LA CRÈTE ET LES ILES DE L'ARCHIPEL.

La Crète, qui est, après Chypre, la plus vaste de toutes les îles de

population grecque, est une dépendance naturelle de la péninsule

hellénique. Les traités, qui disposent des peuples sans les consulter,

ont fait de la Crète une île turque. Elle est grecque pourtant,

non-seulement par le voeu de la grande majorité de sa population, mais

aussi par le sol, le climat, la position géographique. De toutes parts

elle est entourée de mers profondes, si ce n'est au nord-ouest, où des

bancs sous-marins la relient à Cythère et au Péloponèse.

Peu de contrées au monde ont été plus favorisées par la nature. Le

climat en est doux, quoique souvent trop sec en été, les terres en sont

fertiles, malgré le manque d'eaux courantes sur les plateaux calcaires,

les ports larges et bien abrités, les sites grandioses ou charmants. Par

sa position transversale au débouché de l'Archipel, entre l'Europe,

l'Asie et l'Afrique, la Crète semblerait devoir être le principal

entrepôt du commerce qui se fait dans ces parages; ainsi qu'Aristote le

remarquait déjà il y a plus de deux mille ans, on croirait cette île

désignée d'avance pour devenir l'intermédiaire général des échanges de

la Méditerranée orientale. Tel était, en effet, il y a plus de trois

mille ans, le rôle de cette île, d'après toutes les traditions grecques;

alors la «thalassocratie», c'est-à-dire la domination des mers, lui

appartenait: les Cyclades étaient les «îles de Minos», les colonies

crétoises se répandaient en Sicile, les navires crétois abordaient à

tous les rivages de la Méditerranée. Malheureusement la Crète était

divisée en un trop grand nombre de petites cités jalouses pour qu'il lui

fût possible de garder longtemps la prépondérance commerciale; d'autres

populations grecques, de race dorienne, s'en emparèrent, et les premiers

habitants devinrent des clients et des mercenaires. Plus tard, l'île fut

asservie par les Romains, et depuis cette époque elle n'a pu recouvrer

son autonomie; Byzantins et Arabes, Vénitiens et Turcs l'ont

successivement possédée, ravagée, appauvrie.

La forme très-allongée de l'île et l'arête de montagnes qui la domine de

l'une à l'autre extrémité font comprendre pourquoi la Crète, dans ces

temps antiques où la plupart des Grecs bornaient la patrie aux murs de

la cité, dut se diviser en une multitude de républiques distinctes, et

comment tous les essais de confédération ou de «syncrétisme» tentés par

les divers petits États durent misérablement échouer. Les habitants de

l'île se trouvaient en réalité beaucoup plus séparés les uns des autres

que s'ils avaient peuplé des îlots groupés en archipel. Les vallées du

littoral sont presque toutes enfermées entre de hauts promontoires et

n'ont d'issue facile que vers la mer. Grande ou petite, la cité qui

occupait le centre de chaque vallée ne pouvait donc communiquer avec ses

voisines, si ce n'est par d'étroits sentiers, qu'une simple tour de

défense suffisait à rendre inaccessibles. Une cité parvenait-elle à

s'emparer, de vive force ou par ruse, d'une ou de plusieurs vallées de

la côte, les obstacles du sol l'empêchaient d'étendre bien loin ses

conquêtes, car sur tout le pourtour de l'île les contre-forts des monts

dressent leurs escarpements entre les petites plaines et les vallons.

Dans toute la Crète il n'existe qu'une seule campagne méritant

véritablement le nom de plaine: c'est la Messara, le grenier de l'île,

au sud du groupe central; l'Ieropotamo, ou Fleuve Saint, y roule

toujours un peu d'eau, même en été.

La forme extérieure de la Crète répond d'une manière remarquable au

relief de ses montagnes. Presque géométrique dans ses contours, le long

rectangle de l'île se fait plus large ou s'amincit suivant la hauteur

des sommets correspondants de la chaîne. Au centre de la Crète, là

précisément où elle offre la plus grande largeur, s'élève le principal

massif de l'île, que domine l'Ida (Psiloriti) où, suivant la mythologie

des Hellènes, naquit autrefois Jupiter. Sa haute cime isolée et presque

toujours neigeuse, qui rappelle la forme superbe de l'Etna, ses

puissants contre-forts, les vallées verdoyantes de sa base, lui donnent

un aspect grandiose; mais il était encore plus beau dans l'antiquité

grecque, lorsque ses forêts lui méritaient encore le nom d'Ida ou

«Boisé». Du sommet, on a toute l'île à ses pieds, et l'on voit se

développer, au nord, un immense horizon d'îles et de péninsules, des

pointes du Taygète aux montagnes de l'Asie Mineure; du côté du sud,

par-dessus la petite île de Gaudo ou Gozzo, nue, dépourvue de ports, on

ne distingue pas les rivages de la Cyrénaïque, à cause de leur faible

élévation relative.

