LE LITTORAL DE LA TURQUIE HELLÉNIQUE; THRACE, MACÉDOINE ET THESSALIE.

Par un singulier contraste, qui prouve combien la mer a été l'élément

prépondérant dans la distribution des peuples méditerranéens et les

mouvements de l'histoire, il se trouve que tout le littoral égéen de la

Turquie appartient ethnologiquement à la race hellénique. De même que la

Grèce se prolonge sous-marinement vers l'Égypte par l'île de Candie, de

même elle se continue au nord par une longue, mais assez étroite zone de

terrains qui bordent la mer Égée. La Thessalie, la Macédoine, la

Chalcidique, la Thrace sont des terres grecques; Constantinople même est

dans l'Hellade ethnologique. De là un complet désaccord entre la

géographie des races, de beaucoup la plus importante, et celle des

montagnes, des fleuves, du climat. La Turquie hellénique, formée de tant

de bassins naturels différents, n'a point d'unité géographique, si ce

n'est relativement aux eaux de l'Archipel qui en baignent tous les

rivages.

La péninsule de Turquie, si remarquable par l'imprévu de ses formes et

les accidents de son relief, devient encore plus variée d'aspects, plus

mobile pour ainsi dire, sur les bords de la mer Égée et de son

avant-bassin, la mer de Marmara. Là des buttes isolées, des collines,

des massifs de montagnes s'élèvent brusquement du milieu des plaines;

des golfes s'avancent au loin dans les terres; des presqu'îles ramifiées

se baignent dans les eaux profondes: on dirait que le continent s'essaye

à former des archipels pareils à ceux, qui, plus au sud, parsèment

l'étendue de la mer.

[Illustration: Nº17.--FORMATIONS GÉOLOGIQUES DE LA PÉNINSULE DE

CONSTANTINOPLE.]

La langue de terre sur laquelle est située Constantinople est un exemple

remarquable de l'indépendance d'allures qui distingue le littoral de

cette partie de l'Europe. Géologiquement, toute la péninsule de

Constantinople offre un caractère essentiellement asiatique. Elle a son

propre massif de collines séparé des monts granitiques de l'Europe par

une large plaine de terrains récents: les ruines du mur d'Athanase, qui

défendait autrefois les alentours de la cité, marquent à peu près la

véritable limite entre les deux continents. Des deux côtés du Bosphore,

les roches appartiennent à la formation dévonienne, possèdent les mêmes

fossiles, le même aspect, datent de la même, époque. Un lambeau de

terrains volcaniques, à l'entrée septentrionale du détroit, présente

aussi les mêmes caractères sur les deux rivages opposés. On voit de la

façon la plus nette que la péninsule européenne faisait partie de l'Asie

Mineure et qu'elle en a été séparée par l'irruption des eaux.

Apollon lui-même, disait la légende byzantine, indiqua l'emplacement où

devait s'élever la cité qui depuis est devenue Constantinople. Nulle

part l'oracle n'aurait pu trouver mieux. La ville occupe, en effet, le

point le plus heureusement situé au bord de la grande fissure du

Bosphore. En cet endroit, une péninsule aux collines doucement ondulées

s'avance entre la mer de Marmara et la baie sinueuse à laquelle sa forme

et la richesse de son commerce ont valu le nom de «Corne d'Or». Le

rapide courant du Bosphore qui pénètre dans le havre et le purifie des

boues descendues de la ville, va plus loin se perdre dans la mer au

détour de la presqu'île extérieure, permettant ainsi aux navires à

voiles de se glisser jusqu'au lieu d'ancrage sans avoir beaucoup à

lutter contre la violence des eaux. L'excellent mouillage du port, si

heureusement disposé pour abriter tout un monde d'embarcations, est en

même temps un réservoir naturel de pêche et, malgré l'incessante

agitation des flots remués par les rames des caïques, les roues et les

hélices des vapeurs, les thons et d'autres poissons entrent chaque année

en longs convois dans la Corne d'Or. Le port de Constantinople, tout

accessible qu'il est aux paisibles flottes de commerce, peut néanmoins

se clore sans peine aux navires de guerre; les rives, sans être trop

escarpées, sont assez hautes pour dominer tous les abords, et l'entrée

du mouillage est resserrée par une sorte de détroit où, plus d'une fois,

les habitants assiégés ont tendu une chaîne de fermeture. La ville

elle-même, occupant une péninsule élevée, que des terres basses séparent

du tronc continental, est très-facile à fortifier contre toute attaque

du dehors; pour tenter un siège, il faut que l'ennemi, déjà maître des

Dardanelles et du Bosphore, puisse disposer à la fois d'une flotte et

d'une puissante armée de terre. A tous ces avantages locaux, qui

devaient assurer à Constantinople une importance considérable, il faut

ajouter le privilége d'un climat un peu moins rude que celui des villes

situées au bord de la mer Noire ou sur la rive asiatique du Bosphore.

Grâce au massif de hauteurs qui s'élève au nord de la cité, celle-ci est

partiellement garantie des âpres vents polaires.

Aux premiers temps de l'histoire, lorsque les grands mouvements des

peuples et du commerce ne se produisaient qu'avec lenteur, le site si

favorisé de Byzance ne pouvait attirer que les populations voisines;

mais dès que les grandes navigations d'échange eurent commencé, des

«aveugles» seuls, ainsi que le dit un vieil oracle d'Apollon, auraient

pu méconnaître les avantages que leur offraient les rivages de la Corne

d'Or. C'est à Constantinople même que viennent se croiser la diagonale

du monde européo-asiatique et l'axe maritime de la Méditerranée. En

outre la voie naturelle qui longe dans l'Archipel les rivages de la

Thrace, se continue à l'est dans la mer Noire le long des côtes de

l'Asie Mineure; de même la ligne du littoral tracée du nord au sud,

entre le golfe danubien et le Bosphore, reprend au sortir des

Dardanelles et se poursuit dans la direction de Smyrne, de Samos et de

Rhodes. Constantinople se trouve donc à la fois sur la plus grande route

continentale des peuples et sur plusieurs de leurs grandes routes

maritimes; géographiquement elle est située aux bouches du Danube, du

Dniester, du Dnieper, du Don, du Rion, du Kizil-Irmak, puisqu'elle en

garde le déversoir commun par le détroit du Bosphore. Choisie pour

devenir la Rome d'Orient, une ville aussi admirablement située que l'est

Byzance ne pouvait donc manquer de s'accroître rapidement en population

et en prospérité; elle devait mériter bientôt le titre de ville par

excellence (_Polis_), et c'est, en effet, ce que signifie son nom actuel

de Stamboul (_'s tèn Polin_). Pour les tribus éloignées qui vivent dans

les montagnes de l'Asie Mineure et par delà l'Euphrate, Constantinople

s'est tout simplement substituée à l'ancienne Rome. Elles ne lui

connaissent pas d'autre nom que «Roum», et le pays dont elle est la

capitale est devenu la «Roumélie».

[Illustration: CONSTANTINOPLE.--VUE PRISE SUR LA CORNE D'OR, DES

HAUTEURS D'EYOUB. Dessin de F. Sorrieu d'après un croquis sur nature par

J. Laurens.]

Par la beauté de son aspect, Constantinople est aussi l'une des

premières cités de l'univers: c'est la «Ville-Paradis des Orientaux».

Elle peut se comparer à Naples, à Rio de Janeiro, et nombre de voyageurs

la proclament la plus belle des trois. Quand on vogue à l'entrée de la

Corne d'Or sur un léger caïque, plus gracieux que les gondoles de

Venise, on voit à chaque coup de rame changer l'aspect si varié de

l'immense panorama. Au delà des murs blancs du sérail et de ses massifs

de verdure, les maisons de Stamboul, les tours, les vastes dômes des

mosquées avec leur collier de petites coupoles, et les élégants minarets

tout brodés de balcons, s'élèvent en amphithéâtre sur les sept collines

de la péninsule. De l'autre côté du port, que franchissent des ponts de

bateaux, d'autres mosquées, d'autres tours, entrevues à travers les

cordages et les mâts pavoisés, s'étagent sur les pentes d'une colline

que couronnent les maisons régulières et les palais de Péra. Au nord,

une ville continue de maisons de plaisance borde les deux rives du

Bosphore. A l'orient, la côte d'Asie s'avance en un promontoire

également couvert d'édifices qu'entourent les jardins et les ombrages.

