LE PRÉSENT ET L'AVENIR DE LA GRÈCE

Le peuple grec a certainement fait de grands progrès depuis qu'il a

secoué le joug des Turcs, cependant il est loin d'avoir tenu tout ce que

les philhellènes enthousiastes attendaient de lui. En le voyant égaler

en courage les Grecs de Marathon et de Platée, on crut qu'il saurait en

peu de temps s'élever au niveau intellectuel et artistique des

générations qui produisirent Aristote et Phidias. Ces grandes espérances

n'ont point été réalisées. Ce n'est point en l'espace d'une génération

qu'un peuple saurait émerger complètement de la barbarie, échapper aux

superstitions de toute espèce qui étreignaient son esprit, changer les

moeurs de violence, de ruse, de paresse que lui avait données la

servitude, et s'assimiler les conquêtes scientifiques de vingt siècles,

pour prendre lui-même sa place au rang des peuples initiateurs.

D'ailleurs il faut tenir compte du petit nombre des Hellènes de la

Grèce, qui égalent à peine la population de deux départements français

et qui sont très-clair-semés sur un territoire montueux, âpre, sans

chemins. Les rivages des péninsules et les îles, tout dentelés de ports,

sont admirablement disposés pour le commerce; aussi les habitants

n'ont-ils pas manqué d'en profiter et l'on sait avec quel succès; mais

il est peu de contrées en Europe dont le relief soit moins favorable à

l'utilisation des ressources agricoles et industrielles du pays. La

nature du sol s'oppose partout à la construction des routes, tandis que

partout aussi la mer bleue souriant dans les golfes invite aux voyages

et au commerce lointain. Aussi nul mouvement d'immigration ne se produit

de l'Empire Ottoman vers la Grèce, tandis qu'au contraire des multitudes

d'Hellènes, surtout des îles Ioniennes et des Cyclades, émigrent chaque,

année pour chercher fortune à Constantinople, au Caire et jusque dans

les Indes. Les hommes de travail ou d'aventure s'éloignent, laissant

derrière eux la tourbe des intrigants qui font de la politique un métier

lucratif et les pacifiques employés dont l'avenir dépend de la faveur

d'un ministre. Il en résulte ce fait assez bizarre, que les communautés

de Grecs les plus riches et les plus prospères sont précisément celles

qui se développent à l'étranger. Elles sont aussi plus libres et mieux

administrées. En dépit du pacha qui la surveille, la moindre petite cité

romaïque de la Thrace ou de la Macédoine pourrait servir de modèle dans

la gestion de la chose publique au royaume autonome et souverain de la

Grèce. C'est qu'elle a un intérêt immédiat à bien gérer ses affaires,

qui sont pour ainsi dire des affaires de famille, tandis que dans

l'Hellade une bureaucratie inquiète et rapace intervient à tout propos

pour gérer à son profit les deniers de la commune, corrompt les

électeurs afin de se maintenir en place, et tente de rentrer dans ses

débours, en continuant, sous mille formes vexatoires plus ou moins

légales, les traditions de piraterie et de brigandage qui ont été si

longtemps celles de leur pays.

La population actuelle de la Grèce proprement dite peut être évaluée à

quinze cent mille personnes, soit environ les deux cinquièmes des

Hellènes d'Europe et d'Asie. A surface égale, l'Hellade, dont la

position est si avantageuse pour le commerce, est non-seulement beaucoup

moins peuplée que les pays civilisés de l'Europe occidentale, elle est

même à cet égard inférieure à la Turquie. D'après les auteurs qui ont le

mieux étudié l'histoire du passé des Hellènes, la Grèce propre, à

l'époque de sa plus grande prospérité, n'aurait pas eu moins de six à

sept millions d'habitants. L'Attique à elle seule était dix fois plus

peuplée qu'elle ne l'est aujourd'hui, et certaines îles, où l'on voit au

plus quelques bergers, étaient couvertes de cités populeuses; au milieu

de tous les plateaux déserts, au bord du moindre ruisseau, sur chaque

promontoire se montrent les emplacements de villes antiques: la carte du

monde hellénique, de Chypre à Corfou et de Thasos à la Crète, fourmille

de _palaeochori_, de _palaeocastro_, de _palaeopoli_, et la Grèce

continentale n'est pas moins riche que les îles et les côtes de l'Asie

Mineure en souvenirs de ce genre.

