Au milieu des flots moutonnants qui valurent sans doute à la «grande
Mer» ou «Archipel» de Grèce son nom d'Égée ou de «mer des Chevreaux»
sont dispersés en un désordre apparent les îles et les îlots; il sont
tellement nombreux que, par une transposition singulière, l'appellation
d'Archipel, au lieu de s'appliquer aux bassins maritimes, ne désigne
plus que des îles groupées en multitudes. Au nord, les Sporades se
développent en une longue rangée qui se recourbe vers le mont Athos;
plus au sud, Skyros, l'île où, d'après la légende, naquit le héros
Achille et où mourut Thésée, se dresse isolément; la grande île d'Eubée
se ploie et s'allonge au bord du continent; puis on voit au large du
Péloponèse surgir de toutes parts les montagnes blanches des Cyclades,
que les anciens Grecs comparaient à une ronde d'Océanides dansant autour
d'un dieu.
Toutes les îles de l'archipel grec se rattachent au continent, soit par
leur formation géologique, soit par le plateau sous-marin qui les
supporte. Les Sporades du nord sont un rameau de la chaîne du Pélion.
L'île d'Eubée est dominée par des massifs calcaires d'une assez grande
hauteur dont la direction générale est parallèle aux chaînes de
l'Attique, de l'Argolide, de l'Olympe et du mont Athos. Skyros est un
petit massif rocailleux parallèle aux montagnes de l'Eubée centrale. Les
sommets des Cyclades, qui continuent dans la direction du sud-est les
chaînes de l'Eubée et de l'Attique, appartiennent aux mêmes formations.
«Montagnes de la Grèce égarées dans la mer,» elles sont aussi composées
de schistes micacés et argileux, de roches calcaires et de marbres
cristallins. Athènes a le Pentélique, mais les Cyclades ont les marbres
éclatants de Naxos et ceux plus beaux encore de Paros, dans lesquels on
taillait les statues des héros et des dieux. Des grottes curieuses,
notamment celle d'Antiparos, que les anciens ne connaissaient point,
puisque aucun d'eux ne l'a mentionnée, et celle, plus régulière, de
Sillaka, dans l'île de Cythnos ou Thermia, célèbre par ses eaux chaudes,
s'ouvrent dans les assises calcaires. Le granit se montre aussi dans
quelques îles, surtout dans la petite Délos, la terre sacrée des Grecs.
Enfin, vers leur extrémité méridionale, les rangées des Cyclades,
orientées dans le sens du nord-ouest au sud-est, sont traversées par une
chaîne d'îles et d'îlots d'origine ignée, qui se continuent, d'un côté,
jusqu'à la péninsule de Methana, dans l'Argolide; de l'autre, jusqu'à
l'île de Cos et aux rivages de l'Asie Mineure.
La terre d'Eubée a de tout temps été considérée comme à demi
continentale. C'est une île, mais le bras de mer qui la sépare de la
Béotie et de l'Attique n'est, en réalité, qu'une vallée longitudinale,
peu profonde en certains endroits, et formant, comme les vallées
terrestres, une succession régulière d'étranglements et de bassins. Le
défilé le plus étroit de cette vallée maritime n'a que soixante-cinq
mètres de largeur, de sorte que depuis vingt-trois siècles déjà on avait
pu facilement jeter entre la rive du continent et Chalcis, la capitale
d'Eubée, un pont, remplacé maintenant par un palier tournant qui laisse
passer les vaisseaux. Les courants alternatifs de marée qui se succèdent
assez irrégulièrement dans le canal avaient autrefois donné une grande
célébrité au détroit de l'Euripe; ce flux et ce reflux étaient
considérés comme l'une des grandes merveilles naturelles de la Grèce:
aussi l'île entière en a-t-elle pris son nom vulgaire de _Negripon_,
corrompu par les Italiens en celui de Negroponte. L'île d'Eubée est trop
rapprochée du continent pour que ses vicissitudes de prospérité et de
décadence n'aient pas concordé d'une manière générale avec les destinées
des contrées voisines, l'Attique et la Béotie. Lorsque les cités
grecques étaient dans leur période de gloire et de puissance, les villes
eubéennes de Chalcis, Erétrie, Cumes étaient aussi des foyers de
rayonnement et leurs populations essaimaient en colonies vers toutes les
côtes de la Méditerranée. Plus tard, les divers conquérants qui
