Le plateau central de la Turquie, que dominent à l'ouest les hautes
cimes du Skhar, est une des régions les moins étudiées de la Péninsule,
bien que ce soit précisément la contrée où viennent se croiser les
routes diagonales de Thrace en Bosnie et de la Macédoine au Danube. Ce
plateau de la Moesie supérieure, ainsi désigné par les géographes à
défaut d'un nom local, est une vaste table granitique, d'une élévation
moyenne de six cents mètres; plusieurs _planinas_ ou chaînes de
montagnes, d'un effet peu grandiose à cause de la hauteur du piédestal
qui les porte, en accidentent la surface; ça et là se dressent quelques
coupoles de trachyte, restes d'anciens volcans. Jadis de nombreux lacs
emplissaient toutes les dépressions du plateau. Ils ont été
graduellement comblés par les alluvions ou vidés par les rivières qui en
traversent le bassin, mais on en reconnaît encore parfaitement les
contours. Parmi ces fonds lacustres, transformés en fertiles campagnes,
il faut citer surtout les plaines de Nich, de Sofia, d'Ichtiman.
Le groupe superbe des montagnes syénitiques et porphyriques de Vitoch
forme le bastion oriental du plateau de la Moesie. C'est immédiatement à
l'est que s'ouvre la profonde vallée de l'Isker, qui, plus bas, traverse
le bassin de Sofia et perce toute l'épaisseur des Balkhans pour aller se
jeter dans le Danube. Naguère encore on croyait que le Vid, autre
tributaire du grand fleuve, passait également d'outre en outre à travers
les Balkhans, et sur la plupart des cartes cette percée imaginaire est
soigneusement figurée; mais, ainsi que le voyageur Lejean l'a constaté
le premier, le Vid prend tout simplement sa source sur le versant
danubien des monts. La haute vallée de l'Isker et le bassin de Sofia
peuvent être considérés comme le véritable centre géographique de la
Turquie d'Europe. Sofia est précisément le point où convergent, par les
passages les plus faciles, le chemin du bas Danube par la vallée de
l'Isker, celui de la Serbie par la Morava, ceux de la Thrace et de la
Macédoine par la Maritza et le Strymon. Aussi le premier Constantin,
frappé des grands avantages que présentait Sardica, la Sofia de nos
jours, se demanda-t-il s'il n'y transférerait pas le siége de son
empire. S'il eût fait choix de Sofia au lieu de Byzance, le cours de
l'histoire eût été notablement changé.
[Illustration: VITOCH ET MASSIFS ENVIRONNANTS.]
Les Turcs donnent le nom de Balkhans à toutes les chaînes et à tous les
massifs de la Péninsule, quelles que soient leur forme et leur
direction; mais les géographes ont pris l'habitude de n'appliquer ce nom
qu'à l'Haemus des anciens. Ce rempart de hauteurs commence à l'est du
bassin de Sofia. Il ne constitue point une chaîne de montagnes dans le
sens ordinaire du mot; il forme plutôt une espèce de haute terrasse
doucement inclinée, ou s'abaissant par gradins vers les plaines
danubiennes, tandis que sur le versant méridional elle présente une
déclivité rapide: on dirait que de ce côté le plateau s'est effondré.
Les Balkhans n'offrent donc l'apparence d'une chaîne que sur une seule
de leurs faces. D'ailleurs, même vu des plaines et des anciens bassins
lacustres qui s'étendent au sud, le profil de ses crêtes paraît
très-faiblement ondulé; on n'y remarque point de brusques saillies ni de
pyramides rocailleuses; les cimes se développent en croupes allongées
sur tout l'horizon du nord. Les monts porphyriques de Tchatal, qui se
dressent au sud de la chaîne principale, entre Kezanlik et Slivno, font
seuls exception à cette douceur de contours; quoique inférieurs en
élévation aux sommets des Balkhans, ils étonnent par leurs parois
abruptes, leurs crêtes déchiquetées, leur chaos de rochers amoncelés. Le
contraste est grand entre ce puissant massif de roches éruptives et les
coteaux de marnes calcaires qui se groupent à l'entour.
L'uniformité des pentes septentrionales du Balkhan est telle, qu'en
maints endroits on peut s'élever jusqu'à la croupe la plus haute sans
avoir encore vu les montagnes. Lorsque l'Haemus sera déboisé, si, par
malheur, les populations ont l'inintelligence de couper les forêts des
hauteurs, ses pentes et ses ondulations perdront singulièrement de leur
charme; mais, avec la parure de végétation qui l'embellit encore, le
haut Balkhan est parmi les contrées les plus gracieuses de la Turquie.
Des eaux courantes, ruissellent dans tous les vallons, au milieu de
pâturages aussi verts que ceux des Alpes; les villages, assez nombreux,
sont ombragés par les hêtres et les chênes; l'aspect des monts est
partout souriant; ainsi que le dit un voyageur, la nature est vraiment
«paradisiaque». En revanche, les plaines qui s'étendent vers le Danube
sont nues, désolées; on n'y voit pas un arbre. Manquant de bois de
chauffage, n'ayant pour tout combustible que de la bouse de vache séchée
au soleil, les indigènes sont obligés de se creuser des tanières dans le
sol, afin de passer plus chaudement l'hiver.
Du bassin de Sofia à celui de Slivno, le noyau des Balkhans est formé de
roches granitiques, mais les diverses terrasses en gradins qui vont en
s'abaissant vers le Danube offrent toute une série d'étages géologiques,
depuis les terrains de transition jusqu'aux formations quaternaires. Les
diverses roches de l'époque crétacée sont celles qui occupent le plus de
largeur dans cette région de la Bulgarie; ce sont également celles que
les rivières descendues des Balkhans découpent de la manière la plus
pittoresque en cirques et en défilés. D'anciennes forteresses gardent
les passages de toutes ces vallées, et des villes sont assises à leur
débouché dans la plaine. Tirnova, l'antique cité des tsars de Bulgarie,
est la plus remarquable de ces vieilles citadelles de défense entre la
plaine et la montagne. A son issue des Balkhans, la Iantra se déroule,
comme un ruban qui flotte, en sept méandres ployés et reployés,
au-dessus desquels s'élèvent de hautes falaises en amphithéâtre et deux
iles de rochers, jadis hérissées de murailles et de tours. Les maisons
de la ville recouvrent les talus et s'allongent en faubourgs à la base
des rochers abrupts.
