Géographiquement, le Péloponèse mérite bien le nom d'île que lui avaient
donné les anciens. Le seuil bas de Corinthe le sépare complètement de la
montueuse péninsule de Grèce: c'est un monde à part, fort petit si l'on
en juge par la place qu'il occupe sur la carte, mais bien grand par le
rôle qu'il a rempli dans l'histoire de l'humanité.
Quand on pénètre dans la Morée par l'isthme de Corinthe, on voit
immédiatement se dresser comme un rempart les monts Onéiens, qui
défendaient l'entrée de la péninsule et dont un promontoire portait la
forteresse de l'Acrocorinthe. Ces montagnes, derrière lesquelles les
populations du Péloponèse vivaient à l'abri de toute attaque, ne
constituent point un massif isolé, et se rattachent au système général
de l'île entière. C'est directement à l'ouest de Corinthe, à une
cinquantaine de kilomètres dans l'intérieur de la Morée, que s'élève le
groupe principal des sommets, le «noeud» d'où se ramifient tous les
chaînons de montagnes vers les extrémités péninsulaires. Là se dressent
le Cyllène des anciens Grecs, ou Ziria, aux flancs noirs de sapins, et
le Khelmos ou massif des monts Aroaniens, dont les neiges versent au
nord dans une sombre vallée la cascade ou plutôt le long voile vaporeux
du Styx: c'est le «fleuve» aux eaux froides, jadis redoutées des
parjures, qui disparaît ensuite dans les replis d'un défilé, devenu pour
la mythologie les neuf cercles de l'enfer. A l'ouest, le Khelmos se
relie par une rangée de pics boisés au groupe de l'Olonos, l'antique
Érymanthe, célèbre par les chasses d'Hercule. Toutes ces montagnes, de
Corinthe à Patras, forment comme un mur parallèle au rivage méridional
du golfe, vers lequel leurs contre-forts s'abaissent par degrés,
enfermant entre leurs pentes des vallées latérales fortement inclinées.
Sur le versant de l'une de ces vallées, celle du Bouraïcos, s'ouvre
l'énorme grotte de Mega-Spileon, qui sert de couvent, et à l'entrée de
laquelle se suspendent aux rochers les constructions les plus bizarres,
des pavillons de toutes formes et de toutes couleurs, pareils aux
alvéoles d'un immense «nid de guêpes».
Limité au nord par les massifs superbes de la chaîne côtière, le plateau
montagneux du Péloponèse central a pour bornes, du côté de l'Orient, une
autre chaîne qui commence également au Cyllène: c'est le Gaurias, connu
plus au sud sous le nom de Malevo ou d'Artemision, puis sous celui de
Parthenion. Interrompue par de larges brèches, cette chaîne se relève à
l'orient de Sparte pour former la rangée d'Hagios Petros ou Parnon;
ensuite, s'abaissant peu à peu, elle va projeter vers Cérigo le long
promontoire du cap Malée ou Malia. C'est là, raconte la légende, que se
réfugièrent les derniers Centaures, c'est-à-dire les barbares ancêtres
des Tzakones de nos jours. Nulle pointe n'était plus redoutée des marins
hellènes que celle du cap Malée, à cause des sautes brusques du vent:
«As-tu doublé le cap, oublie le nom de ta patrie!» disait un ancien
proverbe.
Les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de la Morée n'ont point cette
régularité d'allures que présente la chaîne orientale de la Péninsule.
Diversement échancrées par les rivières qui en découlent, elles se
ramifient au sud des monts Aroaniens et de l'Érymanthe en une multitude
de petits chaînons qui se rejoignent ça et là en massifs et donnent à
cette partie du plateau l'aspect le plus varié. Partout les vallées
s'ouvrent en paysages imprévus, auxquels un simple bouquet d'arbres, une
source, un troupeau de brebis, un berger assis sur des ruines, prêtent
un charme merveilleux. C'est là cette gracieuse Arcadie, que chantaient
les anciens poètes. Quoique en partie dépouillée de ses bois et devenue
trop austère, elle est belle encore, mais bien plus charmantes sont les
déclivités occidentales du plateau tournées vers la mer d'Ionie. Là, de
riches forêts et des eaux abondantes ajoutent aux flots bleus, aux îles
lointaines, au ciel pur, un élément de beauté qui manque à presque tous
les autres rivages de la Grèce.