ravagèrent l'Attique dévastèrent également Négrepont, et maintenant
cette île, simple dépendance de la péninsule voisine, participe à tous
ses mouvements politiques et sociaux
La partie septentrionale de l'Eubée est embellie par des forêts de
diverses essences, chênes, pins, aunes et platanes; tous les villages y
sont entourés de bosquets d'arbres fruitiers et les paysages
environnants ressemblent aux sites de l'Élide et de l'Arcadie. Mais dans
le fourmillement des Cyclades on cherche en vain ces gracieux tableaux
champêtres; un très-petit nombre d'îles ont encore ça et là quelque
reste de la beauté naturelle que donnent les ombrages et les eaux
courantes. La plupart semblent avoir été pétrifiées par la tête de
Méduse, comme l'antique légende le racontait de l'île de Seriphos; des
olivettes, des groupes de chênes à vallonnée, quelques bosquets de pins,
des figuiers, voilà ce que possèdent les îles les plus ombragées! Mais
ailleurs, quelle nudité! quels rochers gris! Les promontoires de la
Grèce sont arides, mais bien plus dépourvus de verdure sont la plupart
de ces îlots de l'Archipel, que néanmoins on contemple avec une sorte de
ferveur, à cause du retentissement de leur nom dans l'histoire! C'est à
bon droit que la plupart des grandes cimes des Cyclades grecques, comme
celles de la Turquie hellénique, ont été consacrées au prophète Élie,
successeur biblique d'Apollon, la divinité solaire. En effet, le soleil
règne en maître sur ces âpres rochers, il les brûle, il en dévore les
broussailles et le gazon.
[Illustration: No 20.--EURIPE ET CHALCIS.]
Une de ces îles inhabitées par l'homme, Antimilo, donne encore asile à
un bouquetin (_capra caucasien_) qui a disparu du reste de l'Europe, et
que l'on retrouve seulement en Crète et peut-être à l'île de Rhodes. Des
cochons sauvages errent aussi au milieu des rochers d'Antimilo. Quant
aux lapins, importés d'Occident, ils vivent en multitudes dans les
cavernes de quelques Cyclades, surtout à Mykonos et à Délos; les anciens
auteurs ne les ont jamais mentionnés; Polybe, qui les avait vus en
Italie, leur donne le nom latin. Chose curieuse, les lièvres et les
lapins n'habitent pas les mêmes îles: chaque espèce vit à part dans son
domaine insulaire. L'île d'Andros seule fait exception; mais les deux
races n'y sont pas moins nettement séparées: les lièvres occupent
l'extrémité septentrionale de l'île, tandis que les lapins se creusent
des terriers dans la partie du midi. En fait de curiosités zoologiques,
il est à remarquer aussi qu'une grosse espèce de lézard, connue par le
peuple sous le nom de «crocodile», ne se trouve point sur le continent,
mais seulement dans quelques îles de l'archipel. Il faut en conclure que
les Cyclades sont séparées de la péninsule thraco-hellénique depuis des
âges d'une longue durée.
Une chaîne d'îles volcaniques limite au sud la ronde des Cyclades en
longeant le grand fossé maritime qui sépare l'Archipel et la mer de
Crète. La plus grande de ces îles de laves et de cendres, Milo, est un
cratère irrégulier, effondré au nord-ouest et laissant pénétrer les eaux
de la mer à l'intérieur de son bassin, qui est l'un des ports de refuge
les plus vastes et les plus sûrs de la Méditerranée. Milo n'a point eu
d'éruption dans les temps modernes, mais des solfatares encore fumantes
et des sources thermales qui jaillissent sur le rivage et dans la mer
elle-même témoignent de l'activité des laves souterraines. D'autres
fontaines thermales, à Seriphos, à Siphnos et dans les îlots de ces
parages, sont également en rapport avec le foyer volcanique.
[Illustration: N° 21. NÉA-KAÏMÉNI.]
Actuellement le centre de la poussée intérieure se manifeste à peu près
à égale distance des côtes de l'Europe et de l'Asie dans le petit groupe
des îles généralement désignées sous le nom de Santorin ou Sainte-Irène.
Ces îles, dont le noyau consiste en roches de marbre et de schistes
semblables à celles des autres Cyclades, sont disposées circulairement
autour d'un vaste cratère qui n'a pas moins de 390 mètres de profondeur.