Sur le versant septentrional des Balkhans, on remarque un singulier
parallélisme entre tous les accidents du sol: croupes des grandes
montagnes, cimes des chaînons secondaires, limites des formations
géologiques, lignes de failles où se produisent les méandres des
rivières, enfin le cours du Danube lui-même affectent la même direction
régulière de l'ouest à l'est. Par suite, chacune des vallées parallèles
qui descendent des Balkhans offre à peu près mêmes gorges, mêmes
bassins, mêmes séries de méandres; les populations y sont distribuées de
la même manière; les villes et les villages y occupent des positions
analogues. La vallée du Lom présente seule une exception remarquable:
elle débouche dans celle du Danube à Roustchouk, après avoir coulé du
sud-est au nord-ouest. Les vergers, les charmants jardins de ses bords
sont limités des deux côtés par des parois calcaires d'une trentaine, de
mètres de hauteur moyenne, dont la blancheur éblouit à travers la
verdure.
La symétrie générale serait presque complète dans la Turquie du nord, si
le petit groupe des collines arides, presque inhabitées, de la Dobroudja
ne forçait le Danube à faire un brusque détour, avant d'entrer dans la
mer Noire. Ces hauteurs, dont quelques sommets dépassent 500 et même 400
mètres, prennent un aspect d'autant plus grandiose qu'elles s'élèvent au
milieu des îles et des marécages du delta danubien; à première vue, le
voyageur leur donnerait une altitude beaucoup plus considérable. Il est
probable qu'à une époque géologique antérieure, lorsque le niveau de la
mer Noire était tout autre qu'il n'est aujourd'hui, le Danube passait au
sud du massif de la Dobroudja, dans cette dépression de Kustendjé que
l'on a utilisée pour y construire le premier chemin de fer inauguré en
Turquie. Il est certain toutefois que, dans la période actuelle, le
fleuve n'a pu se déverser par l'isthme de la Dobroudja, car, si des
marécages en occupent la plus grande partie, le seuil de séparation
s'élève au moins à une trentaine de mètres et la formation géologique en
est déjà ancienne. Les Romains, craignant que les barbares ne pussent
facilement se cantonner dans ce coin reculé de leur empire, avaient
profité de la dépression méridionale de la contrée pour y construire une
de ces lignes de fortifications que l'on appelle «Val de Trajan» dans
tout l'Orient danubien. Des restes de murs, des fossés, des forts, des
camps retranchés sont encore parfaitement visibles au bord des marécages
et sur les pentes qui les dominent. Cette région de la Dobroudja était
le «pays sauvage, la terre hyperboréenne», où le poëte Ovide, exilé de
Rome, pleurait les splendeurs de la grande cité. Le port de Tomis, lieu
de son bannissement, est devenu la ville de Constantiana, la Kustendjé
de nos jours.
Au bord du golfe de Bourgas, qui forme la partie la plus occidentale de
la mer Noire, se dressent de belles montagnes de porphyres éruptifs qui
se terminent par le superbe cap d'Émineh, et que l'on a souvent
considérées comme le prolongement oriental des Balkhans, mais à tort. En
réalité, elles sont un groupe distinct, comme le massif de la Dobroudja;
l'ancien bassin lacustre de Karnabat, où l'on construit maintenant une
ligne de chemin de fer, les sépare du système de l'Haemus. De même les
plateaux et les monts granitiques de Toundcha et de Strandcha, qui
dominent au nord la grande plaine de la Thrace, sont en réalité des
formations indépendantes. Les Balkhans méridionaux n'ont de
ramifications et de contre-forts que du côté de l'ouest, où ils se
rattachent aux massifs du Rhodope par les monts d'Ichtiman, les divers
groupes de Samakov; si riches en minerais de fer et en sources
thermales, et d'autres chaînons transversaux. Dans son ensemble, tout le
bassin supérieur de la rivière Maritsa, entre le Balkhan et le Rhodope,
a la forme d'un triangle allongé, dont le sommet, pointant vers la
plaine de Sofia, indique la jonction des deux systèmes. Des lacs,
remplacés par des fonds d'une merveilleuse fertilité, occupaient
autrefois le grand espace triangulaire et les cavités latérales. Les
cols de séparation, au sommet du triangle, sont naturellement des points
stratégiques et commerciaux d'une extrême importance. L'un d'eux, où
l'on voit encore les ruines d'une célèbre «porte de Trajan» et qui en
garde toujours le nom, servait de passage à la grande voie militaire des
Romains, et c'est là aussi que la principale ligne de fer franchira le
seuil, entre les deux versants de la Péninsule. Là est le vrai portail
de Constantinople, et depuis les temps les plus reculés de l'histoire
les peuples ont combattu pour en avoir la possession. Des buttes
tumulaires qui parsèment en grand nombre les vallées avoisinantes
témoignent des luttes qui ont eu lieu dans ce pays des Thraces.
Les monts Rhodope entre-croisent leurs rameaux avec ceux des Balkhans,
et le passage le plus bas qui les sépare, celui de Dubnitsa, dépasse
encore la hauteur d'un kilomètre. Le Rilo-Dagh, qui est le massif le
plus élevé du Rhodope, en occupe précisément l'extrémité septentrionale
et forme, suivant l'expression de Barth, «l'omoplate» de jonction. Il
dresse à près de 3,000 mètres, bien au-dessus de la zone de végétation
forestière, les dents, les aiguilles, les pyramides rocheuses de son
pourtour et les tables mal nivelées de son plateau suprême, si
différentes des croupes allongées des Balkhans. Mais, au bas de
l'amphithéâtre imposant des grandes cimes nues, les sommets secondaires
sont revêtus d'une belle végétation de sapins, de mélèzes, de hêtres,
s'étalant en forêts, retraites des ours et des chamois, ou se
disséminant en bosquets entremêlés de cultures; dans les vallons, des
prairies, des vignobles et des groupes de chênes entourent les villages.
De nombreux couvents, aux dômes pittoresques, sont épars sur les pentes:
de là le nom turc de Despoto-Dagh ou de «mont des Curés» sous lequel on
désigne généralement l'ancien Rhodope. Le Rilo-Dagh, célèbre aussi par
ses riches monastères de Rilo ou Rila, a tout à fait l'aspect d'un
massif des Alpes suisses. En hiver et au printemps, les nuages de la
Méditerranée lui apportent une grande quantité de neige; mais eu été ces
nuages se déversent seulement en pluies, qui font disparaître rapidement
les restes d'avalanches des flancs de la montagne. Le spectacle de ces
orages soudains est des plus remarquables. Dans l'après-midi, les brumes
qui voilaient les hauts sommets s'épaississent peu à peu, et les lourdes
nues cuivrées s'amassent sur les pentes. Vers trois heures, ils fondent
en pluie; on les voit s'amincir graduellement: une cime se montre à
travers une déchirure des vapeurs, puis une autre, puis une autre
encore; enfin, quand le soleil va disparaître, l'air s'est purifié de
nouveau, et les monts s'éclairent des reflets du couchant.
