rang, après les Slavo-Bulgares,
parmi les nations danubiennes. Si la confédération de l'Europe orientale
doit se constituer un jour, c'est dans la Roumanie que se trouvera le
centre naturel de ce groupe nouveau des peuples.
Au point de vue de la race et non de la politique officielle, la vraie
Roumanie est bien autrement grande que les cartes ne la représentent.
Non-seulement elle comprend la Valachie et la Moldavie du versant
danubien des Carpathes, ainsi que la Bessarabie russe, mais elle se
prolonge aussi sur une moitié de la Bukovine, et, de l'autre côté des
monts, englobe la plus forte part de la Transylvanie, ainsi qu'une large
zone de terrain dans le Banat et la Hongrie orientale. Les Roumains ont
aussi franchi le Danube et colonisé de nombreux districts de la Serbie
et la Bulgarie turque; enfin, leurs frères les Zinzares ou
Macédo-Valaques peuplent sporadiquement le Pinde et d'autres montagnes
de l'Albanie, de la Thessalie et de la Grèce; on en trouve jusqu'en
Istrie. Tandis que la Roumanie proprement dite s'étend sur un espace
d'environ 120,000 kilomètres carrés, égal au quart de la France, tous
les pays roumains ont ensemble une superficie presque double. La
population se trouverait également doublée par l'union politique de
toute la race: des plaines hongroises aux montagnes de la Grèce on doit
compter au moins huit millions et demi de Roumains[40]. Des patriotes
qui forcent la statistique à parler suivant leurs désirs n'hésitent pas
à compter quinze millions de Latins appartenant à ce groupe oriental.
[Note 40: Populations roumaines: valaques, moldaves, transylvaines,
bessarabes et macédo-valaques.
Population probable en 1875.
Valachie. 3,220,000
Moldavie. 1,980,000
5,180,000 (avec Juifs, Tsiganes, etc.) 4,760,000 Roumains.
Austro-Hongrie.................................. 2,896,000 »
Bessarabie et autres provinces russes........... 600,000 »
Serbie.......................................... 160,000 »
Turquie......................................... 275,000 »
Grèce........................................... 4,000 »
8,995,000 Roumains.
]
[Illustration: LES ROUMAINS.]
En laissant de côté les Valaques du Pinde, on reconnaît que le
territoire latin des régions danubiennes s'arrondit autour du massif
oriental des Cârpathes en un cercle presque parfait; mais une moitié
seulement de ce cercle est constituée en pays autonome; le reste
appartient à la monarchie austro-hongroise. Si le voeu des Roumains
pouvait se réaliser et que la patrie tout entière se trouvât réunie en
un seul corps politique, le centre naturel de la Roumanie ne serait plus
dans les limites actuelles du pays; il faudrait le chercher à
Hermannstadt, la Sibiu des Valaques, ou dans telle autre ville de la
haute vallée de l'Olto, sur le versant septentrional des Carpathes, où
elle se trouvait autrefois. Mais, réduite comme elle l'est: au versant
extérieur des Carpathes, entré les Portes de Fer et les hauts affluents
du Pruth, la Roumanie a pris une forme bizarre et mal équilibrée; elle a
dû se scinder en deux parties dont la frontière commune, désignée par le
cours du Sereth et d'un petit affluent, réunit l'éperon le plus avancé
des Carpathes orientales au grand coude du bas Danube. Au nord de cette
limite est la Moldavie, ainsi nommée d'un affluent du Sereth; au
sud-ouest et à l'ouest s'étend la Valachie, ou «plaines des Vèlches»
c'est-à-dire des Latins. Cette plaine, la _tzara rumaneasca_, ou terre
Roumaine proprement dite, est interrompue de distance en distance par
des cours d'eau parallèles qui constituent des limites secondaires, et
coupée par la rivière Olto en deux parties: à l'est la Grande, à l'ouest
la Petite Valachie. Le Danube sert aussi de frontière politique dans
toute la zone inférieure de son cours. C'est qu'en aval des Portes de
Fer il est trop large, trop sinueux, trop bordé de lacs, de forêts et de
marécages pour que les peuplés en marché et les conquérants aient pu en
faire leur grand chemin, comme en Autriche et en Bavière; au contraire,
ceux qui voulaient continuer leur marche vers l'occident, cherchaient à
éviter le fleuve, en passant par les défilés des montagnes. Le Danube
est une formidable barrière, que, même de nos jours, de puissantes
armées ne peuvent tenter de franchir sans de grands dangers. D'ailleurs
le brusque méandre que le bas Danube décrit vers le nord, et le large
étalement de son delta servent, pour ainsi dire, de bouclier aux plaines
valaques, et jadis obligeaient les peuples non navigateurs à se
détourner vers les Carpathes. Les cours parallèles du Dnieper, du Boug,
du Dniester, du Pruth, protégeaient aussi, bien que dans une moindre
mesure, les terres de la basse Moldavie.
Néanmoins c'est un phénomène vraiment étrange, et qui témoigne d'une
singulière ténacité chez le peuple roumain, qu'il ait pu maintenir ses
traditions, sa langue, sa nationalité, au milieu des chocs violents qui
n'ont pas manqué de se produire sur son territoire entre les ravageurs
de toute race. Depuis la retraite des armées romaines, tant de bandes
détachées du gros des envahisseurs goths, avares, huns et petchénègues,
tant d'oppresseurs slaves, bulgares et turcs ont successivement opprimé
les paisible cultivateurs du pays, que leur disparition, comme race
distincte, aurait pu sembler inévitable. Mais, en dépit des inondations
et des remous de peuples qui ont, à diverses époques, recouvert la
population des Daces latinisés, ceux-ci, grâce sans doute à la culture
plus haute qu'ils tenaient de leurs ancêtres et qu'ils gardaient à
l'état latent, ont toujours fini par émerger du déluge dans lequel on
les croyait engloutis. Les voici maintenant qui, dégagés de tout élément
étranger, se présentent au milieu des autres peuples et réclament leur
place, comme nation indépendante! Ils justifient amplement leur vieux
proverbe: _Romoun no pere!_ «Le Roumain ne périra pas!» D'ailleurs leur
nombre s'accroît rapidement, peut-être de quarante à cinquante mille
personnes par an.
Les Alpes transylvaines sont aux Roumains, puisqu'ils en occupent les
deux versants; mais, de part et d'autre, les hautes vallées sont
faiblement habitées et l'on peut voyager pendant des journées entières
sans rencontrer d'autres demeures que d'informes huttes de bergers. La
frontière politique, tracée entre l'Austro-Hongrie et la Roumanie sur la
principale arête des monts, est donc une simple ligne idéale traversant
la solitude des forêts immenses. Sauf dans le voisinage de la grande
route, encore unique, et des sentiers qui passent de l'un à l'autre
versant, les hautes Alpes qui séparent la Transylvanie des plaines
valaques sont restées une nature vierge, où le chasseur va poursuivre le
chamois, où naguère vivait le bison, figuré sur le blason de la
Moldavie. Le Tsigane s'y rend aussi pour aller capturer les ours, bruns
ou noire, qu'il fera danser de village en village. Il séduit l'animal en
cachant près de sa retraite une grande jarre pleine d'eau-de-vie et de
miel; puis, quand l'ours et sa famille sont tombés ivres-morts, le
Tsigane paraît et les enchaîne.
[Illustration: VALAQUES.]
[Illustration: LE CHIL ET L'OLTO.]
Sur le versant extérieur îles Carpathes, la configuration physique de la
Roumanie est d'une grande simplicité. En Moldavie, les chaînes basses,
parallèles aux grandes montagnes, se prolongent du nord-ouest au
sud-est, et, séparées les unes des autres par les vallées de la
Bistritza de la Moldava, du Sereth, s'abaissent insensiblement pour
aller mourir dans les plaines du Danube. En Valachie, les chaînons des
Alpes transylvaines se ramifient au sud avec une remarquable régularité,
et les torrents qui en descendent se ressemblent par leur direction
générale. Toutes les rivières, celles qui naissent dans les vallées
méridionales, et les cours d'eau plus abondants qui traversent
l'épaisseur des monts et coupent les Carpathes on fragments séparés, le
Sil ou Chil, l'Olto ou Aluta, le Buseo, décrivent uniformément une
courbe vers l'est avant de se mêler, soit directement, soit
indirectement, dans le grand courant danubien; seulement, la courbe est
d'autant plus forte que la rivière elle-même débouche plus en aval.