Voilà Scutari, la Constantinople asiatique, avec ses maisons roses et

son vaste cimetière aux admirables bois de cyprès; plus loin, on

aperçoit Kadi-Keuï, l'antique Chalcédoine, et le bourg de Prinkipo, sur

une des îles de l'archipel des Princes, parsemant du vert de leurs

bosquets et du jaune de leurs roches les eaux bleues de la mer de

Marmara. Entre toutes ces villes qui baignent leur pied dans le flot,

vont et viennent incessamment les navires et les embarcations de toutes

formes, à la rame, à la voile, à la vapeur, animant l'espace de leur

mouvement et donnant la vie à ce tableau magnifique. Des hauteurs qui

dominent Constantinople et Scutari, le spectacle est peut-être encore

plus beau, car on voit se dessiner tous les contours des rivages

d'Europe et d'Asie, on suit du regard les sinuosités du Bosphore et du

golfe de Nicomédie, et dans le lointain, au-dessus des vallées

ombreuses, on voit pyramider la masse de l'Olympe de Bithynie, presque

toujours revêtue de neiges.

Cette grande cité de Constantinople, d'un aspect si féerique à

l'extérieur, est, on le sait, fort sale encore dans la plupart de ses

quartiers. En maintes parties de la ville, le visiteur hésite à

s'engager entre les maisons sordides, dans les sinuosités de ces ruelles

immondes que parcourent les chiens errants et où gîtent les pourceaux;

l'insouciance turque laisse complaisamment les maladies germer dans ces

chaos de masures. Au point de vue de la salubrité générale, il est donc

presque heureux que de fréquents incendies viennent nettoyer la ville.

Même en Russie, même dans l'Amérique du Nord, il n'est pas de cité dont

les maisons flambent plus souvent en une vaste mer de feu. Quelquefois

le veilleur qui, du haut de la tour du Séraskier, voit toute la ville et

ses faubourgs étendus à ses pieds, signale dix ou douze incendies par

semaine et il ne se passe guère d'années que des milliers de

constructions n'aient été dévorées par le feu. Ainsi Constantinople,

purifiée par les flammes, se renouvelle peu à peu; mais avant que les

Francs eussent construit leur ville de pierre sur la colline de Péra,

c'est-à-dire «Au-Delà», les quartiers incendiés se relevaient à peu près

aussi misérables qu'au jour où le feu les avait dévorés. Heureusement

l'usage de la pierre se répand de plus en plus; maintenant les maisons

de bois sont remplacées par des constructions plus durables, bâties d'un

calcaire blanchâtre et rempli de fossiles qui se trouve en abondance aux

portes mêmes de Constantinople. Pour les édifices de luxe, les

architectes ont à leur disposition les marbres bleus et gris de Marmara

et les beaux marbres couleur de chair du golfe de Cyzique, dans l'Asie

Mineure.

Les nombreux incendies de Stamboul, ainsi que les violences de guerre

que la cité a dû subir tant de fois avant le triomphe des mahométans,

ont fait disparaître presque tous les monuments de la Byzance antique;

seulement on voit encore, sur la place de l'Hippodrome, le précieux

trépied de bronze, aux trois serpents enroulés, que les Platéens avaient

déposé dans le temple de Delphes, en souvenir de leur victoire sur les

Perses. Même de l'époque des Césars byzantins il ne reste que des

colonnes, des obélisques, des arches d'aqueducs, les murailles un peu

ébréchées de la ville, les débris récemment retrouvés du palais de

Justinien et les deux églises de Sainte-Sophie, aujourd'hui transformées

en mosquées. La grande Sainte-Sophie, qui s'élève sur la dernière pente

de la presqu'île de Constantinople, à côté du sérail, n'est plus, comme

au temps de Justinien, le plus magnifique édifice de l'univers. Elle est

loin d'avoir la grâce et la merveilleuse élégance de l'Ahmédieh et

d'autres mosquées à minarets, arabes bâties par les musulmans; d'énormes

substructions, des murs de soutènement; des contre-forts extérieurs,

entremêlés d'échoppes et de maisons lépreuses, donnent à l'édifice un

aspect de lourdeur extrême. A l'intérieur, d'autres piliers de

consolidation et le badigeon des Turcs appliqué sur les éclatantes

mosaïques ont changé le caractère de l'église; mais la puissante coupole

produit un effet prodigieux: c'est une merveille de force et de

légèreté. Quatre colonnes de brèche verte qui s'élèvent entre les

piliers du grand dôme proviennent, dit-on, du temple d'Éphèse.

Le sérail occupe ù la Pointe des Jardins l'emplacement de l'antique

Byzance. Il a ses charmants pavillons, ses beaux ombrages, mais aussi

ses affreux souvenirs de crimes et de massacres: c'est ainsi que l'on

montre encore, en dehors de la muraille extérieure, le plan incliné sur

lequel les esclaves lançaient pendant les nuits les sacs où se

trouvaient enfermées des sultanes ou des odalisques vivantes; l'eau qui

recevait leur corps passe au pied de la glissoire, rapide comme un

fleuve, et tournoyant en sinistres remous. Bien plus remarquables que

l'ancien palais des sultans sont les merveilleux édifices d'architecture

arabe ou persane qui bordent les rives du Bosphore, avec leurs kiosques,

leurs fontaines, leurs ponts, leurs arcades, leurs bosquets de verdure.

Embellies par la nature environnante, par le rayonnement du ciel et des

eaux, ces constructions charmantes donnent aux faubourgs de la grande

cité l'aspect le plus séduisant de splendeur orientale.

Les édifices les plus curieux à visiter dans l'intérieur de

Constantinople sont les bazars, non pas seulement à cause des richesses,

des marchandises de toute espèce qui s'y'trouvent entassées, mais

surtout à cause des hommes de toute race et de tout climat qu'on y voit

réunis. Entre les pays d'Europe, la Turquie est celui où l'on observe

les plus étonnants contrastes de peuples et de langues; mais nulle part,

pas même dans la Dobroudja, on ne peut voir un chaos de nations plus

grand qu'à Stamboul. C'est que la capitale de l'empire ottoman attire

vers elle, en sa qualité de métropole, les populations de l'Anatolie, de

la Syrie, de l'Arabie, de l'Égypte, de la Tunisie, des oasis même, aussi

bien que les habitants de la péninsule turco-hellénique. En même temps,

les Francs de l'Europe entière, Italiens et Français, Anglais et

Allemands, accourent en foule pour prendre leur part de bénéfice dans le

commerce grandissant du Bosphore. La variété des types de toute couleur

et de toute race est encore accrue par le trafic interlope des esclaves

que les caravanes vont chercher au fond de l'Afrique jusqu'aux sources

du Nil. Officiellement, la vente de chair humaine est interdite à

Constantinople; mais, en dépit de toutes les affirmations diplomatiques,

la «très-honorable corporation des marchands d'esclaves» fait encore

d'excellentes affaires en négresses, en Circassiennes, en eunuques

blancs et noirs. En peut-il être autrement dans un pays où le souverain

et les principaux dignitaires estiment qu'il est de leur dignité de

posséder un harem bien rempli? L'Anglais Millingen évalue à 30,000 le

nombre des esclaves de Constantinople, en grande majorité importés du

centre de l'Afrique. Il est très-remarquable, au point de vue de

l'anthropologie, que les familles des nègres amenées à Stamboul n'aient

point fait souche. Depuis quatre cents ans, on a certainement introduit

plus d'un million de noirs en Turquie; mais les difficultés de

l'acclimatement, les sévices et la misère ont fait disparaître presque

en entier cet élément de population.

Les statistiques plus ou moins approximatives que l'on a essayé de

dresser relativement aux six cent mille habitants de Constantinople et

de ses faubourgs ne sont point assez solidement établies pour qu'il soit

possible de dire à quelle race appartient la majorité de la population.

Une grande cause d'erreur est que l'on confond ordinairement les

musulmans avec les Turcs. Dans les provinces, il est souvent facile de

rectifier cette méprise, car Bosniaques, Albanais ou Bulgares se

reconnaissent, quelle que soit leur religion; mais dans le tourbillon de

la grande ville, où les moeurs se modifient si vite, où les types se

mélangent diversement, tous ceux qui fréquentent les mosquées finissent

par être confondus sous le même nom. Des prétendus Osmanlis de

Constantinople, un tiers peut-être se compose de Turcs; les autres sont

des Arnautes, des Bulgares ou des Asiatiques, et des Africains de

diverses races; un grand nombre de bateliers sont des Lazes des confins

de la Géorgie. D'ailleurs, les Mahométans eux-mêmes sont en minorité

depuis au moins une vingtaine d'années et l'écart ne cesse de

s'accroître au profit des «rayas» qui affluent en plus grand nombre à

cause de leur supériorité d'initiative industrielle et commerciale. Dans

la vieille Stamboul, où naguère les Francs osaient à peine s'aventurer,

les Musulmans ont toujours la prépondérance numérique, mais dans

«l'agglomération constantinopolitaine», de Prinkipo à Thérapia, ils sont

de beaucoup dépassés par les Grecs, les Arméniens et les Francs.

