COMMERCE ET NAVIGATION

Les avantages que l'homme peut retirer directement de l'exploitation de

la Méditerranée doivent être considérés comme d'une bien faible valeur

en comparaison du gain de toute espèce, économique, intellectuel et

moral, que la navigation de la mer intérieure a valu à l'humanité. Ainsi

que les historiens en ont fréquemment fait la remarque, les côtes, les

îles et les péninsules de la Méditerranée grecque et phénicienne se

trouvaient admirablement disposées pour faciliter les premiers débuts du

commerce maritime. Les terres dont on aperçoit déjà les cimes

blanchissantes avant de quitter le port, les plis et replis du rivage où

l'embarcation surprise par la tempête peut se mettre en sûreté; ces

brises régulières et ces vents généraux qui soufflent alternativement de

la terre et de la mer; cette égalité du climat qui permet aux matelots

de se croire partout dans leur patrie; enfin cette variété de produits

de toute nature causée par la configuration si diverse des contrées

riveraines, toutes ces raisons ont contribué à faire de la Méditerranée

le berceau du commerce européen. Or, que sont les échanges, à un certain

point de vue, sinon la rencontre des peuples sur un terrain neutre de

paix et de liberté, sinon la lumière se faisant dans les esprits par la

communication des idées? Toute forme du littoral qui favorise les

relations de peuple à peuple a par cela même aidé au développement de la

civilisation. En voyant les îles nombreuses de la mer Égée, les franges

de presqu'îles qui les bordent et les grandes péninsules elles-mêmes, le

Péloponèse, l'Italie, l'Espagne, on les compare naturellement à ces

replis du cerveau dans lesquels s'élabore la pensée de l'homme.

La marche de la civilisation s'est opérée longtemps suivant la direction

du sud-est au nord-ouest: la Phénicie, la Grèce, l'Italie, la France ont

été successivement les grands foyers de l'intelligence humaine. La

raison principale de ce phénomène historique se trouve dans la

configuration même de la mer qui a servi de véhicule aux peuples en

mouvement; l'axe de la civilisation, si l'on peut parler ainsi, s'est

confondu avec l'axe central de la Méditerranée, des eaux de la Syrie au

golfe du Lion. Mais depuis que l'Europe a cessé d'avoir son unique

centre de gravitation dans le monde méditerranéen, et que l'appel du

commerce entraîne ses navires vers les deux Amériques et l'extrême

Orient, le mouvement général de la civilisation n'a plus cette marche

uniforme du sud-est au nord-ouest; il rayonne plutôt dans tous les sens.

Si l'on devait indiquer les courants principaux, il faudrait signaler

ceux qui partent de l'Angleterre et de l'Allemagne vers l'Amérique du

Nord, et des pays latinisés de l'Europe vers l'Amérique méridionale. Ces

deux courants continuent de se diriger à l'occident, mais ils sont l'un

et l'autre infléchis vers le sud. Le climat, la forme des continents, la

distribution des mers ont nécessité ce changement de direction dans le

mouvement général des nations.

Il est intéressant de constater les alternatives qui se sont produites

dans le rôle historique de la Méditerranée. Tant que cette mer

intérieure resta la grande voie de communication des peuples, les

républiques commerçantes ne songèrent qu'à la prolonger à l'orient par

des routes de caravanes tracées dans la direction du golfe Persique, des

Indes, de la Chine. Au moyen âge, les comptoirs génois bordaient les

rivages de la mer Noire et se continuaient dans la Transcaucasie jusqu'à

la Caspienne. Les voyageurs d'Europe, et surtout les Italiens,

pratiquaient les routes de l'Asie Mineure, et maint itinéraire, qui

n'est plus connu de nos jours, était fréquemment suivi à cette époque.

Depuis cinq cents années, le domaine du commerce s'est rétréci dans

l'Asie centrale, et les relations de peuple à peuple y sont devenues

plus difficiles.

C'est que, dans l'intervalle, la Méditerranée a cessé d'être la grande

mer de navigation. Les marins, libérés de la frayeur que causaient les

mers sans bords, ont aventuré leurs navires dans tous les parages de

l'Océan. Les routes de terre, toujours pénibles et semées de périls, ont

été abandonnées, les marchés intermédiaires de l'Asie centrale sont

devenus des solitudes, et la Méditerranée s'est transformée pour le

commerce en un véritable cul-de-sac. Cet état de choses a duré

longtemps; seulement, depuis le milieu du siècle, les rapports ont

commencé à se renouer de proche en proche, et la reconquête du terrain

perdu s'accomplit rapidement. En outre, un grand événement, que l'on

peut qualifier de révolution géologique aussi bien que de révolution

commerciale, a rouvert une ancienne porte de la Méditerranée. Naguère

sans issue vers l'Orient, cette mer communique maintenant avec l'océan

des Indes par le détroit de Suez; elle est devenue le grand chemin des

bateaux à vapeur entre l'Europe occidentale, les Indes et l'Australie.