Au sud du plateau de l'Arcadie, que dominent à l'ouest les cimes du
Ménale, quelques groupes assez élevés servent de point de départ à des
chaînes distinctes. Un de ces massifs, le Kotylion ou Paloeocastro,
donne naissance aux montagnes de Messène, parmi lesquelles se dresse le
fameux Ithôme, et à celles de l'Aegalée, qui se prolongent en péninsule
à l'ouest du golfe de Coron et reparaissent dans la mer aux îlots
rocheux de Sapienza, de Cabrera, de Venetiko. Un autre massif, le Lycée
ou Diaforti, l'Olympe d'Arcadie, que les Pélasges disaient avoir été
leur berceau, et qui s élève à peu près au centre du Péloponèse, se
continue à l'ouest de la Laconie par un long rempart de montagnes qui
forme la chaîne la mieux caractérisée et la plus haute de la Morée. Elle
a pour cime principale le célèbre Taygète, appelé aussi Pentedactylos
(Cinq-Doigts), à cause des cinq pitons qui le couronnent, et Saint-Élie,
sans doute en souvenir d'Hélios, le Soleil ou l'Apollon dorien. Des
forêts de châtaigniers et de noyers, auxquels se mêlent les cyprès et
les chênes, revêtent en partie les pentes inférieures de la montagne,
mais la cime est sans arbres et recouverte de neige pendant les trois
quarts de l'année. C'est le Taygète neigeux qui de loin signale la terre
de Grèce aux navigateurs. En se rapprochant de la côte ils voient surgir
de l'eau bleue les contre-forts et les chaînons avancés de la «Mauvaise
Montagne» ou Kakavouni, puis bientôt le promontoire du Ténare avec ses
deux caps, le Matapan et le Grasso, immense bloc de marbre blanc, haut
de deux cents mètres, sur lequel les cailles fatiguées viennent
s'abattre par millions après avoir traversé la mer. Dans les grottes de
sa base l'eau s'engouffre avec un sourd clapotis, que les anciens
prenaient pour les aboiements de Cerbère. Comme le cap Malée, le Matapan
est redouté par les pilotes comme un grand «tueur d'hommes».
Ainsi les trois extrémités méridionales du Péloponèse sont occupées par
des montagnes et de hauts escarpements rocheux. A l'est, la péninsule de
l'Argolide est dominée également dans toute son étendue par des rangées
de hauteurs qui se rattachent au Cyllène, comme le Gaurias et les monts
de l'Arcadie. La Morée tout entière est donc un pays de plateaux et de
montagnes[11]. A l'exception des plaines de l'Élide, composées de débris
alluviaux qu'ont apportés les torrents de l'Arcadie, et des bassins
lacustres de l'intérieur qui se sont graduellement comblés, la péninsule
n'offre partout que des terrains montueux. Comme dans la Grèce
continentale et les Cyclades, les rochers qui constituent les
principales arêtes de montagnes, le Cyllène, le Taygète, l'Hagios
Petros, sont des schistes cristallins et des marbres métamorphiques.
Autour de ces formations se sont déposées çà et là quelques strates de
l'époque jurassique et de puissantes assises calcaires de la période
crétacée. Dans le voisinage des côtes, en Argolide et sur les flancs du
Taygète, des serpentines et des porphyres se sont fait jour à travers
les roches supérieures.
[Note 11: Altitudes du Péloponèse:
Hauteur moyenne de la Péninsule. 600 mètres.
Cyllène (Ziria) 2,402 ----
Monts Aroaniens (Khelmos) 2,361 ----
Erymanthe (Olonos) 2,118 ----
Artemision (Malevo) 1,672 ----
Parnon (Hagios Petros) 1,937 ----
Lycée (Diaforti) 1,420 ----
Ithôme 802 ----
Taygète 2,408 ----
Arachneion (Argolide) 1,199 ----
]
Enfin, sur le rivage nord-oriental de l'Argolide, notamment dans la
petite péninsule de Methana, se trouvent des volcans modernes, entre
autres celui de Kaïménipetra, dans lequel M. Fouqué a reconnu la bouche
ignivome dont parle Strabon et qui rejeta ses dernières laves, il y a
vingt et un siècles. On doit voir sans doute dans ces volcans des évents
du foyer sous-marin qui s'étend au sud de la mer Égée par les îles de
Milos, Santorin et Nisyros. La grotte de Sousaki, d'où s'écoule un
véritable ruisseau gazeux d'acide carbonique, de nombreuses sources
thermales et des solfatares témoignent que dans l'Argolide l'activité
volcanique ne s'est point encore calmée.
Peut-être les fontaines sulfureuses qui jaillissent en abondance sur la
côte occidentale du Péloponèse indiquent-elles que là aussi se produit
une certaine poussée intérieure du sol. L'opinion de quelques géologues
est que les rivages occidentaux de la Grèce s'élèvent insensiblement; en
maints endroits, à Corinthe notamment, d'anciennes grottes marines et
des plages sont maintenant à plusieurs mètres au-dessus des flots. C'est
par cette élévation, et non pas seulement par l'apport des alluvions
fluviales, qu'on s'expliquerait l'empiétement rapide des alluvions de
l'Achéloüs et la formation des rivages de l'Élide qui ont annexé au
continent quatre îlots rocheux. En d'autres endroits, principalement
dans le golfe de Marathonisi ou de Laconie, et sur les côtes orientales
de la Grèce, ce sont des phénomènes d'abaissement du sol qu'on aurait
constatés, puisque la péninsule d'Élaphonisi s'est changée en île; mais
là aussi les alluvions des rivières ont grandement empiété sur les eaux
de la Méditerranée. La ville de Calamata, sur le golfe de son nom, est
deux fois plus éloignée de la mer qu'elle ne l'était à l'époque de
Strabon. De même, le rivage du golfe de Laconie a délaissé les vestiges
de l'ancien port d'Hélos dans l'intérieur des terres.