Toutefois, si le pays se repeuple avec une certaine lenteur, le progrès

n'en est pas moins incontestable. Avant la guerre de l'indépendance, le

nombre des habitants de la Grèce, y compris les îles Ioniennes,

dépassait peut-être un million; mais les batailles et surtout les

massacres de la Morée diminuèrent considérablement la population; en

1832, les Grecs et les Ioniens réunis étaient 950,000 au plus. Depuis

cette époque, l'accroissement annuel a varié de 9,000 à 14,000

individus, mais d'une manière assez inégale, car si les villes

grandissent rapidement, en revanche plusieurs îles de l'Archipel et de

la mer Ionienne, notamment Andros, Santorin, Hydra, Zante, Leucade,

perdent par l'émigration plus d'habitants que ne leur en donne le

surplus des naissances sur les morts. Dans le continent, ce sont les

fièvres paludéennes qui retardent le plus les progrès du repeuplement de

la Grèce. Parfaitement sain par son climat naturel, le sol est en maints

endroits devenu très-insalubre par les eaux qu'on laisse séjourner en

marais; la reconquête des terres par l'agriculture sera donc en même

temps l'enrichissement de la contrée et la disparition d'un fléau

terrible[15].

[Note 15: Population des principales villes de la Grèce, avec leur

banlieue, en 1870:

Athènes et Pirée 59,000 hab.

Patras 26,000 »

Corfou 24,000 »

Hermoupolis ou Syra 21,000 »

Zante 20,500 »

Lixouri (Céphalonie) 14,000 »

Pyrgos ou Letrini 13,600 »

Tripolis ou Tripolitza 11,500 »

Chalcis, en Eubée 11,000 »

Sparte 10,700 »

Argos 10,600 »

Argostoli (Céphalonie) 9,500 »

Kalamata 9,400 »

Histiaea, en Eubée 8,900 »

Karystos » 8,800 »

Aegion ou Vostitza 8,800 »

Nauplie 8,500 »

Spezia 8,400 »

Kranidhi, en Argolide 8,400 »

Lamia 8,300 »

Missolonghi 7,500 »

Andros 9,300 »

Population de la Grèce sans les îles Ioniennes, en 1832. 713,000 hab.

» » » » en 1870. 1,226,000 »

» » avec les iles Ioniennes. » 1,458,000 »

» » par kilom. carré... » 29 »

» probable de la Grèce....... en 1875. 1,540,000 »

]

Malheureusement, cette reconquête du sol agricole s'opère avec lenteur.

Les produits ne suffisent point à nourrir la population; à bien plus

forte raison ne peuvent-ils alimenter un commerce d'exportation

considérable. Pourtant les terres cultivables de la Grèce se prêtent

admirablement à la production des vins, des fruits, des plantes

industrielles, telles que le coton, la garance, le tabac. Les figues et

les oranges sont exquises; les vins de Santorin et d'autres Cyclades

sont parmi les meilleurs des bords de la Méditerranée; les huiles de

l'Attique, sans être épurées comme celles de Provence, ne sont pas moins

bonnes qu'aux temps où la déesse Athéné planta de ses mains l'olivier

sacré. A l'exception des cotons de la Phthiotide et des raisins dits de

Corinthe, que l'on exporte de Patras et des îles Ioniennes pour une

valeur de trente ou quarante millions de francs chaque année, la Grèce

ne vend à l'étranger qu'une part bien faible de produits agricoles, et

ces produits ne doivent que peu de chose au travail de l'homme. Un de

ses principaux articles d'exportation, la vallonnée, dont se servent les

teinturiers, est la cupule d'un gland de chêne que l'on ramasse dans les

forêts.

Dans un pays de si pauvre agriculture, il est tout naturel que

l'industrie proprement dite soit à peu près nulle. C'est de l'étranger,

de l'Angleterre surtout, que la Grèce fait venir tous les objets

manufacturés dont elle a besoin; elle n'a pas même un outillage

suffisant pour exploiter sérieusement ses carrières de marbres, plus

riches que celles de Carrare. Il n'existe qu'une seule exploitation

minière importante, celle du Laurion, dans toute l'étendue de la Grèce.

