VUE D'ENSEMBLE

La Grèce politique, resserrée dans ses étroites limites au sud des

golfes de Volo et d'Arta, est une contrée d'environ 50,000 kilomètres

carrés, représentant au plus la dix-millième partie de la surface

terrestre. En d'immenses territoires comme celui de l'empire russe, des

districts plus vastes que la Grèce n'ont rien qui les distingue des

régions environnantes, et leur nom éveille à peine une idée dans

l'esprit. Mais combien au contraire ce petit pays des Hellènes, si

insignifiant sur nos cartes en comparaison des grands royaumes, nous

rappelle de souvenirs! Nulle part l'humanité n'atteignit un degré de

civilisation plus harmonieux dans son ensemble et plus favorable au

libre essor de l'individu. De nos jours encore, quoique entraînés dans

un cycle historique bien autrement vaste que celui des Grecs, nous

devons toujours reporter nos regards en arrière pour contempler ces

petits peuples qui sont restés nos maîtres dans les arts, et qui furent

nos initiateurs dans les sciences. La ville qui fut «l'école de la

Grèce» est encore par son histoire et ses exemples l'école du monde

entier. Après vingt siècles de déchéance, elle n'a cessé de nous

éclairer, comme ces étoiles déjà éteintes dont les rayons continuent

d'illuminer la terre.

C'est évidemment à la situation géographique de la Grèce qu'il faut

attribuer le rôle si considérable qu'ont rempli ses peuples pendant une

longue période de l'histoire universelle. En effet, des tribus de même

origine, mais habitant des contrées moins heureuses, notamment les

Pélasges de l'Illyrie, que l'on croit être les ancêtres des Albanais,

n'ont pu s'élever au-dessus de la vie barbare, tandis que les Hellènes

se plaçaient à la tête des nations policées et leur frayaient des voies

inexplorées jusqu'alors. Si la Grèce qui, dans la période géologique

actuelle, est si merveilleusement découpée par les flots, avait continué

d'être ce qu'elle fut pendant la période tertiaire, une vaste plaine

continentale rattachée aux déserts de la Libye et parcourue par les

grands lions et les rhinocéros, aurait-elle pu devenir la patrie de

Phidias, d'Eschyle et de Démosthènes? Non, sans doute. Elle serait

restée ce qu'est aujourd'hui l'Afrique, et loin d'avoir pris, comme elle

l'a fait, l'initiative de la civilisation, elle eût attendu que

l'impulsion lui vînt du dehors. Il est vrai que par suite de cette

ampleur grandissante de l'horizon qu'ont donnée les voyages, les

découvertes, les routes de commerce, la Grèce s'est rapetissée peu à peu

en proportion du monde connu; elle a fini par perdre les priviléges que

lui avaient assurés d'abord sa position géographique et la forme

heureuse de ses contours.

La Grèce, péninsule de la presqu'île des Balkhans, avait, plus encore

que la Thrace et la Macédoine, l'avantage d'être complétement fermée du

côté du nord par des barrières transversales de montagnes; aussi, grâce

à ces remparts protecteurs, la culture hellénique a-t-elle pu se

développer sans avoir à craindre d'être étouffée dans son germe par des

invasions successives de barbares. Au nord et à l'est de la Thessalie,

l'Olympe, le Pélion, l'Ossa constituent déjà, du côté de la Macédoine,

de premiers et formidables obstacles. Aux limites de la Grèce actuelle

et de la Thessalie, se dresse une deuxième barrière, la chaîne abrupte

de l'Othrys. Au détour du golfe de Lamia, nouvel obstacle: la rangée de

l'OEta ferme le passage; il faut se glisser entre les rochers et la mer

par l'étroit défilé des Thermopyles. Après avoir traversé les monts de

la Locride pour redescendre dans le bassin de Thèbes, il reste encore à

franchir le Parnès ou les contre-forts du Cithéron avant de gagner les

plaines de l'Attique. Au delà, l'isthme est encore défendu par d'autres

barrières transversales, remparts extérieurs de la grande citadelle

montagneuse du Péloponèse, «l'acropole de la Grèce.» On a souvent

comparé l'Hellade à une série de chambres aux portes solidement

verrouillées; il était difficile d'y entrer, plus difficile encore d'en

sortir, à cause de ceux qui les défendaient. «La Grèce est faite comme

un piége à trois fonds, dit Michelet. Vous pouvez entrer et vous vous

trouvez pris en Macédoine, puis en Thessalie, puis entre les Thermopyles

et l'isthme. «Mais c'est au delà de l'isthme surtout qu'il devient

difficile de pénétrer; aussi Lacédémone fut-elle longtemps inattaquable.