Les roches calcaires de l'intérieur du Péloponèse ne sont pas moins
riches que la Béotie et que les régions occidentales de toute la
péninsule des Balkans en katavothres où s'engouffrent les eaux. Les uns
sont de simples cribles du sol rocheux, difficiles à reconnaître sous
les herbes et les cailloux; les autres sont de larges portes, des
cavernes où l'on peut suivre le ruisseau dans son cours souterrain. En
hiver, des oiseaux sauvages, postés près de l'entrée, attendent en foule
la proie que vient leur apporter le flot; en été, les renards et les
chacals reprennent possession de ces antres d'où les avait chassés
l'inondation. De l'autre côté des montagnes, l'eau qui s'était engloutie
dans les fissures du plateau reparaît en sources ou _kephalaria_
(_kephalouryris_); toujours clarifiée et d'une température égale à celle
du sol, on la voit jaillir, ici des fentes du rocher, ailleurs du sol
alluvial des plaines, ailleurs encore du milieu des eaux marines. La
géographie souterraine de la Grèce n'est pas assez connue pour qu'il
soit possible de préciser partout à quels katavothres d'en haut
correspondent les kephalaria d'en bas.
[Illustration: N° 16--LACS DE PHENEOS ET DE STYMPHALE. _D'après l'Etat
Major Français._ Echelle 1:300000.]
Les anciens avaient grand soin de nettoyer les entonnoirs naturels, afin
de faciliter l'issue des eaux et d'empêcher ainsi la formation de
marécages insalubres. Ces précautions ont été négligées pendant les
siècles de barbarie qu'a dû plus tard subir la Grèce, et l'eau s'est
accumulée en maints endroits aux dépens de la salubrité du pays. C'est
ainsi que la plaine du Pheneos ou de Phonia, ouverte comme un large
entonnoir entre le massif du Cyllène et celui des monts Aroaniens, a été
fréquemment changée en lac. Au milieu du siècle dernier, l'eau
remplissait tout l'immense bassin et recouvrait les campagnes d'une
couche liquide de plus de cent mètres d'épaisseur. En 1828, la nappe
lacustre, déjà fort réduite, avait encore sept kilomètres de large et
s'étendait à cinquante mètres au-dessus du fond. Enfin, quelques années
après, les écluses souterraines se rouvraient, mais en laissant deux
petits marécages dans les parties les plus basses de la plaine, près des
gouffres de sortie; en 1850, le lac avait de nouveau soixante mètres de
profondeur. Hercule, dit la légende antique, avait creusé un canal pour
assainir la plaine et dégorger les entonnoirs; maintenant on se contente
de placer des grillages à l'entrée des gouffres pour arrêter les troncs
d'arbres et autres gros débris entraînés par les eaux.
A l'est de la cavité du Pheneos et à la base méridionale du mont
Cyllène, se trouve un autre bassin, célèbre dans la mythologie grecque
par les oiseaux mangeurs d'hommes, qu'exterminèrent les flèches
d'Hercule: c'est le Stymphale, alternativement nappe lacustre et
campagne cultivée. Pendant l'hiver, les eaux recouvrent environ un tiers
de la plaine, mais il arrive aussi, dans les années exceptionnellement
pluvieuses, que les dimensions de l'ancien lac sont rétablies en entier.
Le katavothre unique qui sert d'issue au lac Stymphale se distingue de
la plupart des autres gouffres; il s'ouvre, non sur un rivage, au pied
d'une falaise, mais au fond même du lac: il engloutit à la fois les
eaux, les débris des plantes, la vase, le limon corrompu, et tous ces
détritus sont emportés sous la terre, où ils se déposent dans quelque
réservoir inconnu et se pourrissent lentement, comme on peut en juger
par les exhalaisons fétides du katavothre. C'est dans les abîmes
souterrains que se clarifient les eaux, qui vont plus loin rejaillir au
bord de la mer en flots cristallins.
Toute une série d'autres bassins d'origine lacustre, qui se développent
au sud entre les montagnes de l'Arcadie et la chaîne du Gaurias, sont
également parsemés de marécages et de cavités humides où s'amassent des
lacs temporaires; mais les katavothres y sont assez nombreux pour que
les inondations complètes ne soient jamais à craindre. La plus grande de
ces plaines, la fameuse campagne de Mantinée, où se livrèrent tant de
batailles, est aussi au point de vue hydrologique un des endroits les
plus curieux du monde, car les eaux qui s'y amassent vont s'épancher
vers deux mers opposées, à l'est vers le golfe de Nauplie, à l'ouest
vers l'Alphée et la mer Ionienne; peut-être aussi, comme le croyaient
les anciens Grecs, quelques ruisseaux souterrains se dirigent-ils au sud
vers l'Eurotas et le golfe de Laconie.
[Illustration: No 17.--PLATEAU DE MANTINÉE.]
