GRÈCE CONTINENTALE

Les montagnes du Pinde, qui forment l'arête médiane de la Turquie

méridionale, se prolongent en Grèce et lui donnent un caractère

orographique analogue. Des deux côtés de la frontière conventionnelle,

ce sont les mêmes roches et la même végétation, des paysages semblables,

et presque partout des populations de même origine. En partageant

l'Épire et en prenant la Thessalie à la Grèce, la diplomatie européenne

ne s'est point occupée de faire son oeuvre conformément aux indications

de la nature. Elle s'est bornée, dans la partie orientale de la

frontière, à suivre la ligne de partage des eaux sur les hauteurs du

chaînon de l'Othrys, le mont «sourcilleux» qui domine la plaine du

Sperchius. A l'ouest du Pinde, au contraire, la limite politique des

deux pays coupe transversalement la vallée de l'Achéloüs et les croupes

terreuses qui la séparent du golfe d'Arta.

La cime isolée du mont Tymphreste ou Yeloukhi, dressée en tour à l'angle

où l'Othrys se détache de la grande chaîne du Pinde, est, non le plus

haut sommet de la Grèce continentale, mais celui qui forme, pour ainsi

dire, le centre de rayonnement des eaux et des montagnes. Au sud et au

sud-est, ses contre-forts, abritant de leur masse la charmante vallée de

Karpénisi, se rattachent par une arête élevée au massif le plus

considérable de la Grèce moderne: c'est le groupe que couronnent les

pyramides presque toujours neigeuses de Vardoussia et de Khiona, aux

pentes noires de sapins, et le superbe Katavothra, l'antique Oeta, où se

dressa le bûcher d'Hercule. Les montagnes de Vardoussia et de Khiona

font précisément face aux beaux massifs de la Morée septentrionale,

également boisés et neigeux.

A l'ouest du Veloukhi et du Vardoussia, les monts de l'Étolie, beaucoup

moins élevés, mais abrupts, sans chemins, forment un véritable chaos de

broussailles, de rochers et de défilés sauvages où ne s'aventurent guère

que les tribus des bergers valaques. La contrée devient plus accessible

dans l'Étolie méridionale, au bord des lacs et des rivières; mais là

aussi s'élèvent des montagnes qui, par des ramifications sinueuses, se

relient au système du Pinde. Celles du littoral de l'Acarnanie qui font

face aux îles Ioniennes sont escarpées, couvertes d'arbres et de

buissons; ce sont les monts du «noir continent» dont parlait Ulysse. A

l'est de l'Achéloüs, une autre chaîne côtière, bien connue des marins,

est le Zygos, dont les escarpements méridionaux, âpres et nus, se voient

au-dessus de Missolonghi; plus à l'est, une autre chaîne s'avance dans

la mer pour former, avec les promontoires de la Morée, l'étroit goulet

du golfe de Corinthe. Tout près de l'entrée, une des montagnes de la

côte d'Étolie, le Varassova, aux pans brusquement coupés, ressemble à un

énorme bloc, à une pierre monstrueuse. C'était, en effet, disent les

gens du pays, une roche que les anciens Titans hellenes voulaient jeter

au milieu du détroit pour qu'elle servît de pont entre les deux rivages.

Mais la pierre était trop lourde, ils la laissèrent tomber à l'endroit

où on la voit aujourd'hui.

Vers la mer Egée, le haut massif du Katavothra se continue à l'est,

parallèlement aux montagnes de l'île d'Eubée, par une chaîne côtière, ou

plutôt par une série de groupes distincts, que séparent les uns des

autres de profondes échancrures, de larges dépressions et même des

vallées fluviales. Quoique basses et coupées de nombreux passages, ces

montagnes aux roches escarpées, aux brusques promontoires, aux soudains

précipices, n'en sont pas moins d'un accès fort difficile, et pendant

les guerres de la Grèce ancienne, il suffisait d'un petit nombre

d'hommes pour les défendre contre des armées entières. A l'une des

extrémités de cette chaîne se trouve le passage des Thermopyles; à

l'autre extrémité s'étend, à la base orientale du Pentélique, la fameuse

plaine de Marathon.