A une époque où la navigation, même sur les eaux presque fermées comme

l'Archipel, était fort périlleuse, la Grèce se trouvait suffisamment

protégée par la mer contre les invasions des peuples orientaux; mais

nulle contrée n'invitait mieux les marins aux expéditions pacifiques du

commerce. Largement ouverte sur la mer Égée par ses golfes et ses ports,

précédée d'îles nombreuses, d'étape et de refuge, la Grèce pouvait

entrer facilement en rapports d'échange avec les populations plus

cultivées qui vivaient en face, sûr les côtes dentelées de l'Asie

Mineure. Les colons et les voyageurs de l'Ionie d'orient n'apportaient

pas seulement des denrées et des marchandises à leurs frères Achéens ou

Pélasges, ils leur transmettaient aussi les mythes, les poèmes, la

science, les arts de leur patrie. Par la forme générale de ses rivages

et la disposition de ses montagnes, la Grèce regarde surtout vers

l'Orient, d'où lui vint la lumière; c'est du côté de l'est que les

péninsules s'avancent dans les eaux et que sont parsemées les îles les

plus nombreuses; c'est également sur la rive orientale que s'ouvrent les

ports commodes et bien abrités, et que s'étendent, dans leur hémicycle

de montagnes, les plaines les mieux situées pour servir d'emplacement à

des cités populeuses. Cependant la Grèce n'a pas, comme la Turquie, le

désavantage d'être à peu près complétement privée de rapports directs

avec l'Occident par une large zone de montagnes difficiles et des côtes

abruptes. La mer d'Ionie, à l'ouest du Péloponèse, est, il est vrai,

relativement large et déserte; mais le golfe de Corinthe, qui traverse

toute l'épaisseur de la péninsule hellénique, et la rangée des îles

Ioniennes, d'où l'on aperçoit au loin les montagnes de l'Italie,

devaient inciter à la navigation des mers occidentales. Dans les temps

antiques, les Acarnaniens, qui connaissaient l'art de construire les

voûtes bien avant les Romains, purent, grâce au commerce, enseigner leur

art aux peuples italiens, et plus tard les Grecs devinrent sans peine

les civilisateurs de tout le monde méditerranéen de l'Occident.

Le trait distinctif de l'Hellade, considérée dans son relief, est le

grand nombre de petits bassins indépendants et séparés les uns des

autres par des rochers et des remparts de montagnes. D'avance, la

disposition du sol se prêtait au fractionnement des races grecques en

une multitude de républiques autonomes. Chaque cité avait son fleuve,

son amphithéâtre de collines ou de monts, son acropole, ses champs, ses

vergers et ses forêts; presque toutes avaient aussi leur débouché vers

la mer. Tous les éléments nécessaires à une société libre se trouvaient

réunis dans ces petits groupes indépendants, et le voisinage de cités

rivales, également favorisées, entretenait une émulation constante, qui

trop souvent dégénérait en luttes et en batailles. Les îles de la mer

Égée accroissaient encore la diversité politique; chacune d'elles, comme

les bassins de la péninsule hellénique, s'était constituée en cité

républicaine; partout l'initiative locale se développait librement, et

c'est ainsi que, le moindre îlot de l'Archipel a pu fournir des grands

hommes à l'histoire.

