Un autre phénomène remarquable des eaux profondes de la Méditerranée est
la rareté de la vie animale. Sans doute, elle ne manque pas
complètement: les dragages du _Porcupine_ et les câbles télégraphiques
retirés du fond de la mer avec un véritable chargement de coquillages et
de polypes, l'ont suffisamment prouvé; mais on peut dire qu'en
comparaison des gouffres de l'Océan, ceux de la Méditerranée sont de
véritables déserts. Edward Forbes, qui explora les eaux de l'Archipel,
crut même que les profondeurs en étaient complètement «azoïques», mais
il eut le tort de vouloir ériger en loi ce qui précisément n'était
qu'une exception. Si les couches profondes de la Méditerranée sont
tellement pauvres en espèces animales, la cause en serait, pense
Carpenter, à la grande quantité de débris organiques apportés par les
fleuves du bassin. Ces débris s'emparent de l'oxygène contenu dans l'eau
et dégagent l'acide carbonique au détriment de la vie animale:
proportionnellement à l'Atlantique, un des gaz se trouve en maints
endroits réduit au quart de sa proportion normale, tandis que l'autre
est augmenté de moitié. Peut-être est-ce également à cette abondance de
débris tenus en suspension qu'il faut attribuer la belle couleur azurée
de la Méditerranée, comparée aux eaux plus noires de l'Océan. Ce bleu,
que chantent à bon droit les poëtes, ne serait autre chose que
l'impureté des eaux. Les observations comparées de M. Delesse ont établi
que le fond de la Méditerranée est presque partout composé de vase.
Sous la couche superficielle des eaux, principalement dans les parages
qui avoisinent les deux Siciles, la vie animale est extrêmement
abondante, mais presque toutes ces espèces, poissons, testacés ou
autres, sont d'origine atlantique. Malgré son immense étendue, la
Méditerranée est pour la faune un simple golfe de l'océan Lusitanien. Sa
disposition générale dans le sens de l'ouest à l'est, sous des climats
peu différents les uns des autres, a facilité le mouvement de migration
du détroit de Gibraltar à la mer de Syrie. Seulement, la vie est
représentée par un plus grand nombre de formes dans le voisinage du
point de départ, et les individus qui peuplent les eaux occidentales
sont en moyenne d'un volume supérieur à ceux des bassins orientaux. Une
très-faible proportion d'espèces non atlantiques rappelle l'ancienne
jonction de la Méditerranée avec le golfe Arabique et l'océan Indien.
Sur un total qui dépasse huit cents espèces de mollusques, il en est
seulement une trentaine qui, au lieu d'entrer dans les mers de Grèce et
de Sicile par le détroit de Gibraltar, y sont venus par la porte de
Suez, peut-être à l'époque pliocène, alors que les sables ne l'avaient
pas encore fermée[5]. La diminution des espèces, dans la direction de
l'ouest à l'est, devient énorme au delà des deux écluses que forment les
Dardanelles et le Bosphore. En effet, la mer Noire diffère complétement
de la Méditerranée proprement dite par sa température. Les vents du
nord-est qui glissent à sa surface la refroidissent, au point de la
recouvrir parfois d'une légère pellicule glacée attenant au rivage. La
mer d'Azof a souvent disparu sous une dalle de glace épaisse et
continue; le Pont-Euxin lui-même a gelé complétement en quelques années
exceptionnelles. L'eau froide de la surface, mêlée à celle qu'apportent
les grands fleuves, descend dans les profondeurs de la mer et en abaisse
la température au grand détriment de la vie animale. Les échinodermes et
les zoophytes font complétement défaut dans la faune de la mer Noire;
certaines classes de mollusques, déjà relativement rares dans les mers
de Syrie et dans l'Archipel, ne se rencontrent plus dans le Pont-Euxin;
la proportion des espèces de mollusques représentés y est moindre des
neuf dixièmes. De même, les poissons, fort nombreux comme individus, ne
comprennent pourtant qu'un nombre d'espèces très-limité, relativement à
la Méditerranée. Par sa faune, la mer Noire ressemble peut-être plus à
la Caspienne, dont elle est actuellement séparée, qu'aux mers de la
Grèce, auxquelles la relient les détroits de Marmara.
[Note 5:
Poissons de la Méditerranée, 444 espèces (Goodwin Austen).
Mollusques» 850» (Jeffreys).
Foraminifères» 200(?)»
]
Outre les espèces dont la Méditerranée est devenue la patrie, il en est
aussi que l'on doit plutôt considérer comme des visiteurs. Tels sont les
requins, qui parcourent les mers de Sicile et que l'on rencontre jusque
dans l'Adriatique et sur les côtes d'Égypte et de Syrie; tels sont aussi
les grands cétacés, les baleines, les rorquals, les cachalots, qui
d'ailleurs ne font guère leur apparition que dans les parages du bassin
tyrrhénien et dont les visites se font plus rares de siècle en siècle.
Les thons de la Méditerranée sont aussi des voyageurs venus des côtes
lusitaniennes. Ces poissons, nageurs de première force, entrent au
printemps par le détroit de Gibraltar, remontent la Méditerranée tout
entière, font le tour de la mer Noire et reviennent en automne dans
l'Atlantique, après avoir accompli leur migration de 9000 kilomètres.