La disparition des eaux de neige et de pluie dans les veines intérieures
de la terre a condamné à la stérilité plusieurs contrées du Péloponèse,
qu'un peu d'eau rendrait admirablement fertiles. Les eaux d'averse qui
coulent à la superficie du sol se perdent bientôt sous les pierres de
leur lit, parmi les touffes de lauriers-roses: c'est dans les
profondeurs que passe le ruisseau permanent, dérobé à tous les regards,
et là où il apparaît enfin à la surface, il est presque partout trop
tard pour l'utiliser, car c'est au bord du rivage qu'il rejaillit à la
lumière. Ainsi la plaine d'Argos, si belle dans son majestueux hémicycle
de montagnes aux pentes abondamment arrosées, est encore plus aride,
plus dépourvue d'humidité que Mégare et l'Attique; c'est un sol toujours
desséché, avide d'eau comme un crible: de là la fable antique du tonneau
des Danaïdes. Mais au sud de la plaine, là où les monts rapprochés de la
mer ne laissent plus qu'une étroite zone de campagnes à irriguer, le
rocher laisse jaillir une forte rivière, l'Erasinos ou «l'Aimable»,
ainsi nommée de la beauté de ses eaux, admirée des Argiens. A
l'extrémité méridionale de la plaine, au défilé de Lerne, d'autres
sources, que l'on croit provenir, comme l'Erasinos, du bassin de
Stymphale, s'élancent en grand nombre de la base du rocher, à côté d'un
gouffre dit «insondable» où nagent d'innombrables tortues, et s'étalent
en marécages pleins de serpents venimeux: ce sont les _kephalaria_ ou
«têtes» de l'antique hydre de Lerne, que le héros Hercule, le dompteur
de monstres, trouva si difficiles à saisir, ou plutôt à «capter», comme
diraient actuellement nos ingénieurs. Enfin, plus au sud, une fontaine
abondante n'a plus même la place nécessaire pour jaillir de la terre
ferme; elle sort du fond de la mer, à plus de trois cents mètres du
rivage. Cette source, l'antique Doïné, l'Anavoulo des marins grecs,
n'est autre que l'un des ruisseaux engouffrés dans les katavothres de
Mantinée: lorsque la surface du golfe est unie, le jet d'eau de Doïné
s'élève au-dessus de la mer en un bouillonnement de quinze mètres de
largeur.
Des phénomènes analogues se produisent dans les deux vallées
méridionales de la Péninsule, celles de Sparte et de la Messénie. Ainsi
l'Iri ou Eurotas n'est en réalité qu'un fort ruisseau. A l'issue d'un
long défilé que les eaux du lac de Sparte se sont creusé dans quelque
déluge antique, à travers des roches de marbre, l'Eurotas se jette dans
le golfe de Marathonisi; mais il est rare qu'il ait assez d'eau pour
déblayer la barre qui en obstrue l'entrée. Il se perd dans les sables de
la plage. Par contre, le Vasili-Potamo ou Fleuve-Royal, qui jaillit de
la base d'un rocher, à une petite distance à l'ouest de l'Eurotas, et
dont le cours ne dépasse pas dix kilomètres, roule en toute saison une
masse d'eau considérable et sa bouche reste toujours largement ouverte.
Quant au fleuve de Messénie, l'antique Pamisos, appelé aujourd'hui le
Pirnatza, il possède avec l'Alphée, parmi tous les cours d'eau de la
Grèce, le privilège de former un port, et de se laisser remonter jusqu'à
une dizaine de kilomètres par des embarcations d'un faible tirant: mais
c'est aux puissantes sources d'Ilagios Floros, fournies par les
montagnes de sa rive orientale, qu'il doit cet avantage. Ces fontaines,
qui forment à leur sortie de terre un marais assez étendu, sont le
véritable fleuve: la terre qu'elles arrosent et qu'elles fertilisent est
celle que les anciens appelaient la «Bienheureuse» à cause de sa
fécondité.
Les régions occidentales du Péloponèse, les mieux arrosées par les eaux
du ciel, ont aussi le bassin fluvial le plus considérable, celui de
l'Alphée, appelé aujourd'hui Rouphia, de son tributaire le plus
abondant, l'antique Ladon. Ce dernier cours d'eau, qui par son volume
mérite d'être, en effet, considéré comme le véritable fleuve, était
célébré par les Grecs à l'égal du Pénée de Thessalie, à cause de la
limpidité de son onde et des riants paysages de ses bords. Il est
alimenté en partie par les neiges de l'Érymanthe, mais comme la plupart
des autres rivières de la Morée, il a aussi ses affluents souterrains
provenant des gouffres du plateau central: c'est dans le Ladon que se
versent les eaux du bassin de Pheneos. L'Alphée proprement dit reçoit le
tribut des katavothres ouverts sur les bords des anciens lacs
d'Orchomène et de Mantinée, puis après avoir parcouru le bassin de
Mégalépolis, qui fut également un lac avant l'époque historique, il
gagne sa basse vallée par une succession de pittoresques défilés.
D'après une tradition charmante, qui rappelle les antiques relations de
commerce et d'amitié entre l'Élide et Syracuse, l'Alphée plongeait sous
la mer pour reparaître en Sicile près de son amante, la fontaine
d'Aréthuse. Après tant d'excursions faites par les eaux du Péloponèse
dans l'intérieur de la terre, un voyage sous-marin de l'Alphée semblait
à peine un prodige aux yeux des Grecs.
[Illustration: No. 18.--BIFURCATION DU GASTOUNI.]