Mais si, par le relief du sol, par la multitude de ses îles et de ses

bassins péninsulaires, la Grèce est diverse à l'infini, elle est une par

la mer qui la baigne, la pénètre, la découpe en franges et lui donne un

développement de côtes extraordinaire. Les golfes et les innombrables

ports de l'Hellade ont fait de leurs riverains un peuple de matelots,

des «amphibies», ainsi que le disait Strabon; les Grecs ont pris quelque

chose de la mobilité des flots. De tout temps ils se sont laissé

entraîner par la passion des voyages. Dès que les habitants d'une cité

étaient un peu trop nombreux pour le sol qui leur fournissait la

subsistance, ils se hâtaient d'essaimer comme une tribu d'abeilles; ils

couraient les rives de la Méditerranée pour y trouver un site qui leur

rappelât la patrie et pour y élever une nouvelle acropole. C'est ainsi

que des Palus Méotides jusqu'au delà des colonnes d'Hercule, de Tanaïs

et de Panticapée à Gadès et à Tingis, la moderne Tanger, surgirent

partout des villes helléniques. Grâce à ces colonies éparses, dont

plusieurs dépassèrent de beaucoup en gloire et en puissance leurs

anciennes métropoles, la véritable Grèce, celle des sciences, des arts

et de l'autonomie républicaine, finit par déborder largement hors de son

berceau et par occuper sporadiquement tout le pourtour du monde

méditerranéen. Relativement à ce qui formait l'Univers des anciens, les

Grecs étaient ce que les Anglais sont aujourd'hui par rapport à la terre

entière. L'analogie remarquable que la petite péninsule de Grèce et les

îles voisines présentent avec l'archipel de la Grande-Bretagne, située

précisément à l'autre extrémité du continent, se retrouve aussi dans le

rôle des nations qui les habitent. Les mêmes avantages géographiques

ont, dans un autre milieu et dans un autre cycle de l'histoire, amené

des résultats de même nature; de la mer Égée aux eaux de l'Angleterre,

une sorte de polarité s'est produite à travers les temps et l'espace.

[Illustration: VUE DU PARNASSE ET DE DELPHES.]

L'admiration que les voyageurs éprouvent à la vue de la Grèce provient

surtout des souvenirs qui s'attachent à chacune de ses ruines, au

moindre de ses ruisselets, aux plus faibles écueils de ses mers. Tel

site de la Provence ou de l'Espagne, qui ressemble aux plus beaux

paysages de l'Hellade ou qui même leur est supérieur par la grâce ou la

hardiesse des lignes, n'est connu que d'un petit nombre d'appréciateurs,

et la foule indifférente passe en le regardant à peine; c'est qu'il ne

porte point le nom célèbre de Marathon, de Leuctres ou de Platée, et

qu'on n'y entend pas le bruissement des siècles écoulés. Cependant,

quand même les côtes de la Grèce ne se distingueraient pas entre toutes

par l'éclat que reflète sur elles la gloire des ancêtres, elles n'en

resteraient pas moins belles et dignes d'être contemplées. Ce qui ravit

l'artiste dans les paysages des golfes d'Athènes et d'Argos, ce n'est

pas seulement le bleu de la mer, le «sourire infini des flots», la

transparence du ciel, la perspective fuyante des rivages, la brusque

saillie des promontoires, c'est aussi le profil si pur et si net des

montagnes aux assises de calcaire ou de marbre: on dirait des masses

architecturales, et maint temple qui les couronne ne paraît qu'en

résumer la forme.

La verdure, l'eau claire des ruisseaux, voilà ce qui manque le plus aux

rivages de la Grèce! Dans le voisinage de la mer, presque toutes les

montagnes sont dépouillées de leurs grands arbres; il ne reste plus que

les arbrisseaux, cytises, lentisques, arbousiers et lauriers-roses; même

le tapis d'herbes odoriférantes qui revêt les déclivités et que broute

la dent des chèvres, est en maints endroits réduit à quelques misérables

lambeaux; les pluies torrentielles enlèvent jusqu'à la terre végétale;

la roche se montre à nu: de loin, on ne voit que des escarpements

grisâtres, tachetés ça et là de maigres buissons. Déjà du temps de

Strabon presque toutes les montagnes des côtes avaient perdu leurs

forêts; de nos jours, a dit un auteur, «la Grèce n'est plus que le

squelette de ce qu'elle fut autrefois.» Par une sorte d'ironie, les noms

empruntés à des arbres sont extrêmement nombreux dans toutes les parties

de l'Hellade et de la Turquie hellénique. Carya est la «ville des

noyers», Valanidia, celle des chênes à vallonée; Kyparissi, celle des

cyprès; Platanos ou Plataniki, celle des platanes. Partout se trouvent

des localités dont le nom rural n'est malheureusement plus justifié.