Certaines localités ne sont habitées que par des chrétiens[22].

[Note 22: Population constantinopolitaine en 1873, d'après Sax:

Stamboul............ 210,000 hab.

Péra.............. 130,000 »

Faubourgs d'Europe........ 150,000 »

Faubourgs d'Asie......... 110,000 »

------------

600,000 hab.

Ensemble..... 200,000 musulmans, 400,000 rayas.

]

Parmi les rayas de Constantinople et de la banlieue, ce sont les Grecs

qui l'emportent en influence et peut-être aussi en nombre. Comme les

Turcs eux-mêmes, ils ont leur quartier général à Stamboul, aux églises

et aux solides maisons de pierre du Phanar, qui dominent les eaux de la

Corne d'Or. C'est là que réside le patriarche de Constantinople et que

vivent les grandes familles grecques. Jadis la faveur du sultan leur

avait concédé l'exploitation politique et commerciale d'une grande

partie des populations chrétiennes de l'empire, et notamment des

provinces roumaines. La puissance des Phanariotes, bien déchue depuis

que la Grèce rebelle a reconquis son autonomie, provenait de la

dépendance religieuse dans laquelle tous les chrétiens orthodoxes de la

Turquie, Slaves, Albanais, Roumains ou Bulgares, se trouvaient à l'égard

des Grecs. Tous les fidèles de la religion orthodoxe forment pour la

Porte «la nation des Romains», et comme tels ils dépendent en grande

partie, même pour le civil, de l'administration des évêques; c'est à ces

prélats grecs qu'ils doivent s'adresser pour les mariages, les divorces,

les successions, c'est devant eux qu'ils règlent leurs différends, à eux

qu'ils doivent laisser la direction de leurs écoles et de leurs

hospices. L'indépendance des églises de Serbie et de Roumanie et la

séparation partielle du clergé bulgare ont grandement affaibli

l'influence politique du Phanar sur les populations chrétiennes de

l'Orient; si les Grecs veulent encore garder leur rôle prépondérant, ils

ne peuvent compter pour cela que sur leur intelligence toujours en

éveil, sur leur habileté commerciale, leur amour de l'instruction, leur

patriotisme et leur esprit de solidarité.

La «nation» des Arméniens est également fort nombreuse à Constantinople,

et peut-être même dépasse-t-elle les Turcs en importance numérique: on

dit qu'elle s'y élève à près de deux cent mille personnes, et au double

pour tout l'empire. De même que la «nation des Romains», elle

s'administre elle-même pour toutes ses affaires d'intérieur et choisit

son conseil exécutif. Les Arméniens ont entre les mains une grande

partie du trafic de Constantinople; mais, quoique établis en Turquie et

dans la capitale dès les premiers temps de la conquête musulmane, ils

ont toujours gardé dans leurs moeurs quelque chose de l'étranger; ils

sont froids, réservés, se maintiennent dans l'isolement. Ils ont de la

tenue et le respect de leur propre personne et diffèrent à leur avantage

de leurs rivaux en affaires, les Juifs, que les gens polis appellent

Bazirghian ou «Négociants», et que l'on voit se glisser furtivement vers

leur pauvre faubourg de Balata, dont les ruines ont en partie comblé

l'extrémité supérieure de la Corne d'Or. Les Arméniens s'entr'aident

volontiers et, comme les Parais de Bombay, aiment à faire des actes de

munificence; mais ils ne sont point soutenus, comme les Grecs, par une

ardente foi dans les destinées de leur nation. La plupart d'entre eux

ont même perdu leur langue: ils ne parlent leur idiome national, le

haïkane, que mêlé d'une foule de mots étrangère; d'ordinaire ils se

servent du turc ou du grec, suivant la population avec laquelle ils

habitent.

Encore très-inférieurs en nombre aux Osmanlis, aux Grecs, aux Arméniens,

les «Francs» exercent dans la cité du Bosphore une influence bien

autrement décisive que celle de leurs rivaux. Ce sont eux qui rattachent

Constantinople au monde de la civilisation occidentale, et qui par leurs

journaux, leurs sociétés, leurs entreprises, triomphent peu à peu du

vieux fatalisme de l'Orient. C'est à eux que l'on doit les faubourgs

d'usines qui s'élèvent à l'ouest de Constantinople et aux abords de

Scutari, ainsi que les chemins de fer qui vont se rattacher au réseau

des lignes européennes et qui pénètrent au loin dans l'intérieur de

l'Asie Mineure. Comme les Arméniens et les Grecs, les Francs se sont

groupés en diverses «nations» et jouissent de certains privilèges

d'autonomie garantis par les ambassades. Tous les peuples civilisés sont

représentés dans ce monde cosmopolite, même les Américains du Nord,

auxquels revient l'honneur d'avoir fondé, dans leur Robert's College, le

premier musée géologiques de Constantinople; mais à en juger par les

langues qui se parlent à Pera, le quartier européen par excellence, ce

sont les Italiens et les Français qui ont parmi les étrangers l'avantage

de l'influence et du nombre.

[Illustration: BOSPHORE.]

Grâce à l'immigration des Francs, Constantinople n'a cessé de grandir,

surtout depuis la guerre de Crimée, et nombre de villes et de villages

situés en dehors de ses murs ont été changés en simples quartiers de

l'immense métropole. L'estuaire entier de la Corne d'Or est bordé de

maisons, et les constructions remontent au loin dans les deux vallées

tributaires du Gydaris et du Barbyzès. Aux bords de la mer de Marmara,

les quartiers industriels se prolongent à l'ouest de l'antique

forteresse des Sept-Tours et au sud-est de Chalcédoine vers le golfe de

Nicomédie. Enfin, le long des deux rives du Bosphore, s'étend un quai de

villas, de palais, de kiosques, de cafés et d'hôtels. Cette avenue

liquide et le vaste bassin qui là précède, entre Constantinople et ses

faubourgs d'Asie; ont un développement d'environ traite kilomètres, et

sur ce parcours quelle étonnante succession de sites merveilleux!

Semblable à une vallée de montagnes, le détroit serpente en brusques

sinuosités; chaque rive se creuse en golfe, puis s'avance en

promontoire; ici le fleuve marin se resserre, pour s'élargir au delà,

puis se rétrécir encore, et s'ouvrir enfin sur l'infini de la mer Noire,

aux eaux si souvent bouleversées par les vents du nord. Entre la mer

inquiète, que dominent de sombres rochers habités par les hirondelles de

mer, et le détroit tranquille, le contraste est parfait. A la mer

uniforme et sauvage s'opposent les paysages du Bosphore qui mêlent

partout à leur beauté le charme de l'imprévu; les groupes que forment

les rochers, les palais, les ombrages, les embarcations de toute espèce,

les échafaudages bizarres des pêcheurs bulgares et la nappe des eaux

courantes varient à l'infini.

De tous ces lieux de villégiature charmants, Balta-Liman, Thérapia,

Buyuk-Déré sont les plus célèbres, à cause des événements qui s'y sont

accomplis et des personnages qui y résident; mais toute la vallée marine

est si belle, que l'admiration s'égare impuissante. Il est probable

qu'avant peu une merveille du travail humain va s'ajouter à ces

merveilles de la nature. A l'endroit le moins large, entre les deux

châteaux de Roumélie et d'Anatolie bâtis par Mahomet II, le canal a

seulement 550 mètres de rive à rive: c'est près de là que Mândroclès de

Samos bâtit le pont sur lequel Darius fit défiler son armée de 700,000

hommes marchant contre les Scythes; peut-être y construira-t-on aussi le

pont de chemin de fer qui doit mettre un jour le réseau de l'Europe en

communication avec celui de l'Asie[23]. Il est fort regrettable qel'on

n'ait pas encore procédé au nivellement des eaux du Bosphore. On ne sait

pas si le niveau de la mer Noire est plus élevé que celui de la mer de

Marmara, quoique le fait soit admis comme très-probable par certains

géographes. Il est vrai que le courant sorti du Pont-Euxin se porte vers

la mer de Marmara avec une vitesse moyenne de 3 à 8 kilomètres par

heure, mais il se peut néanmoins que ce courant se produise sans qu'il y

ait pente de l'une à l'autre mer. Le Bosphore, comme le détroit de

Gibraltar, est un canal d'échange entre deux courants, l'un plus

abondant, formé d'eau moins saline et coulant à la surface, l'autre qui

se meut dans les profondeurs du canal, portant une eau plus chargée de

sel.