Le principal groupe des montagnes occidentales de l'île, qui dépasse en

hauteur moyenne le massif de l'Ida, quoiqu'il lui cède probablement par

ses pitons suprêmes, se dresse en escarpements beaucoup plus difficiles

à gravir. Ce groupe est celui des monts Blancs ou Leuca-Ori, ainsi

nommés, soit à cause des neiges de leurs cimes, soit plutôt à cause de

leurs parois de calcaire blanchâtre; ils sont entièrement déboisés; à

peine quelque verdure se montre-t-elle au fond des vallées qui en

descendent. On désigne aussi les monts Blancs sous le nom de monts des

Sphakiotes, à cause des populations doriennes, restées pures de tout

mélange, qui s'y sont cantonnées comme dans une citadelle. Peu de

massifs sont en effet plus abrupts, mieux défendus par la nature contre

toute attaque de dehors. Quelques-uns des villages sont accessibles

seulement par les lits pierreux de torrents qui descendent en cascades;

pendant les pluies, quand les ravins sont remplis par l'eau grondante,

toute communication est interrompue: on dit alors que «la porte est

fermée». Tel est le défilé ou «pharynx» (_pharynghi_) d'Hagio-Rouméli,

sur le versant méridional des monts Blancs; quand les nuages menacent de

s'écrouler en averses, on n'ose s'engager dans l'étroite gorge, de peur

d'être surpris et emporté par le torrent. Pendant la guerre de

l'indépendance, les Turcs essayèrent vainement de forcer cette porte de

la grande citadelle des monts. Mais sur les hauteurs s'étendent des

terrains assez unis, qui pourraient nourrir une population nombreuse

s'ils n'étaient pas aussi froids. Ainsi les villages d'Askyfo,

inhabitables en hiver, à cause de leur grande élévation, occupent une

plaine qu'entoure de tous les côtés un rempart circulaire de montagnes.

Cette plaine fut jadis un lac, ainsi que le prouvent les anciennes

berges, encore très-visibles çà et là, et les roches insulaires situées

au milieu du bassin. Les eaux qui tombent dans le vaste entonnoir ont

trouvé des katavothres (_khonos_), qui leur permettent maintenant de

s'épancher directement dans la mer. Une des grandes sources jaillit dans

la gorge même d'Hagio-Rouméli.

Les autres chaînes et massifs de l'île sont moins élevés et beaucoup

moins âpres que les monts Blancs[19]. Les plus remarquables sont les

monts Lassiti et, plus à l'est encore, les monts Dicté ou Sitia, qui

font, à l'extrémité orientale de l'île, une sorte de pendant au groupe

des sommets sphakiotes; mais ils n'ont point défendu de la servitude les

populations qui les habitent. On remarque, sur le versant septentrional

de ces montagnes, d'anciennes plages dont les coquillages, en tout

semblables à ceux des grèves actuelles, prouvent que l'île s'est

exhaussée d'au moins 20 mètres pendant la période géologique moderne. La

rive du nord, des monts Blancs aux monts Dicté, est plus découpée que

les côtes du sud; projetant au loin ses caps ou «acrotères», elle offre

plus de golfes, de baies et d'abris sûrs. Aussi est-ce de ce côté que se

sont bâties toutes les villes commerçantes: on peut dire que ce rivage,

tourné vers les eaux de la mer Égée, toute peuplée de navires, est le

littoral vivant, en comparaison de la côte du Sud, relativement déserte

et regardant vers les plages de l'Afrique, plus désertes encore. Toutes

les villes de la rive septentrionale occupent l'emplacement d'antiques

cités. Megalo-Kastron, plus connue sous le nom de Candie, que l'on donne

également à l'île entière, est l'Heracleion des Grecs, le port de la

fameuse Cnosse. Retimo, à la base occidentale du mont Ida, a changé à

peine son vieux nom de Rhytimnos. Enfin, la Canée, dont les maisons

toutes blanches se confondent presque avec les pentes arides des monts

Blancs, est la Kydonie des Grecs, célèbre par ses forêts de cognassiers.