Il faut espérer que dans un avenir prochain d'autres canaux, ouverts de

la mer Noire à la mer Caspienne et de celle-ci au lac d'Aral et aux

fleuves de l'Asie centrale, l'Amou et le Syr, permettront au commerce

maritime de pénétrer directement jusque dans le coeur de l'ancien

continent.

Ainsi, pendant le cours de l'histoire, se déplacent au bord des mers et

sur la face des continents les grands lieux de rendez-vous, que l'on

pourrait appeler les points vitaux de la planète. Port-Saïd, ville

improvisée sur une plage déserte, est devenue l'une de ces localités

vers lesquelles se porte le mouvement des hommes et des marchandises de

toute espèce, tandis que, non loin de là, sur la côte de Syrie, les

anciennes cités reines de Tyr et de Sidon ne sont plus que de misérables

villages où l'on cherche vainement les restes d'un orgueilleux passé. De

même a péri Carthage, de même a décliné Venise. Les atterrissements du

littoral, l'emploi de navires beaucoup plus grands que ceux des anciens,

les changements politiques de toute espèce, la perte de la liberté, les

destructions violentes ont supprimé maint point vital des rivages de la

Méditerranée; mais presque partout le port détruit s'est rouvert dans le

voisinage ou bien plusieurs havres secondaires en ont pris la place. La

plupart des grandes voies commerciales ont gardé leur direction

première, et c'est dans les mêmes parages que se trouvent leurs points

d'attache et leurs escales.

D'ailleurs, certaines localités sont des lieux de passage ou de

rendez-vous nécessaires pour les navires, et des villes importantes

doivent forcément y surgir. Tels sont les détroits, comme Gibraltar et

le «Phare» de Messine; telles sont aussi les baies terminales des golfes

qui s'avancent profondément dans les terres, comme Gênes, Trieste et

Salonique. Les ports qui offrent le point de débarquement le plus facile

pour les marchandises à destination des mers étrangères, par exemple

Marseille et Alexandrie, sont également des foyers naturels d'attraction

où les commerçants doivent accourir en foule. Enfin, il est une ville de

la Méditerranée qui réunit à la fois tous les avantages géographiques,

car elle est située sur un détroit, au point de jonction de deux mers et

de deux continents. Cette ville est Constantinople. Malgré la déplorable

administration qui l'opprime, sa situation même en fait une des grandes

cités du monde.

Quoique les ports de la Méditerranée ne soient plus, comme ils le furent

pendant des milliers d'années, en possession de l'hégémonie commerciale,

cependant cette mer intérieure est toujours, en proportion, beaucoup

plus peuplée de navires que ne le sont les grands océans. Sans compter

les embarcations de pêche, ses ports riverains ne possèdent pas moins de

30,000 navires; d'une capacité totale de 2 millions et demi de tonneaux.

C'est plus du quart de la flotte commerciale du monde entier, mais

seulement la sixième partie du tonnage, car la force de l'habitude a

fait conserver plus longtemps dans les ports italiens et grecs les

anciens types d'embarcations à faible capacité, et d'ailleurs le peu de

longueur des traversées, l'immunité relative du péril, le voisinage des

ports de refuge facilitent surtout la navigation de petit cabotage.

A la flotte méditerranéenne proprement dite il faut ajouter celle que

les ports de l'Océan, principalement ceux de l'Angleterre, y envoient

trafiquer. Pour la protection du commerce de ses nationaux, le

gouvernement de la Grande-Bretagne a même pris soin de se mettre au

nombre des puissances riveraines de la Méditerranée; il s'est emparé de

Gibraltar l'espagnole, qui est la porte occidentale du bassin, et de

Malte l'italienne, qui en est la forteresse centrale. Il n'en possède

point la porte de sortie, qui est le détroit artificiel de Port-Saïd à

Suez; mais il peut, s'il le veut, tirer le verrou à l'extrémité du long

corridor extérieur que forme la mer Rouge, car ses garnisons veillent à

l'îlot de Périm et sur le rocher d'Aden, à l'entrée de l'océan des

Indes.

[Illustration: N° 9.--LIGNES DE VAPEURS ET TÉLÉGRAPHES DE LA

MÉDITERRANÉE. Echelle 1:45.000000.