C'est presque uniquement dans les montagnes de l'intérieur du pays et du

littoral ionien que subsistent encore les forêts. L'Oeta, quelques-uns

des monts de l'Étolie, les hauteurs de l'Acarnanie, et dans le

Péloponèse, l'Arcadie, l'Élide, la Triphylie, les pentes du Taygète ont

gardé leurs grands bois. C'est aussi dans ces contrées forestières et

parcourues seulement des bergers que se sont maintenus les animaux

sauvages, les loups, les renards, les chacals. Le chamois, dit-on,

n'aurait pas entièrement disparu; on en rencontre sur le Pinde et sur

l'Oeta; quant au sanglier d'Érymanthe, qui devait être une espèce

particulière, à en juger par les sculptures antiques, il ne se retrouve

plus en Grèce; le lion, que mentionne encore Aristote, n'y existe plus

depuis deux mille ans. Parmi les petits animaux, un des plus communs

dans certaines parties du Péloponèse, est une tortue, que les indigènes

regardent avec une sorte d'horreur, semblable à celle qu'éprouvent un

grand nombre d'Occidentaux à la vue du crapaud ou de la salamandre. La

Grèce est petite, et cependant la variété des climats y est fort grande.

Le contraste des montagnes et des plaines, des régions forestières et

des vallées arides, des côtes exposées au nord et de celles qui sont

tournées vers le sud, produit dans les climats locaux de remarquables

oppositions. Mais, sans tenir compte de ces diversités, on peut dire que

dans son ensemble la Grèce présente, du nord au sud, une gamme

climatérique dont la richesse n'est égalée que dans un très-petit nombre

de régions terrestres. Au nord, les monts de l'Étolie, aux pentes

couvertes de hêtres, semblent appartenir aux régions tempérées du centre

de l'Europe, tandis qu'au sud et à l'est les péninsules et les îles,

avec leurs olivettes et leurs bosquets de citronniers et d'orangers,

même leurs groupes de palmiers, leurs cactus et leurs agaves, font déjà

partie de la zone subtropicale; même dans un voisinage immédiat, des

contrées ont des climats fort distincts: telles, par exemple, la cavité

lacustre de la Béotie, aux froids hivers, aux étés brûlants, et la

campagne de l'Attique, alternativement rafraîchie et réchauffée par la

brise de la mer. Dans un tout petit espace, la Grèce résume une zone

considérable de la Terre. On ne saurait douter que cette extrême variété

de climats et tous les contrastes qui en dérivent n'aient eu pour

résultat d'éveiller plus vivement l'intelligence déjà si mobile des

Hellènes, de solliciter leur curiosité, leur goût pour le commerce et

leur esprit d'industrie.

D'ailleurs, la grande diversité des climats de terre est compensée en

Grèce par l'unité du climat maritime. Comme dans les vallées des

montagnes, le vent qui souffle sur la mer Égée oscille en brises

alternantes. Pendant presque tout l'été, les grands foyers d'appel des

déserts africains attirent les courants atmosphériques de l'Europe

orientale. Du nord de l'Archipel et de la Macédoine, l'air se précipite

alors en un vent violent qui entraîne rapidement vers le sud les navires

en voyage: maintes fois les conquérants qui possédaient les rivages

septentrionaux de la mer se sont servis de cette brise pour aller

attaquer à l'improviste les habitants des contrées plus méridionales de

l'Asie Mineure ou de la Grèce. Ce courant atmosphérique régulier, connu

sous le nom de vent étésien ou «annuel», cède à la fin des chaleurs,

quand le soleil est au-dessus du tropique méridional. En outre, il

s'interrompt chaque nuit, quand l'air frais de la mer est attiré vers

les régions du littoral réchauffées pendant le jour. Après le coucher du

soleil, il se modère peu à peu; l'atmosphère reste calme durant quelques

instants, puis insensiblement elle commence à se mouvoir en sens

inverse, et les barques voguant vers le nord mettent à la voile. Cette

brise, le propice _embatès_, est le doux souffle de la mer chanté par

les anciens poëtes. Du reste, vents généraux et brises locales changent

de direction et d'allures dans le voisinage des côtes, suivant la forme

et l'orientation des golfes et des chaînes de montagnes. Ainsi le golfe

de Corinthe, que de hautes arêtes dominent au nord et au sud, ne reste

ouvert aux courants aériens qu'à ses deux extrémités; le vent entre et

sort alternativement, «pareil, disait Strabon, à la respiration d'un

animal.»