[Note 23:

Longueur du détroit........ 30,000 mètres.

Largeur moyenne......... 1,600 »

Profondeur moyenne........ 27 »

Profondeur extrême........ 52 »

]

Deux anciens châteaux génois qui gardent un défilé du Bosphore,

Roumili-Kavak et Anadoli-Kavak, peuvent être considérés comme formant la

limite septentrionale de cette ligne continue de palais et de maisons de

plaisance que projette vers la mer Noire la cité de Constantinople.

Cette limite coïncide exactement avec celle des terrains géologiques. Là

commencent les falaises escarpées de dolérite et de porphyre, qui se

prolongent jusqu'à l'entrée du Pont-Euxin et que terminent les roches

Cyanées ou Symplégades, les célèbres écueils mobiles dont parle le mythe

des Argonautes. Sur les deux rives d'Europe et d'Asie, les terrains

volcaniques sont nus, taudis que la partie méridionale ou dévonienne du

détroit, de beaucoup la plus longue, est bordée des plus charmants

ombrages. Il est heureux que les Turcs, bien différents en cela des

Espagnols et d'autres peuples du Midi, aiment et respectent la nature;

ils ont le goût des beaux massifs d'arbres et cherchent à les conserver,

autant du moins que le permet leur indolence. Grâce à eux, les platanes,

les cyprès et les térébinthes embellissent encore les rives du détroit;

de même, la vaste forêt de Belgrad recouvre à l'est de Constantinople le

massif de collines où jaillissent les eaux d'alimentation destinées à la

cité. Les oiseaux sont aussi plus respectés en Turquie que dans la

plupart des pays chrétiens; on entend partout le roucoulement plaintif

des colombes; des volées d'hirondelles et d'oiseaux de mer

tourbillonnent à la surface du Bosphore, et ça et là se montre la grave

cigogne, perchée sur le sommet d'un arbre ou sur la pointe d'un minaret.

Ces bizarres échassiers contribuent avec la physionomie générale de la

végétation et le style des édifices à donner à cette partie de l'Europe

un aspect tout méridional.

Néanmoins le climat de Constantinople est beaucoup plus boréal qu'on ne

serait tenté de le croire. Les vents froids des steppes de la Russie

pénètrent librement dans le détroit, dont la bouche est précisément

tournée vers le nord; aussi les rigueurs de l'hiver sont-elles fort

sensibles à Stamboul, et parfois le thermomètre descend à 20 degrés

au-dessous du point de glace. Chose plus grave encore, quoique

l'influence des mers voisines égalise un peu le climat, cependant le

manque d'obstacles à la marche des vents a pour conséquence de

très-brusques alternatives de température. Suivant les années, le climat

moyen diffère de la manière la plus étonnante: tantôt il est celui de

Pékin ou de Baltimore, tantôt celui de Toulon, même celui de Nice. Il

est arrivé, dans les années tout exceptionnelles, que le Bosphore a été

pris par les glaces, de sorte que la température de Constantinople

devait être alors aussi basse que celle de Copenhague. Mais les débâcles

étaient rapides et l'on contemplait bientôt le spectacle, à la fois

effrayant et magnifique, des blocs de glace venant se heurter sur la

Pointe du Sérail et flottant au loin en archipels tournoyants sur la mer

de Marmara. En l'année 762, les masses cristallines provenant de la mer

Noire et du Bosphore étaient si nombreuses, qu'elles se reformèrent dans

les Dardanelles en un immense pont de glace: la tiède mer Égée avait

pris l'aspect d'un golfe de l'océan Polaire.

De même que la presqu'île de Constantinople, tout le littoral de la mer

de Marmara présente dans sa formation géologique une indépendance

complète du reste de la Turquie. Le large bassin, moderne de l'Erkene le

sépare des montagnes de l'intérieur, et la région côtière elle-même

possède sa petite chaîne de collines, bordant le rivage. Assez basses au

nord de la mer de Marmara, ces hauteurs se redressent vers l'ouest et

forment les escarpements du Tekir-Dagh ou Saintes-Montagnes, en partie

granitiques. De la mer on voit les pentes grisâtres, ça et là revêtues

de broussailles et de pâtis, s'élever jusqu'à la hauteur de sept à huit

cents mètres.

La péninsule de Gallipoli, l'ancienne Chersonèse de Thrace, se rattache

à cette chaîne côtière par un isthme étroit et d'une faible élévation;

mais elle-même consiste en terrains de formation quaternaire, qui sont

identiquement les mêmes des deux côtés du détroit des Dardanelles. Les

falaises de la côte d'Europe correspondent assise par assise à celles de

la côte d'Asie, et les fossiles que Spratt et d'autres géologues ont

recueillis de part et d'autre, appartiennent aux mêmes espèces. Jadis un

vaste lac d'eau douce occupait une partie de la Thrace et plus de la

moitié de l'espace qui est devenu la mer Égée. Lorsque ces diverses

contrées émergèrent des eaux lacustres, la Chersonèse était partie

intégrante du continent d'Asie. Plus tard seulement, les eaux sorties du

Pont-Euxin par le Bosphore se frayèrent aussi leur voie par la fente de

l'Hellespont ou des Dardanelles, détroit qui porte encore le nom des

antiques Dardaniens. Les sondages des mers voisines démontrent que par

le relief de son plateau sous-marin, aussi bien que par sa formation

géologique, la péninsule de Gallipoli appartient à l'Asie; le golfe

allongé et profond de Saros la sépare du littoral de la Macédoine comme

un véritable abîme. Peut-être les éruptions volcaniques dont on voit les

traces à l'est et à l'ouest de la presqu'île, dans le petit archipel de

Marmara et près des bouches de la Maritza, ont-elles coïncidé avec le

mouvement de rupture.

Si les mesures de largeur données par Pline et Strabon sont exactes,

l'Hellespont se serait élargi depuis l'antiquité grecque par l'effet des

courants. A l'étranglement d'Abydos, aujourd'hui Nagara, il n'aurait eu

que sept stades de largeur, soit environ 1,295 mètres, tandis qu'il a

maintenant près de deux kilomètres. C'est là que Xerxès fît construire

un double pont de bateaux pour le passage de son armée. Le lit du fleuve

marin est en cet endroit d'une grande profondeur, mais le courant est

fort rapide, de sorte qu'il serait impossible, du moins à une flotte en

bois, de forcer le passage des Dardanelles, si les batteries qui arment

les deux rives d'Europe et d'Asie étaient bien défendues. De même que le

Bosphore, l'Hellespont est un détroit à double courant. En hiver,

lorsque les fleuves qui se jettent dans la mer Noire sont arrêtés par

les glaces et que la mer de Marmara n'est plus alimentée par les eaux du

Bosphore, le courant d'eau salée venant de l'Archipel pénètre dans les

Dardanelles avec une force plus, considérable; mais il se meut

constamment sur le fond, à cause du poids que lui donne sa teneur en

sel. Deux fleuves se superposent toujours dans le détroit: en bas celui

de l'eau salée qui se dirige vers la mer de Marmara; à la surface, une

nappe d'eau relativement douce descendant vers la mer Egée[24].

[Note 24: Détroit des Dardanelles:

Longueur............. 68,000 mètres.

Largeur moyenne.......... 4,000 »

Moindre largeur............. 1,950 »

Profondeur moyenne.......... 55 »

Profondeur extrême.......... 97 »

]

[Illustration: DARDANELLES ET GOLFE DE SAROS.]

Gallipoli, la Constantinople de l'Hellespont, bâtie à l'extrémité

occidentale de la mer de Marmara, est la première ville conquise par les

Turcs sur le territoire d'Europe. Ils la possédaient près de cent années

avant de s'être emparés de Stamboul. Toutefois Gallipoli, pas plus que

la capitale, n'est peuplée en majorité d'Osmanlis; comme à Rodosto et

dans les autres ports du littoral de la Propontide, on y trouve des

musulmans de diverses races, des Grecs, des Arméniens, des Juifs, vivant

tous en communautés distinctes, quoique dans l'enceinte d'une même cité.