De l'arête suprême des montagnes à la plaine du Danube, l'inclinaison
moyenne des pentes est à peu près la même dans les divers chaînons, et,
par suite, les zones de température et de végétation se succèdent du
nord au sud avec une singulière uniformité. En haut, sur la frontière
transylvaine, se dressent les cimes revêtues de forêts de conifères et
de bouleaux, et toutes blanches de neige en hiver; puis viennent les
croupes des montagnes secondaires, où dominent le hêtre et le
châtaignier, où se mêlent pittoresquement toutes les essences des forêts
d'Europe; plus bas encore, les collines doucement ondulées sont
parsemées de bouquets de chênes et d'érables, et les vignes occupent les
pentes ensoleillées. Enfin viennent la grande plaine unie et les lacs
riverains du Danube avec les arbres fruitiers de toute espèce, les
peupliers et les saules. La zone moyenne, entre les grandes Alpes et les
campagnes basses, abonde en sites ravissants par la forme pittoresque
des rochers, la richesse et la variété de la verdure, la limpidité des
eaux. C'est dans cette «Arcadie heureuse» que se trouvent la plupart des
grands monastères, magnifiques châteaux forts, couronnés de dômes et de
tours, entourés de jardins et de parcs. Quant à la plaine, elle est en
maints endroits nue et monotone; mais ses villages, à demi enfouis dans
le sol et se confondant avec les herbes, ont du moins l'admirable
horizon des montagnes bleuies par la distance. Les objets qui arrêtent
le plus le regard sur la terre unie sont les hautes meules de foin, déjà
figurées par les sculpteurs romains sur la colonne Trajane.
La campagne roumaine est une autre Lombardie, non certainement par la
perfection de l'agriculture, mais par l'exubérance spontanée du sol et
par la beauté du ciel et des lointains. Malheureusement, elle n'est
point, comme le Milanais et le Vénitien, protégée par son rempart de
montagnes contre les vents polaires du nord-est, qui sont les plus
fréquents de l'année. Le climat y est extrême, alternativement
très-chaud et d'un froid rigoureux[41]. En hiver, il faut protéger les
vignes en en recouvrant les sarments d'une couche de terre. Il arrive
parfois, dans la partie sud-orientale de la plaine valaque, la plus
exposée à la violence du vent, que des troupeaux entiers de boeufs et de
chevaux, surpris par des tempêtes de neige, vont, en s'enfuyant devant
l'orage, se précipiter dans les lacs riverains du Danube. Quelques
districts, où l'eau du ciel ne tombe pas en assez grande abondance, sont
même de véritables steppes; telles sont, entre le Danube et la
Jalomitza, les plaines de Baragan, où les outardes vivent en compagnies
nombreuses; sur des étendues de plusieurs lieues, on n'y aperçoit pas un
arbre.
[Note 41:
Température moyenne de Bucarest.......... 8°C.
» la plus haute................ 45°
» la plus basse................ -30°
Écart.................................... 75°
]
Géologiquement, la Roumanie présente aussi, de l'arête des montagnes à
la plaine du Danube, une succession assez régulière de terrains depuis
le granit des sommets jusqu'aux alluvions modernes que le fleuve a
déposées sur ses bords. Par une remarquable analogie, le versant
méridional des Carpathes se compose d'une série de terrains analogues à
ceux que l'on observe en Galicie, sur le versant septentrional, et les
mêmes produits minéraux, le sel gemme, dont il existe de véritables
montagnes, le gypse, les calcaires lithographiques, le pétrole, coulant
en très-grande abondance, invitent le travail de l'homme. Des strates de
terrains tertiaires forment la plus grande partie des plaines, mais
toutes celles qui s'étendent à l'est de Ploiesti et de Bucarest sont en
entier recouvertes de couches quaternaires d'argile et de cailloux
roulés, dans lesquelles on a trouvé en abondance des ossements de
mammouths, d'éléphants et de mastodontes. Les rivières troublées qui
traversent ces campagnes se sont creusé, entre les berges de cailloux,
des lits sinueux, semblables à de larges fossés.
Comme la Lombardie, à laquelle tant de traits physiques et sa population
même la font ressembler, la plaine de Roumanie est un ancien golfe marin
comblé par les débris descendus des montagnes. Mais si la mer a disparu,
le Danube, qui développe sa vaste courbe de 850 kilomètres au sud de la
plaine valaque, est lui-même une autre mer par la masse de ses eaux et
par la facilité qu'il offre à la navigation. Précisément à son entrée
dans les campagnes basses, au célèbre défilé de la «Porte de Fer», son
lit, profond de 50 mètres, se trouve à 20 mètres au-dessous du niveau de
la mer Noire, et la portée moyenne de son courant dépasse celle de tous
les fleuves réunis de l'Europe occidentale, du Rhône au Rhin. Pourtant
les Romains avaient déjà jeté sur le Danube, immédiatement en aval de la
Porte de Fer, un pont considéré à bon droit comme l'une des merveilles
du monde. Poussé, dit-on, par un sentiment de basse envie, l'empereur
Adrien fit démolir ce monument qui devait rappeler la gloire de Trajan
aux générations futures. On n'en voit plus que les culées des deux rives
et, lorsque les eaux sont très-basses, les fondements de seize des vingt
piles qui soutenaient l'ouvrage; sur le territoire valaque, une tour
romaine, qui a donné son nom à la petite ville de Turnu-Severin, désigne
aussi l'endroit où les légions de Rome posaient le pied sur la terre de
Dacie. Le lieu de passage entre la Serbie et la Roumanie a gardé son
importance, mais l'industrie moderne n'a pas encore remplacé le pont de
Trajan, et tant qu'on n'aura pas commencé la construction du pont-viaduc
de Giurgiu ou Giurgevo à Roustchouk, le Danube continuera de rouler
librement ses flots de la Porte de Fer à la mer Noire.
[Illustration: DANUBE ET JALOMITZA.]
Au sud des plaines de la Roumanie, le Danube, de même que presque tous
les fleuves de l'hémisphère septentrional, ne cesse d'appuyer à droite,
du côté de la Bulgarie. Il en résulte un contraste remarquable entre les
deux rives. Au sud, la berge rongée par le flot s'élève assez
brusquement en petites collines et en terrasses; au nord, la plage,
égalisée par le fleuve pendant ses crues, s'étend au loin et se confond
avec les campagnes basses. Des marécages, des lacs, des coulées, restes
des anciens lits du Danube, s'entremêlent de ce côté en un lacis de
fausses rivières entourant un grand nombre d'îles et de bancs à demi
noyés. Sur cet espace, où les eaux se sont promenées deci et delà, on
voit même, au sud de la Jalomitza, les traces de toute une rivière qui a
cessé d'exister en cours indépendant pour emprunter le lit d'un autre
fleuve, et dont il ne reste plus que des lagunes et des marais. Tous les
terrains bas, que le fleuve a nivelés et délaissés, se trouvent
appartenir à la Valachie, dont ils accroissent la zone marécageuse et
déserte, tandis que la Bulgarie perd sans cesse du terrain; mais elle a
pour elle la salubrité du sol, les beaux emplacements commerciaux, et
c'est de ce côté qu'ont dû être bâties presque toutes les cités
riveraines. On dit que les castors, exterminés dans presque toutes les
autres parties de l'Europe, sont encore assez communs dans les terres à
demi noyées de la rive valaque.
Arrivé à une soixantaine de kilomètres de la mer en ligne droite, le
Danube vient se heurter contre les hauteurs granitiques de la Dobroudja
et se rejette vers le nord pour contourner ce massif et s'épanouir en
delta dans un ancien golfe conquis sur la mer Noire. C'est à ce détour
du fleuve que ses derniers grands affluents, le Sereth moldave et le
Pruth, à demi russe par la rive orientale de son cours supérieur, lui
apportent leurs eaux. Mais le Danube, gonflé par ces deux rivières, ne
garde tout son volume que sur un espace de 50 kilomètres environ: il se
bifurque. Le grand bras du fleuve, connu sous le nom de branche de
Kilia, emporte environ les deux tiers de la masse liquide, et continue
de former la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie turque. La
branche méridionale ou de Toultcha, qui se subdivise elle-même, coule en
entier sur le territoire ottoman: c'est la grande artère de navigation,
par sa bouche turque de la Soulina.
La maîtresse branche du fleuve est fort importante dans l'histoire
actuelle de la Terre, à cause des changements rapides que ses alluvions
accomplissent sur le rivage de la mer Noire. En aval d'Ismaïl, le Danube
de Kilia se ramifie en une multitude de branches qui changent
incessamment suivant les alternatives des maigres et des inondations,
des affouillements et des apports de sable. Deux fois les eaux se
réunissent en un seul canal avant de s'étaler en patte d'oie au milieu
des flots marins et de former leur delta secondaire en dehors du grand
delta. La côte de ces terres nouvelles, dont le développement extérieur
est d'environ vingt kilomètres, s'accroît tous les ans d'une quantité de
limon égale à 200 mètres de largeur sur des fonds de dix mètres
seulement[42]. Pourtant, en dépit de la marche rapide des alluvions au
débouché de la Kilia, la ligne normale du rivage se trouve en cet
endroit beaucoup moins avancée à l'est qu'à la partie méridionale du
delta. On peut en conclure que le Danube de Kilia est d'origine moderne
et que la grande masse des eaux s'épanchait autrefois par les bouches
ouvertes plus au sud. En étudiant la carte du delta danubien, on voit
que le cordon littoral d'une si parfaite régularité qui forme la ligne
de la côte, en travers des golfes salins de la Bessarabie russe et
moldave, se continue au sud à travers le delta en s'infléchissant
légèrement vers l'est. C'est l'ancien rivage, il se relève au-dessus des
plaines à demi noyées comme une espèce de digue, que les diverses
bouches du fleuve ont dû traverser pour se jeter dans la mer. Les
alluvions portées par les bras de Soulina et de Saint-Georges se sont
étalées en une vaste plaine en dehors de cette digue, tandis que le
grand bras actuel n'a pu déposer au-devant du rempart qu'un archipel
d'îles encore incertaines. Il est donc plus jeune dans l'histoire du
Danube.