A l'est, le croissant de Thera présente du côté du gouffre de larges
falaises à pic d'où s'écroulent les scories, et du côté du large, de
longues pentes couvertes de vignobles aux produits exquis. A l'ouest du
cratère, Therasia, plus petite, se dresse comme la muraille à demi
ruinée du volcan, et l'écueil d'Aspronisi indique l'existence d'une
paroi sous-marine. C'est près du centre de ce bassin que brûle encore le
fond de la mer. Le foyer de laves reste longtemps presque assoupi, puis
il se réveille tout à coup pour rejeter des amas de scories. Il y a
bientôt vingt et un siècles, surgit une première île que les anciens
émerveillés nommèrent la «Sainte» et que l'on appelle aujourd'hui
Palæa-Kaïméni (l'ancienne Brûlée). Au seizième siècle, trois années
d'éruptions firent naître l'île plus petite de Mikra-Kaïméni. Un cône de
laves plus considérable, celui de Néa-Kaïméni, s'éleva au commencement
du dix-huitième siècle, et tout récemment encore, de 1866 à 1870, cette
île s'est agrandie de deux nouveaux promontoires, Aphroëssa et la
montagne de George, qui ont plus que doublé l'étendue primitive du
massif volcanique, en recouvrant le petit village et le port de Vulkano
et en se rapprochant du rivage de Mikra-Kaïméni jusqu'à l'effleurer.
Pendant les cinq années, plus de cinq cent mille éruptions partielles
ont eu lieu, lançant parfois les cendres jusqu'à 1,200 mètres
d'élévation; même de l'île de Crète on a pu discerner les nues de
scories brisées, noires en apparence pendant le jour et rouges pendant
la nuit.
Des milliers de spectateurs, et dans le nombre quelques savants, Fouqué,
Gorceix, Reiss et Stübel, Schmidt, sont accourus de toutes les parties
du monde pour assister à ce merveilleux spectacle de la naissance d'une
terre, et leurs observations précises sont une grande conquête pour la
science. Grâce à eux, il reste prouvé que de véritables flammes
jaillissent des volcans, et que les éruptions ont leurs périodes de
calme et d'exaspération, de la nuit au jour et de l'hiver à l'été. Il
paraît très-probable que le gouffre de Santorin est le produit d'une
explosion qui, dans les temps préhistoriques, aurait fait voler en
cendres toute la partie centrale de la montagne. Les énormes quantités
de tuf croulant que l'on voit sur les pentes extérieures de l'île
racontent ce cataclysme au géologue qui les étudie[13].
[Note 13: Hauteurs principales des îles:
Delphi, dans l'île d'Eubée 1,743 mètres.
Sainte-Élie » 1,404 »
Mont Jupiter, Naxos 845 »
Saint-Élie, Siphnos 850 »
» Santorin 800 »
]
Des Albanais habitent la partie méridionale de l'Eubée et se sont
établis en colonie autour du port de Gavrion, dans l'île d'Andros, mais
dans tout le reste de l'Archipel la population est grecque ou du moins
complètement hellénisée. Les quelques familles italiennes ou françaises
de Skyros, de Syra, de Naxos, de Santorin, sont trop peu nombreuses pour
compter: elles-mêmes se disent françaises et dans l'Archipel on leur
donne le nom de «Francs.» Durant la guerre de l'indépendance hellénique,
ces familles se réclamèrent toujours de la protection de la France.
Autrefois, la classe des propriétaires se composait presque en entier de
ces Francs, qui s'étaient emparés des îles au moyen âge. C'est même,
dit-on, au régime de la grande propriété maintenue longtemps par ces
familles qu'il faut s'en prendre de la faiblesse relative de la
population de Naxos. Jadis l'île nourrissait facilement cent mille
personnes; maintenant, elle est trop petite pour un nombre d'habitants
sept fois moins considérable.
Les Cyclades, plus éloignées que l'Eubée des rivages de la Grèce, ont eu
aussi une vie politique plus distincte de celle de l'Hellade, et bien
souvent l'histoire y a suivi une marche différente. Par leur position au
milieu de l'Archipel, ces îles devaient naturellement servir d'étapes à
tous les peuples navigateurs de la Méditerranée, et par conséquent leurs
habitants devaient être soumis aux influences les plus diverses. Jadis
les marins de l'Asie Mineure et de la Phénicie s'arrêtaient aux Cyclades
en voguant vers la Grèce; au moyen âge, les Byzantins, puis les croisés,
les Vénitiens, les Génois, les chevaliers de Rhodes y furent les maîtres
à leur tour; les Osmanlis y passèrent, et de nos jours, grâce au
commerce, ce sont les nations occidentales de l'Europe qui, avec les
Grecs eux-mêmes, ont la prépondérance dans l'Archipel.