Les pêcheurs croient que les thons parcourent la mer en trois grandes
bandes, et que celle du milieu, qui vient errer sur les côtes de la mer
Tyrrhénienne, est composée des individus les plus gros et les plus
vigoureux. En tous cas, chaque détachement semble composé d'individus du
même âge, nageant de conserve en immenses troupeaux, que nul pasteur de
la mer ne protége contre ses innombrables ennemis. Les dauphins et
d'autres poissons de proie les poursuivent avec rage, mais le grand
destructeur est l'homme. Sur les côtes de la Sicile, de la Sardaigne, du
Napolitain, de la Provence, un grand nombre de baies sont occupées, en
été, par des madragues ou _tonnare_, énorme enceinte de filets enfermant
un espace de plusieurs kilomètres et se resserrant peu à peu autour des
animaux capturés: ceux-ci passent de filet en filet et finissent par
entrer dans la «chambre de la mort» dont le plancher mobile se soulève
au-dessous d'eux et les livre au massacre. C'est par millions de
kilogrammes que l'on évalue les masses de chair que les pêcheurs
retirent de leurs abattoirs flottants, et néanmoins les thons voyageurs
reviennent chaque année en multitude sur les rivages accoutumés. Ils ont
probablement quelque peu diminué en nombre, mais de nos jours, comme il
y a vingt-cinq siècles, ils remplissent encore de leurs bancs pressés la
Corne-d'Or de Byzance et tant d'autres baies où les anciens naturalistes
grecs les ont observés.
Outre la pêche du thon, celle de la sardine et de l'anchois, dans les
mers latines, est d'une réelle importance économique. Sur les côtes,
principalement en Italie, les «fruits de mer», oursins et poulpes,
contribuent aussi pour une forte part à l'alimentation des riverains;
mais la Méditerranée n'a point de parages où la vie animale surabonde en
aussi prodigieuses quantités que sur les bancs de Terre-Neuve, les côtes
du Portugal et des Canaries, dans l'Atlantique. Une grande partie des
flottilles de pêche est employée, non à capturer des poissons, mais à
recueillir des objets de parure et de toilette. On ne pêche plus le
coquillage de pourpre sur les côtes de la Phénicie, du Péloponèse et de
la Grande-Grèce, mais des centaines d'embarcations sont toujours
occupées pendant la belle saison, les unes à la recherche du corail, les
autres à celle des éponges.
[Illustration: N° 8.--PRINCIPALES PÊCHERIES DE LA MÉDITERRANÉE.]
Le corail se trouve principalement dans les mers occidentales: des
pêcheurs, italiens pour la plupart, le recueillent non-seulement sur les
côtes du Napolitain et de la Sicile, dans le «Phare» de Messine, sur les
côtes de Sardaigne, mais aussi dans le détroit de Bonifacio, au large de
Saint-Tropez, aux abords du cap Creus, en Espagne, et dans les mers
barbaresques. Les éponges usuelles sont récoltées dans le golfe de Gabès
et à l'autre extrémité de la Méditerranée, sur les côtes de Syrie, de
l'Asie Mineure, dans les bras de mer qui serpentent au milieu des
Cyclades et des Sporades. Les éponges habitant, en général, des
profondeurs moindres que les coraux, de 5 mètres à 50 mètres, il est
souvent facile d'aller les détacher en plongeant, tandis que le corail
est brutalement cueilli par des instruments de fer qui le cassent et en
ramassent les débris, mêlés à la vase, aux algues et aux restes
d'animalcules marins. L'industrie est encore dans sa période barbare.
Les riverains de la Méditerranée sont loin d'en être arrivés à une
connaissance suffisante de la mer et de ses habitants pour qu'il leur
soit possible de pratiquer méthodiquement l'élève du corail et des
éponges. Tel est pourtant le but qu'ils doivent avoir en vue. Il faut
qu'ils sachent arracher à Protée, le dieu changeant, la garde des
troupeaux de la mer.
La récolte du sel est, après la pêche, la grande industrie des bords de
la Méditerranée; mais, comme la pêche, elle est encore en maints
endroits dans sa période primitive; c'est pendant le cours de ce siècle
seulement que l'on a commencé de procéder avec science à l'exploitation
du sel, de la soude et des autres substances contenues dans l'eau
marine. La Méditerranée se prête admirablement à la production du sel, à
cause de la température élevée de ses eaux, de sa forte teneur saline,
de la faible oscillation de ses marées et de la grande étendue de plages
presque horizontales alternant avec les côtes rocheuses et les
promontoires de ses rives. C'est probablement en France, aux bords de
l'étang de Thau, dans la Camargue et sur le littoral de Hyères, que se
trouvent les marais salants les plus productifs et les mieux disposés;
mais on en voit aussi de très-vastes sur les côtes d'Espagne, de
l'Italie, de la Sardaigne, de la Sicile, de la péninsule istriote, et
jusque dans les «limans» salins de la Bessarabie qui bordent la mer
Noire. On peut évaluer à plus d'un million de tonnes, c'est-à-dire à un
total de chargement plus considérable que celui de la flotte de commerce
française tout entière[6], la masse de sel que l'on récolte chaque année
sur les rivages de la Méditerranée. Relativement à la richesse de la
mer, c'est là une quantité tout à fait infinitésimale; ce n'est rien en
proportion des trésors que la science nous permettra de tirer un jour de
ces abîmes «infertiles[7]».
[Note 6: Production du sel marin sur les bords de la Méditerranée:
Espagne 200,000 tonnes.
France 250,000 --
Italie 300,000 --
Autriche 70,000 --
Russie 120,000 --
Autres pays 200,000 (?) --
------------------
1,140,000 (?) tonnes.
]
[Note 7:
Produit annuel approximatif de la pêche 75,000,000 fr.
-- -- du corail 16,000,000
-- -- des éponges 1,000,000
-- -- de la récolte du sel, etc.
1,140,000 tonnes. 12,000,000
]