Au sud du Rilo-Dagh s'élève le massif de Perim ou Perin, qui lui est à
peine inférieur en altitude: c'est l'antique Orbelos des Grecs et l'une
de ces nombreuses montagnes où l'on montre encore les anneaux auxquels
fut amarrée l'arche de Noé, quand s'abaissèrent les eaux du déluge; les
musulmans s'y rendent en pèlerinage pour contempler ce lieu vénérable.
Là est, du côté du sud, le dernier grand sommet du Rhodope. Au delà, la
hauteur moyenne des monts s'abaisse rapidement, et, jusqu'aux bords de
la mer Égée, ne dépasse guère 1000 et 1200 mètres. Par contre,
l'ensemble des massifs granitiques dont se compose le système s'étend
sur une énorme largeur, des plaines de la Thrace aux montagnes de
l'Albanie. Des groupes d'anciens volcans, aux puissantes nappes de
trachyte, accroissent encore l'étendue de la région montagneuse
dépendant du Rhodope. Les fleuves qui descendent des plateaux du centre
de la Turquie n'ont pu gagner la mer Égée qu'en sciant ces granits et
ces laves par de profondes coupures: telle est, par exemple, la fameuse
«Porte de Fer» du Vardar, devenue si célèbre sous son nom de Demir-Kapu,
que jadis la plupart des cartes la marquaient au centre de la Turquie
comme une ville considérable.
A l'ouest du Vardar, l'Axios des anciens Grecs, les massifs de montagnes
cristallines, qui vont se rattacher aux systèmes du Skhar et du Pinde
par des chaînons transversaux, prennent un aspect tout à fait alpin par
la hauteur de leurs pics, neigeux pendant une grande partie de l'année.
Ainsi le Gornitchova ou Nidjé, au nord des monts de la Thessalie, se
dresse à 2000 mètres; le Peristeri, dont la triple cime et les croupes
blanches, «semblables aux ailes éployées d'un oiseau,» s'élèvent
immédiatement au-dessus de la ville de Monastir ou Bitolia, est plus
haut encore. Ces divers massifs de l'antique Dardanie entourent des
plaines circulaires ou elliptiques d'une grande profondeur, ouvertes
comme de véritables gouffres au milieu de l'amphithéâtre des rochers: le
plus remarquable est le bassin de Monastir, que le géologue Grisebach
compare à un de ces énormes cratères découverts par le télescope à la
surface de la lune. Presque toutes ces plaines ont gardé quelques
marécages ou même un reste des lacs qui s'y étalaient autrefois: le plus
grand est le lac d'Ostrovo. Celui de Castoria ressemble à la coupe
emplie d'un volcan: au milieu s'élève une butte calcaire, reliée au
rivage par un isthme où se groupent les pittoresques constructions d'une
ville grecque.
D'après Viquesnel et Hochstetter, il ne se trouverait de boues
glaciaires dans aucun de ces anciens bassins lacustres, et les flancs
des montagnes qui les dominent ne présenteraient nulle part les traces
du passage d'anciens fleuves de glace. Chose curieuse, tandis que tant
de chaînes peu élevées, comme les Vosges et les monts d'Auvergne, ont eu
leur période glaciaire, ni le Peristeri, ni le Rilo-Dagh, ni les
Balkhans, sous une latitude à peine plus méridionale que les Pyrénées,
n'auraient eu leurs ravins remplis par des glaciers mouvants! Ce serait
là un phénomène des plus remarquables dans l'histoire géologique de
l'Europe[33].
[Note 33: Altitudes probables du pays des Bulgares, d'après
Hochstetter, Viquesnel, Boué, Barth, etc.
Vitoch......................... 2,462 mètres
Balkhans, en moyenne........... 1,700 »
Tchatal........................ 1,100 »
Dobroudja...................... 500 »
Porte de Trajan................ 800 »
Col de Dubnitsa................ 1,085 »
Pointe de Lovnitsa (Rilo-Dagh). 2,900 »
Perim-Dagh.................. 2,400 »
Gornitchova ou Nidjé........ 2,000 »
Peristeri................... 2,848 »
Bassin de Sofia............. 522 »
Bassin de Monastir.......... 555 »
Lac d'Ostrovo............... 514 »
Lac de Castoria............. 624 »
]
[Illustration: TIRNOVA.]
Les fleuves proprement dits de la Péninsule coulent tous dans la région
bulgare de l'Haemus et du Rhodope. La Bosnie n'a que de petites rivières
parallèles s'écoulant vers la Save, l'Albanie n'a que des torrents à
défilés sauvages, comme le Drin; les seuls cours d'eau de la Turquie que
l'on puisse comparer aux fleuves tranquilles de l'Europe occidentale, la
Maritsa, le Strymon ou Karasou, le Vardar, l'Indjé-Karasou, descendent
du versant méridional des Balkhans et des massifs cristallins
appartenant au système du Rhodope. D'ailleurs le régime n'en a pas été
suffisamment étudié; on n'a pas encore évalué la quantité d'eau qu'ils
déversent dans la mer et l'on n'a su les utiliser en grand ni pour la
navigation ni pour l'arrosement des campagnes. Ils ont tous pour
caractère commun de traverser des fonds d'anciens lacs, qui ont été
graduellement changés par les alluvions en plaines d'une extrême
fertilité. Le travail de comblement continue de s'accomplir sous nos
yeux dans la partie inférieure de ces vallées fluviales: dans toutes
s'étalent de vastes marais et même des lacs profonds qui se rétrécissent
peu à peu et d'où l'eau du fleuve sort purifiée. D'après quelques
auteurs, un de ces lacs, le Tachynos, que traverse le Strymon
immédiatement avant de se jeter dans la mer Égée, serait le Prasias
d'Hérodote, si fréquemment cité par les archéologues; ses villages
aquatiques n'étaient autres, en effet, que des «palafittes» semblables à
ceux dont on a trouvé les traces sur les bas-fonds de presque tous les
lacs de l'Europe centrale.