De même que les vents, les pluies dévient en maints endroits de leur

course normale pour se déverser, comme en des entonnoirs, dans certaines

vallées qu'entourent de toutes parts des escarpements de montagnes;

ailleurs, au contraire, les nuages pluvieux passent sans laisser tomber

leur fardeau d'humidité; à tous les contrastes locaux produits par la

différence de relief et la variété des climats correspondent d'autres

contrastes dans le taux de la précipitation annuelle. En moyenne, les

pluies sont beaucoup plus abondantes sur les côtes occidentales de la

Grèce que sur les rivages orientaux: de là cet aspect riant que

présentent les coteaux de l'Élide, comparés aux escarpements nus de

l'Argolide et de l'Attique. C'est également à l'ouest de la Péninsule

que viennent éclater avec le plus de régularité les orages apportés par

les vents de la Méditerranée. Au printemps, saison orageuse par

excellence, il arrive fréquemment dans les campagnes de l'Élide et de

l'Acarnanie que, pendant des semaines entières, le tonnerre gronde

régulièrement toutes les après-midi. Nulle part n'étaient mieux placés

les temples de Jupiter le Lanceur de Foudres.

Les anciens habitants des Cyclades, et probablement ceux des côtes de

l'Hellade et de l'Asie Mineure, étaient déjà parvenus à un état de

civilisation assez développé bien avant l'époque historique. C'est là ce

qu'ont démontré les fouilles opérées sous les cendres volcaniques de

Santorin et de Therasia. Lorsque leurs maisons furent ensevelies sous

les débris, les Santoriniotes commençaient à sortir de l'âge de la

pierre pour entrer dans celui du cuivre pur. Ils savaient construire des

voûtes avec des pierres et du mortier, fabriquaient la chaux, se

servaient de poids formés avec des blocs de lave, connaissaient le

tissage et la poterie, l'art de teindre les étoffes et celui de peindre

leurs maisons à fresque; ils cultivaient l'orge, les pois, les lentilles

et commerçaient avec les pays lointains.

Ces hommes étaient-ils de la même origine que les Hellènes? on ne sait.

Mais une chose est certaine: dès les premières lueurs de l'histoire, des

Grecs de diverses familles habitaient les rivages et les îles de la mer

Egée, tandis que des populations pélasgiques vivaient dans l'intérieur

et sur les côtes occidentales de la Péninsule. D'ailleurs les Pélasges

ou les «Vieux» étaient de la même souche que les Grecs, et parlaient des

langues dont l'origine se confond avec celle des dialectes helléniques.

Aryens de langage les uns et les autres, ils avaient dû se répandre en

Grèce en venant de l'Asie Mineure, soit par l'Hellespont et la Thrace,

soit par Miasme, soit par l'Hellespont et la Thrace, soit par les îles

de l'archipel, à moins toutefois qu'ils ne fussent originaires du pays

lui-même. D'après les traditions, les Pélasges étaient nés du mont

Lycée, au centre du Péloponèse; ils se glorifiaient d'être des

«autochthones», les «Hommes de la Terre noire», les «Enfants des

Chênes», les «Hommes nés avant la Lune». Autour d'eux vivaient des

tribus nombreuses de même origine, les Éoliens et les Lélèges, auxquels

vinrent s'adjoindre les Ioniens et les Achéens ou «les Bons». Les

Ioniens, qui devaient plus tard exercer une influence si considérable

sur les destinées du monde, occupèrent seulement la péninsule de

l'Attique et l'Eubée. Quant aux Achéens, ils eurent longtemps la

prépondérance et donnèrent leur nom à l'ensemble des peuplades grecques.

Plus tard, lorsque les Doriens, franchissant le golfe de Corinthe à sa

partie la plus étroite, se furent établis en conquérants dans le

Péloponèse, tous les habitants de la péninsule et des îles reçurent des

Amphictyonies siégeant aux Thermopyles et à Delphes le nom générique

d'Hellènes, qui était celui d'une petite peuplade de la Thessalie

méridionale et de la Phthiotide. La désignation de Grecs, qui peut-être

est un synonyme de «Montagnards», et peut-être aussi a le sens de

«Vieux, Antique, Fils du sol», se répandit peu à peu dans la nation

elle-même et finit par être généralement adoptée. Les Ioniens de l'Asie

Mineure et les Carions des Sporades, émules des Phéniciens, naviguaient

de port en port, trafiquant parmi ces tribus à demi-sauvages, et comme

des abeilles qui portent le pollen sur les fleurs, répandaient de

peuplade en peuplade la civilisation de l'Egypte et de l'Orient.