Les groupes de sommets qui se dressent sur la rive septentrionale du

golfe de Corinthe, au sud de la Béotie, forment aussi dans leur ensemble

une sorte de chaîne, parallèle à celle qui longe le canal d'Eubée, mais

plus belle et plus pittoresque. Il n'est pas une de ces grandes cimes

dont le nom ne réveille les souvenirs les plus doux de la poésie et ne

fasse aussitôt surgir la figure des anciens dieux. A l'ouest, se

présente d'abord le Parnasse «à la double tête», la montagne où se

réfugièrent Deucalion et Pyrrha, ancêtres de tous les Grecs, et où les

Athéniennes, agitant leurs torches, allaient danser la nuit en l'honneur

de Bacchus. Des sommets du Parnasse, presque aussi hauts que le Khiona,

qui pyramide au nord-ouest, on aperçoit la Grèce entière, avec ses

golfes, ses rivages et ses montagnes, depuis l'Olympe de Thessalie

jusqu'au Taygète de l'extrême Péloponèse, et l'on distingue à ses pieds

l'admirable bassin de Delphes, jadis «l'ombilic» du monde, le lieu de

paix et de concorde où tous les Grecs venaient oublier leurs haines. Non

moins beau que le Parnasse est le groupe qui lui succède du côté de

l'est. L'Hélicon des Muses est, comme aux temps de la Grèce antique, la

montagne dont les vallées sont les plus fertiles et les plus riantes.

Ses pentes orientales surtout sont de l'aspect le plus gracieux, et

leurs bosquets, leurs pâturages, leurs jardins, où murmurent les

fontaines, contrastent de la manière la plus heureuse avec les plaines

nues et desséchées de la Béotie. Si le Parnasse a la source de Castalie,

l'Hélicon a celle de l'Hippocrène, qui jaillit sous le sabot de Pégase.

La longue croupe du Cithéron, où le mythe a fait naître Bacchus, relie

les montagnes de la Béotie méridionale à celles de l'Attique, roches de

marbre devenues fameuses par le voisinage de la cité qu'elles abritent.

Au nord d'Athènes, c'est le Parnès, au profil si pur et si rhythmique; à

l'est, le Pentélique, où se trouvent les cavernes de Pikermi, fameuses

par leurs ossements fossiles; au sud, le mont Hymette, dont les anciens

poètes ont chanté les abeilles. Puis le Laurion, aux riches scories

d'argent, se prolonge au sud-est et se termine par le beau cap Sunium,

consacré à Minerve et à Neptune, et portant encore quinze colonnes d'un

ancien temple.

Au sud de l'Attique, un autre groupe isolé, occupant toute la largeur de

l'isthme de Mégare, servait de rempart de défense aux Athéniens contre

leurs voisins du Péloponèse. C'est le massif de Geraneia, aujourd'hui

Macryplagi[10] Au delà se trouve l'isthme de Corinthe proprement dit,

resserré entre le golfe de Lépante et celui d'Athènes. C'est un simple

seuil dont les roches calcaires, stériles et sans eau, s'élèvent de 40 à

70 mètres au-dessus de la mer, et qui n'a pas 6 kilomètres de large

entre les deux rivages. Cette langue de terre, espace neutre séparant

deux régions géographiques distinctes, se trouvait tout naturellement

choisie pour devenir un lieu d'assemblées, de fêtes et de marchés. On

reconnaît encore en travers de l'isthme les restes du mur de défense

élevé par les Péloponnésiens, et sur les bords du golfe de Corinthe les

traces du canal commencé par l'ordre de Néron et destiné à rejoindre les

deux mers.

[Note 10: Altitudes de la Grèce continentale:

Gerakovouni (Othrys)..... 1,729 mètres.

