VUE D'ENSEMBLE

Des trois péninsules de l'Europe méridionale, celle dont la position

géographique est la plus heureuse et qui jouit des plus grands avantages

naturels est peut-être la presqu'île des Balkhans. Sa forme, beaucoup

plus mouvementée que celle de l'Espagne, dépasse même celle de l'Italie

en richesse de contours; ses côtes, baignées par quatre mers, sont

dentelées de golfes et de ports, frangées de rameaux péninsulaires,

bordées d'îles nombreuses. Plusieurs de ses vallées et de ses plaines ne

sont pas moins fertiles que les bords du Guadalquivir et les campagnes

de la Lombardie; deux zones de végétation s'y rencontrent et mêlent en

gracieux paysages les flores de deux climats. Les montagnes de la

Turquie, dont on ne songe guère à célébrer la beauté pittoresque, car de

rares voyageurs seulement s'y aventurent, ne le cèdent pourtant pas en

grâce et en majesté aux chaînes des autres péninsules, et la plupart ont

encore le charme que donne la parure des forêts. Il est vrai que, de nos

jours, le manque presque absolu de routes les rend moins abordables que

les Apennins d'Italie et les «sierras» d'Espagne; toutefois elles sont

moins hautes en moyenne, et leurs remparts sont percés d'un grand nombre

de brèches; les plateaux qui leur servent d'appui sont aussi beaucoup

plus étroits et plus découpés de vallées que les hautes plaines des

Castilles. Enfin, tandis que l'Espagne et l'Italie sont complétement

fermées au nord par des barrières de montagnes difficiles à franchir, la

péninsule turque se rattache au tronc continental par transitions

imperceptibles, sans que nulle part la limite soit indiquée par des

frontières naturelles. Les rangées des Alpes autrichiennes se continuent

sans interruption dans la Bosnie; de même les Carpathes traversent le

Danube pour se relier au système des Balkhans. A l'est des

Portes-de-Fer, tout rempart de monts a disparu: la Turquie n'est plus

bornée au nord que par le cours changeant du Danube, sorte de mer

intérieure dont elle garde l'issue[18].

[Note 18:

Superficie de la Turquie d'Europe 365,300 kilom. carrés.

Développement approximatif du littoral 2,800 --

]

Un avantage presque unique sur la Terre est celui que donnent à la

péninsule de Thrace la proximité et le parallélisme des rivages de deux

continents. L'Europe et l'Asie s'avancent au-devant l'une de l'autre et

ne restent séparées que par le cours d'un fleuve marin réunissant la mer

Noire à la mer Égée ou «mer Blanche» des Turcs. Ainsi deux axes se

croisent en cette région de l'ancien monde, celui des masses

continentales et celui des mers intérieures. A la fois isthmes et

détroits, le Bosphore et les Dardanelles servent en même temps de

chemins aux flottes de commerce et de lieux de passage aux mouvements

des peuples de continent à continent. Si la mer Noire s'étendait plus

avant dans l'intérieur des terres et formait comme autrefois, durant les

âges géologiques un bassin continu avec la Caspienne et d'autres mers

d'Asie, Constantinople deviendrait nécessairement la «ville du milieu»

pour tout le monde ancien. Elle le fut déjà pendant mille années, mais

dût-elle ne jamais reconquérir ce titre, elle n'en sera pas moins

toujours l'un des centres de gravité autour desquels oscilleront les

destinées des peuples. La cité pourrait être rasée qu'elle renaîtrait

bientôt au bord de l'un ou de l'autre détroit dans cette région

d'échange placée entre l'Europe et l'Asie. À l'aurore de notre histoire,

la puissante Ilion veillait à l'entrée des Dardanelles. Elle s'est

relevée sur le Bosphore; mais, à défaut de Byzance, nombre d'autres

villes, Alexandria-Troas, Chalcédoine, Nicée, Nicomédie, quoique moins

privilégiées par la nature, auraient pu lui succéder.