La population des villages et des campagnes est composée presque

exclusivement de Grecs; ils possèdent le sol et le cultivent. Par un

remarquable contraste, c'est précisément en vue de l'Asie, dans la

partie de la péninsule des Balkhans où les Turcs se sont installés

depuis le plus grand nombre d'années, que les Grecs ont, en dehors de la

région du Pinde, leur plus vaste domaine ethnologique. Là ils n'occupent

point seulement le littoral, mais aussi tout l'intérieur de la contrée;

sauf les grandes villes, et ça et là quelques villages de Bulgares,

toute la Thrace, orientale leur appartient; du Bosphore à Andrinople et

des Dardanelles au golfe de Bourgas, on se trouve partout en territoire

hellénique.

La partie basse de cette région, vaste plaine triangulaire, limitée au

sud par le Tekir-Dagh et les collines du littoral, à l'ouest par les

contre-forts de Rhodope, au nord-est par les monts granitiques de

Strandcha, est une des contrées les plus monotones de la Turquie; des

bas-fonds marécageux, des jachères y font penser aux steppes; en été,

quant le vent soulève des tourbillons de poussière, on pourrait se

croire dans le désert. La morne uniformité des plaines n'est rompue que

par les silhouettes éloignées des monts et par des groupes de buttes

artificielles d'origine inconnue. Ces anciens monuments, qui sans doute

servirent de tombeaux, sont si nombreux dans les campagnes de la Thrace

et de la Bulgarie qu'ils y semblent un élément nécessaire du paysage;

«un peintre pécherait contre la vraisemblance, s'il négligeait, en

représentant un site de cette contrée, de mettre un ou deux _tumuli_

dans son tableau.» En un seul itinéraire de moins de 200 kilomètres, M.

Weiser a reconnu plus de trois cent vingt buttes.

La ville d'Andrinople, qui occupe à peu près l'extrémité septentrionale

de cette plaine sans beauté, produit un effet enchanteur par la verdure

de ses jardins contrastant avec les vastes étendues sans arbres que l'on

a parcourues. Aucune cité n'est plus riante, plus mêlée de campagnes et

de bosquets. Si ce n'est au centre de la ville, dans les quartiers qui

entourent la citadelle, Andrinople, l'Édirneh des Turcs, ressemble à une

agglomération de villages distincts; les divers groupes de maisons sont

séparés les uns des autres par des vergers et des rideaux de cyprès et

de peupliers, au-dessus desquels s'élèvent ça et là les minarets de cent

cinquante mosquées. Les eaux vives des aqueducs, de nombreux ruisseaux

et les trois rivières abondantes de la Maritza, de la Toudja et de

l'Arda égayent les faubourgs et les jardins de cette ville éparse.

Andrinople n'est pas seulement une cité charmante, elle est aussi le

centre de population le plus important de l'intérieur de la Turquie; le

confluent des trois rivières, la convergence des routes qui descendent

du bassin supérieur de la Maritza et du versant septentrional des

Balkhans, et de celles qui montent de la mer de Marmara et de la mer

Égée, toutes les conditions du milieu géographique faisaient de ce site

l'emplacement nécessaire d'une ville considérable. Là s'élevait

l'antique Orestias, qui devint la capitale des rois thraces; là les

Romains bâtirent leur Adrianopolis. Les Turcs y installèrent le siége de

leur empire avant que Constantinople fût tombée en leur pouvoir, et l'on

y voit encore le beau palais d'architecture persane, malheureusement

fort mal conservé, que les sultans avaient construit à la fin du

quatorzième siècle. Mais dans l'antique capitale, aussi bien qu'à

Stamboul, les Osmanlis sont en minorité. Les Grecs les égalent en nombre

et les dépassent en activité; les Bulgares, qui se trouvent en cet

endroit sur la limite de leur domaine ethnologique, sont aussi

représentés dans la ville par une communauté considérable; en outre, on

y voit, comme dans toutes les villes d'Orient, la foule bariolée des

hommes de toutes races, depuis le musicien tsigane jusqu'au marchand de

la Perse. Les Juifs sont proportionnellement plus nombreux à Andrinople

que dans les autres villes de Turquie; mais, par un contraste

psychologique des plus remarquables, ils diffèrent, affirme-t-on, de

leurs coreligionnaires du monde entier par leur manque de finesse, leur

naïveté commerciale. D'après un proverbe local, «il faut dix Juifs pour

tenir tête à un Grec,» et non-seulement les Grecs, mais aussi les

Bulgares et les Valaques réussiraient à tromper en affaires les pauvres

Israélites: ce serait là un curieux phénomène d'exception dans

l'histoire du peuple juif.

[Illustration: 1. CAVALIER MUSULMAN D'ADRINOPLE.--2. FEMME MUSSULMANE DE

PRISREN. 3.-5. HABITANTS MUSULMANS D'ANDRIOPLE.]

Andrinople n'a pas de communications faciles avec Midia, la vieille cité

grecque aux temples souterrains, ni avec d'autres ports de la mer Noire.

Les deux issues naturelles de son bassin sont le chemin que lui ouvre la

vallée de l'Erkene vers le port de Rodosto, sur la mer de Marmara, et la

voie plus tortueuse, moins facile, qui descend directement au sud par

Demotika et dans laquelle serpentent les eaux de la Maritza. Naguère les

bouches de ce fleuve étaient évitées par les marins, à cause des lagunes

et des marécages qui en empestent les campagnes riveraines; mais la

compagnie des chemins de fer rouméliens y a fait aboutir la voie ferrée

d'Andrinople à la mer Égée. En cet endroit, le golfe d'Énos s'avance au

loin dans l'intérieur des terres et fournit aux navires un excellent

abri contre tous les vents, à l'exception de celui du sud-ouest.

Prochainement le havre artificiel de Dede-Agatch doit permettre aux

vaisseaux, qui mouillent encore à près d'un kilomètre du rivage,

d'accoster les jetées d'embarquement; mais les habitants d'Énos ne se

hâtent nullement d'obéir à l'invitation du commerce et de descendre de

leur acropole pittoresque, à la fière enceinte de remparts et de tours,

pour aller respirer l'atmosphère mortelle des lagunes inférieures.

A l'ouest de la Maritza, la zone du territoire grec se rétrécit

beaucoup. Le littoral seul est occupé par des marins et des pêcheurs de

race hellénique, mais les hauteurs qui s'élèvent au nord sont peuplées

presque exclusivement de paysans turcs et de pâtres ou cultivateurs

bulgares. Les escarpements du Rhodope forment dans cette partie de la

Turquie comme un mur de séparation entre les races. La région

marécageuse de la côte, les petits bassins fluviaux du versant

méridional des monts, et quelques massifs isolés de roches volcaniques

et cristallines constituent une zone de jonction d'une très-faible

largeur entre les Grecs de la Thrace et ceux de la Chalcidique et de la

Thessalie. Même en certains endroits, des Turcs, connus par leurs

compatriotes sous le nom de Yuruks ou «Marcheurs», parce qu'ils ont

conservé leurs moeurs de nomades, parcourent la contrée jusqu'aux bords

mêmes de la mer. Ils vivent notamment dans le massif du Pangée ou

Pilav-Tépé, qui se dresse au nord-ouest de Thasos. Ce sont les montagnes

qui, du temps des rois de Macédoine, étaient si riches en métaux

précieux: à cette époque, suivant la tradition populaire, «l'or enlevé

par la pioche se reformait tout aussitôt dans les entrailles de la

terre, comme repousse dans nos champs l'herbe coupée par la faux.»

Immédiatement à l'ouest des masses granitiques de Pilav-Tépé, aux bords

du Strymon ou Karasou, qu'alimentent les nombreuses sources du bassin de

Drama, jaillissant du sol en véritables rivières, s'étend une plaine des

plus fertiles, dont le centre est occupé par la grande ville de Seres.

Des centaines de villages sont épars autour de ce chef-lieu, parmi les

vergers, les champs de cotonniers et de riz. Du haut des montagnes du

Rhodope, la plaine tout entière a l'air d'une immense ville aux

innombrables jardins; malheureusement, elle est fort insalubre en

certains endroits.

