Le sultan ou _padichah_, qui est en même temps _Emir el moumenin_,
c'est-à-dire chef des croyants, concentre en sa personne tous les
pouvoirs; il n'a d'autre règle de conduite que les prescriptions du
Coran et les traditions de ses ancêtres. Après lui, les deux personnages
les plus considérables de l'empire sont le _Cheik el Islam_ (ancien de
l'Islam) ou grand-mufti, qui préside aux cultes et à la justice, et le
_Sadrazam_, appelé aussi grand-vizir, qui est placé à la tête de
l'administration générale, et qu'assisté un conseil des ministres ou
_mouchirs_ composé de dix membres. Le _Kislar-Agasi_ ou chef des
eunuques noirs, auquel est confiée la direction du harem impérial, est
aussi l'un des grands dignitaires de la Turquie et souvent celui qui
jouit en réalité de la plus haute influence et qui distribue les faveurs
à son gré. Les membres jurisconsultes des divers conseils des ministères
sont désignés sous le nom de _moufti_. Les titres _effendi_ ou «lettré»;
_aga_ «homme du sabre», sont des titres de politesse appliqués aux
employés ou à des personnages considérables. Souvent aussi le titre de
_pacha_, répondant à celui de «grand chef», est donné à tous ceux qui
remplissent une haute fonction civile ou militaire. On sait que leur
dignité est symbolisée, suivant le rang, par une, deux ou trois queues
de cheval flottant au bout d'une lance: c'est un usage qui rappelle les
temps, déjà légendaires, où les Turcs nomades parcouraient à cheval les
steppes de l'Asie centrale.
Le conseil d'État (_chouraï devlet_) et d'autres conseils, ceux des
comptes, de là guerre, de la marine, de l'instruction publique, de la
police, etc., fonctionnent pour chaque ministère, et, par l'ensemble de
leurs bureaux, constituent la chancellerie d'État, connue sous le nom de
_divan_. En outre, une cour suprême, divisée en deux sections, s'occupe
des affaires civiles et des affaires criminelles. Les membres des corps
officiels sont nommés directement par le pouvoir; la seule apparence de
droit accordée aux diverses «nations» de l'empire est, que deux
représentants de chacune d'elles, d'ailleurs soigneusement choisis par
le sadrazam, prennent place au conseil supérieur de l'administration ou
conseil d'État. Il en est de même dans les provinces. Un _vali_ gouverne
le vilayet, un _moutesarif_ le sandjak, un _caïmacan_ le kazas, un
_moudir_ la commune. Tous ces chefs sont assistés, mais pour la forme
seulement, par un conseil composé des principaux fonctionnaires civils
et religieux, et de quelques membres musulmans et non musulmans choisis
sur une liste de notables éligibles. En réalité, c'est le vali qui nomme
les membres des conseils. Aussi ces assemblées sont-elles désignées en
langage populaire sous le nom de «conseils des Oui»; elles n'ont d'autre
fonction que d'approuver. Les conditions que le gouvernement suprême a
daigné se faire à lui-même sont résumées dans le _hatti-chérif_ de
Gulhané, promulgué en 1839, et dans le _hatti-houmayoum_ de 1856.
Depuis, ces promesses, qui garantissent à tous les habitants de l'empire
une entière sécurité quant à leur vie, leur honneur et leur fortune, ont
été converties en articles de loi et partiellement appliquées.
L'organisation religieuse et judiciaire, jalousement surveillée par le
Cheik-el-Islam et par les prêtres, ne pouvait être l'objet d'aucun
changement. Le corps spécialement religieux, celui des _imans_, comprend
les _cheiks_, qui ont pour devoir la prédication; les _khatibs_, qui
récitent les prières officielles, et les _imans_ proprement dits, qui
célèbrent les mariages et les enterrements. Les juges, qui composent
avec les imans le groupe des _ulémas_, ont pour supérieur immédiat un
_cazi-asker_ ou grand-juge, et se divisent, suivant la hiérarchie, en
_mollahs_, _cazis_ (cadis) et _naïbs_. Ils ne sont point rétribués par
l'État et prélèvent eux-mêmes leurs émoluments sur la valeur des biens
en litige et sur les héritages: c'est dire que la loi même les encourage
à l''improbité. Des tribunaux mixtes offrent quelque garantie aux
habitants de l'empire non mahométans.
Le patriarche de Constantinople, comme chef de la religion grecque dans
la Turquie d'Europe et comme directeur civil des communautés de sa
nation, dispose d'une influence très-considérable. Il est désigné par un
synode de dix-huit membres, qui administre le budget religieux et décide
souverainement en matière de foi. Les trois personnages principaux du
rit latin sont un patriarche siégeant dans la capitale et les deux
archevêques d'Antivari et de Durazzo. Les deux cultes arméniens ont
chacun leur patriarche résidant à Constantinople.
Il serait trop dangereux pour la puissance des Ottomans en Europe que
les sujets chrétiens pussent entrer en grand nombre dans l'armée. Jadis
ils en étaient complètement exclus et devaient payer de lourds impôts de
capitation en échange du service militaire. Actuellement, il est convenu
officiellement que les «rayas» peuvent contribuer à la défense nationale
et monter de grade en grade jusqu'à celui de _férik_ (général) et de
_mouchir_ (maréchal); mais, en réalité, l'armée n'en continue pas moins
d'être presque exclusivement composée d'Osmanlis et de mahométans de
diverses races. C'est même afin de classer ses sujets en recrutables et
en corvéables que le gouvernement turc fait procéder de temps en temps
dans ses provinces à des recensements sommaires. L'armée active
(_nizam_), organisée sur le modèle prussien, ne comprend guère plus de
100,000 soldats, quoique l'effectif officiel soit supérieur d'un tiers.
Elle est divisée en sept corps, dont trois cantonnés en Europe; les deux
réserves, l'_idatyal_ et le _rédif_, ne dépassent point non plus une
centaine de mille hommes; mais, en cas de nécessité, l'armée se grossit
d'un nombre indéfini de volontaires irréguliers, les _bachi-bozouks_,
dont le nom rappelle tant de scènes de meurtres et d'horreurs.
La flotte de guerre est très-considérable en comparaison de la marine
commerciale: elle comptait en 1875 plus de vingt navires cuirassés. Si
elle était complètement armée, elle devrait avoir plus de cinquante
mille marins; mais à peine a-t-on réuni le tiers de cet effectif.