En cette partie de l'Attique, les anciens avaient utilisé pendant des

siècles de riches mines de plomb argentifère, et d'énormes massés de

déblais s'élèvent ça et là en véritables collines. Ce sont ces amas que

l'on traite maintenant dans l'usine d'Ergastiria, l'une des plus grandes

fonderies de plomb du monde entier: chaque année, on extrait de ces

débris près de dix mille tonnes de plomb, sans compter une quantité

d'argent considérable. Autour de l'usine s'est fondée une petite ville

industrielle, dont le port est l'un des plus actifs de la Grèce. Mais ce

n'est point sans peine que s'est créé ce remarquable établissement

d'Ergastiria. Jaloux des industriels étrangers qui exploitaient toutes

ces richesses, des Grecs leur ont suscité mille entraves et peu s'en est

fallu qu'à propos des amas de scories du Laurion, le gouvernement

hellénique ne se brouillât complètement avec la France et l'Italie.

Puisque les Grecs ne tirent de leur sol qu'une quantité de produits

insuffisante à leur propre entretien et que leur industrie est sans

grande importance, ils seraient condamnés à mourir de faim, si par leurs

six mille navires, toujours en mouvement, ils n'avaient pris dans les

eaux de la Méditerranée le métier lucratif de porteurs. Leur marine

marchande est supérieure à celle de l'immense Russie, elle égale presque

celle de l'Autriche et dépasse dix fois la flotte commerciale de la

Belgique; encore faut-il ajouter que la plupart des navires qui hissent

le pavillon turc appartiennent à des marins hellènes[16]. C'est dans

cette navigation de cabotage que se révèle tout entier le vieil instinct

de race. Tandis que les grands bateaux à vapeur à parcours rapide

appartiennent à des compagnies puissantes de l'Occident, les marins

hellènes possèdent les navires d'un faible tonnage et au chargement

varié qui suivent la côte d'échelle en échelle, d'ordinaire ne dépassant

point les limites de l'ancien monde grec. Aucune embarcation ne peut

naviguer en Méditerranée à moindres frais que les leurs, car tous les

matelots ont un intérêt dans le chargement et tous vivent d'abstinence

pour augmenter le bénéfice; les uns ont fourni le bois, les autres le

gréement, d'autres encore telle ou telle partie de la cargaison, et ce

sont des concitoyens de leur ville ou de leur village qui, sur leur

simple parole, ont donné l'argent nécessaire à l'achat des marchandises.

Sur maint navire, tout l'équipage est composé d'associés, se partageant

fraternellement la besogne, mais n'ayant point de maître parmi eux. Tous

sont égaux.

[Note 16: Commerce de la Grèce en 1871:

Flotte commerciale........ 6,135 navires.

Tonnage................... 420,000 tonnes.

Mouvement des navires..... 7,160,000 »

Importation............... 110,000,000 francs.

Exportation............... 76,000,000 »

Total des échanges........ 186,000,000 »

]

Mais quelles que soient la sobriété et l'intelligente initiative des

marins hellènes, ils ont à craindre le sort qui menace partout le petit

commerce et la petite industrie. Les économiques bateaux porteurs de la

Grèce pourront lutter longtemps contre les paquebots des puissantes

compagnies, mais à la longue ils finiront par céder la place, et le pays

lui-même sera menacé de perdre son rang commercial, s'il n'accroît

rapidement ses ressources intérieures par le développement de

l'agriculture et de l'industrie et la construction de chemins qui

permettent le transport des produits. Actuellement la Grèce est encore

très-pauvre en routes carrossables, non-seulement à cause des obstacles

que les rochers et les montagnes opposent aux ingénieurs, mais surtout à

cause de l'insouciance des habitants, auxquels la mer avait toujours

suffi. Télémaque ne pourrait plus aujourd'hui, comme aux temps

homériques,--à moins qu'ils ne soient fabuleux,--franchir sur son char

l'espace qui sépare Pylos de Lacédémone; il lui faudrait cheminer au

bord des précipices sur de hasardeux sentiers. De tous les pays

indépendants de l'Europe, la Grèce est, avec la Serbie, celui qui est

resté le plus longtemps sans une voie ferrée; même de nos jours, Athènes

ne possède que le chemin de fer qui mène à son faubourg du Pirée et le

petit réseau industriel des mines du Laurion. C'est tout récemment qu'on

a fini par décider pour un avenir incertain la construction de deux

lignes importantes, dont l'une reliera la capitale au golfe de Volo et à

la frontière de la Turquie, tandis que l'autre fera communiquer

l'Attique avec l'Achaïe par l'isthme de Corinthe, unira Patras à la

vallée de l'Alphée et à Kalamata par les riches plaines de l'Élide et de

la Triphylie. Si les grands travaux publics de la Grèce ont été

tellement retardés, la principale cause en est à l'état de banqueroute

perpétuelle dans lequel se trouve le gouvernement hellénique.