[Note 42:
Portée moyenne du Danube,
d'après Ch. Hartley. 9,200 mètres cubes par seconde.
» la plus forte........... 28,000 » »
» moyenne de la bouche de Kilia. 5,800 » »
» » » Saint-Georges 2,600 » »
» » » Soulina.... 800 » »
Alluvions moyennes du Danube.... 60,000,000 » par an.
]
Tout en gagnant peu à peu sur la mer, le fleuve en a aussi graduellement
isolé des lacs d'une superficie considérable. Entre la bouche du
Dniester et le delta danubien, on remarque sur la côte plusieurs golfes
ou «limans» d'une très-faible profondeur, dans lesquels les eaux
s'évaporent pendant les chaleurs, en laissant sur le sol une mince
couche saline. La forme générale de ces nappes d'eau, la nature des
terrains qui les entourent, la disposition parallèle des ruisseaux qui
s'y jettent, les font ressembler complètement à d'autres lacs que l'on
voit plus à l'ouest jusqu'à l'embouchure du Pruth; seulement ces
derniers sont remplis d'eau douce, et le cordon de sable qui les barre à
l'entrée les sépare non des flots de la mer Noire, mais de ceux du
Danube. Sans aucun doute tous ces lacs riverains du fleuve étaient
autrefois des limans d'eau salée comme les lagunes de la côte; mais à
mesure que le Danube a comblé son golfe, ces lacs, graduellement séparés
de la mer, se sont vidés de leurs eaux salées et se sont remplis d'eau
douce: que le fleuve continue d'empiéter dans la mer, et les nappes
salines du littoral, alimentées en amont par des ruisseaux d'eau pure,
se transformeront de la même manière.
Immédiatement au nord de ces lacs du littoral maritime et danubien,
l'entrée des plaines valaques était défendue par une ligne de
fortifications romaines, connues sous le nom de «mur» ou «val de
Trajan», comme les fossés, les murailles et les camps retranchés de la
Dobroudja méridionale; le peuple les attribue d'ordinaire au césar,
quoiqu'elles aient été élevées beaucoup plus tard par le général Trajan
contre les Visigoths. Cette barrière de défense, qui coïncide à peu près
avec la frontière politique tracée entre la Bessarabie moldave et la
Bessarabie russe, est devenue très-difficile à reconnaître sur une
partie notable de son parcours. Il est probable qu'à l'ouest du Pruth
elle se continuait par un autre rempart traversant la basse Moldavie et
la Valachie tout entière; les traces, encore visibles ça et là, en sont
désignées sous le nom de «chemin des Avares». Entre le Pruth et le
Dniester, le mur de Trajan était double; une deuxième muraille, dont les
vestiges se trouvent en entier sur le territoire russe, entre Leova et
Bender, couvrait les approches de la vallée danubienne. Ce n'était pas
trop, en effet, d'une double ligne de défense pour interdire l'accès
d'une plaine si fertile, dont les richesses naturelles devaient allumer
la cupidité de tous les conquérants!
Malgré les populations si diverses qui ont parcouru, conquis ou dévasté
leur territoire, les habitants de la Roumanie ont gardé sur tous leurs
limitrophes le privilège d'une beaucoup plus grande cohésion nationale:
ils ont ce qui manque à la Hongrie, à la Transylvanie, à la Bukovine, à
la Bulgarie, l'unité de race et de langue. Valaques et Moldaves ne
forment qu'un seul peuple, et loin de laisser envahir leur territoire,
ce sont eux, au contraire, qui débordent sur les pays environnants. Dans
toutes les provinces de la Roumanie, à l'exception de la Bessarabie, qui
lui fut donnée par les puissances occidentales à l'issue de la guerre de
Crimée, les habitants non roumains sont en minorité.
L'origine de ce peuple de langue latine est encore enveloppée de
mystère. Les Roumains, habitants de l'antique Dacie, sont-ils
exclusivement les descendants de Gètes et de Daces latinisés, ou bien le
sang des colons italiens amenés par Trajan prédomine-t-il chez eux? Dans
quelle proportion se sont mêlés au peuple roumain les divers éléments
des populations environnantes, slaves et illyriennes? Quelle part ont
eue les Celtes dans la formation de la nationalité valaque? Leurs
descendants seraient-ils les «Petits Valaques», des bords de l'Olto, les
«hommes à vingt-quatre dents», ainsi nommés à cause de leur bravoure? On
ne saurait le dire avec certitude; des savants de premier ordre, comme
Chafarik et Miklosich, font à ces diverses questions des réponses
contradictoires. Les vastes plaines que les Roumains habitent
aujourd'hui avaient été, sinon complètement, du moins en grande partie
abandonnées par eux au troisième siècle, lorsqu'ils durent émigrer de
l'autre côté du fleuve, par ordre de l'empereur Aurélien. S'il est vrai
que les arrière-petits-fils de ces exilés soient jamais retournés dans
leur patrie, à quelle époque y revinrent-ils pour y remplacer les
Slaves, les Magyars, les Petchénègues? Miklosich présume que ce fut vers
le cinquième siècle, Roesler croit que ce fut huit cents ans plus tard;
mais son opinion est certainement erronée, car dès le onzième siècle les
chroniques mentionnent l'existence des Roumains dans la région des
Carpathes. Enfin d'autres écrivains pensent qu'il n'y eut point
d'immigration nouvelle et que le résidu des populations romanisées du
pays suffît pour reconstituer peu à peu la nationalité. Quoi qu'il en
soit, ce petit peuple, dont les commencements sont tellement incertains,
a grandi d'une manière surprenante, puisqu'il est devenu la race
prépondérante sur le bas Danube et dans les Alpes transylvaines, et sert
aux populations de la péninsule thraco-hellénique de rempart contre les
envahissements de la Russie.
Encore au dix-septième siècle la langue roumaine était tenue pour un
patois et les Valaques eux-mêmes devaient parler slave dans les églises
et devant les tribunaux. De nos jours, au contraire, les patriotes
roumains travaillent activement à purifier leur idiome de tous les mots
serbes, qui s'y trouvent dans la proportion d'un dixième environ, et des
termes turcs et grecs introduits dans la langue lors de la domination
des Osmanlis. De même que les Grecs modernes cherchent à rapprocher le
romaïque du langage des auteurs classiques, de même les «Romains» du
Danube s'occupent de policer leur latin, afin de le placer sur le même
rang que les langues romanes occidentales, le français et l'italien. Ils
se sont également débarrassés de l'écriture slave pour prendre les
caractères français; malheureusement, cette réforme s'est faite d'une
manière un peu violente, en désaccord avec la prononciation vraie des
mots, et les grammairiens ne sont pas encore unis pour fixer la
véritable orthographe: Bukoviniens, Transylvains, Valaques, veulent tous
faire prévaloir leur mode de transcription. Ces derniers, grâce à leur
indépendance politique, l'emporteront sans doute. Quoi qu'il en soit, la
langue roumaine devient chaque année plus néo-latine par le vocabulaire
aussi bien que par la syntaxe. La lecture des ouvrages français, qui
constituent la principale littérature de la Roumanie, aide à cette
transformation. Par un remarquable contraste, l'idiome des villes, qui
jadis, à cause du va-et-vient des étrangers, était beaucoup plus impur
que celui des campagnes, est devenu maintenant le plus latin des deux,
le moins patoisé d'éléments slaves. Mais il y reste encore un fonds de
deux cents mots environ qui ne se retrouve dans aucune langue connue et
que l'on croit être un débris de l'ancien dace parlé avant l'occupation
romaine. En outre, le valaque se distingue foncièrement des langues
romanes de l'Occident par l'habitude de placer l'article et le pronom
démonstratif après le substantif. Ce phénomène se présente aussi dans
l'albanais et le bulgare, ce qui autorise Miklosich à supposer que c'est
là un trait de l'ancienne langue des aborigènes, transmis depuis aux
autres habitants du pays. Un trait non moins caractéristique de l'idiome
roumain se retrouve dans la façon de prononcer les voyelles.