A leur sortie des montagnes, l'Alphée et toutes les autres rivières de
l'Élide ont souvent changé de lit et recouvert de limon, les campagnes
riveraines: c'est ainsi que les ruines d'Olympie ont disparu sous les
alluvions. Le Pénée, aujourd'hui Gastouni, est de toutes ces rivières
celle dont le cours a subi le plus de changements. Jadis elle
s'épanchait au nord du promontoire rocheux de Chelonatas, tandis que de
nos jours elle se détourne brusquement au sud pour aller se jeter dans
la mer à vingt kilomètres au moins de son ancienne bouche. Il est
possible que des travaux d'irrigation aient facilité ce changement de
cours; mais il est certain que la nature, à elle seule, a fait beaucoup
pour modifier graduellement l'aspect de cette partie de la Grèce. Des
îles, fort éloignées du rivage primitif, ont été annexées à la terre; de
nombreuses baies ont été graduellement séparées de la mer par des levées
naturelles de sable, et transformées en étangs d'eau douce par les
ruisseaux qui s'y déversent. Une de ces lagunes, qui s'étend au sud de
l'Alphée, sur la distance de plusieurs lieues, est bordée, du côté de la
mer, par une admirable forêt de pins. Ces bois majestueux, où les
anciens Triphyliens venaient rendre un culte à la «Mort sereine», les
coteaux des environs parsemés de bouquets d'arbres, et sur les flancs du
mont Lycée, la vallée charmante où plonge la cascade de la Néda, «la
première née des sources d'Arcadie et la nourrice de Jupiter», font de
cette région de la Morée celle que le voyageur aimant la nature a le
plus de bonheur à parcourir.
Le Péloponèse, comme la Grèce continentale, présente un exemple des plus
remarquables de l'influence exercée par la forme du territoire sur le
développement historique des populations. Réunie à l'Hellade par un
simple pédoncule et défendue à l'entrée par un double rempart
transversal de montagnes, «l'île de Pélops» devait naturellement, à une
époque où les obstacles du sol arrêtaient les armées, devenir la patrie
de peuples indépendants: l'isthme restait un chemin libre pour le
commerce, mais il se fermait devant l'invasion.
A l'intérieur de la Péninsule, la distribution et le rôle des peuples
divers s'expliquent aussi, en grande partie, par le relief de la
contrée. Tout le plateau central, ensemble de bassins fermés qui n'ont
point d'issues visibles vers la mer, devait appartenir à des tribus,
comme celles des Arcadiens, qui n'entraient guère en rapport avec leurs
voisines, ni même les unes avec les autres. Corinthe, Sicyone et
l'Achaïe occupaient au bord du golfe tout le versant septentrional des
monts de l'Arcadie; mais, séparées par de hauts chaînons transversaux,
les peuplades des diverses vallées restaient dans l'isolement, et
lorsqu'elles eurent enfin assez de cohésion pour s'unir en ligue contre
l'étranger, il était déjà trop tard. A l'ouest, l'Élide, avec ses larges
débouchés de vallées et sa zone maritime insalubre et dépourvue de
ports, ne pouvait avoir dans l'histoire de la Péninsule qu'un rôle tout
à fait secondaire; ses habitants, incapables de défendre leur pays
ouvert à toutes les incursions, eussent même été d'avance condamnés à
l'esclavage s'ils n'avaient réussi à se mettre sous la protection de
tous les Grecs et à faire de leur plaine d'Olympie le lieu de réunion où
les Hellènes de l'Europe et de l'Asie, du continent et des îles,
venaient pendant quelques jours de fête oublier leurs rivalités et leurs
haines. De l'autre côté du Péloponèse, le bassin d'Argos et la
presqu'île montueuse de l'Argolide constituaient en revanche une région
naturelle, parfaitement limitée et facile à défendre: aussi les Argiens
purent-ils maintenir leur autonomie pendant des siècles, et même à
l'époque homérique, c'est à eux qu'appartenait l'hégémonie des nations
grecques. Les Spartiates leur succédèrent. Le domaine géographique dans
lequel ils s'étaient établis avait le double avantage d'être
parfaitement abrité contre toute attaque et de leur fournir amplement ce
dont ils avaient besoin. Après avoir solidement assis leur puissance
dans cette belle vallée de l'Eurotas, ils purent s'emparer facilement du
littoral et de la malheureuse Hélos; puis, du haut des rochers du
Taygète, ils descendirent, à l'ouest, dans les plaines de la Messénie.
Cette partie de la Grèce formait également un bassin naturel, bien
distinct et protégé par de hauts remparts de montagnes; aussi les
Messéniens, frères des Spartiates par le sang et leurs égaux par le
courage, résistèrent-ils pendant des siècles. Ils succombèrent enfin;
tout le midi de la Péninsule obéit à Sparte, et celle-ci put songer à
dominer la Grèce. Alors la région du Péloponèse, toute désignée d'avance
pour servir de champ de bataille entre les peuples en lutte, la «salle
de danse de Mars», fut le plateau ceint de montagnes qui se trouve sur
le chemin de Lacédémone à Corinthe et où s'élevaient les cités de Tégée
et de Mantinée.
Par un contraste géographique remarquable, cette île de Pélops, aux
rivages sinueux, offre, comparée à l'Attique, un caractère
essentiellement continental, qui s'est reflété dans l'histoire de ses
populations: aux temps antiques, les Péloponésiens furent beaucoup plus
montagnards que marins; sauf à Corinthe, où viennent presque s'effleurer
les deux mers, et sur quelques points isolés du littoral, notamment dans
l'Argolide, qui est une autre Attique, les populations n'étaient nulle
part incitées au commerce maritime; dans leurs hautes vallées de
montagnes ou dans leurs bassins fluviaux fermés, elles devaient demander
toutes leurs ressources à l'industrie pastorale et à l'agriculture.