L'équilibre du budget grec n'est qu'une fiction. La dette, qu'il est

tout à fait impossible de payer, s'élèverait à plus d'un demi-milliard,

soit à plus de trois cents francs par tête, si l'on n'avait depuis

longtemps négligé de payer les intérêts des premiers emprunts[17].

[Note 17: Budget en 1875... Recettes... 55,800,000 fr. Dépenses....

30,000,0000 fr.]

A la misère générale du pays répond la misère privée de la grande

majorité des habitants de la Grèce. Épuisés par le payement de la dîme,

à laquelle le fisc en ajoute parfois une deuxième ou même une troisième,

la plupart des paysans mènent une existence lamentable; quoique d'une

extrême sobriété naturelle, leur nourriture est insuffisante; leurs

demeures sont des tanières malsaines; souvent ils ne peuvent faire assez

d'économies pour se procurer les vêtements et les objets indispensables.

Aussi les jeunes gens des contrées les plus pauvres de la Grèce

émigrent-ils en foule, soit pour une saison, soit pour un temps

indéfini. A cet égard, l'Arcadie peut être assimilée à l'Auvergne, à la

Savoie et à la plupart des pays de montagnes du centre de l'Europe. Les

Étoliens, qui se décident plus difficilement à quitter pour les villes

de l'étranger leurs belles vallées sauvages, ont une coutume qui

témoigne de l'état de désespoir auquel les ont réduits les exigences de

l'impôt. Au lieu de combattre, comme l'eussent fait leurs rudes ancêtres

avant d'avoir été rompus par la servitude, les malheureux, ruinés par

les exacteurs, sortent de leur village, et sur le bord de la grande

route élèvent un tas de pierres, qui doit témoigner à jamais de

l'injustice qu'on leur a fait. Ce tas de pierres, c'est «l'anathème».

Chaque paysan qui passe à côté de ce monument d'exécration muette,

ajoute religieusement son caillou: la Terre, mère commune, est chargée

du soin de la vengeance.

L'ignorance, la compagne ordinaire de la misère, est aussi fort grande

dans les campagnes de la Grèce, surtout dans les pays d'accès difficile,

tels que l'Étoile et le Magne ou péninsule du Taygète. En Grèce, comme

en Albanie et dans le Montenegro, on croit aux perfides nymphes des

fontaines, qui se font aimer des jeunes hommes pour les noyer dans

l'onde; on croit aussi aux vampires, au mauvais oeil, aux pratiques de

magie. Heureusement pour les Grecs, leur extrême désir d'apprendre et de

savoir, sinon d'approfondir, se fait jour en dépit de l'état de misère

dans lequel croupit une grande partie de la population. C'est ainsi que

dans l'île d'Ithaque les paysans arrêtent les voyageurs instruits pour

se faire lire les chants d'Homère. La pénurie du gouvernement n'a pas

empêché des écoles primaires de se fonder dans presque tous les villages

de la Grèce; en maints endroits, où manquent les bâtiments d'école, les

classes se tiennent en plein vent, et les enfants, loin de songer à

faire l'école buissonnière, lèvent à peine les yeux de leurs cahiers

pour voir les étrangers qui passent ou les oiseaux qui voltigent. De

même, les écoliers des gymnases et ceux des universités d'Athènes et de

Corfou se consacrent tous consciencieusement au travail, trop souvent,

il est vrai, pour apprendre à pérorer: ce n'est point en Grèce que l'on

voit de ces étudiants qui, sous prétexte d'aller suivre des cours de

science, ne se rendent dans les grandes villes que pour s'y livrer à la

débauche. Parmi les douze cents jeunes gens qui fréquentent l'université

d'Athènes, il en est qui, pour étudier le jour, emploient une moitié de

la nuit à quelque travail manuel, d'autres qui se font domestiques ou

cochers pour acquérir leur diplôme de légiste ou de médecin.