Au nord de la Dobroudja bulgare, le Danube poursuit une oeuvre
géologique en comparaison de laquelle les travaux de la Maritsa, du
Strymon, du Vardar, sont presque insignifiants. Chaque année ce fleuve
puissant, qui verse dans la mer près de deux fois autant d'eau que
toutes les rivières de la France, entraîne aussi des troubles en
quantités telles, qu'il pourrait s'en former annuellement un territoire
d'au moins six kilomètres carrés de surface sur dix mètres de
profondeur. Cette masse énorme de sables et d'argiles se dépose dans les
marais et sur les rivages du delta, et quoiqu'elle se répartisse sur un
espace très-considérable, cependant le progrès annuel des bouches
fluviales est facile à constater. Les anciens, qui avaient observé ce
phénomène, craignaient que le Pont-Euxin et la Propontide ne se
transformassent graduellement en mers basses, semées de bancs de sable,
comme les Palus-Moeotides. Les marins peuvent être rassurés, du moins
pour la période que traverse actuellement notre globe, car si
l'empiétement des alluvions continue dans la même proportion, c'est
après un laps de six millions d'années seulement que la mer Noire sera
comblée; mais dans une centaine de siècles peut-être l'îlot des
Serpents, perdu maintenant au milieu des flots marins, fera partie de la
terre ferme. Lorsqu'on aura mesuré l'épaisseur des terrains d'alluvion
que le Danube a déjà portés dans son delta, on pourra, par un calcul
rigoureux, évaluer la période qui s'est écoulée depuis que le fleuve,
abandonnant une bouche précédente, a commencé le comblement de ces
parages de la mer Noire.
D'ailleurs la grande plaine triangulaire dont le Danube a fait présent
au continent n'est encore qu'à demi émergée; des lacs, restes d'anciens
golfes dont les eaux salées se sont peu à peu changées en eaux douces,
des nappes en croissant, méandres oblitérés du Danube, des ruisseaux
errants qui changent à chaque crue du fleuve, font de ce territoire une
sorte de domaine indivis entre le continent et la mer; seulement
quelques terres plus hautes, anciennes plages consolidées par l'assaut
des vagues marines, se redressent ça et là au-dessus de la morne étendue
des boues et des roseaux et portent des bois épais de chênes, d'ormes et
de hêtres. Des bouquets de saules bordent de distance en distance les
divers bras de fleuve qui parcourent le delta en longues sinuosités,
déplaçant fréquemment leur cours. Il y a dix-huit cents ans, les bouches
étaient au nombre de six; il n'en existe plus que trois aujourd'hui.
[Illustration: DELTA DU DANUBE.]
Après la guerre de Crimée, les puissances victorieuses donnèrent pour
limite commune à la Roumanie et à la Turquie le cours du bras
septentrional, celui de Kilia, qui porte à la mer plus de la moitié des
eaux danubiennes. Le sultan est ainsi devenu maître de tout le delta,
dont la superficie est d'environ 2,700 kilomètres carrés; en outre, il
possède celle des embouchures qui, de nos jours, donne seule de la
valeur à ce vaste territoire. En effet, la Kilia est barrée à son entrée
par un seuil de sables trop élevé pour que les navires, même ceux d'un
faible tirant d'eau, osent s'y hasarder. La bouche méridionale, celle de
Saint-George ou Chidrillis, est également inabordable. C'est la bouche
intermédiaire, connue sous le nom de Soulina, qui offre la passe la plus
facile, celle que depuis un temps immémorial pratiquaient tous les
navires. Cependant le canal de la Soulina serait également interdit aux
gros bâtiments de commerce, si l'art de l'ingénieur n'en avait
singulièrement amélioré les conditions d'accès. Naguère la profondeur de
l'eau ne dépassait guère deux mètres sur la barre pendant les mois
d'avril, de juin et de juillet, et lors des crues elle était seulement
de trois et quatre mètres. Au moyen de jetées convergentes, qui
conduisent l'eau fluviale jusqu'à la mer profonde, on a pu abaisser de
trois mètres le seuil de la barre, et des bâtiments calant près de six
mètres peuvent en toute saison passer sans danger. Nulle part, si ce
n'est en Écosse, à l'embouchure de la Clyde, l'homme n'a mieux réussi à
discipliner à son profit les eaux d'une rivière. La Soulina est devenue
un des ports de commerce les plus importants de l'Europe et en même
temps un havre de refuge des plus précieux dans la mer Noire, si
redoutée des matelots à cause de ses bourrasques soudaines. Il est vrai
que ce grand travail d'utilité publique n'est point dû à la Turquie,
mais à une commission européenne exerçant à la Soulina et sur toute la
partie du Danube située en aval d'Isaktcha une sorte de souveraineté.
C'est un syndicat international ayant son existence politique autonome,
sa flotte, son pavillon, son budget, et, cela va sans dire, ses emprunts
et sa dette. Le delta danubien se trouve ainsi pratiquement neutralisé
au profit de toutes les nations d'Europe[34].
[Note 34: Mouvement du port de Soulina, en 1873. 1,870 navires
chargés, jaugeant 532,000 tonneaux. Valeur des exportations de céréales.
125,000,000 fr.]
[Illustration: DÉBIT COMPARÉ DES BOUCHE DANUBIENNES.]
Le vaste espace quadrangulaire occupé par les systèmes montagneux de
l'Haemus et du Rhodope et limité au nord par le Danube, environ la
moitié de la Turquie, est le pays des Bulgares. Quoique le nom de
Bulgarie soit appliqué officiellement au seul versant septentrional des
Balkhans, la véritable Bulgarie s'étend sur un territoire au moins trois
fois plus considérable.
Des bords du Danube inférieur aux versants du Pinde, tout le sol de la
Péninsule appartient aux Bulgares, sauf pourtant les îlots et les
archipels ethnologiques où vivent des Turcs, des Valaques, des Zinzares
ou des Grecs. Au moyen âge, ils occupaient un territoire beaucoup plus
vaste encore, puisque l'Albanie tout entière se trouvait dans les
limites de leur royaume. Leur capitale était la ville d'Okrida.
Quelle est donc cette race qui, par le nombre et l'étendue de ses
domaines, est certainement la première de la péninsule turque? Ceux que
les Byzantins appelaient Bulgares et qui, dès la fin du cinquième
siècle, vinrent dévaster les plaines de la Thrace, ces hideux ravageurs
dont le nom, légèrement modifié, est devenu un terme d'opprobre dans las
jargons de nos langues occidentales, étaient probablement de race
ougrienne comme les Huns; leur langue était analogue à celle que parlent
actuellement les Samoyèdes, et l'on pense qu'ils étaient les proches
parents de ces peuplades misérables de la Russie polaire. Toutefois,
depuis que ces conquérants farouches ont quitté les bords du Volga,
auquel, suivant quelques auteurs, leurs ancêtres auraient dû leur nom,
ils se sont singulièrement modifiés, et c'est en vain qu'on chercherait
à découvrir chez eux les traces de leur ancienne origine. De Touraniens
qu'ils étaient, ils sont devenus Slaves, comme leurs voisins les Serbes
et les Russes.