Ce rôle d'intermédiaire qui appartient à la région des détroits doit

être naturellement, dans une moindre mesure, celui de tout le littoral

de la mer Égée. On sait ce que fut la Grèce dans l'histoire de

l'humanité; mais en laissant de côté ce pays, séparé politiquement de la

Turquie, la Macédoine et la Thrace n'ont-elles pas eu aussi une

importance de premier ordre dans les annales du monde? C'est de là

qu'après l'invasion de la Grèce par les Perses partit le mouvement de

reflux vers les contrées de l'Euphrate et de l'Indus. La puissance

romaine s'y maintint pendant mille années encore, après avoir succombé

dans Rome même, et là fut sauvegardé ce précieux trésor de la

civilisation grecque, qui devait faire «renaître» l'Europe occidentale.

Il est vrai que l'arrivée des Turcs interrompit subitement dans le pays

toute histoire propre et toute action civilisatrice. Par suite de

l'ébranlement général qui depuis trois mille ans n'avait cessé

d'entraîner les peuples de l'est à l'ouest, ces conquérants de race

touranienne réussirent à prendre pied dans la péninsule de Thrace. Il y

a plus de cinq cents ans déjà qu'ils y sont campés, plus de quatre

siècles qu'ils sont devenus les maîtres de la presqu'île entière, et

pendant cette longue période la Rome orientale a été comme retranchée du

reste de l'Europe. Les guerres incessantes que la présence des

mahométans a nécessairement amenées entre eux et le monde chrétien, le

fatal avilissement des nations conquises ou même réduites en esclavage,

enfin le fatalisme insouciant des maîtres du pays, ont complétement

arrêté le progrès normal de ces contrées, pourtant si favorisées de la

nature. Mais le temps est venu pour cette partie si importante de

l'Europe de reprendre son rôle dans l'économie générale de la Terre.

Ainsi que l'a dit le plus grand poëte de notre siècle, «le monde penche

à l'Orient».

De vastes régions de la presqu'île thraco-hellénique sont encore aussi

peu connues que l'Afrique centrale. Il y a quelques années à peine, le

voyageur Kanitz constatait la non-existence de rivières, de collines et

de montagnes fantastiques, dessinées au hasard par les cartographes près

de Viddin, dans le voisinage immédiat du Danube. Par contre, il

signalait dans les divers districts de la Bulgarie centrale de trois à

quatre fois plus de villages que n'en indiquaient jusqu'alors les cartes

les plus détaillées. Un autre savant, le Français Lejean, reconnaissait

qu'un prétendu défilé passant à travers l'épaisseur des Balkhans est un

simple mythe. Depuis, des géodésiens russes, chargés de continuer la

mesure d'un arc de méridien à travers toute la Péninsule, trouvaient que

la ville fréquemment visitée de Sofia est située à près d'une journée de

marche de l'endroit qui lui était assigné par les meilleures cartes. De

même, leurs mesures établissaient pour tout l'ensemble de la chaîne des

Balkhans une situation plus septentrionale qu'on ne l'admettait

jusqu'ici. Combien d'erreurs aussi graves ne faudra-t-il pas rectifier

dans les montagnes du Pinde et sur les plateaux de l'Albanie, où jusqu'à

maintenant un si petit nombre d'hommes de science se sont hasardés? Et

si le travail préliminaire de simple découverte n'est pas achevé, à plus

forte raison l'exploration intime de la contrée, dans tous ses détails

topographiques et dans ses ressources cachées, est-elle encore

incomplète.