Veloukhi (Tymphreste).... 2,319 »

Khonia................... 2,495 »

Vardoussia............... 2,512 »

Katavothra (Oeta)........ 2,000 »

Monts d'Acarnanie........ 1,590 »

Varassova................ 917 »

Liakoura (Parnasse)...... 2,459 »

Pateovouna (Hélicon)..... 1,749 »

Elatea (Cithéron)........ 1,411 »

Parnès................... 1,416 »

Pentélique............... 1,126 »

Hymette.................. 1,036 »

Macryplagi (Geraneia).... 1,366 »

]

Les montagnes calcaires de la Grèce, de même que celles de l'Épire et de

la Thessalie, sont riches en bassins où les eaux s'amassent en lacs,

tandis que tout autour la terre, percée de gouffres où s'engouffrent les

torrents, est aride et desséchée. L'Acarnanie méridionale, dont une

partie a reçu le nom de Xeromeros ou «pays sec», à cause de son manque

d'eau courante, est ainsi parsemée de bas-fonds lacustres. Au sud du

golfe d'Arta, qui lui-même est une espèce de lac communiquant avec la

mer par une bouche fort étroite, se trouvent plusieurs de ces nappes

d'eau, restes d'une sorte de mer intérieure, comblée par les alluvions

de l'Achéloüs. Le lac le plus considérable de la région a même reçu des

indigènes le nom de Pelagos ou de «Mer», à cause de son étendue et de la

violence de ses eaux, qui se brisent contre les rochers: c'est l'ancien

Trichonis des Étoliens. Réputé insondable, il est en réalité

très-profond et ses eaux sont pures; mais il se déverse d'un flot lent

dans un autre bassin beaucoup moins vaste, aux abords empestés de

marécages, et s'épanchant lui-même dans l'Achéloüs par un courant

bourbeux. Les coteaux qui entourent le lac de Trichonis sont couverts de

villages et de cultures, tandis qu'aux alentours du lac inférieur, la

fièvre a dépeuplé la contrée. Néanmoins le pays est fort beau. A peine

sorti d'une étroite «cluse» ou _clissura_ des montagnes du Zygos, le

chemin s'engage sur un pont de près de deux kilomètres, construit jadis

par un gouverneur turc au-dessus des marais qui séparent les deux lacs.

Le viaduc s'est à demi enfoncé dans la vase, mais il est encore assez

élevé pour laisser le regard se promener librement sur les eaux et leurs

rives; des chênes, des platanes, des oliviers sauvages entremêlent leurs

branches au-dessus du pont; des vignes folles se suspendent en nappes à

ces beaux arbres, et leurs festons encadrent gracieusement les tableaux

formés par la nappe bleue du lac et les grandes montagnes.

Au sud du Zygos, entre les terres alluviales de l'Achéloüs et du

Fidaris, s'étend un autre bassin lacustre, à moitié marais d'eau douce

ou saumâtre, à moitié golfe salin, qui depuis le temps des anciens Grecs

s'est accru aux dépens des terres cultivées, à cause de la négligence

des habitants. C'est à sa position au bord de cette grande lagune que

l'héroïque Missolonghi doit son nom, signifiant «Milieu des marais». Un

cordon littoral ou _ramma_, çà et là rompu par les flots, sépare le

bassin de Missolonghi de la mer Ionienne; pendant la guerre de

l'indépendance, des fortins et des estacades défendaient toutes les

entrées du lac, mais elles ne sont plus occupées maintenant que par des

barrages de roseaux, que les pêcheurs ouvrent au printemps pour laisser

entrer le poisson de mer et ferment en été pour l'empêcher de sortir.

Quoique située au milieu des eaux salées, Missolonghi n'est point

insalubre, grâce aux brises de mer; mais sur la petite ville plus active

et plus commerçante d'Ætoliko, bâtie plus à l'ouest en plein étang et

réunie par deux ponts à la terre ferme, pèse un air lourd et chargé de

miasmes. Entre Ætoliko et l'Achéloüs, on remarque un grand nombre

d'éminences rocheuses semblables à des pyramides dressées sur la plaine.

Ce sont évidemment d'anciens îlots pareils à ceux que l'on voit en

archipels entre le littoral du continent et l'île de Sainte-Maure; les

apports de l'Achéloüs ont graduellement comblé les interstices qui

séparaient tous ces rochers, et les ont rattachés à la terre ferme.

L'antique ville commerçante d'OEniades occupait jadis une de ces îles,

une «terre qui n'était pas encore terre». Ce travail géologique, observé

déjà par Hérodote, se continue sous nos yeux; les troubles du fleuve,

qui lui ont valu son nom moderne d'Aspros ou «Blanc», accroissent

incessamment l'étendue du sol aux dépens de la mer.