La slavisation rapide des Bulgares est un des phénomènes ethnologiques
les plus remarquables qui se soient opérés pendant le moyen âge. Dès le
milieu du neuvième siècle, tous les Bulgares comprenaient le serbe, et,
bientôt après, ils cessèrent de parler leur propre langue. A peine
trouve-t-on encore quelques mots chazares dans leur idiome slave; ils
parlent toutefois moins correctement que les Serbes, et leur accent est
plus rude; n'ayant ni littérature ni cohésion politique, ils n'ont pu
fixer leur langue et lui donner un caractère distinctif; c'est dans le
district de Kalofer, au sud du Balkhan, que leur idiome a, dit-on, le
plus de pureté. D'après quelques auteurs, la prodigieuse facilité
d'imitation qui distingue les Bulgares suffirait à expliquer leur
transformation graduelle en un peuple slavisé; mais il est beaucoup plus
simple de supposer que, dans leurs flux et reflux de migrations et
d'incursions guerrières, les Serbes conquis et les Bulgares conquérants
se sont mélangés intimement, les premiers donnant leurs moeurs, leur
langue, leurs traits distinctifs et les seconds imposant leur nom de
peuple. Quoi qu'il en soit, il est certain que les populations de la
Bulgarie font maintenant partie du monde slave. Avec les Rasces, les
Bosniaques et les Serbes encore soumis à la domination turque, elles
assurent à l'élément yougo-slave une grande prépondérance ethnologique
dans la Turquie d'Europe. Si l'hégémonie de l'empire devait appartenir
aux plus nombreux, c'est aux Serbo-Bulgares qu'elle reviendrait, et non
point aux Grecs, ainsi qu'on le croyait naguère.
[Illustration: 1 Bulgare chrétien de Viddin.--2. Dames chrétiennes de
Skodra.--3. Bulgares musulmans de Viddin.--4. Bulgare de Koyoutépé.]
En général, les Bulgares sont plus petits que leurs voisins les Serbes,
trapus, fortement bâtis, portant une tête solide sur de larges épaules.
Beaucoup de voyageurs, entre autres Lejean, Breton lui-même, leur ont
trouvé une ressemblance frappante avec les paysans de la Bretagne. En
certains districts, notamment aux environs de Philippopoli, ils se
rasent la chevelure, à l'exception d'une queue qu'ils laissent croître
et tressent soigneusement à la façon des Chinois. Les Grecs, les
Valaques se moquent d'eux, et mainte expression proverbiale les tourne
en dérision comme inintelligents et grossiers. Ces moqueries sont
injustes. Sans avoir la vivacité du Roumain, la souplesse de l'Hellène,
le Bulgare n'en a pas moins l'esprit fort ouvert; mais l'esclavage a
lourdement pesé sur lui, et dans les régions méridionales, où il est
encore opprimé par le Turc, exploité par le Grec, il a l'air malheureux
et triste; au contraire, dans les plaines du Nord et dans les villages
reculés des montagnes, où il a moins à souffrir, il est jovial, porté au
plaisir; sa parole est vivent sa repartie des plus heureuses. C'est
aussi sur le versant septentrional des Balkhans que la population,
peut-être à cause de son mélange intime avec les Serbes, présente le
plus beau type de visage et s'habille avec le plus de goût. Plus beaux
encore sont encore les Pomaris, qui habitent les hautes vallées du
Rhodope, au sud de Philippopoli. Ces indigènes parlent slave et sont
considérés comme Bulgares, mais ils ne leur ressemblent point: grands,
bruns de chevelure, pleins d'élan et de gaieté, enthousiastes et poètes,
on serait tenté plutôt de les prendre pour les descendants des anciens
Thraces, surtout s'il est vrai que leurs chants héroïques célèbrent
encore un Orphée, le divin musicien, charmeur des oiseaux, des hommes et
des génies.
Pris dans leur ensemble, les Bulgares, surtout ceux de la plaine, sont
un peuple pacifique, ne répondant nullement à l'idée qu'on se fait de
leurs féroces ancêtres, les dévastateurs de l'empire byzantin. Bien
différents des Serbes, ils n'ont aucune fierté guerrière; ils ne
célèbrent point les batailles d'autrefois et même ils ont perdu tout
souvenir de leurs aïeux. Dans leurs chants, ils se bornent à raconter
les petits drames de la vie journalière ou les souffrances de l'opprimé,
ainsi qu'il convient à un peuple soumis; l'autorité, représentée par le
gendarme, le «modeste _zaptié_», joue un grand rôle dans leurs courtes
poésies. Le vrai Bulgare est un paysan tranquille, laborieux et sensé,
bon époux et bon père, aimant le confort du logis et pratiquant toutes
les vertus domestiques. Presque toutes les denrées agricoles que la
Turquie expédie à l'étranger, elle les doit au travail des cultivateurs
bulgares. Ce sont eux qui changent certaines parties de la plaine
méridionale du Danube en de vastes champs de maïs et de blé rivalisant
avec ceux de la Roumanie. Ce sont eux aussi qui, dans les campagnes
d'Eski-Zagra, au sud du Balkhaa, obtiennent les meilleures soies et le
plus excellent froment de la Turquie, celui que l'on emploie toujours
pour préparer le pain et les gâteaux servis sur la table du sultan.
D'autres Bulgares ont fait de l'admirable plaine de Kezanlik, également
située à la base de l'Haemus, la contrée agricole la plus riche et la
mieux cultivée de toute la Turquie: la ville elle-même est entourée de
noyers magnifiques et de champs de rosiers d'où l'on extrait la célèbre
essence, objet d'un commerce si considérable dans tout l'Orient. Enfin
les Bulgares qui habitent le versant septentrional des Balkhans, entre
Pirot et Tirnova, ont aussi une grande activité industrielle. Là chaque
village a son travail particulier: ici l'on fabrique des couteaux,
ailleurs des bijoux en métal, plus loin les poteries, les étoffes, les
tapis, et partout les simples ouvriers du pays donnent la preuve de leur
grande habileté de main et de la pureté de leur goût. Un remarquable
esprit d'entreprise se manifeste également parmi les Bulgares
méridionaux du district de Monastir ou Bitolia. Dans ces régions
reculées se trouvent des villes industrielles, en premier lieu Monastir
elle-même, puis Kourchova, Florina, d'autres encore.