Mais, si ce sont là des indices précieux pour le linguiste, le peuple
roumain, pris en masse, les ignore, et s'il les connaissait, il ne
s'arrêterait point à de pareils détails. Encore tout fier de la gloire
des anciens conquérants romains, le moindre paysan valaque se croit
descendu des patriciens de Rome. Plusieurs de ses coutumes, à la
naissance des enfants, aux mariages, aux cérémonies mortuaires,
rappellent encore celles des Romains: la danse des _Calouchares_ n'est
autre, dit-on, que celle des anciens prêtres saliens. Le Valaque aime à
parler de son «père» Trajan, auquel il attribue tout ce qu'il voit de
grand dans son pays, non-seulement les ruines de ponts, de forteresses
et de chemins, mais jusqu'aux oeuvres que d'autres peuples
attribueraient à Roland, à Fingal, aux puissances divines ou infernales.
Maint défilé de montagne a été ouvert d'un coup par le glaive de Trajan;
l'avalanche qui se détache des cimes, c'est le «tonnerre de Trajan»; la
Voie lactée même est devenue le «chemin de Trajan»: pendant le cours des
siècles, l'apothéose est devenue complète. Ayant choisi le vieil
empereur pour le représentant même de sa nation, le Roumain se refuse
donc à considérer comme ses ancêtres les Gètes et les Daces; il ignore
ce que furent les Goths, et s'il est vrai qu'il soit leur parent par
l'origine première, certes il a cessé de leur ressembler, si ce n'est
dans les montagnes, où l'on voit beaucoup d'hommes grands, aux yeux
bleus, à la blonde chevelure flottante, comme devaient être probablement
les anciennes populations du pays. Mais, par la grâce et la souplesse,
les montagnards, aussi bien que les gens des campagnes danubiennes, se
distinguent des hommes du Nord et se rapprochent des peuples
méridionaux.
En général, les Roumains de la plaine, et parmi eux principalement les
Valaques, ont de beaux visages bruns, des yeux pleins d'expression, une
bouche finement dessinée montrant dans le rire deux rangées de dents
d'une éclatante blancheur; ils se distinguent par la petitesse de leurs
pieds et de leurs mains et par la finesse de leurs attaches. Ils aiment
à laisser croître leur chevelure, et l'on raconte que nombre de jeunes
hommes se font réfractaires au service de l'armée uniquement pour sauver
les belles boucles flottant sur leurs épaules. Adroits de leur corps,
lestes, gracieux dans tous leurs mouvements, ils sont, en outre,
infatigables à la marche et supportent sans se plaindre les plus dures
fatigues. Ils portent leur costume avec une aisance admirable, et même
le berger valaque, avec sa haute _cachoula_ ou bonnet de poil de mouton,
la large ceinture de cuir qui lui sert de poche, la peau de mouton jetée
sur une épaule, et ses caleçons qui rappellent la braie des Daces
sculptés sur la colonne de Trajan, impose par la noblesse de son
attitude. Les femmes de la Roumanie sont la grâce même. Soit qu'elles
observent encore les anciennes modes nationales et portent la large
chemisette brodée, la veste flottante, le grand tablier multicolore où
dominent le rouge et le bleu, la résille d'or et de sequins sur les
cheveux, soit qu'elles aient adopté la toilette moderne, elles charment
toujours par leur élégance et leur goût. A ses avantages extérieurs, la
Roumaine ajoute une intelligence rapide, une gaieté communicative, un
esprit de repartie qui en font la Parisienne de l'Orient. Ce sont les
femmes si gracieuses de la Valachie, et non les ondes, d'une limpidité
douteuse, de la rivière de Bucarest, qui ont fait naître le proverbe: «O
Dimbovitza! celui qui a bu de ton eau ne peut plus te quitter!»
Au milieu des populations valaques homogènes, on rencontre ça et là
quelques groupes de colons bulgares, auxquels se sont ajoutés récemment
nombre de compatriotes, qui fuyaient les persécutions des Grecs et des
Turcs, et dont Braïla est devenu le centre d'agitation politique. Les
Bulgares natifs de la Roumanie et descendants des anciens ravageurs du
sol paraissent avoir été singulièrement modifiés par les croisements et
le milieu; ce sont maintenant les plus laborieux des cultivateurs, et
dans les alentours des grandes villes ils ont la spécialité du jardinage
et de l'industrie maraîchère. Une grande partie de la Bessarabie enlevée
aux Russes par le traité de Paris, et non encore entièrement roumanisée,
est habitée principalement par ces honnêtes agriculteurs bulgares. Jadis
le territoire était peuplé de Tartares Nogaïs, mais le gouvernement
russe se débarrassa de ces nomades et les remplaça, dès le commencement
du siècle et surtout lors de la paix d'Andrinople, en 1829, par quelques
milliers de familles bulgares échappées à l'oppression des Turcs. Les
nouveaux venus, établis principalement dans le _Boudzak_ ou «Coin»
méridional de la Bessarabie, entre le Danube, le Pruth et le val de
Trajan, donnèrent bientôt à ces contrées un aspect de prospérité
qu'elles n'avaient jamais eu. Leurs cultures sont mieux soignées que
celles de leurs voisins moldaves, leurs chemins mieux entretenus; leurs
villages, qui ont gardé les noms tartares, contrastent avec les
bourgades des autres races par la régularité du plan, la propreté,
l'apparence de confort, les beaux vignobles qui les entourent. Bolgrad,
la capitale des colonies, est une petite ville industrieuse et vivante,
mirant ses belles constructions régulières dans les eaux du lac Yalpouk.
Il est vrai que ces Bulgares, qui justifient si brillamment la
réputation de leur race, pour l'activité, la sobriété, l'économie, sont
plus ou moins mélangés de Moldaves, de Russes, de Grecs, de Tsiganes,
avec lesquels ils peuvent s'entretenir dans toutes les langues de
l'Orient. Ploïesti, l'une des villes les plus prospères de la Valachie,
a commencé également par être une colonie de Bulgares.
[Illustration: POPULATION DE LA BESSARABIE MOLDAVE.]
Les Russes de la Bessarabie moldave, ainsi nommée des Valaques
Bessarabes qui la possédaient au quatorzième siècle, sont massés
principalement à l'est des colonies bulgares, aux bords du Danube de
Kilia et de la mer Noire, mais on en trouve aussi dans toutes les villes
de la Moldavie, et notamment à Jassy, où ils ont un quartier distinct.
Les Russes du pays sont, comme les Bulgares, de bons agriculteurs; quant
à ceux des villes ils sont presque tous commerçants et disputent aux
Juifs le maniement des monnaies. Cependant ils jouissent d'une grande
réputation de probité, justifiée sans doute, car ce sont presque tous
des hommes qui ont dû s'enfuir de Russie pour obéir à leur foi
religieuse et pratiquer leurs rites en paix. Il en est parmi eux qui
appartiennent à la secte des Origénistes ou «Mutilés» (_Skoptzi_). Ces
fanatiques, privés de toute famille, ne peuvent recruter leurs
communautés que par l'immigration de leurs coreligionnaires persécutés.
On les reconnaît aisément à leur corpulence et à leur visage glabre. A
Bucarest, ce sont eux qui ont la réputation d'être les meilleurs
cochers; aux bouches du Danube, ce sont les plus habiles pêcheurs; ils
travaillent en communauté et le produit de leur pêche est par eux
fidèlement remis à leur chef ou _staroste_.
Des Hongrois, appartenant à la race des Szeklers de la Transylvanie et
connus dans le pays sous le nom, chinois en apparence, de Tchangheï,
complètent la série des populations étrangères établies sur le
territoire roumain en colonies distinctes. Ces Tchangheï, dont l'entrée
dans la Moldavie centrale date de l'époque où les rois de Hongrie
étaient les maîtres de la vallée du Séreth, se roumanisent peu à peu;
ils ne se distinguent plus par le costume et cessent graduellement de
parler leur rude patois magyar; s'ils ne sont point encore fondus dans
la population moldave, cela tient sans doute à la différence de
religion, car ils sont catholiques romains. D'ailleurs ils se recrutent
chaque année par un certain nombre d'émigrants de Transylvanie,
qu'attirent le climat plus doux et les terres plus fertiles de la plaine
moldave. Au printemps et en automne les laboureurs et les moissonneurs
hongrois descendent en caravanes dans les plaines de la Moldavie.
Au siècle dernier, lorsque le gouvernement des principautés roumaines
était affermé par le sultan aux Phanariotes ou riches négociants grecs
du Phanar de Constantinople, l'élément hellénique était aussi
très-fortement représenté en Moldo-Valachie; mais, de nos jours, il est
presque sans importance numérique; peut-être, en y comprenant les
Zinzares hellénisés de Macédoine, ne sont-ils qu'une dizaine de mille,
mais ils savent se faire leur place comme intendants des grands
seigneurs, entrepositaires, expéditeurs et négociants en gros.