[Illustration: No 11.--BASSE ACARNANIE. Échelle de 1/800.000 _gravé par

Erhard._]

L'Achéloüs, que les anciens comparaient à un taureau sauvage à cause de

la violence de son cours et de l'abondance de ses eaux, est de beaucoup

le fleuve le plus considérable de la Grèce: ce fut un des grands

exploits d'Hercule de lui ravir une de ses cornes, c'est-à-dire de

l'endiguer et de reconquérir les terres jadis inondées par ses flots

errants. Ses voisins, le rapide Fidaris, que franchit le centaure

Nessus, portant Hercule et Déjanire, et le Mornos, descendu des neiges

de l'OEta, ne peuvent lui être comparés. Sur le versant de la mer Égée,

que sont les fleuves de l'Attique, l'Orope, les deux Céphyse, et

l'Illissus, «mouillé quand il pleut?» Le principal cours d'eau de la

Grèce orientale, le Sperchius, est aussi très-inférieur à l'Achéloüs,

mais il a, comme lui, grandement travaillé à changer l'aspect de la

plaine basse. A l'époque où Léonidas et ses vaillants gardaient contre

les Perses le défilé des Thermopyles, le golfe de Lamia s'avançait

beaucoup plus profondément dans les terres; mais le fleuve a fait peu à

peu reculer le rivage et recueilli comme affluents quelques cours d'eau

qui se jetaient directement dans la mer. En déplaçant graduellement son

delta, le Sperchius a donné plusieurs kilomètres de largeur au passage

jadis si resserré entre la base du Kallidromos et les flots, et des

armées entières pourraient maintenant y manoeuvrer à l'aise. Les

fontaines chaudes, sulfureuses et pétrifiantes, qui jaillissent de la

roche, ont aussi contribué à l'agrandissement de la plage des

Thermopyles par la couche pierreuse qu'elles étalent sur le sol. Du

reste, cette contrée volcanique peut avoir été modifiée depuis deux

mille ans par les trépidations du sol. Dans la mer voisine, les matelots

montrent encore le rocher de Lichas, petit cratère de scories dans

lequel les anciens voyaient le compagnon d'Hercule lancé du haut de

l'OEta par le demi-dieu courroucé. En face, sur la côte de l'île d'Eubée,

des eaux thermales sourdent en telle abondance qu'elles ont formé sur

les pentes d'énormes concrétions qui, de loin, ressemblent à un glacier.

Un établissement thérapeutique, fondé récemment aux Thermopyles, en

utilise les eaux sulfureuses, et permet aux étrangers de parcourir des

contrées si riches en grands souvenirs historiques. Naguère le piédestal

sur lequel reposait le lion de marbre élevé à Léonidas était encore

visible, mais on l'a démoli pour la construction d'un moulin.

[Illustration: N° 12.--LES THERMOPYLES. _D'après les Cartes de l'Etat

Major Français publiées en 1852._ _Gravé par Erhard._

Le bassin du Cephissus, ouvert comme un sillon entre la chaîne de l'OEta

et celle du Parnasse, est aussi des plus remarquables au point de vue

hydrologique. La rivière parcourt d'abord un premier fond jadis couvert

par les eaux d'un lac; puis, à l'issue d'un défilé que dominent les

contre-forts du Parnasse, il contourne le rocher qui portait l'antique

cité d'Orchomène, et pénètre dans une vaste plaine où les cultures et

les roselières entourent des étangs et des réservoirs d'eau profonde.

Plusieurs torrents, dont l'un, celui de Livadia, reçoit l'eau fort

abondante des célèbres fontaines de la «Mémoire» et de «l'Oubli»,

Mnémosyne et Léthé, accourent aussi vers le bassin marécageux en

descendant du massif de l'Hélicon et des montagnes voisines. En été, une

grande partie de la plaine est à sec, et ses champs donnent d'admirables

récoltes de maïs dont les tiges sont douces comme la canne à sucre;

mais, après les fortes pluies d'automne et d'hiver, le niveau des eaux

s'accroît de 6 mètres et même de 7 mètres et demi; toute la plaine basse

est inondée et devient un véritable lac de 230 kilomètres de superficie;

le mythe du déluge d'Ogygès porte même à penser que la vaste nappe d'eau

a parfois envahi toutes les vallées habitables qui débouchent dans le

bassin. Les anciens lui donnaient le nom de Cephissis dans sa partie

occidentale, et de Copaïs dans ses parages plus profonds de l'est;

actuellement il est désigné d'après la ville de Topolias, qui s'élève

sur un promontoire de la rive septentrionale.