Commerçants phéniciens et vainqueurs romains modifièrent à peine les

éléments de la population hellénique; mais lors de la migration des

Barbares, ceux-ci pénétrèrent dans la Grèce en multitudes. Pendant plus

de deux siècles les Avares maintinrent leur pouvoir dans le Péloponèse,

puis vinrent des Slaves, que la peste aida plus d'une fois à dépeupler

la contrée. La Grèce devient une «Slavie», et l'idiome général fut une

langue slave, probablement serbe, ainsi que le prouve encore la grande

majorité des noms de lieux. Quoi qu'en disent maints auteurs, les

superstitions et les légendes des Grecs ne sont pas un simple héritage

des anciens Hellènes et leur monde surnaturel s'est enrichi des fantômes

et des vampires inventés par les Slaves; le costume des Grecs est aussi

un legs de leurs conquérants du Nord. Toutefois la langue policée des

Hellènes a repris graduellement le dessus, et la race elle-même a si

bien reconquis la prédominance, qu'il est impossible maintenant de

retrouver les éléments serbes de la population. Mais, après avoir été

presque entièrement slavisée, l'Hellade courut le risque de devenir

albanaise, surtout pendant la domination vénitienne. Encore au

commencement du siècle, l'albanais était la langue prépondérante de

l'Élide, d'Argos, de la Béotie et de l'Attique; de nos jours, plus de

cent mille prétendus Hellènes la parlent encore. La population actuelle

de la Grèce est donc fort mélangée, mais il serait difficile de dire

dans quelles proportions se sont unis les éléments divers: hellène,

slave, albanais. On pense que les Grecs les plus purs de race sont les

Maïnotes ou Maniotes de la péninsule du Ténare; eux-mêmes se disent les

descendants directs des Spartiates et montrent encore parmi leurs

châteaux forts celui qui appartint au «seigneur Lycurgue». Depuis un

temps immémorial jusqu'à la guerre de l'indépendance, leurs assemblées

de vieillards gardèrent le titre de «Sénat de Lacédémone». Tout Maïnote

jurait d'aimer jusqu'à la mort «le premier des biens, la liberté,

héritage des ancêtres spartiates.» Cependant les noms d'une foule de

localités du Magne sont d'origine serbe et témoignent du long séjour des

Slaves dans la contrée. Les Maïnotes pratiquent la «vendetta» comme

s'ils étaient des Monténégrins; mais cette coutume n'est-elle pas celle

de presque toutes les peuplades encore barbares?

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'en dépit des invasions et des

croisements, la race grecque, peut-être en partie sous l'influence du

climat qui l'entoure, a fini par se retrouver avec la plupart de ses

traits distinctifs. D'abord, elle a su garder sa langue, et l'on a

vraiment lieu de s'étonner que le grec vulgaire, issu d'ailleurs d'un

idiome rustique, ne diffère pas davantage du grec littéraire ancien. Les

changements, analogues à ceux que l'on retrouve dans les

langues-néo-latines, se réduisent presque à deux, l'abréviation des mots

par la contraction des syllabes non accentuées et l'emploi des

auxiliaires dans le verbe. Aussi n'est-il pas difficile aux Grecs

modernes d'expurger peu à peu leur idiome des tournures barbares et des

mots étrangers pour le rapprocher de la langue de Thucydide.

Physiquement, la race n'a guère changé non plus; on reconnaît les

anciens types en maint district de la Grèce moderne. Le Béotien a cette

démarche lourde qui faisait de lui un objet de risée parmi les autres

Grecs; le jeune Athénien a la souplesse, la grâce et l'allure intrépide

que l'on admire dans les cavaliers sculptés sur les frises du Parthénon;

la femme de Sparte a gardé cette beauté forte et fière que les poëtes

célébraient autrefois chez les vierges doriennes. Au moral, la filiation

des Hellènes modernes n'est pas moins évidente. Comme ses ancêtres, le

Grec de nos jours est amoureux du changement, curieux de nouveautés,

grand questionneur des étrangers; descendant de citoyens libres, il a

gardé le sentiment de l'égalité, et toujours enivré de sa dialectique,

discute sans cesse comme s'il était encore dans l'agora; il s'abaisse

souvent à flatter, mais sans conviction et par artifice de langage.