L'exportation des céréales dans les villes du bas Danube est presque
entièrement dans leurs mains. Les traces de l'ancienne domination
phanariole ne se retrouvent que dans la langue et dans les relations de
parenté provenant du croisement des familles seigneuriales, Beaucoup
plus nombreux que les Grecs et d'un poids bien plus considérable dans
les destinées futures du pays sont les races sans patrie qui vivent sur
le territoire roumain, les Juifs et les Tsiganes. Les Israélites de
provenance espagnole, qui vivent principalement dans les grandes villes,
ne sont point mal vus par la population; mais il n'en est pas de même
des Juifs venus du nord. Ceux-ci, qui immigrent en foule de la Pologne,
de la Petite-Russie, de la Galicie, de la Hongrie, se trouvent en
contact journalier avec le pauvre peuple en qualité d'aubergistes,
d'intermédiaires de tout le petit commerce; ils sont universellement
détestés, non point à cause de leur religion, mais à cause de l'art
merveilleux qu'ils déploient pour faire passer les épargnes des familles
dans leur escarcelle. En outre, on leur attribue toutes sortes de crimes
imaginaires, et fréquemment la population s'est ruée contre eux avec
fureur pour venger le prétendu massacre d'enfants qui auraient été
égorgés en guise d'agneaux à la fête de Pâques. Pourtant les Roumains ne
savent pas se passer de ces Juifs qu'ils exècrent, et chaque jour ils
fortifient le monopole commercial de la race envahissante, tout en leur
interdisant, de par la loi, l'acquisition des propriétés territoriales.
Il y a là pour le pays de redoutables ferments de discorde, d'autant
plus graves qu'ils pourraient quelquefois donner un prétexte à
l'intervention étrangère. Déjà, si les évaluations faites dans le pays
ne sont pas exagérées,--et l'ubiquité des Juifs les montre plus nombreux
qu'ils ne le sont en réalité,--les Israélites constitueraient le
cinquième de la population totale dans la Moldavie. Leur dialecte usuel
est un jargon allemand mêlé d'un grand nombre de mots empruntés à toutes
les langues orientales, et ce langage même contribue à les faire haïr,
car on voit en eux les avant-coureurs des Allemands et l'on se demande
si leurs invasions commerciales ne sont pas le prélude d'une autre
invasion, dans laquelle sombrerait l'indépendance politique du pays.
Quant à l'autre race des commerçants orientaux, celle des Arméniens,
elle est représentée par quelques colonies florissantes, surtout en
Moldavie. Ces Haïkanes, descendus d'émigrants qui vinrent à diverses
époques, du onzième au dix-septième siècle, ne se distinguent point de
leurs coreligionnaires de la Bukovine et de la Transylvanie; ils vivent
dans l'isolement, et si le peuple ne les aime pas, du moins ont-ils le
talent de ne pas se faire haïr. Un petit nombre d'Arméniens, venus de
Constantinople et parlant le turc, résident aussi sur le bas Danube.
La race jadis méprisée des Tsiganes entre peu à peu dans la masse de la
population; ces parias deviennent Roumains et patriotes par la vertu
d'une liberté relative. Naguère encore les Tsiganes étaient esclaves:
les uns appartenaient à l'État, les autres étaient la chose des boyards
ou des couvents; néanmoins la plupart d'entre eux restaient nomades,
travaillant, trafiquant ou volant pour le compte de ceux qui les
employaient. Ils se divisaient en véritables castes, dont les
principales étaient celles des _lingourari_ ou fabricants de cuillers,
des _oursari_ ou montreurs d'ours, des _ferrari_ ou forgerons, des
_aurari_ ou orpailleurs, des _lautari_ ou louangeurs. Ces derniers, les
plus policés de tous, étaient les musiciens chargés de célébrer la
gloire et les vertus des boyards; maintenant ce sont les ménétriers des
villages et les musiciens des villes, les troubadours de la Roumanie.
S'ils diffèrent socialement des paysans, c'est peut-être par une liberté
plus grande. En 1837, les Tsiganes de la Valachie furent assimilés aux
autres cultivateurs, et, depuis, l'émancipation s'est faite sans
distinction de races pour tous les serfs de la glèbe. Très-peu nombreux
sont les Tsiganes _netolzi_, êtres dégradés qui vaguent à moitié nus
dans les bois ou sous la lente, vivent de maraude, se nourrissent des
restes les plus immondes et n'enterrent point leurs morts. Presque tous
les Tsiganes sont désormais fixés au sol, qu'ils savent cultiver avec
soin, ou bien ils exercent un métier régulier. La fusion des races,
entre Tsiganes et Roumains, s'opère d'autant plus facilement que la
religion est la même et que tous les anciens nomades parlent la langue
du pays. Le type étant beau de part et d'autre, les croisements
deviennent de plus en plus nombreux et il est à croire que dans quelques
générations les Tsiganes de Roumanie seront une race du passé. Telle est
la cause principale de l'énorme écart, de 100,000 à 300,000, donné par
les diverses statistiques pour le nombre des Tsiganes[43].
[Note 43: Population approximative de la Roumanie en 1875:
Valachie. Moldavie. Total
Roumains................. 3,040,000 1,420,000 4,460,000
Bulgares................. --- 90,000 90,000
Russes et autres Slaves.. --- 40,000 40,000
Hongrois................. --- 50,000 50,000
Tsiganes................. 80,000 50,000 130,000
Juifs.................... 100,000 300,000 400,000
Arméniens................ --- 10,000 10,000
3,220,000 1,960,000 5,180,000
Étrangers.
Autrichiens de diverses langues.. 30,000
Grecs............................ 10,000
Allemands........................ 5,000
Français......................... 1,500
Autres........................... 6,000
]
La nation roumaine est encore dans sa période de transition entre l'âge
féodal et l'époque moderne. Les révolutions de 1848, peut-être plus
importantes dans l'Europe danubienne qu'elles ne le furent en France et
en Italie, ne firent qu'ébranler l'ancien régime dans les Principautés
roumaines, mais elles ne le détruisirent point. Encore en 1856 les
paysans valaques et moldaves étaient asservis à la glèbe; sans droits,
sans avoir personnel, presque sans famille, puisqu'ils étaient à la
merci du caprice, les malheureux passaient leur existence à cultiver la
terre des seigneurs ou des couvents et vivaient eux-mêmes dans de
misérables tanières boueuses, que souvent on ne distinguait pas même des
broussailles et des amas d'immondices. Les maîtres du sol et de ses
habitants étaient environ cinq ou six mille boyards, descendants des
anciens «braves», ou devenus nobles à prix d'argent; mais parmi ces
seigneurs eux-mêmes régnait une grande inégalité: la plupart n'étaient
que de petits propriétaires, tandis que soixante-dix feudataires en
Valachie et trois cents en Moldavie se partageaient avec les monastères
la possession du territoire presque tout entier.
Un pareil état social devait avoir pour conséquence une affreuse
démoralisation chez les maîtres aussi bien que chez les esclaves. Même
les qualités naturelles du Roumain, son élan, sa générosité, sa
promptitude en amitié, tournaient à mal sous un pareil régime. Les
nobles, possesseurs du sol, fuyant leurs terres où la vue de la
souffrance les eût gênés, allaient vivre au loin dans l'intrigue et la
débauche, dépensant sur les tables de jeu des cités occidentales
l'argent que des intendants, Grecs en majorité, leur envoyaient après
avoir largement prélevé leur part. Quant à la masse asservie de la
population, elle était paresseuse, parce que la terre, du reste si
féconde, ne lui appartenait point; elle était méfiante et menteuse,
parce que la rusé et le mensonge sont les armes de l'esclave; elle était
ignorante et superstitieuse, parce que toute son éducation lui avait été
donnée par un clergé ignare et fanatique. Leurs popes étaient en même
temps magiciens et guérissaient les maladies par des incantations et des
philtres sacrés. Parmi les moines, les uns, grands propriétaires de
serfs et possédant la sixième partie des terres de la Roumanie, étaient
des boyards en robe, non moins âpres à la curée que les seigneurs
temporels; les autres, vivant d'aumônes, n'étaient guère que des paysans
ayant échangé l'esclavage pour la mendicité.
Dépourvus de toute instruction, si ce n'est de celle que leur
transmettaient les _doïnas_ ou chants des aïeux, gouvernés comme ils
l'étaient par les anciennes coutumes, les Roumains devaient à une époque
récente rappeler les populations perdues dans la nuit du moyen âge;
maintenant encore plusieurs coutumes de leurs ancêtres subsistent dans
les campagnes. Ainsi, lors des enterrements, les pleureuses à gages
poussent des cris déchirants auxquels les parents mêlent leurs adieux.