Toutes ces vicissitudes historiques ont déplacé d'une île à l'autre le
centre des Cyclades. Du temps des anciens Grecs, Délos, l'île d'Apollon,
était la terre sacrée, où de toutes parts accouraient les fidèles et les
marchands. Les échanges se faisaient à l'ombre des sanctuaires, et des
marchés d'esclaves se tenaient à côté des temples. La vente de la chair
humaine finit même par devenir la grande spécialité de Délos, et sous
les empereurs romains, jusqu'à dix mille esclaves y furent brocantés en
un seul jour. Mais les marchés, les temples, les monuments ont disparu
de Délos et de l'île voisine, qui lui servait de nécropole, et qu'un
pont réunissait à la terre sacrée. Délos et Rhéneia sont maintenant deux
étendues pierreuses où quelques troupeaux de brebis broutent de maigres
pâturages, et dont les édifices ont servi de carrières aux habitants des
îles plus prospères des alentours. Au moyen âge, c'est à la grande Naxos
qu'appartint l'hégémonie. De nos jours, Tinos est l'île la plus sainte,
à cause de son église vénérée de la Panagia, et l'affluence des pèlerins
y est vraiment énorme; mais pour le commerce, c'est la petite île de
Syra ou Syros, quoique sans arbres et sans eau, qui est devenue la
métropole des Cyclades. Sa ville, connue d'ordinaire sous le nom de
l'île, quoique portant officiellement l'appellation d'Hermoupolis, est
la quatrième cité de la Grèce par sa population et la première par son
commerce. Avant la guerre de l'indépendance, Syra était une ville sans
importance, mais sa neutralité pendant la lutte, la protection efficace
des escadres françaises, l'arrivée de nombreux réfugiés des îles turques
de Chios et de Psara, enfin son heureuse position au centre des Cyclades
en ont fait graduellement le principal entrepôt, le chantier et la
station centrale de la mer Égée. C'est dans le port de Syra que viennent
se nouer, comme les fils d'un réseau, toutes les lignes de navigation de
la Méditerranée orientale. Hermoupolis est une étape nécessaire des
voyageurs qui se rendent à Salonique, à Smyrne, à Constantinople, dans
la mer Noire. Aussi la ville, jadis bâtie sur la hauteur par crainte des
pirates, s'est-elle hâtée de descendre la pente pour développer ses
quais et bâtir ses magasins sur le rivage. Vue de la rade, Hermoupolis
se montre tout entière sur le flanc de la montagne, semblable à la face
d'une pyramide aux degrés d'une blancheur éblouissante.
Le commerce a peuplé l'âpre rocher de Syra, mais il est encore loin
d'avoir utilisé toutes les ressources de l'Archipel et d'avoir rendu à
l'ensemble du groupe l'importance qu'il avait dans l'antiquité. L'Eubée
n'est plus «riche en boeufs», ainsi que le prétend son nom, et n'exporte
guère que des céréales, des vins, des fruits et le lignite extrait en
abondance des mines de Cumes ou Koumi. Les jardins de Naxos produisent
leurs oranges, leurs citrons, leurs cédrats exquis; Skopelos, Andros,
Tinos, la mieux cultivée des îles, expédient leurs vins; les bons crûs
viennent de Santorin, que les Grecs d'autrefois avaient nommée Kallisté
ou la «Meilleure», à cause de l'excellence de ses produits. En outre,
cette île et les autres Cyclades volcaniques fournissent au commerce des
laves, des pierres meulières, des pouzzolanes, de l'argile de Cimolos ou
«terre cimolée», bonne à blanchir les étoffes, Naxos envoie son émeri,
Tinos ses marbres veinés; mais c'est là tout. Les marbres de Paros
restent même inexploités, et rarement un navire se montre dans
l'admirable port de l'île. Sauf la culture du sol, et ça et là l'élève
des vers à soie, les habitants des Cyclades n'ont aucune industrie, et
les îles surpeuplées, telles que Tinos et Siphnos, doivent envoyer
chaque année à Constantinople, à Smyrne, dans les villes de la Grèce, un
certain nombre d'émigrants qui vont travailler comme manoeuvres,
cuisiniers, potiers, maçons ou sculpteurs. Si quelques îles ont une
population surabondante, combien d'autres en revanche ne sont plus
habitées ou ne donnent asile qu'à des bergers! Ainsi la plupart des îles
qui se trouvent entre Naxos et Amorgos ne sont que des rochers déserts.
Antimilo n'est, comme Délos, qu'un pâtis semé de pierres. Enfin Seriphos
et Gioura, l'antique Gyaros, sont encore des solitudes mornes, comme aux
temps où les empereurs romains les désignèrent pour servir de lieux
d'exil; néanmoins on espère que, grâce à ses minerais de fer, déclarés
excellents, Seriphos reprendra prochainement quelque importance. L'île
d'Antiparos compte sur ses riches mines de plomb.
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