Ces Bulgares si pacifiques, si bien façonnés au travail et à la peine,
commencent à se lasser de leur longue sujétion. Sans doute ils ne
songent point à se révolter, et les quelques soulèvements qui ont eu
lieu étaient le fait de quelques montagnards ou de jeunes gens revenus
de Serbie ou des pays roumains avec l'enthousiasme de la liberté; mais
si les Bulgares sont encore de dociles sujets, ils n'en relèvent pas
moins peu à peu la tête; ils sa reconnaissent les uns les autres comme
appartenant à la même nationalité; ils se groupent plus solidement,
s'associent pour la défense commune. Après mille ans d'oubli de
soi-même, le Bulgare se retrouve et s'affirme. C'est dans l'ordre
religieux qu'il a fait le premier pas pour la reconquête de sa
nationalité. Lors de l'invasion des Turcs, un certain nombre de
Bulgares, les plus opprimés sans doute, se firent mahométans; mais,
quoique visiteurs des mosquées, la plupart n'en ont pas moins gardé la
religion de leurs pères, vénérant les mêmes fontaines sacrées et croyant
aux mêmes talismans. Depuis la conquête, une faible proportion de la
population bulgare s'est convertie au catholicisme occidental; mais la
très-grande majorité de la race appartient à la religion grecque.
Naguère encore, moines et prêtres grecs jouissaient de la plus grande
influence; pendant de longs siècles d'oppression, les religieux avaient
maintenu les vieilles traditions de la foi vaincue; par leur existence
même, ils rappelaient vaguement un passé d'indépendance, et leurs
églises étaient le seul refuge ouvert au paysan persécuté: de là le
sentiment de gratitude que le peuple leur avait voué. Pourtant les
Bulgares ne veulent plus être gouvernés par un clergé qui ne se donne
même point la peine de parler en leur langue et qui prétend les
soumettre à une nation aussi différente de la leur que le sont les
Hellènes. Sans vouloir opérer de schisme religieux, ils veulent se
soustraire à l'autorité du patriarche de Constantinople, comme l'ont
fait les Serbes et même les Grecs du nouveau royaume hellénique: ils
veulent constituer une Église nationale, maîtresse d'elle-même. Malgré
les protestations dru «Phanar», le Vatican de Constantinople, malgré la
mauvaise grâce du gouvernement, qui n'aime point à voir ses peuples
s'émanciper, la séparation des deux Églises est à peu près opérée; le
clergé grec a dû se retirer, même s'enfuir de quelques villes en toute
hâte. L'événement se serait accompli beaucoup plus tôt si les femmes,
plus attachées que les hommes aux anciens usages, n'avaient prolongé la
crise, le moindre changement dans le rite ou dans le costume du prêtre
leur paraissant une hérésie lamentable.
Quoique opérée contre les Grecs, cette révolution pacifique n'en est pas
moins d'une grande portée contre les Turcs eux-mêmes. Les Bulgares, du
Danube au Vardar, ont agi de concert dans une oeuvre commune; en dépit
de leur sujétion, ils se sont essayés, sans le savoir peut-être, à
devenir un peuple. C'est là un fait qui, en donnant plus de cohésion à
la population de langue slave, ne peut que tourner au détriment des
maîtres osmanlis. Ceux-ci sont relativement très-peu nombreux dans les
campagnes du pays bulgare qui s'étendent à l'ouest de la vallée du Lom;
mais dans les villes, surtout celles qui ont une grande importance
stratégique, ils forment des communautés considérables. En outre, la
plus grande partie de la Bulgarie orientale, entre le Danube et le golfe
de Bourgas, est peuplée de Turcs et de Bulgares qui se sont tellement
identifiés aux conquérants par la langue, le costume, les habitudes, la
manière de penser, qu'il est impossible de les distinguer et qu'il faut
les considérer en bloc comme les représentants de la nation turque. On
n'y voit pas même un seul monastère chrétien, tandis qu'il s'y trouve
plusieurs lieux de pèlerinage musulmans, en grande odeur de sainteté.
C'est là que se trouve le plus solide point d'appui des Osmanlis dans
toute la Péninsule; partout ailleurs les maîtres du pays ne sont que des
étrangers.
Après l'élément turc, celui qui a le plus d'importance dans les pays
bulgares est l'élément hellénique. Sur le versant septentrional des
Balkhans, les Grecs sont peu nombreux, et leur influence dépasse à peine
celle des Allemands et des Arméniens établis dans les villes. Au sud de
l'Haemus, quoique en très-faible proportion relative, ils sont beaucoup
plus répandus. On en voit dans chaque village un ou deux, qui vivent de
négoce et pratiquent tous les métiers: ce sont les hommes indispensables
de la localité; ils savent tout faire, sont prêts à tout mettent toutes
les affaires en train, animent toute la population de leur esprit.
Solidaires les uns des autres et formant dans le pays une grande
franc-maçonnerie, toujours curieux de savoir, ils ne manquent jamais
d'acquérir une influence bien supérieure à leur importance numérique: à
peine sont-ils deux ou trois, qu'ils exercent déjà le rôle d'une petite
communauté. D'ailleurs ils forment aussi ça et là quelques groupes
considérables au milieu des Bulgares. Ils sont nombreux à Philippopoli
et à Bazardjik; dans une vallée du Rhodope, ils possèdent à eux seuls
une ville assez populeuse, Stenimacho: ni Turc ni Bulgare n'ont pu s'y
établir. Les vestiges d'édifices antiques et le dialecte spécial des
habitants, qui contient plus de deux cents mots d'origine hellénique et
cependant inconnus au romaïque moderne, prouvent bien que depuis plus de
vingt siècles au moins Stenimacho est une cité grecque; jugeant d'après
une inscription en mauvais état, M. Dumont pense que ce serait une
colonie de l'Eubée.
Le rôle d'initiateurs qu'ont les Grecs dans les pays bulgares du Midi,
les Roumains le remplissent partiellement dans le Nord. En aval de
Tchernavoda, et jusqu'à la mer, la population de la rive droite du
Danube est en grande majorité composée de Valaques, devant lesquels
reculent peu à peu les Turcs de ces contrées. Et tandis que de ce côté
l'élément roumain ne cesse de s'accroître à l'appel du commerce, les
avantages qu'offrent à l'agriculture les plaines situées à la base
septentrionale des Balkhans attirent aussi dans ces régions de
nombreuses colonies venues d'outre-Danube. Quoique les Bulgares
eux-mêmes soient de bons agriculteurs, cependant les Valaques ne cessent
d'empiéter et de gagner sur eux, comme ils le font aussi sur les Serbes,
les Magyars et les Allemands dans les contrées voisines. Plus actifs,
plus intelligents que les Bulgares, à la tête de familles plus
nombreuses, les cultivateurs valaques «roumanisent» peu à peu les
villages dans lesquels ils se sont installés. Les indigènes se laissent
assimiler facilement, et dans l'espace d'une génération toute la
population se trouve transformée de langue et de moeurs.