On place dans le cercueil un bâton dont le mort se servira pour
traverser le Jourdain, un drap dont il se couvrira comme d'un vêtement,
une pièce de monnaie qu'il donnera à saint Pierre pour se faire ouvrir
les portes du ciel; on n'oublie pas non plus le pain et le vin dont il
aura besoin pendant son voyage. Mais si le défunt avait les cheveux
rouges, il est fort à craindre qu'il ne tente de revenir sur la terre
sous forme de chien, de grenouille, de puce ou de punaise, et qu'il ne
pénètre la nuit dans les maisons pour sucer le sang des belles jeunes
filles. Alors il est prudent de clouer fortement le cercueil, ou, mieux
encore, de traverser d'un pieu la poitrine du cadavre.
De pareilles hallucinations cesseront bientôt, sans aucun doute, de
hanter l'esprit des campagnards. Depuis que le paysan cultive sa propre
terre, les progrès intellectuels et moraux de la nation ont au moins
égalé ses progrès matériels, et ceux-ci sont vraiment considérables.
Libéré officiellement en 1856, mais encore retenu longtemps par les
liens d'un demi-servage, le paysan a fini par posséder au moins une
partie du sol. Tant que le seigneur resta l'unique possesseur de la
terre, il fut aussi le «maître du pain» et l'ancien serf n'avait qu'une
liberté presque illusoire. Enfin la loi de 1862, plus ou moins bien
appliquée pendant les années suivantes, remit à chaque chef de famille
agricole une parcelle des terrains qu'il cultivait, variant de 3 à 27
hectares; et, depuis cette époque, les paysans, devenus plus libres, ont
aussi gagné singulièrement en dignité et en amour du travail. Leur
terre, si fertile, quoique si mal labourée par la vieille charrue
romaine et privée de tout engrais, produit des quantités énormes de
céréales, dont le prix, soldé en beaux écus sonnants, réjouit le
cultivateur et l'encourage à une plus grande activité. La Roumanie est
désormais une des principales contrées d'exportation pour les blés; et,
dans les années favorables, quand les sauterelles d'Orient ne sont pas
venues s'abattre sur ses campagnes, quand les violences d'une
température extrême n'ont pas tué les plantes, elle est même pour
l'Europe occidentale un grenier plus riche que la Hongrie. En moins de
dix ans, l'exportation des céréales, blé, maïs, orge, seigle, a doublé,
et la somme annuelle qu'elle vaut au pays varie de cent à deux cents
millions de francs. Malheureusement, le paysan ne mange guère le froment
qu'il produit; il garde pour lui le maïs, qui lui sert à préparer sa
bouillie ordinaire ou _mamaliga_ et à fabriquer la mauvaise eau-de-vie
qui le console de ses cent quatre-vingt-quatorze jours de jeûne annuel.
La culture de la vigne, jadis absolument négligée, s'accroît aussi
chaque année, et les collines avancées qui forment les contre-forts des
Carpathes, produisent d'excellents crus.[44] Le temps n'est plus où, par
suite du dégoût que le travail inspirait au Roumain, le nom de Valaque
était dans tout l'Orient synonyme de berger.[45] Toutefois les terrains
improductifs s'étendent encore sur plus d'un quart de la Roumanie, et le
système de culture, qui est l'assolement triennal, laisse chaque
troisième année le sol en jachère. Il paraît que, dans l'ensemble, les
terres de la Moldavie sont beaucoup mieux cultivées que celles des
plaines valaques. Cela tient surtout à ce que nombre de grands
propriétaires moldaves, bien différents à cet égard de leurs voisins,
les boyards de Yalachie, vivent sur leurs terres et tiennent à honneur
d'en diriger eux-mêmes l'exploitation; mais de proche en proche les
améliorations se répandent dans toute l'étendue de la Roumanie, et déjà
les batteuses à vapeur fonctionnent dans la plupart des grandes
propriétés. Les bonnes méthodes de culture gagnent aussi peu à peu parmi
les petits propriétaires; d'ailleurs ceux-ci ont, en maints districts,
l'intelligence de s'associer pour exploiter en commun de vastes
étendues. Souvent des communes entières afferment des terrains d'une
étendue considérable; chacun des participants paye une taxe
proportionnelle à la surface des champs qu'il cultive.
[Note 44: Agriculture de la Roumanie:
Terrains.
Régions incultes.............. 3,800,000 hect.
Prairies et pâturages......... 3,850,000 »
Forêts........................ 2,000,000 »
Terrains cultivés en céréales. 2,225,000 »
Vignobles...................... 100,000 »
Jardins, etc................... 50,000 »
------------------
12,025,000 hect.
Production moyenne.
Maïs........... 20,000,000 hectolitr.
Froment........ 15,000,000 »
Orge........... 8,000,000 »
Vins........... 1,000,000 »
]
[Note 45: Animaux domestiques en 1874:
Boeufs et vaches, etc.. 2,900,000
Buffles................ 100,000
Chevaux................ 600,000
Porcs.................. 1,200,000
Brebis................. 5,000,000
Chèvres................ 500,000
]
Pays essentiellement agricole, la Roumanie n'exploite guère que les
richesses fournies spontanément par la nature. Les veines de métaux
divers, si nombreuses dans les Carpathes, sont laissées sans emploi à
cause du manque de routes d'accès; les fontaines de pétrole coulent sans
utilité, et la plupart des couches de sel gemme restent en réserve sous
le sol pour des âges futurs. Quatre salines seulement sont exploitées
pour le compte du gouvernement, deux par des ouvriers libres, deux
autres par des condamnés qui passent leur vie dans les profondeurs de la
roche: chaque année, la production du sel, qu'il serait facile de
centupler, s'élève à plus de 50,000 tonnes. La pêche est aussi l'une des
industries de la Roumanie. Les riverains du bas Danube salent et
expédient les poissons qui se trouvent en abondance dans le fleuve et
les lacs avoisinants et préparent le caviar que leur donnent les grands
esturgeons. C'est à peu près tout: la Roumanie ne peut avoir d'industrie
manufacturière que dans le voisinage des grandes villes; elle n'a même
de véritable spécialité que pour les confitures, triomphe de ses
ménagères.
Néanmoins son commerce ne cesse de s'accroître[46]. Naturellement, elle
n'avait autrefois qu'un débouché pour ses produits, celui des «chemins
qui marchent». Le Danube était la seule porte ouverte au grand mouvement
des échanges, et presque toutes les marchandises devaient s'entreposer à
Galatz, située précisément à l'angle du fleuve où viennent converger,
par le Sereth, les principales routes de la Valachie et de la Moldavie.
Longtemps encore le Danube restera la grande voie commerciale, du moins
pour les marchandises; de même, le Pruth, que les bateaux à vapeur
remontent jusqu'à Sculeni, à une faible distance au nord de Jassy,
continuera de rendre de grands services aux expéditeurs de denrées; la
Bistritza et les autres rivières descendues des Carpathes seront les
grands véhicules des trains de bois; mais les chemins de fer ont donné à
la Roumanie d'autres issues vers l'extérieur. Par Jassy et la Bukovine,
le delta du Danube se relie à la Pologne, à l'Allemagne du Nord et aux
rivages de la Baltique; par la ligne de Jassy au Pruth, elle se rattache
à Odessa, à la mer Noire et à tout le réseau russe; par le pont de
Giurgiu, qui n'aura pas moins de 3 kilomètres de longueur de l'une à
l'autre rive du Danube, et qui rejoindra le chemin de Varna, les plaines
valaques seront en communication directe avec la mer Noire, et bientôt
d'autres voies ferrées iront rejoindre à travers les Carpathes, par les
défilés de la Tour-Rouge (Turnu-Roch) et du Chil, les hautes vallées
transylvaines et les plaines de la Hongrie. Comme le Piémont et la
Lombardie, les campagnes moldo-valaques ne peuvent manquer de devenir,
grâce à l'horizontalité du sol, une des régions les plus importantes de
l'Europe pour la jonction et les croisements des chemins de fer. Mais ce
n'est point sans appréhension que Moldaves et Valaques voient
s'approcher cette ère commerciale. Ils se disent que les chemins de fer
d'outre-Carpathes profiteront surtout aux Autrichiens, juifs ou teutons,
comme leur ont profité déjà la voie ferrée de Czernovitz à Jassy et les
bateaux à vapeur du Danube; ils comprennent fort bien à quels dangers
politiques les expose cette prise de possession commerciale par les
Allemands, surtout sous une dynastie germanique; mais c'est à eux de
montrer si leur force de cohésion est suffisante pour qu'ils puissent
maintenir, en dépit des nouveaux venus, une solide individualité
nationale[47].
[Note 46: Commerce de la Roumanie en 1872:
Importation........ 106,000,000 fr.
Exportation........ 167,000,000 »
Transit............ 3,000,000 »
---------------
Total.............. 276,000,000 fr.
]
[Note 47:
Bateaux à vapeur du Danube, en 1872 29, d'un port de 7,620 tonneaux
Grandes routes............ en 1875 4,260 kilomètres.
Chemins de fer..................... 1,235 »
Télégraphes........................ 4,000 »
]
[Illustration: BUCAREST.]