La triple péninsule de la Chalcidique, qui s'avance au loin dans la mer

comme une gigantesque main étendue sur les eaux, est complètement

séparée de tous les contre-forts du Rhodope et ne tient au continent que

par un mince pédoncule de terres un peu élevées: presque toute la racine

do la presqu'île est occupée par des lacs, des marécages et des plages

d'alluvions. C'est une Grèce en miniature par la forme de ses côtes,

bizarrement découpées en baies et en promontoires, et par ses massifs de

montagnes distinctes se dressant, au milieu des terres plus basses,

comme les îles au milieu des eaux de l'Archipel. Un premier groupe de

sommets schisteux, dominé par le mont Kortiach, s'élève dans le tronc

même de la péninsule, et chacune de ses trois ramifications possède

également son système de hauteurs escarpées. Grec par l'aspect, cet

étrange appendice du continent est également grec par la population:

chose rare en Turquie, les habitants n'appartiennent qu'à une seule

race, sauf dans la petite ville de Nisvoro, où vivent des Turcs, et sur

le mont Àthos, où quelques moines sont d'origine slave.

[Illustration: PRESQU'ILE DU MONT ATHOS.]

Des trois langues de terre que la Chalcidique projette dans la mer Égée,

celle de l'Orient est presque complètement isolée: jadis même elle fut

séparée du continent lorsque Xerxès fit creuser un canal de 1,200 mètres

à travers l'isthme de jonction, soit afin d'éviter à sa flotte la

dangereuse circumnavigation du promontoire d'Acte, soit plutôt pour

donner aux populations émerveillées un témoignage de sa puissance. Cette

presqu'île est celle de l'Hagion Gros, le Monte Santo des Italiens. Une

montagne superbe de roches calcaires, la plus belle peut-être de tout

l'Orient méditerranéen, dresse sa pointe à l'extrémité de la péninsule:

c'est le célèbre mont Àthos, dans lequel un architecte, Dinocrate ou

Démophile, voulait tailler la statue d'Alexandre, tenant une ville dans

une main, la source d'un torrent dans l'autre; c'est aussi le sommet où,

d'après la légende locale, le diable transporta Jésus pour lui montrer

tous les royaumes de la terre étendus à ses pieds. Quoiqu'on disent les

moines grecs, le panorama n'est point aussi vaste; mais tout le littoral

de la Chalcidique, de la Macédoine et de la Thrace, les vagues

linéaments de la côte d'Asie, le cône abrupt de Samothrace et les eaux

bleues de la mer n'en forment pas moins un admirable spectacle: le

regard se promène dans un immense espace, de l'Olympe thessalien au mont

Ida de l'Asie Mineure. Les lignes vigoureuses des édifices fortifiés que

l'on voit surgir ça et là sur les pentes de la montagne du milieu des

bois de châtaigniers, de chênes ou de sapins, contrastent de la manière

la plus heureuse avec l'horizon fuyant des côtes indistinctes[25].

[Note 25:

Mont Pangée (Pilav-Tépé).... 1,885 mètres.

» Kortiach............... 1,187 »

» Athos.................. 2,066 »

]

Cette péninsule, qu'un voyageur compare à un «sphinx accroupi sur les

eaux», appartient à une république de moines nommant leur propre conseil

et s'administrant à leur guise. Eux seuls, moyennant tribut, ont droit

de l'habiter, et l'on ne peut y pénétrer que muni de leur permission.

Une compagnie de soldats chrétiens veille à l'isthme de frontière pour

empêcher qu'aucune femme ne vienne souiller de sa présence la terre

sacrée; le gouverneur turc lui-même doit laisser son harem en dehors de

l'Hagion-Oros; depuis quatorze siècles, dit l'histoire du mont Athos,

nulle personne du sexe féminin n'a mis le pied sur la Sainte Montagne.

Bien plus, l'introduction de tout animal femelle est très-sévèrement

interdite; les poules mêmes profaneraient les couvents par leur

voisinage; aussi faut-il importer tous les oeufs de Lemnos. A

l'exception des fournisseurs qui vivent dans le village de Karyès, au

centre de la presqu'île, les autres habitants, au nombre d'environ six

mille religieux et servants, résident dans les couvents ou les ermitages

épars autour des 935 églises de la contrée. Presque tous les moines sont

Grecs; cependant, parmi les vingt grands couvents, un est de fondation

russe et deux ont été construits aux frais des anciens souverains de la

Serbie. Ces édifices, bâtis sur les promontoires en forme de citadelles,

avec hautes murailles et tours de défense, offrent pour la plupart un

aspect très-pittoresque; l'un d'eux, Simopetra, dressé sur un roc de la

côte occidentale, semble absolument inaccessible. C'est dans ces

retraites que les «bons vieillards», ou caloyers, passent leur vie

d'inaction contemplative; d'après leur règle, ils doivent prier huit

heures par jour et deux heures par nuit, sans jamais s'asseoir pendant

leurs oraisons. Aussi les moines n'ont-ils plus de force ni de temps

pour la moindre étude ou les plus simples travaux manuels. Les livres de

leurs bibliothèques, plusieurs fois explorées par des érudits, sont pour

eux un incompréhensible grimoire, et, malgré leur sobriété, ils

risqueraient de mourir de faim si les frères laïcs ne travaillaient pour

eux et s'ils ne possédaient sur le continent de nombreuses métairies.

Quelques cargaisons de noisettes, ce sont là tous les produits de la

fertile péninsule du mont Athos.

Les deux cités d'Olynthe et de Potidée, qui se trouvaient à la racine de

la presqu'île occidentale de la Chalcidique, sont maintenant remplacées

par d'insignifiants villages; mais l'antique Therma, devenue plus tard

la Thessalonique des Macédoniens, puis la Salonique des Orientaux et des

Francs, ne pouvait disparaître. Elle occupe une situation trop heureuse

pour qu'elle ne se relevât pas constamment de ses ruines après les

sièges et les incendies: on y voit encore des restes de toutes les

époques, des murs cyclopéens et helléniques, des arcs de triomphe, des

fragments de temples romains, des constructions byzantines, des châteaux

vénitiens. L'excellence de son port, la beauté de sa rade bien abritée,

dont les eaux sont paisibles comme celles d'un lac, la convergence des

deux grandes vallées du Vardar et de l'Indjé-Karasou, qui ouvrent les

chemins de la Haute-Macédoine et de l'Épire, enfin sa position à l'angle

de la mer Égée, précisément à la racine de la péninsule grecque, ont

fait de Salonique une cité nécessaire; elle est actuellement la

troisième de la Turquie d'Europe par ordre d'importance. Comme dans les

autres cités de l'Orient, toutes les races s'y trouvent représentées,

mais les Israélites y sont proportionnellement fort nombreux; ils

descendent en majorité des Juifs expulsés d'Espagne par l'inquisition:

leur langage usuel est encore le castillan. Pour éviter de nouvelles

persécutions, un grand nombre avaient cru devoir se convertir

extérieurement au mahométisme; mais les musulmans les repoussèrent

toujours avec mépris. Ils sont en général connus sous le nom de Mamins.

Déjà fort commerçante, la ville de Salonique, près de laquelle naquit

jadis la puissance des Macédoniens, a de très-hautes visées pour

l'avenir. Elle aussi, comme Marseille, comme Trieste, comme Brindisi,

veut servir de point d'attache au commercé des Indes avec l'Angleterre.

En effet, lorsque le chemin transcontinental de la Manche à la mer Égée

sera terminé, Salonique sera la tête de ligne du réseau européen dans la

direction de l'isthme de Suez, et cet avantage, ajouté à ses autres

privilèges, ne peut manquer de lui assurer une très-grande importance

dans le commerce du monde. Au point de vue ethnologique, l'emporium de

la Macédoine est également destiné à un rôle considérable, car la race

dominante de la Turquie, la nation slavisée des Bulgares, qui partout

ailleurs, si ce n'est à Bourgas, sur le Pont-Euxin, reste séparée de la

mer par des populations d'autre origine, est arrivée dans cette partie

de la Macédoine jusqu'aux bords de la Méditerranée; par Salonique, elle

se trouve en rapport d'échanges avec le reste de l'Europe. Après le

régime politique, la grande cause qui retarde les hautes destinées de

Salonique, ce sont les marécages des environs; en été, toute la

population aisée s'enfuit pour aller habiter à l'ouest de la ville la

localité plus saine des Kalameria. D'ailleurs ce fléau de l'insalubrité

miasmatique désole toute la côte septentrionale de la mer Égée. Par ses

golfes nombreux et la richesse de sa formation péninsulaire, la

Macédoine semblerait être un des pays les mieux situés pour le commerce;

mais si ce n'est à Salonique, elle est restée jusqu'à maintenant en

dehors du grand mouvement des échanges; ses lacs et ses bassins

marécageux, bien plus que ses montagnes, ont séparé commercialement les

vallées de l'intérieur et la zone du littoral.