Un pareil amour de l'étude ne peut manquer d'assurer à la nation grecque

une influence bien plus considérable que ne pourrait le faire espérer,

relativement aux nations voisines, le nombre peu élevé des hommes qui la

composent. D'ailleurs les Grecs de toutes les parties de l'Orient, de

l'Épire à l'île de Chypre, considèrent Athènes comme leur centre

intellectuel, et c'est là qu'ils envoient étudier leurs jeunes gens. Ils

font mieux encore. Pour contribuer à la gloire et à la prospérité de là

nation renaissante, ils prélèvent une part de leurs revenus et la

destinent à la fondation ou à l'entretien des écoles d'Athènes. Et ce ne

sont pas seulement les riches négociants de Marseille, de Trieste, de

Salonique, de Smyrne, qui s'occupent ainsi des vrais intérêts de la

patrie; de simples paysans, des veuves illettrées de la Thrace et de la

Macédoine emploient également leurs économies à l'oeuvre de

l'instruction publique. C'est le peuple lui-même qui élève ses écoles,

ses musées et qui paye ses professeurs. L'académie d'Athènes, l'École

polytechnique, l'Université, l' Arsakéion, excellent collège consacré à

l'éducation des filles, doivent leur existence, non au gouvernement,

mais au zèle des citoyens hellènes de tous pays. On comprend avec quel

intérêt la nation entière veille sur ces établissements dus au

dévouement de tous, et quelle influence salutaire exercent à leur retour

dans leurs provinces respectives les jeunes gens et les jeunes filles

sortis des écoles de la patrie commune.

[Illustration: PAYSANS DES ENVIRONS D'ATHÈNES. Dessin de D. Maillart

d'après des photographies.]

Ainsi la cohésion que donnent aux Grecs une langue, des traditions, des

espérances identiques, voilà ce qui fait leur nation, voilà ce qui

réalise déjà, mieux que les traités, cette union de race qu'ils

appellent la «grande idée»! Les frontières fixées par la diplomatie

n'ont aucun sens au point de vue du patriotisme hellénique. Qu'ils

résident dans la Grèce proprement dite, dans la Turquie d'Europe ou

d'Asie, les Grecs n'en forment pas moins un seul peuple et n'en vivent

pas moins d'une vie nationale commune, en dehors des gouvernements de

Constantinople et d'Athènes. Peut-être même les plus Hellènes de toute

la race sont-ils précisément ceux qui habitent la Turquie, loin de

l'influence corruptrice de la bureaucratie grecque. C'est à l'étranger

qu'ont été le mieux gardées les traditions et la pratique de la vie

municipale et que l'initiative du citoyen grec s'exerce le plus

librement. Aussi l'ensemble de la nation doit-il être considéré comme

formé de la race tout entière, soit près de quatre millions d'hommes.

Tel est le groupe de populations dont l'influence, déjà considérable et

grandissant tous les jours, ne peut manquer d'exercer une influence

capitale sur les destinées futures de l'Europe méditerranéenne.

On a souvent prétendu que, par suite de la communauté de religion, les

Grecs étaient tout disposés à favoriser les ambitions russes et

cherchaient à frayer au tzar le chemin de Constantinople. Il n'en est

rien. Les Hellènes ne songent point à sacrifier leurs propres intérêts à

ceux d'une nation étrangère. D'ailleurs, ce n'est point avec la Russie

de tradition byzantine qu'ils ont de ces liens naturels qui fondent les

véritables alliances. Le climat, la situation géographique, les

souvenirs de l'histoire, les rapports de commerce et surtout les liens

plus intimes d'une civilisation commune rattachent la Grèce au groupe

des nations dites latines, l'Italie, l'Espagne et la France. Dans ce

grand partage qui par la force des choses s'opère graduellement en

Europe, ce n'est point parmi les Slaves, mais parmi les Latins que se

rangent les Hellènes. Récemment, lorsque la France envahie luttait pour

son existence nationale, plus d'un millier de volontaires grecs

accoururent à son aide; les Philogalates venaient acquitter la dette que

la Grèce avait contractée envers les Philogalates pendant la première

moitié du siècle.

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 41 / 153 题