C'est actuellement le chef-lieu de l'île et la ville, sinon la plus

populeuse, du moins la plus importante de la Crète, son grand entrepôt

d'échanges[20]. Elle essaye de compléter son outillage commercial par un

deuxième port, celui d'Azizirge, fondé à l'est de la Canée au bord de la

Sude, havre naturel parfaitement abrité, qui promet de devenir l'une des

principales stations maritimes de la Méditerranée.

[Note 19:

Superf. de l'île, d'après Raulin. 7,800 kil. car.

Ida ou Psiloriti, » 2,498 mèt.

Monts Blancs, » 2,462 »

Lassiti, » 2,155 »

]

[Note 20: La Canée: 12,000 hab.; Megalo-Kastron: 12,000 hab.;

Retimo: 9,000 hab. Population de l'île entière: 210,000 hab.]

[Illustration: POPULATIONS DE LA TURQUIE D'EUROPE.]

[Illustration: ENTRÉE DES GORGES D'HAGIO-ROEMÉLI. Dessin de E.

Grandsire, d'âpres un croquis fait sur nature.]

La Crète est certainement bien inférieure en population et en richesse à

ce qu'elle fut autrefois. Elle est loin de mériter le titre de «Crète

aux Cent-Villes» que lui avait donné l'antiquité grecque; de tristes

villages, construits avec les débris d'un seul mur, remplacent la

plupart des antiques cités pour lesquelles on avait dû creuser

d'immenses carrières comme le prétendu «labyrinthe» de Gortyne, au sud

du mont Ida. En dépit de sa grande fertilité, la Crète ne fournit au

commerce qu'une bien faible quantité de denrées agricoles; on ne

reconnaît point là cette île féconde où Cérès donna naissance à Plutus

sur un lit de gerbes. Les paysans sont censés propriétaires de leurs

champs, mais ils ne sont point libres et cultivent paresseusement le

sol. Leurs oliviers ne donnent plus qu'une huile amère, leurs vignes

fournissent un bon vin, malgré le vigneron, mais elles ne produisent

plus la délicieuse «malvoisie» des Vénitiens; le coton, le tabac, les

fruits de toute espèce sont fort négligés par les agriculteurs; la seule

conquête qu'ils aient faite pendant le siècle est celle des orangers,

dont les fruits délicieux sont grandement appréciés dans tout l'Orient.

Le voyageur Perrot signale ce fait curieux, qu'à l'exception de la vigne

et de l'olivier, toutes les essences d'arbres cultivés croissent en

différentes parties de l'île; On ne voit de châtaigniers qu'à

l'extrémité occidentale de l'île; les hautes vallées des Sphakiotes ont

seules les chênes verts et les cyprès; la province de Retimo, à l'ouest

de l'Ida, possède les chênes à vallonée, les montagnes de Dieté

produisent le pin à pignon et le caroubier; enfin, vers l'extrémité

sud-orientale de la Crète, un promontoire qui s'avance du côté de

l'Afrique porte un bois de dattiers, le plus beau de tout l'archipel

grec.

[Illustration: No. 25--ILE DE CRÈTE.]

La population de la Crète et des îlots voisins n'a cessé d'être

hellénique en grande majorité, malgré les invasions successives des

peuples de diverses races, et parle encore un dialecte où l'on reconnaît

un dorien corrompu. Des Slaves qui avaient envahi l'île au commencement

du moyen âge, il ne subsiste plus d'autres traces que les noms de

quelques villages. Les Arabes, les Vénitiens se sont également fondus

avec les Cretois aborigènes; mais il reste encore un grand nombre

d'Albanais, descendants des soldats arnautes, qui gardent leur moeurs et

leur dialecte. Quant aux musulmans ou prétendus Turcs, qui constituent à

peu près un cinquième de la population totale, ils sont en grande

majorité les descendants de Cretois convertis jadis au mahométisme afin

d'échapper à la persécution: de tous les Hellènes de l'Orient, ce sont

les seuls qui aient adopté en masse le culte du vainqueur; mais depuis

que la persécution religieuse n'est plus à craindre, plusieurs familles

mahométanes d'origine grecque sont revenues à la religion de leurs

ancêtres. Déjà prépondérants par le nombre, les Hellènes de la Crète le

sont aussi par l'industrie, le commerce, la fortune; ce sont eux qui

achètent la terre, et le musulman se retire pas à pas devant eux. Le

langage de tous les Cretois, à l'exception des Albanais, est le grec;

seulement dans la capitale et dans certaines parties de la Messara, que

les musulmans se sont appropriées, ceux-ci se trouvent en masses assez

compactes pour qu'ils aient pu, en haine de leurs compatriotes et par

amour de la domination, acquérir une certaine connaissance de la langue

turque.