Sur la rive occidentale du golfe de Salonique, au delà du Vardar aux

bouches errantes, et de l'Indjé-Karasou ou Haliacmon aux eaux salines,

les terres, d'abord basses et marécageuses, se relèvent peu à peu; des

collines, puis de vraies montagnes redressent leurs pentes, et bientôt

d'énormes contre-forts, laissant à peine un étroit sentier le long du

rivage, s'étagent de croupe en croupe jusqu'aux superbes cimes que

couronne l'Olympe, le «triple Pic du Ciel». Parmi les nombreuses

montagnes qui ont porté ce nom d'Olympe, synonyme d'Éclatant, celle-ci

est la plus haute et la plus belle; c'est aussi, grâce aux enchantements

de la poésie grecque, celle que nous nous représentons toujours comme

servant de trône à une assemblée de dieux. C'est à l'ombre de l'Olympe,

dans les plaines de la Thessalie, que les Hellènes vivaient au printemps

de leur histoire; leurs traditions les plus chères se rattachaient à ces

beaux sites. Les monts qui avaient abrité leur berceau restaient pour

eux le siége de leurs divinités protectrices. Même de nos jours, si

Jupiter, Bacchus et les autres grands dieux ont disparu de l'Olympe, des

prophètes et des apôtres, saint Élie, saint Denys, ont pris leur place

et des moines ont bâti leurs couvents dans les forêts sacrées que

parcouraient les Bacchantes: un sommet, le Kalogheros, est, d'après la

légende, le couvercle du tombeau de saint Denys; un autre, le pic

Métamorphosis, fut le lieu de la Transfiguration.

Naguère des klephtes ou bandits, parmi lesquels les insurrections

grecques trouvèrent des héros, étaient avec les moines les seuls

habitants des hautes vallées de l'Olympe, où les soldats arnautes ne

pouvaient que difficilement les poursuivre. Le massif forme, en effet,

comme une sorte de monde à part, présentant de tous les côtés des

escarpements formidables: «quarante-deux pics sont les créneaux de cette

citadelle, cinquante-deux fontaines y jaillissent.» Comment donc le Turc

abhorré aurait-il pu ravir au klephte sa fière «liberté sur la

montagne?» Les plus belles forêts de lauriers, de platanes, de

châtaigniers et de chênes couvraient aussi les pentes maritimes du bas

Olympe et pendant les époques de troubles servaient de refuge à des

populations entières; mais des spéculateurs italiens en ont obtenu la

concession, et bientôt peut-être l'Olympe, privé de ses ombrages, ne

sera plus qu'une pyramide nue comme la plupart des montagnes de

l'Archipel. D'ailleurs la limite supérieure de la végétation forestière

est assez basse sur le massif de l'Olympe, comme sur les autres

montagnes élevées de la Péninsule. Des chamois bondissent encore sur les

escarpements rocailleux du haut Olympe; plus bas, les chats sauvages

sont fort nombreux. Quant aux ours, ils ont disparu: saint Denys, ayant

eu besoin d'une monture, les a tous changés en chevaux.

[Illustration: LE MONT OLYMPE.]

Un géomètre ancien, Xénagoras, avait déjà tenté de mesurer la hauteur do

l'Olympe. Il lui trouva plus de dix stades d'élévation verticale, soit

environ 1877 mètres; il se trompait d'un tiers, puisque le plus haut

sommet a près de trois kilomètres. Il est possible que l'Olympe soit la

montagne la plus élevée de la péninsule thraco-hellénique: il conserve

toujours quelque neige dans ses plus hautes anfractuosités, et les

saillies abruptes de ses roches suprêmes le rendent difficile à vaincre;

malgré certaines affirmations contraires, il paraîtrait que nul de ses

gravisseurs n'a pu en escalader le point culminant. D'après le mythe

grec, le Pélion entassé sur l'Ossa n'aurait pas suffi aux Titans pour

qu'ils pussent se dresser à la hauteur de l'Olympe, et réellement ces

deux montagnes, empilées l'une sur l'autre, ne dépasseraient que

faiblement l'altitude de l'Olympe[26]. Mais en dépit de leur infériorité

relative, l'Ossa «pointu» et le «long» Pélion, connus aujourd'hui sous

les noms de Kissovo et de Zagora, n'en produisent pas moins un

très-grand effet, à cause de leurs vallons sauvages, de leurs roches

abruptes et des falaises de leurs promontoires. Cette chaîne, qui se

termine au nord de l'île d'Eubée par la bizarre péninsule de Magnésie,

contournée en forme de crochet, était pour la Grèce antique le plus

solide boulevard de défense. Les envahisseurs barbares s'arrêtaient

devant ce mur infranchissable. C'est à l'ouest de cette chaîne qu'ils

devaient passer, en remontant la vallée du Pénée, souvent considérée à

bon droit comme la frontière naturelle de l'Hellade. De là l'extrême

importance qu'avait, au point de vue stratégique, la position de

Pharsale, qui commande au sud de la Thessalie l'accès des gorges de

l'Othrys et de la plaine du Sperchius. A l'extrémité septentrionale de

l'Olympe, le col de Petra était, pour des raisons analogues, un passage

surveillé avec soin.

[Note 26:

Olympe........ 2,972 mètres.

Ossa.......... 1,600 »

Péhou......... 1,564 »

]

[Illustration: L'OLYMPE ET LA VALLÉE DE TEMPÉ.]

Une grande partie de l'espace compris entre les arêtes cristallines de

l'Olympe et de l'Ossa et le système parallèle des montagnes crétacées du

Pinde est occupée par des plaines unies que recouvraient autrefois les

eaux de vastes lacs. Le golfe de Volo, qui lui-même diffère à peine

d'une mer intérieure, se rapproche du lac de Karlas ou de Boebeïs, reste

d'un bassin considérable, dans lequel se déversent les eaux de la plaine

encore marécageuse de Larissa; les habitants riverains du lac de Karlas

racontent que parfois des grondements sourds sortent de ses profondeurs,

et ils attribuent ce bruit, qui peut provenir de la soudaine compression

de l'air dans les cavités profondes, au mugissement de quelque animal

invisible. D'autres fonds lacustres entourent la base de l'Olympe à

l'ouest et au nord-ouest; enfin diverses vallées des bassins supérieurs

du Pénée et de ses affluents sont revêtues de terres alluviales laissées

par les eaux. Hercule, disent les uns, Neptune, suivant les autres, vida

tous ces lacs de la Thessalie en ouvrant entre l'Olympe et l'Ossa

l'étroite issue de dégorgement que les anciens appelaient la vallée de

Tempé. Cette gorge, due sans doute au lent mais incessant travail

d'érosion exercé par la niasse des eaux supérieures, était pour les

Grecs la vallée par excellence, le lieu idéal de fraîcheur et de grâce.

Si grande était la renommée de Tempé parmi les Hellènes, sans doute à

cause des souvenirs légendaires qui s'y rattachaient, que tous les neuf

ans une _théorie_ envoyée de Delphes allait y cueillir les lauriers

destinés aux vainqueurs des jeux pythiens. Certes, la vallée de Tempe

est fort belle; les eaux rapides et claires du Pénée, le branchage étalé

des platanes, les bouquets de lauriers-roses, les parois rougeâtres du

défilé forment ça et là des paysages à la fois charmants et grandioses;

mais, dans son ensemble, la vallée, trop étroite et trop sombre, mérite

bien son nom moderne de Lykostomo ou «Gueule du Loup». Bans la Thessalie

même, surtout dans les vallons du Pinde, combien de sites nous

paraissent plus riants et plus beaux!

Les hautes vallées du Salambria sont, comme la partie inférieure de son

cours, fort riches en curiosités naturelles, défilés, gouffres et

cavernes. Au nord-ouest de l'Olympe, un affluent de «l'aimable» Titarèse

coule dans l'étroite gorge de Sarandoporos ou des «Quarante Gués», qui

fut considérée jadis comme une des portes de l'enfer. Par contre, les

monts Lyngons ou Khassia, dont les sommets calcaires et schisteux se

dressent à 1,500 mètres entre les tributaires tortueux du Pénée, et plus

à l'ouest, les hauts contre-forts du Pinde, sont devenus célèbres par

leurs «oeuvres divines» (_theoctista_). Ce sont des tours, des

aiguilles, des prismes d'origine miocène qui se dressent isolément.