Si l'Angleterre a la plus grosse part du commerce de la Méditerranée,

presque toutes les populations riveraines y ont aussi un mouvement

considérable d'échanges. Au point de vue du trafic, la mer qui s'étend

de Gibraltar à l'Égypte est bien un lac français, ainsi que la nommait

un souverain visant à l'empire universel; c'est aussi un lac hellénique,

dalmate, espagnol, plus encore un lac italien. Les derniers maîtres en

furent les pirates barbaresques, dont les embarcations légères se

présentaient inopinément devant les villages des côtes, et s'emparaient

des habitants pour les réduire en esclavage. Depuis l'extermination de

ces flottes de rapine, le commerce a fait de la Méditerranée une

propriété commune où les mailles du réseau international de navigation

se resserrent de plus en plus. Les navires ne s'associent pas comme

jadis en convois ou caravanes pour aller déposer leurs marchandises

d'échelle en échelle, la mer est devenue assez sûre pour que les

embarcations isolées puissent s'y aventurer en tout temps. Reste le

péril toujours imminent des récifs et des tempêtes. Quoique l'art de la

navigation ait fait de très-grands progrès, quoique la plupart des caps,

ceux du moins des rivages européens, soient éclairés par des phares, et

que l'entrée des ports soit indiquée par des feux, des balises, des

bouées, cependant les naufrages sont encore très-fréquents dans les eaux

méditerranéennes. Même de grands navires s'y sont perdus quelquefois

sans qu'on ait pu retrouver une planche de l'épave.

De nos jours les bateaux à vapeur, suivant d'escale en escale un

itinéraire tracé, tendent à se substituer de plus en plus aux bateaux à

voiles. Certaines lignes de navigation, qui se rattachent de part et

d'autre aux chemins de fer des rivages méditerranéens, sont ainsi

devenues comme un sillage permanent où passent et repassent les navires,

semblables aux bacs qui traversent les fleuves. La régularité, la

vitesse de ces bacs à vapeur, la facilité qu'ils procurent aux

expéditions de toute espèce, le nombre croissant des voies ferrées qui

viennent aboutir aux ports et y déverser leurs marchandises, enfin les

fils télégraphiques sous-marins, déjà ramifiés dans tous les sens, qui

relient les côtes les unes aux autres et font penser les peuples à

l'unisson, tout contribue à développer le commerce de la Méditerranée.

Il est actuellement, sans compter le transit par Gibraltar et Suez,

d'environ huit milliards de francs[8]. En comparaison des échanges de

l'Angleterre, de la Belgique, de l'Australie, c'est là un trafic encore

peu considérable pour une population riveraine de près de cent millions

d'hommes; mais chaque année l'accroissement est zensible.

[Note 8: Navigation de la Méditerranée en 1875 (évaluation

approximative).

Flotte commerciale

/------- ------\ Mouvement Total des

à voile. à vapeur. Tonnage. des ports. échanges.

Espagne méditerranéenne 2,500 100 250,000 5,000,000 600,000,000 fr.

France 4,000 250 300,000 6,000,000 2,000,000,000

Italie 18,800 140 1,030,000 21,000,000 2,600,000,000

Autriche 3,300 100 400,000 3,000,000 400,000,000

Grèce 6,100 20 420,000 7,000,000 200,000,000

Turquie d'Europe et d'Asie 2,200 10 210,000 25,000,000 600,000,000

Roumanie (?) (?) (?) 600,000 200,000,000

Russie méditerranéenne 500 50 50,000 2,000,000 400,000,000

Égypte 100(?) 25 (?) 4,000,000 500,000,000

Malte et Gibraltar. (?) (?) 6,000,000 400,000,000

Algérie 170 10,000 2,000,000 400,000,000

Tunis, Tripoli, etc. 500 10,000 500,000 100,000,000

------ ---- --------- ---------- -------------

28,170(?) 680(?) 2,700,000 82,100,000 8,400,000,000 fr.

]

D'ailleurs, il faut tenir compte de ce fait qu'en face du vivant

organisme des péninsules européennes, la torride Afrique est encore en

grande partie comme une masse inerte; si ce n'est d'Oran à Tunis, et

d'Alexandrie à Port-Saïd, ses côtes presque sans population sont

rarement visitées; les marins de nos jours les évitent comme le

faisaient les anciens nautonniers hellènes. On peut même s'étonner que

des régions vers lesquelles se dirigeaient des essaims de navires,

telles que la Cyrénaïque, Chypre et l'admirable île de Crète, située à

l'entrée même de la mer Égée, soient restées si longtemps éloignées des

grandes lignes de navigation moderne.

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 25 / 153 题