L'Arcadie, qui occupe la partie centrale de la Péninsule, n'était
habitée que de pâtres et de laboureurs, et son nom, qui signifia d'abord
«Pays des Ours», est resté celui des contrées champêtres par excellence;
on l'applique encore à tous les pays de bosquets et de pâturages. De
même, les habitants de la Laconie, séparés de la mer par des massifs de
rochers qui étranglent à son issue la vallée de l'Eurotas, gardèrent
longtemps leurs moeurs de guerriers et d'agriculteurs, et
s'accoutumèrent difficilement aux hasards de la mer. «Lorsque les
Spartiates, dit Edgar Quinet, plaçaient l'Eurotas et le Taygète à la
tête de leurs héros, c'était à bon escient qu'ils reconnaissaient ainsi
un même caractère dans la nature de la vallée et dans la destinée du
peuple qui l'occupait».
[Illustration: LE TAYGÈTE, VU DES RUINES DU THÉATRE DE SPARTE. Dessin de
A. de Curzon d'après nature.]
Aux âges les plus anciens auxquels remonte la tradition, les Phéniciens
avaient d'importants comptoirs sur les côtes du Péloponèse. Ils
s'étaient installés à Nauplie, dans le golfe d'Argos; à Kranæ, devenu
aujourd'hui le port de Marathonisi ou Gythium, en Laconie; ils
achetaient les coquillages qui leur servaient à teindre la pourpre. Les
Grecs eux-mêmes avaient quelques ports assez actifs, tels que la
«sablonneuse Pylos», cité du vieux Nestor, remplacée de nos jours, de
l'autre côté du golfe, par la ville de Navarin. Plus tard, lorsque la
Grèce devint le centre du commerce de la Méditerranée, Corinthe, si bien
située à l'entrée du Péloponèse, entre les deux mers, prit le premier
rang parmi les cités grecques, non par son importance politique, son
amour de l'art ou son zèle pour la liberté, mais par la richesse de ses
habitants et le chiffre de sa population; elle eut, dit-on, jusqu'à
trois cent mille personnes dans ses murs. Même après avoir été rasée par
les Romains, elle reprit son importance; mais depuis, sa position
exposée la fit ravager tant de fois qu'elle cessa d'avoir le moindre
commerce. Ce n'était qu'une misérable bourgade, lorsqu'un tremblement de
terre la renversa en 1858. Elle a été reconstruite à sept kilomètres de
distance au bord même du golfe auquel elle a donné son nom, mais il est
douteux qu'elle reprenne son rang de cité, tant qu'on n'aura pas creusé
de canal entre les deux mers. Les chemins de Marseille et de Trieste à
Smyrne et à Constantinople se réuniront alors au détroit de Corinthe, et
le mouvement des navires égalera peut-être dans ce passage celui que
l'on voit en divers canaux semblables, naturels ou creusés de mains
d'hommes, le Sund, le Bosphore, et le canal de Suez. En attendant le
percement, que des industriels nous promettent pour un avenir prochain,
l'isthme est presque désert; il ne sert qu'au passage des voyageurs et
des colis débarqués par les vapeurs grecs dans les deux petits ports des
rives opposées. Les anciens, qui n'avaient pu réaliser leurs projets de
jonction entre le golfe de Corinthe et celui d'Égine, et qui,
d'ailleurs, avant la tentative de Néron, craignaient d'entreprendre
cette oeuvre, dans la pensée que l'une des deux mers était plus haute et
submergerait la rive opposée, avaient eu du moins l'ingénieuse idée de
faciliter le trafic au moyen de mécanismes qui faisaient rouler les
petits navires de l'une à l'autre plage: c'était un «portage»
perfectionné.[12]
[Note 12:
Moindre largeur de l'isthme 5 940 mètres.
Moindre hauteur 40 ---- (76 mètres à la
partie la plus étroite).
]
Après l'époque des Croisades, lorsque la puissante république de Venise
se fut rendue maîtresse du littoral de la Morée, elle attira
naturellement la population vers les côtes, et celles-ci se trouvèrent
bientôt bordées de colonies commerçantes, Arkadia, l'île Prodano, la
Protée des Grecs, Navarin, Modon, Coron, Kalamata, Malvoisie, Nauplie
d'Argolide. Ainsi, grâce à l'appel des commerçants vénitiens, le
Péloponèse, devenu pays d'exportation et de trafic, perdit graduellement
le caractère continental que lui donnaient ses plateaux et ses remparts
de montagnes, pour reprendre le rôle maritime qu'il avait eu
partiellement à l'époque des Phéniciens. Le régime des Turcs,
l'appauvrissement du sol et les guerres civiles qui en furent les
conséquences, forcèrent de nouveau les populations à rompre leurs
relations commerciales avec l'extérieur et à se renfermer dans leur île
comme dans une prison. Alors le principal groupe d'habitants s'établit
précisément au centre de la Péninsule, dans la ville de Tripolis ou
Tripolitza, ainsi nommée, dit-on, parce qu'elle est l'héritière des
trois cités antiques de Mantinée, Tégée et Pallantium. Depuis la
reconquête de l'autonomie hellénique, la vie s'est encore une fois,
comme par une sorte de rhythme, reportée vers le pourtour du Péloponèse.