On comprend qu'il serait indispensable de régulariser la marche des eaux

et d'empêcher les irruptions soudaines du lac sur les cultures de ses

bords. C'est ce travail que tentèrent les anciens Grecs. A l'est du

grand lac de Copaïs se trouve un autre bassin lacustre, situé à 40

mètres plus bas et de toutes parts environné d'escarpements rocheux

difficiles à cultiver. Ce réservoir, l'Hylice des Béotiens, semble

naturellement indiqué pour emmagasiner le trop-plein des eaux du Copaïs;

un canal, dont on suit les traces dans la plaine, devait servir à

décharger le flot d'inondation dans l'énorme cuve de l'Hylice, mais il

ne paraît pas que cette oeuvre ait jamais été terminée. On dut s'occuper

aussi de déblayer les divers entonnoirs ou katavothres dans lesquels

l'eau du lac Copaïs s'engouffre pour aller rejoindre la mer par-dessous

les montagnes. Au nord-ouest, en face du rocher d'Orchomène, d'où

jaillit le Mélas, un premier réservoir souterrain reçoit cette rivière

pour la porter au golfe d'Atalante; à l'est, d'autres émissaires cachés

se dirigent vers le lac Hylice et celui de Paralimni; mais c'est au

nord-est, dans le golfe de Kokkino, que se trouvent les gouffres

principaux. Dans cet angle extrême du lac, véritable Copaïs des anciens,

la rivière Céphise, qui vient de traverser la plaine marécageuse dans sa

plus grande largeur, se heurte à la base du mont Skroponéri et se divise

en un delta souterrain. Au sud, une première caverne s'ouvre dans le

rocher pour livrer passage aux eaux, mais ce n'est qu'une sorte de

tunnel à travers un promontoire, et pendant la saison sèche les piétons

peuvent l'utiliser en guise de chemin. Au delà de ce faux entonnoir

apparaît une deuxième porte de rochers, dans laquelle se perd une des

branches les plus importantes du Céphise, sans doute pour rejaillir

directement à l'est en de fortes sources qui s'épanchent aussitôt dans

la mer. A près d'un kilomètre au nord, deux autres bras de la rivière

pénètrent dans la falaise, pour se rejoindre bientôt et couler au nord,

précisément au-dessous d'une vallée sinueuse qui servit anciennement de

lit aux eaux passant maintenant dans les profondeurs. C'est dans cette

vallée que les ingénieurs grecs avaient autrefois creusé des puits qui

leur permettaient de descendre jusqu'au niveau de l'eau et d'en nettoyer

le lit en cas d'obstruction. De l'entrée des katavothres jusqu'à

l'endroit où reparaissent les eaux, on compte seize de ces puits, dont

quelques-uns ont encore 10 et même 30 mètres de profondeur; mais la

plupart sont comblés par les pierrailles et les terres éboulées. Il est

probable que ces travaux, ruinés depuis des milliers d'années, et

vainement réparés du temps d'Alexandre par l'ingénieur Cratès, datent de

l'époque presque mythique des Myniens d'Orchomène. L'assèchement des

marais qui bordent le lac Copaïs et la régularisation des fleuves

souterrains avaient donné à cet ancien peuple leurs immenses richesses,

attestées par Homère. Ainsi les Grecs des âges homériques avaient su

mener à bonne fin des travaux d'art devant lesquels l'industrie moderne

s'arrête indécise!

[Illustration: N° 13--LAC COPAÏS. d'après l'Etat Major Français. Gravé

par Erhard. Echelle de 1/500.000. K. Katavothro.]

Toute la région occidentale de la Roumélie, occupée par les montagnes de

l'Acarnanie, de l'Étolie, de la Phocide, est condamnée par la nature

même du pays à n'avoir qu'une très-faible importance relativement aux

provinces orientales. C'est à peine si, du temps des anciens Grecs, ces

contrées étaient considérées comme en deçà des limites du monde barbare,

et de nos jours encore les Étoliens sont les plus ignorants des Grecs.