Bulgares et Turcs, Grecs et Valaques, et ça et là des colonies de Serbes
et d'Albanais, des communautés d'Arméniens, des groupes assez nombreux
de Juifs «Spanioles», comme ceux de la Bosnie et de Salonique, les
commerçants européens des cités, des colonies de Roumains Zinzares et
des bandes errantes de Tsiganes, réputés musulmans, font de la contrée
des Balkhans un véritable chaos de nations; néanmoins la confusion est
plus grande encore dans l'étroit réduit de la Dobroudja, situé entre le
Bas-Danube et la mer. Là des Tartares Nogaïs, de même origine que ceux
de la Crimée, viennent s'ajouter aux représentants de toutes les races
qui se trouvent en Bulgarie. Ces Tartares, non mélangés comme le sont
leurs frères de sang les Osmanlis, ont assez bien conservé leur type
asiatique. Quoique agriculteurs, ils ont encore des goûts nomades et se
plaisent à parcourir les collines et les plaines, à la suite de leurs
troupeaux. Un khan héréditaire, soumis à l'autorité du sultan, les
gouverne comme aux temps où ils vivaient sous la tente.
Après la guerre de Crimée, quelques milliers de Nogaïs, compromis par
l'aide qu'ils avaient fournie aux alliés, quittèrent leur beau pays de
montagnes et vinrent se grouper en colonies à côté de leurs compatriotes
tartares de la Dobroudja. Par contre, environ dix mille Bulgares de la
contrée, s'effrayant à la vue de ces Nogaïs de la Crimée qu'on leur
avait dépeints, bien à tort, comme des êtres abominables de vices et de
férocité, s'enfuirent de leur pays pour aller se mettre sous la
protection du tsar, et les domaines qu'on leur assigna furent
précisément ceux des Tartares émigres. Ce fut un échange de peuples
entre les deux empires; malheureusement, les fuyards des deux nations
eurent beaucoup à souffrir, dans leurs nouvelles patries, de
l'acclimatement et de la misère; de part et d'autre, les maladies et le
chagrin firent de nombreuses victimes. Bien plus lamentable encore fut
le sort des Tcherkesses et des autres immigrants du Caucase, qui, soit
fuyant les Russes, soit bannis par eux, vinrent, en 1864 et dans les
années suivantes, demander un asile à la Porte! Ils étaient au nombre de
quatre cent mille; ce ne fut donc pas sans peine qu'on put leur préparer
Hësvïllages de refuge en Europe et dans la Turquie d'Asie. Le pacha que
la Porte avait chargé de surveiller l'immigration prit soin d'installer
les nouveaux venus dans les régions de la Bulgarie situées à l'ouest,
espérant ainsi, mais en vain, rompre la cohésion ethnique des Serbes et
des Bulgares. Naturellement, on força les «rayas» à leur céder des
terres, à leur bâtir des villages et même des villes entières, à leur
donner des animaux et des semences, mais on ne put aussi facilement leur
inspirer l'amour du travail. En Bulgarie, ils ne trouvèrent qu'une
hospitalité défiante, et bientôt désabusés, ils s'enfermèrent dans leur
insolent orgueil et refusèrent de s'assouplir au labeur. On raconte que
nombre de chefs, en arrivant dans la contrée, plantèrent leur épée dans
le sol pour annoncer ainsi que la terre leur appartenait et que
désormais la population leur était asservie. La faim, les épidémies, le
climat si différent de celui de leurs montagnes, les firent périr en
multitude; dès la première année, plus d'un tiers des réfugiés avait
succombé.
Quant aux jeunes filles et aux enfants, il s'en fit un commerce hideux,
et les bénéfices qu'en retirèrent certains pachas permirent de se
demander si l'on n'avait pas à dessein affamé tout ce peuple. Les harems
regorgèrent de jeunes Circassiennes, qui se vendaient alors en moyenne
pour le quart ou le huitième de leur prix ordinaire. Constantinople,
encombrée, versait son excédant sur la Syrie et l'Égypte. Maintenant que
les maladies, l'oisiveté, le vice ont prélevé leur proie, la population
tcherkesse s'est à peu près accommodée à son nouveau milieu. En dépit de
leur communauté de religion avec les Turcs, les nouveaux venus
s'associent facilement aux Bulgares et deviennent volontiers Slaves par
le langage.
D'autres fugitifs, que la destinée n'a point traités aussi cruellement
que les Circassiens, ont trouvé un asile dans cet étrange massif
péninsulaire de la Dobroudja. Ce sont des Cosaques russes, des Ruthènes,
des Moscovites «Vieux-Croyants», qui, vers la fin du siècle dernier, ont
dû quitter leurs steppes afin de conserver leur foi religieuse. Plus
tolérant que la chrétienne Catherine II, le padichah les recueillit
généreusement et leur distribua des terres en diverses contrées de la
Turquie d'Europe et d'Asie. Les colonies cosaques de la Dobroudja et du
delta danubien ont prospéré: un de leurs établissements, qui borde les
rives du Danube de Saint-Georges, est connu sous le nom de «Paradis de
Cosaques». Leur principale industrie est celle de la pêche de
l'esturgeon et de la préparation du caviar. Reconnaissants de
l'hospitalité qui leur a été donnée, ces Russes ont vaillamment défendu
leur patrie adoptive dans toutes les guerres qui ont éclaté entre le
tsar et le sultan, mais ils ont eu d'autant plus à souffrir de la
vengeance de leurs compatriotes, restés au service de la Russie.
D'ailleurs ils ont conservé leur costume national, leur langage et leur
culte, et ne se sont point mélangés avec les populations environnantes.
Une colonie de Polonais, quelques villages d'Allemands, situés sur la
branche méridionale du delta danubien, un groupe de quelques milliers
d'Arabes, enfin, les hommes de toute race accourus de l'Europe et de
l'Asie vers le port de la Soulina, complètent cette espèce de congrès
ethnologique de la Dobroudia. Mais la différence est grande entre les
tribus diverses qui vivent isolées dans l'intérieur de la presqu'île et
la population cosmopolite qui grouille dans la cité commerçante et dont
tous les caractères de races finissent par se confondre en un même type.