Toutefois, grâce aux voyages et aux études de plusieurs savants, parmi

lesquels il faut citer principalement Palma, Vaudoncourt, Lapic, Boué,

Viquesnel, Lejean, Kanitz, Barth, Hochstetter, Abdullah-Bey, le sol de

la Turquie est déjà connu dans tous les grands traits de son relief et

de sa constitution géologique. C'était là une oeuvre difficile, car les

massifs et les chaînes de la Péninsule ne constituent point de système

régulier: il ne s'y trouve point de rangée centrale dont les branches se

ramifient alternativement à droite et à gauche et s'abaissent par degrés

dans les plaines. Au contraire, le centre même de la Turquie est loin

d'en être la région la plus élevée, et les plus hauts sommets se

groupent d'une manière fort inégale dans les diverses parties de la

contrée. L'orientation des crêtes de montagnes ne varie pas moins: elles

se dirigent vers tous les points de l'horizon. On peut dire seulement

d'une façon générale que les chaînes de la Turquie occidentale se

développent parallèlement aux rivages de la mer Adriatique et de la mer

Ionienne, tandis que dans la Turquie orientale les rangées de monts ont

une direction perpendiculaire à la mer Noire et à l'Archipel. Par son

relief de montagnes et sa pente générale, la Turquie semble, pour ainsi

dire, tourner le dos au continent européen: ses plus hauts sommets, ses

plus larges plateaux, ses forêts les plus inaccessibles se trouvent à

l'ouest et au nord-ouest, comme pour l'éloigner des plages de

l'Adriatique et des campagnes de la Hongrie; de même, toutes ses eaux,

qui s'épanchent au nord, à l'est, au sud, finissent par se jeter dans la

mer Noire ou dans la mer Égée, en baignant des plages tournées du côté

de l'Asie.

Le désordre extrême des chaînes et des massifs de montagnes a eu pour

conséquence un désordre analogue dans la distribution des peuples de la

Péninsule. Qu'ils vinssent de l'Asie Mineure par les détroits, ou des

plaines de la Scythie par la vallée du Danube, les divers groupes

d'immigrants, hordes sauvages ou colonies paisibles, se trouvaient

bientôt éparpillés dans les vallons fermés et dans les cirques sans

issue. Les populations les plus différentes, embarrassées pour se guider

dans ce labyrinthe de monts, se sont ainsi juxtaposées comme au hasard,

et presque toujours sont entrées en conflit. Les unes, plus nombreuses,

plus vaillantes dans la guerre ou plus industrieuses dans la paix, ont

accru peu à peu leur domaine aux dépens de leurs voisins; d'autres, au

contraire, vaincues dans la lutte pour l'existence, ont perdu toute

cohésion et se sont partagées en d'innombrables fractions qui s'ignorent

mutuellement. Les peuples de la Hongrie, ce pays où s'entremêlent en si

grand nombre les races et les langues, sont relativement homogènes en

comparaison de ceux de la Turquie: en certains districts, des

communautés de huit ou dix races différentes vivent côte à côte dans un

rayon de quelques lieues.

Néanmoins un tassement général ne pouvait manquer de s'opérer dans ce

chaos, et les relations pacifiques du commerce achèvent de plus en plus

le travail d'assimilation entre les races. Actuellement, si l'on ne

tient pas compte de l'infinité des enclaves de toute forme et de toute

grandeur, le territoire de la Turquie d'Europe peut se diviser en quatre

grandes zones ethnologiques. La Crète et les îles de l'Archipel, le

littoral de la mer Égée, le versant oriental du Pinde et l'Olympe sont

peuplés de Grecs; l'espace compris entre l'Adriatique et le Pinde est la

contrée des Albanais; au nord-ouest, la région des Alpes illyriennes est

occupée par des Slaves, connus sous les divers noms de Serbes, Croates,

Bosniaques, Herzegoviniens, Csernagorsques; enfin, les deux versants des

Balkhans, le Despoto-Dagh et les plaines de la Turquie orientale,

appartiennent aux Bulgares, qui par les croisements et la langue sont

devenus presque Slaves. Quant aux Turcs, les conquérants et les maîtres

du pays, ils sont épars ça et là en groupes plus ou moins considérables,

surtout autour des capitales et des places fortes; mais la seule partie

étendue de la contrée dont ils soient ethnologiquement les possesseurs,

est l'angle nord oriental de la Péninsule, entre les Balkhans, le Danube

et la mer Noire.

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 46 / 153 题