Les Roumains se plaignent fort de ce que le traité de Paris n'ait pas
complété leur territoire, du côté de la mer Noire, en lui donnant une
des rives de la Soulina. Jadis le delta danubien appartenait à la
Moldavie, ainsi que le prouvent les ruines d'une ville construite par
les Roumains en face de Kilia, sur la rive méridionale du fleuve.
Jusqu'à la fin du siècle dernier, le préfet moldave d'Ismaïl avait
juridiction sur le port de la Soulina et s'occupait du curage de la
passe. Néanmoins les puissances occidentales, attribuant la possession
du delta tout entier à la Turquie, n'ont laissé aux Roumains que la rive
gauche du fleuve de Kilia et les îles de ses bouches. Il en résulte que
la Moldavie n'a point d'issue directe sur le Pont-Euxin, si ce n'est
pour les embarcations d'un très-faible tonnage; des barres de sable
ferment toutes les embouchures aux grands navires. M. Desjardins et
divers ingénieurs ont étudié pour le gouvernement roumain le projet d'un
canal de grande navigation qui relierait le fleuve à la baie de
Djibriani, au nord du delta. Ce canal, qui Saurait pas plus de douze
kilomètres de longueur, offrirait certainement de grands avantages; mais
son port terminal, si soigneusement qu'on le construise, aurait
l'inconvénient de s'ouvrir dans une baie fort tempétueuse, où soufflent
en plein les vents du nord-est, les plus dangereux de la mer Noire. En
attendant l'ouverture de ce futur port de Carol, la Roumanie n'a-t-elle
pas, comme toutes les autres nations d'Europe, l'embouchure de la
Soulina au service de son commerce? C'est elle qui en profite le plus
pour l'exportation de ses grains, et cependant elle n'a pas eu besoin de
prendre sa part des grands travaux que la Commission européenne a dû
entreprendre et continue sans cesse aux frais des puissances de
l'Occident, pour approfondir la passe de cette bouche du fleuve.
Bucarest ou Bucuresci, capitale de la Valachie et de l'Union roumaine,
compte déjà parmi les grandes cités de l'Europe. Après Constantinople et
Pest, c'est la ville la plus populeuse de toute la partie sud-orientale
du continent; elle se donne à elle-même le nom de «Paris de l'Orient».
Naguère pourtant ce n'était guère qu'une collection de villages, fort
pittoresques de loin, à cause de leurs tours et de leurs dômes brillant
au milieu des bosquets de verdure, mais assez désagréables à
l'intérieur, mal bâtis, traversés de rues toujours infectes, remplies,
suivant les saisons, de poussière ou de boue. Mais, grâce à l'affluence
de la population, à l'accroissement rapide du commerce et de la
richesse, Bucarest se transforme rapidement, et de grandes rues, propres
et bordées de beaux hôtels, des places fort animées, de vastes parcs
bien entretenus, lui donnent dans les quartiers du centre l'apparence
d'une capitale européenne, méritant son nom qui signifie, dit-on, «ville
joyeuse.» De rares édifices et quelques ornements d'architecture, dans
le style turc ou persan, rappellent l'ancienne domination des Osmanlis.
La ville de Jassy ou Yachi, qui fut après Sutchava, aujourd'hui annexée
par l'Autriche, la capitale de la Moldavie, occupe une position moins
centrale que Bucarest; mais la fertilité de ses campagnes, le voisinage
du Pruth et de la Russie, à laquelle elle sert d'entrepôt, sa situation
sur le grand chemin commercial qui réunit la mer Baltique à la mer
Noire, devaient lui donner aussi une population nombreuse; comme
Bucarest, elle est devenue florissante, quoique l'union des deux
principautés roumaines en un seul État l'ait privée de son titre de
capitale. Bâtie sur les derniers renflements de collines exposées au
soleil du midi, baignée par la petite rivière de Bahlui, qui serpente au
milieu des ombrages, Jassy se présente sous un aspect assez grandiose,
que ne dément point la vue des beaux quartiers de l'intérieur. La
population, où les Juifs, les Arméniens, les Russes, les Tsiganes, les
Tartares, les Szeklers sont nombreux, a déjà une physionomie
semi-orientale: on se croirait sur le seuil même de l'Asie.
Toutes les autres villes de la Roumanie doivent aussi leur importance à
la position qu'elles occupent sur des chemins de commerce. Botochani, au
nord de la Moldavie, est une ville de transit pour la Pologne et la
Galicie; on peut en dire autant de Falticheni, aux foires
internationales très-fréquentées. Le commerce fait grandir les cités du
Danube: Vilkov, le grand marché aux poissons et au caviar; Kilia,
l'antique Achillea ou ville d'Achille; Ismaïl, où les _lipovanes_ russes
sont nombreux; Reni; Galatz ou Galati, que l'on dit être une ancienne
colonie des Galates et qui est aujourd'hui la grande cité commerçante du
bas Danube et le siége de la commission européenne des embouchures;
Braïla, jadis pauvre village, quand elle était une forteresse turque, et
maintenant la cité préférée des Grecs de Roumanie, la rivale de
Constantinople, d'Alexandrie et de Smyrne comme centre littéraire de
l'hellénisme en dehors de la Grèce. Toutes ces villes, quoique situées
sur le fleuve, sont de véritables ports de la mer Noire et des entrepôts
où viennent s'emmagasiner les denrées agricoles, et surtout les céréales
vendues à l'étranger; Giurgiu, le San-Giorgio des Génois, est le port de
Bucarest sur le Danube; Turnu-Séverin est la porte d'entrée de la
Valachie, en aval des grands défilés du fleuve; Craïova, Pitesti,
Ploïesti, Buzeo, Fokchani, s'élèvent à l'issue des chemins qui
descendent des hautes vallées de la Transylvanie. Alexandria, ville
nouvelle bâtie au milieu des plaines qui s'étendent de Bucarest à
l'Olto, est un entrepôt de produits agricoles.
Jadis, pendant les temps des incessantes guerres du moyen âge, alors que
la forte position stratégique était un plus précieux avantage que les
facilités du commerce, les capitales de la «Domnie» avaient dû s'établir
au coeur même des Carpathes. Au treizième siècle, la métropole était à
Campu-Lungu, au milieu des montagnes. Celle qui lui succéda fut la
Curtea d'Ardgeche ou «cour d'Argis», fondée, au commencement du seizième
siècle, par le prince Negoze ou Nyagon Bessaraba; il n'en reste plus
qu'un monastère et une église merveilleuse, dont les murailles, les
corniches, les quatre tours aux toits d'étain brillant sont ciselées
comme un bijou d'orfèvrerie; pas une pagode indoue n'est plus ornée que
cette grande châsse byzantine. Quant au beau palais élevé par les
_domni_ dans la troisième capitale, qui fut Tirgovist, sur la Jalomitza,
on n'en voit plus que des murs noircis par l'incendie[48].
[Note 48: Population approximative des villes principales de la
Roumanie, en 1875:
VALACHIE.
Bucarest............ 200,000 hab.
Ploïesti............ 30,000 »
Braila.............. 26,000 »
Craïova............. 22,000 »
Giurgovo ou Giurgiu. 15,000 »
Pitesti............. 15,000 »
Buzeo............... 11,000 »
Campu-Lungu......... 11,000 »
Alexandria.......... 10,000 »
Kalarach (Stirbey).. 5,000 »
Turnu-Séverin....... 3,000 »
MOLDAVIE.
Jassy............... 90,000 »
Galatz.............. 80,000 »
Botochani........... 40,000 »
Berlad.............. 26,000 »
Ismaïl.............. 21,000 »
Fokchani............ 20,000 »
Piatra.............. 20,000 »
Houchi.............. 18,000 »
Roman............... 17,000 »
Bacau............... 15,000 »
Falticheni.......... 15,000 »
Dorohoï............. 9,000 »
Kilia............... 8,000 »
Reni................ 8,000 »
Bolgrad............. 6,000 »
]
La Roumanie, formée des deux anciennes Principautés-Unies de Moldavie et
de Valachie, s'est constituée en un État unitaire et semi-indépendant,
sous la protection des grandes puissances européennes et ne
reconnaissant l'ancienne suzeraineté du sultan que par un tribut de
moins d'un million de francs. Elle s'est donné un prince héréditaire
tenu de gouverner d'après les formes constitutionnelles et pris dans la
famille prussienne des Hohenzollern. La plus récente constitution, celle
de 1866, confère au prince le droit de nommer les titulaires de toutes
les fonctions publiques, ceux de conférer tous les grades militaires, de
commander l'armée, de battre monnaie, de sanctionner les lois ou de leur
refuser sa signature; d'amnistier les condamnés ou de commuer leur
peine. Il est assisté par des ministres. Son traitement annuel est de
1,200,000 francs.