De nos jours, la ville qui prime de beaucoup toutes les autres en
importance est celle de Patras, située loin de l'entrée du golfe de
Corinthe et au débouché des plaines les plus fertiles et les mieux
cultivées de la côte occidentale. En prévision de la grandeur future que
lui promet son trafic, déjà fort considérable, avec l'Angleterre et les
autres pays d'Europe, on a tracé les quartiers de la nouvelle ville
comme si elle devait un jour devenir l'égale de Trieste ou de Smyrne.
En comparaison de cet emporium du Péloponèse, les autres villes de la
Péninsule, même celles qui avaient le plus d'activité à l'époque
vénitienne, ne sont que des marchés tout à fait secondaires. Ægium ou
Vostitza, au bord du golfe de Corinthe, est une simple escale, moins
célèbre par son commerce que par son admirable platane de plus de 15
mètres de circonférence, dont le tronc creux servait naguère de prison.
Pyrgos, près de l'Alphée, n'a point de port. Dans la belle rade de
Navarin, défendue contre les flots et les vents du large par le long
îlot rocheux de Sphactérie, les carcasses des vaisseaux turcs coulés à
fond dans le combat de 1828 sont toujours plus nombreuses que les
navires de commerce flottant sur les eaux du port. Modon, Coron, sont
également déchues. Kalamata, débouché des vallées fertiles de la
Messénie, n'a qu'une mauvaise rade, où les embarcations ne peuvent
mouiller en tout temps. La célèbre Malvoisie, aujourd'hui Monemvasia,
n'est plus qu'une forteresse à demi ruinée, et les vignobles des
environs, qui produisaient le vin exquis dont le nom est appliqué
maintenant à d'autres crus, ont depuis longtemps cessé d'exister. Enfin,
Nauplie, qui se rappelle les courtes années pendant lesquelles elle
servit de capitale au royaume naissant, a l'avantage de posséder un bon
port bien abrité; mais ses murailles, ses bastions et ses forts en font
une place plus militaire que commerciale.
Les cités de l'intérieur, quelle que soit la gloire attachée à leurs
noms, ne sont pour la plupart que de grosses bourgades. La plus célèbre
de toutes, Sparte ou «'Éparse», ainsi nommée de ses groupes de maisons
dispersées dans la plaine et n'ayant jadis pour toute muraille que la
vaillance de ses citoyens, promet de devenir une des villes les plus
prospères de l'intérieur du Péloponèse, grâce à la fertilité de son
bassin. Après avoir été supplantée, au moyen âge, par sa voisine Mistra,
dont les constructions gothiques, à demi ruinées et désertes, maisons,
palais, églises et châteaux forts, recouvrent une colline abrupte à
l'ouest de la plaine de l'Eurotas, Sparte reprend pour la deuxième fois
le rang de cité prépondérante en Laconie. Argos, plus ancienne encore
que Lacédémone, a pu comme elle renaître de ses ruines, à cause de sa
position dans une plaine souvent desséchée, mais d'une grande fécondité
naturelle. Toutefois, si les étrangers parcourent en grand nombre les
campagnes du Péloponèse, ce n'est point pour visiter ces villes
restaurées, où quelques pierres seulement rappellent l'antiquité
grecque, ce sont les anciens monuments de l'art qui les attirent.
[Illustration: No 19.--VALLÉE DE L'EUROTAS.]
A cet égard, l'Argolide est l'une des provinces les plus riches de
l'Hellade. Près d'Argos même, dans les flancs escarpés de la colline de
Larisse, sont taillés les gradins d'un théâtre. Entre Argos et Nauplie
s'élève, au milieu de la plaine, le petit rocher qui porte l'antique
acropole de Tirynthe, aux puissantes murailles cyclopéennes de 15 mètres
de largeur. Au nord, sur des escarpements rocailleux, est la vieille
Mycènes, la tragique cité d'Agamemnon, où l'on voit aussi des murs
cyclopéens, mais où l'on visite surtout la célèbre porte des Lions,
grossièrement sculptée à la première époque de l'art grec, et le vaste
souterrain connu sous le nom de trésor des Atrides: ce monument, l'un
des restes les plus curieux de l'architecture primitive des Argiens, est
aussi l'un des mieux conservés, et l'on peut en admirer dans tous les
détails la solide construction; une de ses pierres, qui sert de linteau
à la porte d'entrée, ne pèse pas moins de 169 tonnes. C'est également en
Argolide, à Épidaure, sur le rivage du golfe d'Égine et près de l'ancien
sanctuaire d'Esculape, que se trouve le théâtre de la Grèce le moins
dégradé par le temps: on distingue encore, au milieu des broussailles et
des arbustes entremêlés, les cinquante-quatre gradins en marbre blanc,
sur lesquels pouvaient s'asseoir douze mille spectateurs. Parmi ses
autres débris, l'Argolide a les beaux restes du temple de Jupiter, à
Némée, et les sept colonnes doriques de Corinthe, que l'on dit être les
plus anciennes de la Grèce; mais c'est à l'extrémité opposée du
Péloponèse, dans la charmante vallée de la Néda, que s'élève le monument
le plus admirable de la Péninsule, bâti par Ictinus en l'honneur
d'Apollon Secourable: ce temple est celui de Bassæ, près de Phigalée
d'Arcadie. Les grands chênes, les superbes rochers qui l'entourent
rehaussent la beauté de ce noble édifice.