Parmi ces piliers naturels, les plus célèbres sont ceux qui s'élèvent au

bord du Salambria, non loin de Trikala, capitale de la Thessalie. Des

moines, zélés imitateurs de Siméon le Stylite, ont eu l'idée de percher

leurs couvents sur ceux des rochers qui se terminent par une plate-forme

assez large pour les porter. Juchés là-haut et condamnés à ne point en

descendre, ils ne reçoivent leurs vivres et leurs visiteurs que par le

moyen d'un filet qui se balance en tournoyant à l'extrémité d'une corde

mue par un cabestan. Au couvent de Barlaam, la hauteur de l'ascension

aérienne qu'il faut exécuter ainsi, en oscillant au bout de la corde et

en se heurtant de temps à autre contre la pierre, n'est pas moindre de

67 mètres; des échelles appliquées bout à bout contre la paroi

permettent d'accomplir le voyage d'une façon plus périlleuse encore. Du

reste, le zèle religieux qui portait les moines à vivre dans nés aires

d'aigles diminue peu à peu; des vingt couvents qui existaient autrefois,

il n'en reste plus que sept; un seul, celui de Météore, est assez

considérable: on y dompte une vingtaine de caloyers.

De toutes les contrées grecques appartenant encore à l'empire turc,

nulle ne s'est plus souvent agitée pour échapper à la domination des

Osmanlis, nulle n'est revendiquée avec plus d'ardeur par les Hellènes

eux-mêmes comme un fragment de la patrie commune et comme le berceau de

leur race. Par les traditions historiques, par la langue des habitants,

par l'aspect général de la terre et du ciel, la Thessalie est bien, en

effet, une partie de la Grèce; elle s'en distingue seulement avec

avantage par une plus grande fertilité du sol, par une végétation

beaucoup plus riche, par des paysages plus riants et plus doux. Il est

vrai qu'en Thessalie, comme dans la Basse-Macédoine, l'atmosphère a

rarement cette sérénité, ce bel azur profond que l'on admire dans la

Grèce méridionale. Les vapeurs qui s'élèvent incessamment de la mer Égée

vers l'Olympe et les autres montagnes rendent parfois l'air nébuleux et

trouble; mais elles prêtent plus de charme aux lointains, et surtout

elles contribuent à la fécondité du sol en empêchant les fortes chaleurs

estivales de le dessécher, de le calciner comme les terres de l'Attique

et de l'Argolide.

La population grecque de la Thessalie est assez fortement mêlée

d'éléments étrangers qu'elle s'est graduellement assimilés. Il ne reste

plus de Serbes ni de Bulgares dans le pays, quoique le nom d'une des

principales branches du Titarèse porte encore le nom de Vourgaris, ou

«rivière des Bulgares». Quant aux Zinzares ou Macédo-Valaques, si

nombreux au moyen âge sur les deux versants du Pinde, ils occupent

entièrement quelques villages, surtout dans le massif de l'Olympe.

Quoique très-fiers de leur origine romaine, ils ne peuvent que

s'helléniser peu à peu, à cause du milieu qui les entoure: presque tous

les mots de leur idiome qui désignent des objets de la vie civilisée

sont de racine hellénique; leurs prêtres, leurs instituteurs prêchent et

enseignent en grec; eux-mêmes savent tous le grec et, comme nationalité,

ils se perdent par une émigration à outrance; même les cultivateurs

parmi eux ont conservé quelque chose du nomade: la vie errante du pâtre

ou du marchand forain leur plaît. Les Turcs habitent encore en masses

compactes les basses plaines qui entourent Larissa, et cette ville est

elle-même en grande partie musulmane. Les pays montueux qui se trouvent

plus au nord, entre la vallée de l'Indjé-Karasou et les lacs d'Ostrovo

et de Castoria, sont également peuplés de Turcs, qui se distinguent

d'ailleurs de tous les autres Osmanlis de l'empire: ce sont les

Koniarides; ils habitent aussi en petits groupes une partie de l'Ossa et

de loin on peut toujours reconnaître si les villages sont habités par

des Turcs ou par des Grecs. Suivant la remarque de M. Mézières, les

Turcs «plantent des arbres pour en avoir l'ombre, les Grecs pour en

avoir le profit»: d'un côté sont les cyprès et les platanes, de l'autre

les vergers et les vignobles. D'après quelques auteurs, les Koniarides

seraient venus en Macédoine et en Thessalie dès le onzième siècle,

appelés en qualité décelons par les empereurs d'Orient. Ils se

gouvernent eux-mêmes par des assemblées républicaines et sont respectés

de tous à cause de leur probité, de leurs moeurs hospitalières, de leurs

vertus rustiques.

Inférieurs aux cultivateurs turcs par leurs qualités morales, les Grecs

leur sont de beaucoup supérieurs par leur vive intelligence et leur

activité. Au dix-septième siècle, ils eurent même une sorte de

Renaissance, analogue à celle de l'Europe occidentale, et l'amour des

arts se développa suffisamment parmi eux pour faire naître une école de

peinture dans les villages de l'Olympe. Fidèles à leurs traditions de

l'antiquité et à leurs instincts de race, les Grecs de la Thessalie,

comme ceux de tout l'empire, ont cherché à se constituer en communes

autonomes, en petites cités républicaines, auxquelles manque seulement

l'indépendance politique. Dans les _kephalokhori_ ou villages libres,

ils élisent leurs propres chefs, organisent leurs écoles, choisissent

les professeurs qui leur conviennent et, grâce à leur intime cohésion,

grâce aussi à leurs sacrifices pécuniaires, ils trouvent le moyen de

désintéresser les pachas de tout souci d'administration dans leurs

cités. Comme aux temps où leurs aïeux payaient le tribut aux Athéniens

ou à d'autres Grecs, ils acquittent les impôts exigés par le Turc; mais

pour tout le reste, ils s'administrent eux-mêmes, ils sont des citoyens

libres. Le contraste est grand entre ces communes autonomes et les

_tchifliks_ où les propriétaires musulmans ont parqué les Grecs en

qualité de métayers. Chose curieuse, grâce à la liberté des

cultivateurs, ce sont précisément les terrains les plus âpres, les

champs les plus froids et les plus rocailleux qui donnent le plus de

produits et entretiennent la population dans la plus large aisance!

Le principal soin des Grecs de Thessalie, et c'est en cela surtout

qu'ils font preuve de sens et d'une noble ambition, est de veiller à

l'instruction de la génération naissante. Les villages grecs les plus

misérables des montagnes du Pinde entretiennent à leurs frais des écoles

que fréquentent les jeunes gens jusqu'à l'âge de quinze ans. Pour donner

une idée de l'esprit pratique des Thessaliens, on doit signaler ce fait

remarquable que, dès le siècle dernier, les tisserands d'Ambelakia,

ville charmante située au milieu des arbres fruitiers et des vignobles,

sur les hauteurs qui dominent au sud la vallée de Tempé, s'étaient

associés par petits groupes participant aux bénéfices les uns des

autres. Cette grande association, qui avait eu la sagesse de réduire son

dividende annuel à dix pour cent et d'employer le reste du gain à

l'accroissement des affaires, jouit longtemps d'une grande prospérité.

Les guerres de l'empire la ruinèrent en lui fermant le marché de

l'Allemagne, où se vendaient presque tous ses tissus. C'est aussi en

partie par l'association que les vingt-quatre villages grecs si riches

de la péninsule de Magnésie, au nord du golfe de Volo, ont pu donner une

si grande prospérité à leurs fabriques d'étoffes, tant d'aisance

générale à leurs habitants. Peut-être ce district est-il, avec celui de

Verria, au nord de l'Indjé-Karasou, le plus prospère de toute la Turquie

hellénique. D'ailleurs il a eu la chance d'être presque toujours épargné

par les guerres, grâce à son heureuse position en dehors des grandes

voies stratégiques[27].

[Note 27: Villes principales de la Turquie hellénique, avec leur

population approximative:

Andrinople......... 110,000 hab.

Salonique.......... 80,000 »

Seres.............. 30,000 »

Larissa............ 23,000 »

Rodosto............ 23,000 »

Gallipoli.......... 20,000 »

Trikala............ 11,000 »

Demotika........... 10,000 »

Verria............. 10,000 »

Enos............... 7,000 »

]

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 50 / 153 题