Le pouvoir législatif est composé de deux chambres, nommées suivant une
procédure assez compliquée, destinée à favoriser surtout les intérêts de
fortune. A l'exception des serviteurs à gages, tous les Roumains âgés de
vingt et un ans et payant à l'État un impôt de quelque nature que ce
soit, sont inscrits sur les listes électorales, mais ils se divisent en
quatre collèges, dont la puissance votative diffère singulièrement. Le
premier collège de chaque district est composé des électeurs ayant un
revenu foncier de 5,300 francs et au-dessus; les électeurs dont le
revenu foncier est de 1,100 à 5,500 francs font partie du deuxième
collège; les commerçante et les industriels des villes payant un impôt
d'au moins 29 francs, les pensionnaires de l'État, les officiers en
retraite, les professeurs et les gradués universitaires forment le
troisième collège; enfin tous les autres électeurs sont groupés dans la
quatrième catégorie. Les deux premiers collèges nomment chacun un député
par district; le troisième, beaucoup plus nombreux, élit un député dans
les petits chefs-lieux, deux dans les villes plus considérables, trois
dans les villes importantes, quatre à Jassy, six à Bucarest. Quant au
quatrième collège, il est privé du vote direct; en droit, il est censé
nommer par groupe de cinquante électeurs un certain nombre de délégués
qui choisissent leur représentant; en réalité, il se trouve à peu près
privé du pouvoir électoral.
Le Sénat représente surtout la grande propriété territoriale. Tandis que
le député n'est point astreint à des conditions de cens supérieures à
celles de ses mandants, le candidat à la première chambre doit justifier
d'un revenu d'au moins 8,800 francs, à moins qu'il n'ait exercé quelque
haute fonction dans l'État. Les électeurs au Sénat sont divisés en deux
collèges par district, celui des propriétaires de campagne et celui des
propriétaires de villes, jouissant les uns et les autres d'un revenu
d'au moins 3,300 francs. Dans les villes où le nombre des électeurs
n'atteint pas la centaine, on la complète par des propriétaires moins
imposés, mais de manière à procéder toujours par ordre de richesse. En
outre, les professeurs des universités de Bucarest et de Jassy ont le
droit de nommer respectivement un sénateur. L'héritier du trône, les
métropolitains et les évêques diocésains sont de droit membres du Sénat.
La durée de chaque législature est de quatre ans. A la fin de chaque
période, la députation se renouvelle en entier, tandis que les
sénateurs, élus pour huit ans, tirent au sort pour savoir quel membre de
chaque district doit se représenter aux suffrages des électeurs.
D'après la lettre de la constitution, les Roumains jouissent de toutes
les libertés formulées dans les documents de cette nature. La liberté
d'association et de réunion est affirmée; la presse n'est entravée ni
par l'autorisation préalable, ni par la censure, ni par les
avertissements; les municipalités sont élues, ainsi que les maires;
seulement, dans les communes composées de plus de mille familles, le
prince a le droit d'intervention directe dans le choix des autorités
municipales. La peine de mort est abolie, si ce n'est en temps de
guerre. L'instruction est libre, gratuite et obligatoire «dans les
communes où se trouvent des écoles». Enfin, tous les cultes sont libres,
mais la religion «orthodoxe de l'Orient» est déclarée religion dominante
et les chrétiens seuls peuvent être naturalisés Roumains; en outre, les
actes de l'état civil doivent toujours être précédés de la bénédiction
religieuse; la consécration du prêtre est obligatoire pour le mariage.
L'église de Roumanie, tout en se rattachant à celle d'Orient pour la
partie dogmatique, est absolument indépendante du patriarche de
Constantinople et s'administre elle-même par ses réunions synodales;
elle a pour chefs les deux archevêques de Bucarest et de Jassy. Quelques
milliers de moines habitent les couvents non encore supprimés.
Judiciairement, le pays est divisé en quatre circonscriptions de cour
d'appel, ayant pour chefs-lieux Bucarest, Jassy, Fokchani, Craïova. La
cour de cassation siège à Bucarest. Les codes français ont été
introduits en Roumanie, avec de légères modifications, en 1865.
L'armée roumaine est en grande partie organisée sur le modèle prussien.
Tous les citoyens sont tenus de servir de vingt ans à trente-six ans:
huit ans dans l'armée active et dans la réserve de l'armée active, huit
ans dans la milice et dans la réserve de la milice. De trente-six à
cinquante ans, les habitants sont enrégimentés dans la garde nationale.
L'armée active proprement dite est divisée en armée permanente et en
armée territoriale. La première n'a pas de garnisons fixes et tous ses
hommes sont constamment en ligne, tandis que la deuxième armée a des
garnisons fixes et n'a que le cadre et le tiers des hommes. C'est le
sort qui décide à quelle armée les jeunes gens doivent appartenir:
désignés pour l'armée permanente, ils ont devant eux quatre années de
service actif; dans l'armée territoriale, le temps de service est plus
long de trois années. En comprenant tous les corps, la Roumanie pourrait
facilement mettre en campagne une centaine de mille hommes. En outre,
l'État a aussi sa petite marine de vapeurs et de chaloupes canonnières
et peut ainsi montrer son pavillon dans la mer Noire.
Les finances de la Roumanie sont moins désorganisées que celles de la
plupart des États d'Europe. Il est vrai que le gouvernement a dû vivre
par de continuels emprunts, pour lesquels il paye en moyenne huit pour
cent d'intérêts et dont quelques-uns ont été en grande partie dévorés
avant même d'avoir été perçus. La somme presque entière des recettes est
absorbée chaque année par le service de la dette, l'armée et la
perception des impôts; pour l'administration proprement dite et le
travail il ne reste que peu de chose. Néanmoins le crédit de l'État
roumain se maintient et ses emprunts, font assez bonne figure sur les
marchés de l'Europe, parce qu'ils ont pour gage territorial plus de 2
millions d'hectares qui faisaient partie des immenses domaines des
couvents sécularisés; le gouvernement en met chaque année quelques
milliers d'hectares aux enchères. La vente du sel et du tabac constitue
des monopoles de l'État[49].
La Roumanie est partagée administrativement en 33 districts ou
départements et 164 arrondissements ou _plasi_; elle comprend 62
communes urbaines et 3,020 communes rurales.
_____________________________________________
| VALACHIE |
|____________________________________________|
| | | POPULATION |
|DÉPARTEMENTS. | CHEFS-LIEUX. | 1860 |
|____________________________________________|
|Ardjeche......|Pitesti.........| 16,700 |
|Braïla........|Braïla..........| 68,000 |
|Buzeo.........|Buzeo...........| 144,000 |
|Dimbovitza....|Tergovist.......| 142,000 |
|Dolje.........|Craïova.........| 230,000 |
|Godjiu........|Tergutjilé......| 143,000 |
|Jalomitza.....|Calares.........| 84,000 |
|Mehedintzi....|Tchernetz.......| 193,000 |
|Mutchel.......|Campu-Lungu.....| 82,000 |
|Olfove........|_Bucarest_.| 316,000 |
|Olto..........|Slatina.........| 105,000 |
|Prahova.......|Ploïesti........| 220,000 |
|Romanetzi.....|Caracal.........| 133,000 |
|Rimnik-Sarat..|Rimnik-Sarat....| 91,000 |
|Rimnik-Valcea.|Rimnik-Valcea...| 156,000 |
|Sacieni.......|Bukavii.........| 556,000 |
|Teleorman.....|Limnicea........| 148,000 |
|Vlachka.......|Giurgiu.........| 141,000 |
| | |____________|
| | | 2,968,700 |
|______________|________________|____________|
_____________________________________________
| MOLDAVIE. |
_____________________________________________|
| | | POPULATION |
|DÉPARTEMENTS. | CHEFS-LIEUX. | 1860 |
|___________________________________________ |
|Bacau.........|Bacau...........| 181,000 |
|Dorchoï.......|Mihaileni.......| 122,000 |
|Botochani.....|Botochani.......| 151,000 |
|Faltchi.......|Houchi..........| 88,000 |
|Jassy.........|_Jassy_....| 182,000 |
|Covurlui......|Galatz..........| 117,000 |
|Niamtzu.......|Piatra..........| 154,000 |
|Putna.........|Fokchani........| 161,000 |
|Roman.........|Roman...........| 105,000 |
|Sutchava......|Falticheni......| 125,000 |
|Tekutch.......|Tekutch.........| 115,000 |
|Tutova........|Berlad..........| 127,000 |
|Vaslui........|Vaslui..........| 104,000 |
| |
| BESSARABIE MOLDAVE. |
| |
|Ismaïl........|Ismaïl..........| 42,000 |
|Kagoul........|Bolgrad.........| 30,000 |
| | |____________|
| | | 1,804,000 |
|______________|________________|____________|
[Note 49: Budget de la Roumanie, en 1874:
Recettes...................... 91,000,000 fr.
Dépenses...................... 97,000,000 »
Dette publique................ 160,000,000 »
Valeur des terres domaniales.. 300,000,000 »
]