Il n'est donc pas étonnant que les Grecs revendiquent la possession d'un

pays où leur prépondérance est aussi marquée; mais, en dépit de leur

vaillance, ils n'ont pu, isolés comme ils le sont, triompher des armées

turques et égyptiennes que l'on envoyait contre eux. Peut-être est-ce

avec raison que les Crétois sont accusés de ressembler à leurs ancêtres

par l'avidité commerciale et le mépris de la vérité; peut-être sont-ils

encore «Grecs parmi les Grecs, menteurs parmi les menteurs»; mais à coup

sûr ils ne méritent pas le reproche que l'on faisait à leurs aïeux, à

l'époque où ceux-ci s'engageaient en foule comme mercenaires, de n'avoir

nul souci de la patrie. Ils ont, au contraire, beaucoup souffert pour

elle, et dans presque toutes les parties de l'île, surtout entre le mont

Ida et les monts Blancs, on montre des lieux de bataille où leur sang a

été versé pour la cause de l'indépendance. Les vastes cavernes de

Melidhoni, sur les pentes occidentales de l'Ida, ont été le théâtre d'un

de ces horribles faits de guerre. En 1822, plus de trois cents Hellènes,

presque tous des femmes, des enfants, des vieillards, s'étaient réfugiés

dans la grotte. Les Turcs allumèrent un grand feu devant l'étroite

ouverture; le vent qui les aidait dans leur oeuvre d'extermination

poussait la fumée dans le souterrain. Les malheureux s'enfuirent au fond

de la grotte, mais en vain; tous périrent étouffés. Les cadavres

restèrent sur le sol, sans autre sépulture que celle du sédiment

calcaire qui les recouvrit peu à peu: ça et là se montrent encore

quelques ossements que la pierre n'a pas revêtus de son linceul

grisâtre.

Au nord, l'antique «mer de Minos» sépare la Grèce des îles de l'Archipel

par ses profonds abîmes, dont la cavité centrale descend à plus de 1000

mètres. Presque toutes ces terres éparses appartiennent à la Grèce. Une

seule des Cyclades est restée comme la Crète sous la domination des

Osmanlis: c'est l'île d'Astypalaea, vulgairement désignée sous le nom

d'Astropalaea ou de Stampalia: les anciens l'avaient appelée la «Table

des Dieux», à cause de sa merveilleuse fécondité, Bien qu'elle

appartienne incontestablement à la chaîne orientale des Cyclades par la

nature géologique du sol et par la disposition des fosses sous-marines,

la diplomatie a cru devoir la laisser à la Turquie, avec tous les îlots

environnants. Ainsi quinze cents Hélènes de plus sont restés sous la

domination des Osmanlis.

[Illustration: N° 26--PROFONDEURS DE LA MER ÉGÉE.]

Des autres îles de population grecque appartenant à la Turquie, celle

qui se rapproche le plus du littoral de l'Europe, et qui peut même être

considérée comme en faisant partie géologiquement, est Thasos: le

détroit qui la sépare du littoral de la Macédoine n'a guère que cinq

kilomètres et se trouve, en outre, partiellement barré par l'îlot de

Thasopoulo et par des bancs de sable: pendant les gros temps, les

voiliers manoeuvrent difficilement dans ce passage. Quoique dépendant

naturellement de la Macédoine, l'île est cependant administrée par un

moudir du vice-roi d'Égypte, auquel la Porte en a fait cadeau. Lorsque

Mahomet II mit fin à l'empire de Byzance, elle formait avec les îles

voisines une principauté de la famille italienne des Gatelluzzi.

Thasos est une des terres de l'antique monde grec dont la situation

actuelle contraste le plus tristement avec ce qu'elles furent jadis.