Ce mélange qui se fait aux bouches du Danube entre Grecs et Francs,
Anglais et Arméniens, Maltais et Russes, Valaques et Bulgares, ne peut
manquer de se faire tôt ou tard dans le reste du pays, car il est peu de
contrées en Europe où les grandes voies internationales soient mieux
indiquées qu'en Bulgarie. Le premier de ces chemins des nations est le
Danube lui-même, dont les villes turques riveraines, Viddin, Sistova,
Roustchouk, Silistrie, acquièrent de jouf en jour une importance plus
considérable dans le mouvement européen et qui se continue dans la mer
Noire par des escales diverses, dont la principale est le beau port de
Bourgas, très-important pour l'expédition des céréales. Mais cette voie
naturelle n'est pas assez courte au gré du commerce; il a fallu
l'abréger par un chemin de fer, qui coupe l'isthme de la Dobroudja,
entre Tchernavoda et Kustandjé, puis par une voie ferrée plus longue,
qui traverse toute la Bulgarie orientale, de Roustchouk au port de
Varna, en passant à Rasgrad et près de Choumla. Un autre chemin de fer
suivra le passage direct que la nature a ouvert du bas Danube à la mer
Égée par la dépression des Balkhans, au sud de Choumla, et par les
plaines où se sont bâties les villes de Jamboly et d'Andrinople. Plus à
l'ouest, Tirnova, l'antique cité des tsars de Bulgarie, Kezanlik et
Eski-Zagra, sont les étapes d'un autre chemin de jonction entre le
Danube et le littoral de la Thrace.
Maintenant il s'agit d'éviter en entier les détours du fleuve, en
adaptant aux besoins des échanges de continent à continent, soit la
route de Bosnie à Salonique par Kalkhandelen, Uskiub, Keuprili et la
basse vallée du Vardar, soit la grande voie que suivaient autrefois les
légions romaines, entre la Pannonie et Byzance, et que les sultans
avaient reprise au seizième siècle en faisant construire une grande
route dallée de Belgrade à Rodosto; il faut détourner le courant
commercial du Danube et lui donner le port de Constantinople pour
embouchure directe. Grâce à leur admirable position géographique, sur
cette voie du Danube au Bosphore, les anciennes grandes stations de
route: Nich, la sentinelle placée aux frontières de la Serbie sur un
affluent de la Morava; Sofia, l'antique Sardica, située sur l'Isker
danubien; Bazardjik ou le «Marché», improprement désignée sous le nom de
Tatar-Bazardjik, puisqu'il n'y a point de Tartares; la belle
Philippopoli, à la «triple montagne» dominant le cours de la Maritza,
sont destinées d'avance à devenir des centres importants dès qu'elles
auront été définitivement rattachées à l'Europe. Peut-être les
multitudes de voyageurs qu'entraîneront les convois verront-ils encore,
près de, Nich, le hideux monument de Kele-Kalessi qui doit rappeler un
grand fait de «gloire» aux générations futures? Ce trophée n'est autre
qu'une tour bâtie avec les crânes des Serbes qui, pendant la guerre de
l'indépendance, se firent sauter dans une redoute pour ne pas tomber
vivants entre les mains de leurs ennemis. Un gouverneur de Nich, plus
humain que ses prédécesseurs, voulut démolir cette abominable maçonnerie
devant laquelle tout «raya» passe en frissonnant, mais les musulmans
fanatiques s'y opposèrent; à côté jaillit pourtant une petite fontaine
expiatoire, dont l'eau pure, symbole de réconciliation, doit abreuver en
même temps les Slaves et les Osmanlis.
Une population aussi souple, aussi malléable que l'est la nation
bulgare, modifiera certainement assez vite ses moeurs et ses habitudes
sous l'influence du commerce et du va-et-vient des voyageurs. Elle a
grand besoin de se relever. Les Albanais se sont ensauvagés par la
guerre, les Bulgares ont été avilis par l'esclavage. Dans les villes
surtout, ils étaient fort bas tombés. Les insultes que leur prodiguaient
les musulmans, le mépris dont ils les accablaient avaient fini par les
rendre abjects, méprisables à leurs propres yeux. Sur le versant
méridional des Balkhans, dans les districts de Kezanlik et d'Eski-Zagra,
les Bulgares, disent les voyageurs, étaient tout particulièrement
abaissés. Démoralisés par la servitude et par la misère, livrés à la
merci de riches compatriotes, les _tchorbadjis_, ou «les donneurs de
soupes», ils étaient devenus des ilotes honteux et bas. Surtout les
femmes bulgares des villes présentaient le spectacle de la plus honteuse
corruption, et par leur impudeur, leur grossièreté, leur ignorance,
méritaient toute la réprobation que faisaient peser sur elles les femmes
musulmanes. Même au point de vue de l'instruction, les Turcs étaient
naguère plus avancés que les Bulgares; leurs écoles étaient relativement
plus nombreuses et mieux dirigées. Tous les villages des Osmanlis sont
beaucoup mieux tenus, plus agréables à voir et à habiter que ceux des
chrétiens.
Quoi qu'il en soit de la situation passée, les choses ont déjà changé.
Peut-être, pris en masse, les Turcs ont-ils gardé sur les Bulgares
l'immense supériorité que donnent la probité et le respect de la parole
donnée; mais ils travaillent moins, ils se laissent paresseusement
entraîner par la destinée, et peu à peu, de maîtres qu'ils étaient, ils
perdent les positions acquises et tombent dans une pauvreté méritée.
Dans les campagnes, la terre passe graduellement aux mains des «rayas»;
dans les villes, ceux-ci ont presque entièrement accaparé le commerce.
Enfin, chose bien plus importante encore, les Bulgares, comprenant la
nécessité de l'instruction, se sont mis à fonder des écoles, des
collèges, à faire publier des livres, à envoyer des jeunes gens dans les
universités d'Europe. En certains districts, à Philippopoli, à
Bazardjik, toutes les familles se sont même imposées volontairement pour
faire sortir leurs enfants du bourbier de l'ignorance. Enfin, dans les
collèges mixtes de Constantinople, ce sont régulièrement les jeunes
Bulgares qui ont le plus de succès dans leurs études. C'est un grand
signe de vitalité, qu'elle continue dans cette voie, et la race bulgare,
qui depuis si longtemps avait été pour ainsi dire supprimée de
l'histoire, pourra rentrer dignement sur la scène du monde[35].
[Note 35: Villes principales des contrées bulgares, avec leur
population approximative:
Choumla................. 50,000 hab.
Roustchoule............. 50,000 »
Philîppopoli ou Felibe.. 40,000 »
Honastir ou Bitolia..... 40,000 »
Uskiub.................. 28,000 »
Kalkhandelen............ 22,000 »
Sofia................... 20,000 »
Viddin.................. 20,000 »
Sihilrie................ 20,000 »
Sistova................. 20,000 »
Varna................... 20,000 »
Eski-Zagra.............. 18,000 »
Bazardjik............... 18,000 »
Nich.................... 16,000 »
Kenprili................ 15,000 »
Rasgrad................. 15,000 »
Tirnova................. 12,000 »
Slivno.................. 12,000 »
Prilip.................. 12,000 »
Kezanlik................ 10,000 »
Stenimacho.............. 10,000 »
Florina................. 10,000 »
Kourchova............... 9,000 »
Soulina................. 5,000 »
]