Enfin, comme l'ancien Grec, il place trop souvent le mérite intellectuel

au-dessus du mérite moral; à l'exemple du «sage Ulysse», le héros des

chants homériques, il ne sait que trop bien mentir et tromper avec

grâce; pour lui l'Acarnanien véridique et le Maïnote «lent à promettre,

fidèle à tenir», sont des rustres bizarres. Un des traits de caractère

qui distingue aussi de tous les autres Européens l'ancien Grec et le

moderne, est qu'il se laisse rarement entraîner par les fortes passions,

à l'exception du patriotisme. De plus, il ignore la mélancolie; il aime

la vie et il veut en jouir. Il la donnera pourtant volontiers dans un

jour de bataille, mais dans ce cas la mort elle-même est un acte où se

concentrent toutes les forces de la vie. Le suicide est un genre de mort

inconnu parmi les Grecs de nos jours: le plus malheureux, celui qui a le

plus de raisons d'etre désespéré, se rattache quand même à l'existence.

Un Grec atteint de folie est également un phénomène des plus rares.

[Illustration: MAÏNOTES ET HABITANTS DE SPARTE. Dessin de A. de Curzon

d'après nature.]

Actuellement, la nationalité grecque, en dépit des éléments si divers

qui l'ont composée, est une de celles qui dans leur ensemble présentent

le caractère le plus homogène. Les Albanais, d'origine pélasgique, comme

les Hellènes, ne leur cèdent point en patriotisme, et ce sont eux,

Souliotes, Hydriotes, Spezziotes, qui ont peut-être le plus vaillamment

lutté pour la cause commune de l'indépendance nationale. Les huit cents

familles de Zinzares kutzo-valaques ou roumains, qui paissent leurs

troupeaux dans les montagnes de l'Acarnanie et de l'Étolie, et que l'on

connaît sous le nom de Kara-Gounis ou «Noires-Capotes», parlent à la

fois les deux langues, et plusieurs d'entre eux épousent des Grecques,

bien qu'ils ne donnent jamais leurs filles en mariage à des Hellènes.

Fiers et libres, ils sont trop clair-semés pour que leur groupe de

population puisse avoir une grande importance. Quant aux étrangers

proprement dits, les Grecs sont assez intolérants à leur égard et ne

prennent point à tâche de leur rendre le séjour agréable. Les Turcs,

jadis si nombreux dans certaines parties du Péloponèse, en Béotie et

dans l'île d'Eubée, ont dû fuir jusqu'au dernier le pays où leur

présence rappelait les tristes souvenirs de la servitude, et ils n'ont

laissé en témoignage de leur séjour que le fez, le narghilé, les

babouches. Les Juifs, que l'on rencontre en multitudes dans toutes les

villes de l'Orient slave et musulman, n'osent guère se hasarder parmi

les Grecs, qui du reste sont pour eux de redoutables rivaux dans le

maniement des fiances. On ne les voit en groupes de quelque importance

que dans les îles Ioniennes, où ils s'étaient glissés à la faveur du

protectorat britannique. C'est dans ce même archipel que vivent aussi

les descendants des anciens colons vénitiens et nombre d'émigrants venus

de toutes les parties de l'Italie. Des familles originaires de France et

d'Italie constituent encore un groupe distinct de population dans l'île

de Naxos. Quant aux porte-faix et aux jardiniers maltais d'Athènes et de

Corfou, restant presque toujours dans une position subordonnée, ils

vivent à part comme des étrangers.

[Illustration: N. 10.--POPULATIONS DE LA GRÈCE.]

La population homogène de la Grèce ne permet donc pas de diviser cette

contrée, comme l'Austro-Hongrie et la Turquie, en provinces

ethnologiques, mais elle se partage géographiquement en quatre régions

naturelles bien distinctes: l'Hellade continentale, connue du temps de

la population turque du nom de Roumélie, en souvenir de l'empire

«romain» de Byzance; l'antique Péloponèse, appelé de nos jours Morée,

peut-être par métathèse du mot «Romée», ou plutôt d'un mot slave qui

signifie «rivage marin» et qui s'appliquait jadis à l'Élide; les îles de

la mer Égée, Sporades et Cyclades; et les îles Ioniennes. En décrivant

les diverses parties de la Grèce, il nous arrivera souvent d'employer de

préférence les noms anciens des montagnes, des fleuves et des cités, car

les Hellènes de nos jours, jaloux des gloires de la Grèce d'autrefois,

cherchent à débarrasser peu à peu la carte de leur pays de tous les noms

d'origine slave ou italienne[9].

[Note 9: Grèce dans ses limites politiques:

Superficie. Population Population

en 1870. kilométrique.

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 28 / 153 题