Thasos, la vieille colonie phénicienne, fut la rivale, puis la riche et

puissante alliée d'Athènes; ses habitants, qui peut-être étaient au

nombre de cent mille, exploitaient d'abondantes mines d'or, des

gisements de fer, des carrières de beau marbre blanc, cultivaient des

vignobles célèbres par leurs produits et faisaient sur tous les rivages

de la mer Égée un commerce considérable. De nos jours, mines et

carrières sont abandonnées et l'on ne sait plus même où se trouvaient

les gisements aurifères qui fournirent tant de trésors aux Thasiens; les

vignobles ne donnent plus qu'un vin médiocre; les produits de la culture

suffisent à peine aux dix mille habitants, et l'ancien port de Thasos,

au nord de l'île, n'est plus fréquenté que par de pauvres caïques.

Depuis que Mahomet II fit transporter à Constantinople presque toute la

population, l'île s'est bien lentement repeuplée, et la crainte des

pirates, qui avaient fait de Thasos leur lieu de rendez-vous, a forcé

les indigènes à bâtir leurs demeures loin des côtes, dans les hautes

vallées et sur les roches abruptes. Les habitants sont d'origine

hellénique, mais ils parlent un «grec affreux, aux formes barbares et

tout mêlé de mots turcs». Ce grand désir d'instruction, qui se manifeste

chez tous les autres Grecs du continent et des îles, manque chez les

Thasiens. Ce sont des Grecs déchus; d'ailleurs ils le confessent

eux-mêmes. En conversant avec le voyageur Perrot, ils répétaient

souvent: «Nous sommes des moutons, des bêtes de somme.»

Mais ce que Thasos a gardé, ce qui la distingue entre toutes les îles de

l'Archipel, c'est la beauté de ses montagnes boisées, de ses paysages

verdoyants. Les pluies qu'apportent les vents dans le fond du golfe

macédonien, se déversent sur les hauteurs de Thasos et fournissent à la

végétation de l'île toute l'humidité qui lui est nécessaire. Les eaux

courantes murmurent dans les vallons, de grands arbres ombragent les

pentes; les villages situés sur les premiers renflements des montagnes

sont à demi-caches derrière des rideaux de cyprès et sous les branches

des noyers et des oliviers; plus haut, de magnifiques platanes, des

lauriers, qui sont des arbres de haute futaie, des charmes, des chênes

verts groupés en désordre, remplissent les vallées qui rayonnent en tous

sens vers le pourtour de l'île; enfin les escarpements supérieurs sont

recouverts d'une forêt de pins, d'espèces diverses, dont le sombre

feuillage contraste avec le marbre éclatant des roches. Seuls les grands

sommets, le Saint-Elie, l'Ipsario, qui se dressent à mille mètres et

davantage, sont dénudés à la cime; leurs parois de calcaire cristallin,

de gneiss, de micaschiste, fréquemment lavés et polis par les pluies,

brillent d'un éclat extraordinaire; on les voit fulgurer de reflets sous

les rayons du soleil.

Samothrace, moins étendue que Thasos, est cependant beaucoup plus

élevée. L'inévitable «Saint-Elie» qui la domine est une superbe masse de

trachyte formant à l'est de la mer Égée le pendant du mont Athos, qui

trône à l'occident. Vue du nord ou du sud, l'île de Samothrace, avec sa

puissante arête presque uniforme en hauteur, ressemble à un immense

cercueil posé sur la mer; mais quand on la regarde de l'est ou de

l'ouest, son profil est celui d'une gigantesque pyramide se dressant

hors des flots. C'est là-haut, nous dit Homère, que s'assit Poséidon,

pour contempler les luttes des Grecs et des Troyens, par-dessus l'île

plus basse d'Imbros; c'est dans les forêts sauvages de la noire

montagne, presque uniquement composées de chênes, que les Cabires

célébraient leurs mystères empruntés aux cultes secrets de l'Asie. Un

mont d'un aspect aussi grandiose ne pouvait manquer, en effet, d'être

tout particulièrement vénéré dans le monde hellénique. Samothrace était

pour les anciens Grecs ce que le mont Athos est devenu pour leurs

descendants, c'était la «sainte Montagne». Des quantités de débris, des

inscriptions nombreuses témoignent encore de l'empressement avec lequel

les voyageurs pieux y accouraient de toutes parts. Mais depuis que les

dieux païens n'ont plus d'autels, Samothrace est devenue déserte. Il ne

s'y trouve plus qu'un village, dont les habitants, visités seulement en

été par quelques pêcheurs d'éponges, vivent comme des prisonniers,

ignorant ce qui se passe dans le monde. Les rivages absolument dépourvus

de ports et le courant redoutable qui sépare Samothrace de l'île

d'Imbros ont détourné la navigation, et bien que les vallées soient

très-fertiles, assez, disent les indigènes, «pour faire ressusciter les

hommes à peine enterrés,» nul émigrant du continent voisin ne se sent

attiré vers cette terre abandonnée. Imbros et Lemnos, séparées de

Samothrace par des gouffres marins de mille mètres de profondeur,

semblent continuer à l'ouest la chaîne de la Chersonèse de Thrace.