Les constructions les plus nombreuses du Péloponèse sont des citadelles;
mainte place forte, avec son enceinte et son acropole, se voit encore
précisément dans le même état qu'aux temps de l'ancienne Grèce. Les murs
d'enceinte de Phigalée, ceux de Messène ont gardé leurs tours, leurs
portes, leurs réduits de défense. D'autres acropoles, utilisées depuis
par les Francs des Croisades, les Vénitiens ou les Turcs, se sont
hérissées de tours crénelées et de donjons qui ajoutent leurs traits
hardis et pittoresques aux beaux paysages environnants. A la porte même
du Péloponèse s'élève une de ces forteresses antiques transformée en
citadelle du moyen âge: c'est l'Acro-Corinthe, gardienne de la péninsule
entière. Du chaos de fortifications et de masures qui la dominent, on
aperçoit presque toute la Grèce, enfermée dans le cercle bleuâtre de
l'horizon.
Quelques-unes des îles grecques de la mer Égée doivent être considérées
comme une dépendance naturelle du Péloponèse, auquel les rattachent des
isthmes sous-marins et des chaînes d'écueils. C'est donc à bon droit
qu'on les a reliées administrativement à la Péninsule.
Les îles de la côte d'Argolide, peuplées de marins albanais qui furent
pendant la guerre contre les Turcs les plus vaillants défenseurs de
l'indépendance hellénique, ont perdu en grande partie leur importance
commerciale et politique d'autrefois. Pendant la guerre, la petite
bourgade albanaise de Poros, qui s'élève dans l'île du même nom, sur un
terrain d'origine volcanique, a servi de capitale au peuple soulevé;
elle est encore assez animée, grâce à son port et à sa rade admirable,
parfaitement abritée, que le gouvernement grec a choisie pour en faire
la principale station de sa marine. Mais Hydra et l'îlot voisin, connu
sous le nom italien de Spezia, ne pouvaient que déchoir depuis que la
Grèce a reconquis son existence propre. Ce sont des masses rocheuses,
presque entièrement dépourvues de sol végétal, sans arbres, sans eaux de
source, et pourtant plus de cinquante mille habitants avaient pu trouver
à vivre par le commerce sur ces îlots rocheux. Une liberté relative
avait fait ce miracle. En 1730, quelques colons albanais, las des
exactions d'un pacha de la Morée, s'étaient réfugiés dans l'île d'Hydra.
On les laissa tranquilles et ils n'eurent qu'à payer un faible impôt.
Aussi leur commerce, mêlé parfois d'un peu de piraterie, grandit
rapidement. Hydra occupe, il est vrai, une position fort heureuse,
commandant l'entrée des deux golfes de l'Argolide et de l'Attique; mais
elle n'a point de port ni même d'abri véritablement digne de ce nom.
C'est donc en dépit même de la nature que les Hydriotes avaient fait de
leur rocher un rendez-vous du commerce; les navires devaient se presser
dans quelque anfractuosité de la côte, serrés les uns contre les autres,
retenus immobiles par quatre amarres. Avant la guerre de l'indépendance,
les seuls armateurs d'Hydra possédaient près de quatre cents navires de
cent à deux cents tonneaux et, pendant la lutte, ils lancèrent contre le
Turc plus de cent vaisseaux armés de deux mille canons. En luttant pour
la liberté de la Grèce, les Hydriotes travaillaient aussi, sans le
vouloir, à la décadence de leur ville, et, dès que leur cause eut
triomphé, le mouvement des échanges dut se déplacer graduellement pour
aller se concentrer dans les ports mieux situés de Syra et du Pirée.
Beaucoup plus grande que les îles de l'Argolide, la Cythère de Laconie,
plus connue des marins sous son nom italien de Cérigo, dû peut-être à
des envahisseurs slaves, faisait naguère partie de la prétendue
république Sept-insulaire gouvernée par les Anglais. Pourtant elle n'est
point située dans la mer Ionienne et dépend évidemment du Péloponèse,
qu'elle relie à l'île de Crète par un seuil sous-marin et l'îlot de
Cérigotto, peuplé de Sphakhiotes crétois. Cythère n'est plus l'île de
Venus et n'a point de voluptueux bosquets. Vue du nord, elle ressemble à
un amas de roches stériles: cependant elle porte de riches moissons, de
belles plantations d'oliviers, et ses villages sont assez populeux.
Jadis la position de Cérigo, entre les deux mers d'Ionie et de
l'Archipel, donnait une grande importance à son havre de refuge; mais ce
port est redevenu presque désert depuis que le cap Malée a perdu ses
terreurs. On a trouvé sur ses côtes des amas de coquillages qui
proviennent d'anciens ateliers phéniciens pour la fabrication de la
pourpre. Ce sont les commerçants et les industriels de Syrie qui ont
introduit dans l'île le culte de la Vénus Astarté, devenue plus tard,
sous le nom d'Aphrodite, la déesse de tous les Grecs.