Il n'y a de mouvement commercial que dans quelques localités

privilégiées du bord de la mer, telles que Missolonghi, Ætoliko, Salona,

Galaxidi. Cette dernière ville, située au bord d'une baie où débouche le

Pleistos, ruisseau de Delphes jadis consacré à Neptune, quoique presque

toujours sans eau, était, avant la guerre de l'indépendance, le chantier

et l'entrepôt de commerce le plus actif du golfe de Corinthe, et même

lui donna son nom. Quant à la ville de Naupacte, appelée Lépante par les

Italiens, et dont le nom servit également à désigner le golfe de

Corinthe, elle n'a plus guère que son importance stratégique à cause de

sa position dans le voisinage de l'entrée du détroit. Nombre de

batailles navales ont eu lieu pour forcer le passage de ce défilé marin,

que gardent maintenant les deux forts de Rhium et d'Anti-Rhium, le

château de Morée et le château de Roumélie. On a remarqué un curieux

phénomène de géographie physique dans le canal qui sert d'entrée au

golfe de Corinthe. Le seuil, qui d'ailleurs n'a que 66 mètres d'eau à

l'endroit le plus profond, varie constamment en largeur par suite de

l'action contraire des alluvions terrestres et des courants maritimes;

ce que l'un apporte, l'autre le remporte. Lors de la guerre du

Péloponèse, le détroit avait sept stades, soit environ 1,255 mètres de

large; du temps de Strabon, l'ouverture était réduite à cinq stades;

actuellement sa largeur a doublé; elle atteint près de 2 kilomètres de

promontoire à promontoire. L'entrée du golfe d'Arta, entre l'Épire de

Turquie et l'Acarnanie grecque, ne présente pas les mêmes phénomènes;

elle a précisément les dimensions que lui assignent tous les auteurs

anciens, un peu moins d'un kilomètre.

Les fonds de vallée et les bassins lacustres de la Roumélie orientale,

et surtout sa position essentiellement péninsulaire entre le golfe de

Corinthe, la mer d'Égine et le long canal d'Eubée, devaient faire de

cette région une des parties les plus vivantes de la Grèce; c'est la

contrée historique par excellence, où s'élevèrent les cités de Thèbes,

d'Athènes, de Mégare. Entre les deux pays les plus importants de cette

région, la Béotie et l'Attique, le contraste est grand. La première de

ces contrées est un bassin fermé, dont les eaux surabondantes

s'accumulent en lacs, où les brouillards s'amassent, où le sol de

grasses alluvions nourrit une végétation plantureuse. L'Attique, au

contraire, est aride; une mince couche de terre végétale recouvre les

terrasses de ses rochers; ses vallées s'ouvrent librement vers la mer;

un ciel pur baigne les sommets de ses montagnes; et l'eau bleue de la

mer Égée en lave la base; la péninsule s'avance au loin dans les flots

et s'y continue par la chaîne des Cyclades. Si les Grecs, redoutant les

aventures de mer, avaient dû, comme dans les premiers âges, s'occuper

surtout de la culture de leurs champs, nul doute que la Béotie n'eût

gardé la prépondérance qu'elle avait à l'époque des Myniens de la riche

Orchomène; mais les progrès de la navigation et l'appel du commerce,

irrésistible pour les Hellènes, devaient assurer peu à peu le rôle

principal aux populations de l'Attique. La ville d'Athènes, qui s'éleva

dans la plaine la plus ouverte de la presqu'île, occupait donc une

position que la nature avait désignée d'avance pour un grand rôle

historique.