Imbros, la plus rapprochée du continent, est la plus haute des deux

îles; néanmoins le «Saint-Elie» qui la couronne atteint à peine au tiers

de la hauteur du pic de Samothrace. Nulle forêt ne recouvre ses pentes;

ses plaines sont nues, rocailleuses; à peine la huitième partie du sol

est-elle cultivable. Cependant la position d'Imbros sur le grand chemin

des nations, près de l'entrée des Dardanelles, lui a toujours assuré une

certaine importance. La plus forte partie de la population s'est groupée

au nord-est de l'île dans la vallée d'un petit ruisseau, souvent à sec,

auquel on a donné emphatiquement le nom de Megalos-Potamos ou

Grand-Fleuve.

Lemnos (Limno), la Sta-Limène des modernes, est la plus grande des îles

de Thrace, mais aussi la plus basse et la plus nue: on y marche pendant

des heures sans découvrir un seul arbre. Même l'olivier manque dans les

campagnes, et les jardins des villages sont pauvres en arbres fruitiers:

on est obligé de faire venir le bois de Thasos et du continent. Pourtant

Lemnos est d'une grande fertilité: elle produit de l'orge et d'autres

céréales en abondance, et les pâtis de ses collines nourrissent plus de

quarante mille brebis. L'île se compose en réalité de plusieurs massifs

isolés, de trois à quatre cents mètres de hauteur, qui furent des

volcans et que séparent des plaines basses couvertes de scories et des

golfes profondément entaillés dans les rivages. Au temps des anciens

Grecs, les foyers souterrains de Lemnos brûlaient encore; Vulcain,

précipité du haut du ciel, forgeait avec ses cyclopes dans les cavernes

des montagnes. Quelque temps avant notre ère, une colline, le mont

Mosychlos, et le promontoire de Chrysé s'engouffrèrent dans les eaux;

peut-être l'endroit où s'élevaient ses hauteurs est-il indiqué par de

vastes plateaux sous-marins et des écueils, qui s'étendent à l'est de

l'île, dans la direction d'Imbros. Depuis la chute de Mosychlos, Lemnos

n'a point eu à souffrir d'éruptions ni de tremblements de terre, et la

population, relativement assez nombreuse, n'a eu rien à craindre que des

hommes. Les habitants sont Grecs en grande majorité, et les Turcs,

graduellement évincés par la race qu'ils ont conquise, mais qui leur est

supérieure en intelligence et en activité, diminuent constamment en

nombre. Le commerce, en entier dans les mains des Hellènes, a toujours

pour centre principal l'antique Myrina, connue aujourd'hui sous le nom

de Kastro et située à l'ouest de l'île, sur un promontoire qui s'élève

entre deux rades. Parmi les articles de commerce de Lemnos se trouve une

terre dite «sigillée», célèbre dans tout l'Orient et de toute antiquité

comme médicament astringent. On va la recueillir au centre de l'île;

mais elle n'est censée avoir de vertu que si on l'a ramassée dans la

matinée de la fête du Christ, le 6 août, avant le lever du soleil, et

avec force prières et cérémonies.

La petite île de Stratio (Hagios Eustrathios), au sud de Lemnos, en est

une dépendance politique et commerciale; elle est également peuplée de

Grecs[21]. Quant aux îles qui bordent le littoral de l'Asie Mineure et

qui en font géologiquement partie, Mitylène, Chios, Rhodes et le groupe

des Sporades asiatiques, elles dépendent administrativement de la

Turquie d'Europe; mais ce n'est là qu'une fiction dont la géographie n'a

guère à s'occuper.

[Note 21: Iles de la Thrace:

Superficie. Montagnes les plus hautes. Population.

Thasos..... 192 kil. carr. Ipsario........ 1,000 met. 10,000 habit,

Samothrace. 170 » Phengari....... 1,646 » 200(?) »

Imbros..... 220 » Saint-Élie..... 595 » 4,000 »

Lemnos..... 440 » Skopia......... 430 » 22,000 »

]

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 48 / 153 题