On a beaucoup critiqué le choix que fit le gouvernement grec en

installant sa capitale au pied de l'Acropole. Sans doute, les temps ont

changé, et les mouvements des nations ont déplacé peu à peu les centres

naturels du commerce. Corinthe, dominant à la fois les deux mers, à la

jonction de la Grèce continentale et du Péloponèse, eût été un meilleur

choix; de là les rapports eussent été beaucoup plus faciles, d'un côté

avec Contantinople et tous les rivages grecs de l'Orient restés sous la

domination des Osmanlis, de l'autre avec ce monde occidental d'où reflue

maintenant la civilisation que la Grèce lui donna jadis. Si l'Hellade,

au lieu de devenir un petit royaume centralisé, s'était constituée en

république fédérative, ainsi qu'il convenait à son génie et à ses

traditions, il n'est pas douteux que d'autres villes de la Grèce, mieux

situées qu'Athènes pour entretenir des communications rapides avec les

pays d'Europe, ne l'eussent facilement dépassée en population et en

richesse commerciale; néanmoins, en grandissant dans sa plaine et en

s'unissant avec le Pirée par un chemin de fer, Athènes a repris une

importance naturelle des plus considérables; elle est redevenue cité

maritime, comme aux jours de sa grandeur antique, alors que, par son

triple mur, ses «jambes» appuyées sur la mer, elle ne formait qu'un seul

et même organisme avec ses deux ports du Pirée et de Phalère.

[Illustration: N° 14--ATHÈNES ET SES LONGS MURS. _D'après Schmid et

Kiepart._ Echelle 1:114 000.]

[Illustration: L'ACROPOLE D'ATHÈNES, VUE DE LA TRIBUNE AUX HARANGUES.

Dessin de Taylor d'après un croquis de M. A. Curzon.]

Mais quelle différence entre les monuments de la ville moderne et les

ruines de la ville antique! Quoique éventré par les bombes du Vénitien

Morosini, quoique dépouillé depuis de ses plus belles sculptures, le

temple du Parthénon est resté, par sa beauté pure et simple, qui

s'accorde si bien avec la sobre nature environnante, le premier parmi

tous les chefs-d'oeuvre de l'architecture. À côté de cet auguste débris,

sur le plateau de l'Acropole, où les marins voguant dans le golfe

d'Égine voyaient au loin briller la lance d'or d'Athéné Promachos,

s'élèvent d'autres monuments à peine moins beaux et datant aussi de la

grande période de l'art, l'Érechthéion et les Propylées. En dehors de la

ville, sur un promontoire, se dresse le temple de Thésée, l'édifice le

mieux conservé qui nous reste encore de l'antiquité grecque; ailleurs,

près de l'Illissus, un groupe de colonnes rappelle la magnificence du

temple de Jupiter Olympien, que les Athéniens employèrent sept cents

années à construire et qui servit de carrière à leurs descendants. En

maint autre endroit de l'emplacement occupé par l'ancienne ville se

montrent des restes remarquables, et la vue du moindre de ces débris

intéresse d'autant plus que les souvenirs d'hommes illustres s'y

rattachent.

[Illustration: N° 15.--ATHÈNES ANTIQUE. D'après Kiepert et Schmidt.

Échelle de 1:50.000.]

Sur ce rocher siégeait l'aréopage qui jugea Socrate; sur cette tribune

de pierre parlait Démosthène; dans ce jardin professait Platon!

C'est un intérêt historique de même nature que l'on éprouve en

parcourant le reste de l'Attique, soit qu'on aille visiter le village

d'Éleusis, où se célébraient les mystères de Cérès, et la ville de

Mégare à la double acropole, soit que l'on parcoure les champs de

Marathon ou les rivages de l'île de Salamine. De même, en dehors de

l'Attique, les voyageurs sont attirés par les souvenirs du passé vers

Platée, Leuctres, Chéronée, la Thèbes d'Oedipe et l'Orchomène des

Myniens; mais, en comparaison de ce qu'ils furent autrefois, tous les

districts sont presque déserts. Après Athènes et Thèbes, les deux seules

villes de quelque importance qui se trouvent de nos jours dans la Grèce

orientale, sur le continent, sont Lamia, située au milieu des plaines

basses du Sperchius, et Livadia la béotienne, jadis célèbre par l'antre

de Trophonius, que les archéologues ne sont pas encore sûrs d'avoir

retrouvé. L'île d'Égine, qui dépend de l'Attique, n'est pas moins déchue

et dépeuplée que la grande terre voisine. Dans l'antiquité, plus de deux

cent mille habitants s'y pressaient, et maintenant il ne reste plus même

la trentième partie de ces multitudes. L'île a du moins gardé les

pittoresques ruines de son temple de Minerve, et l'admirable spectacle

que présente le demi-cercle des rivages montueux de l'Argolide et de

l'Attique.

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 34 / 153 题