LIMITES

Dès leurs premières expéditions de guerre ou de commerce, les habitants

des rivages orientaux de la Méditerranée devaient apprendre à distinguer

les trois continents qui viennent s'y rencontrer. Dans cette région

centrale de l'ancien monde, l'Afrique tient à peine à l'Asie par un

étroit ligament de sables arides, et l'Europe est séparée de l'Asie

Mineure par une série continue de mers et de détroits aux courants

dangereux. La division de la terre connue en trois parties distinctes

s'imposait donc à l'esprit des peuples enfants, et lorsque, en pleine

virilité de la race hellénique, l'histoire écrite vint remplacer les

mythes et les traditions orales, le nom de l'Europe était probablement

déjà transmis par une longue suite de générations. Hérodote avoue

naïvement que nul mortel ne saurait espérer d'en connaître jamais la

vraie signification. Les savants modernes ont pourtant essayé

d'interpréter ce nom légué par les aïeux. Les uns y voient une ancienne

désignation qui se serait appliquée d'abord à la Thrace aux «larges

plaines», et qui serait ensuite devenue celle de l'Europe entière; les

autres le dérivent d'un surnom de Zeus aux «larges yeux», l'antique dieu

solaire chargé de la protection du continent. Quelques étymologistes

pensent que l'Europe fut ainsi désignée par les Phéniciens comme le pays

des «Hommes blancs». Il semble plus probable toutefois que le nom

d'Europe avait primitivement le sens de «couchant», par contraste avec

l'Asie, ou pays du soleil levant. C'est ainsi que l'Italie, puis

l'Espagne, s'appelèrent Hespérie, que l'Afrique occidentale reçut des

Musulmans le nom de Maghreb, et que, de nos jours, les plaines

d'outre-Mississippi sont devenues le «Far West».

Quel que soit d'ailleurs le sens primitif de son nom, l'Europe est,

d'après tous les mythes anciens, une fille de l'Asie. Ce sont les

navires de la Phénicie qui les premiers ont exploré les rivages

européens, et, par les échanges, en ont mis les populations en rapport

avec celles du monde oriental. Lorsque la fille eut dépassé la mère en

civilisation et que les voyageurs hellènes se furent mis à continuer les

découvertes des marins de Tyr, toutes les terres reconnues au nord de la

Méditerranée furent considérées comme une dépendance de l'Europe. Cette

partie du monde, qui d'abord ne comprenait probablement que la grande

péninsule thraco-hellénique, s'agrandit graduellement pour embrasser

l'Italie, l'Hispanie, les Gaules et toutes les régions hyperboréennes

situées au delà des Alpes et du Danube. Pour Strabon, l'Europe, déjà

connue dans sa partie la plus accidentée et la plus «vivante», était

limitée à l'orient par les Palus Méotides et le cours du Tanaïs.

Depuis cette époque, les limites tracées par les géographes modernes

entre l'Europe et l'Asie ont été reportées plus à l'est. D'ailleurs, on

le comprend, ces divisions doivent toutes avoir quelque chose de

conventionnel, puisque l'Europe, limitée de tous les autres côtés par

les eaux marines, se rattache au territoire de l'Asie du côté de

l'Orient. Par ses frontières de la Sibérie et du Caucase, l'Europe n'est

en réalité qu'une simple péninsule du continent asiatique. Toutefois le

contraste entre les deux parties du monde est trop considérable pour que

la science cesse de partager l'Europe et l'Asie en deux masses

continentales. Mais où se trouve la vraie ligne de séparation?

D'ordinaire, les cartographes s'en tiennent aux limites administratives

qu'il plaît au gouvernement russe de tracer entre ses immenses

possessions européennes et asiatiques: c'est dire qu'ils se conforment à

des caprices. D'autres prennent les arêtes du Caucase et des monts

Ourals pour frontière commune des deux continents; mais cette division,

qui semble plus raisonnable au premier abord, n'en est pas moins

absurde: les deux versants d'une chaîne de montagnes ne sauraient être

désignés comme appartenant à une formation distincte, et, le plus

souvent, ils sont habités par des populations de même origine. La

véritable zone de séparation entre l'Europe et l'Asie n'est point

constituée par des systèmes de montagnes, mais, au contraire, par une

série de dépressions, jadis remplies en entier par le bras de mer qui

rejoignait la Méditerranée à l'océan Glacial. Au nord du Caucase, les

steppes du Manytch, qui séparent la mer Noire de la Caspienne, sont

encore partiellement couverts de lacs salins; la Caspienne elle-même,

ainsi que l'Aral et les autres lacs épars dans la direction du golfe

d'Obi, sont des restes de l'ancienne mer, et les espaces intermédiaires

portent encore les traces des eaux qui les inondaient jadis.

[Illustration: No 1.--FRONTIÈRES NATURELLES DE L'EUROPE.]

Sans parler des changements qui ont dû s'opérer dans la configuration de

l'Europe pendant les périodes géologiques antérieures, il est certain

que, durant l'époque moderne, la forme du continent s'est grandement

modifiée. Si l'Europe était autrefois séparée de l'Asie occidentale par

un large bras de mer, en revanche, il fut un temps où elle tenait à

l'Anatolie par la langue de terre où s'est ouvert depuis le détroit de

Constantinople. De même, l'Espagne se reliait à l'Afrique avant que les

eaux de l'Océan eussent fait irruption dans la Méditerranée, et

probablement aussi la Sicile se rattachait à la Mauritanie. Enfin, les

îles Britanniques taisaient partie du tronc continental. Les érosions de

la mer, en même temps que les exhaussements et les dépressions des

terrains, n'ont cessé et ne cessent encore de modifier les contours du

littoral. Les nombreux sondages opérés dans les mers qui baignent

l'Europe occidentale ont révélé l'existence d'un plateau sous-marin,

qui, au point de vue géologique, doit être considéré comme partie

intégrante du continent. Entouré d'abîmes de plusieurs milliers de

mètres de profondeur, et recouvert en moyenne de 50 à 200 mètres d'eau,

ce piédestal de la France et des îles Britanniques n'est autre chose que

la base de terres anciennes démolies par le travail continu des vagues:

c'est la fondation ruinée d'un édifice continental disparu. Ajoutées à

l'Europe, toutes les berges sous-marines du littoral de l'Océan et

celles de la Méditerranée accroîtraient d'un quart environ la superficie

du continent; mais, en même temps, elles lui raviraient cette richesse

de péninsules qui a valu à l'Europe sa prépondérance historique sur les

autres parties du monde.

[Illustration: N°2.--RELIEF DE L'EUROPE.]

Si par la pensée au lieu d'imaginer un exhaussement de 200 mètres, on se

figure le continent s'abaissant en bloc de la même quantité, l'Europe se

trouverait n'occuper que la moitié son étendue actuelle; toutes les

plaines basses, qui, pour la plupart, sont d'anciens fonds de mer,

seraient immergées de nouveau dans l'Océan; il ne resterait plus

au-dessus des eaux qu'une sorte de squelette de plateaux et de

montagnes, beaucoup plus tailladé de golfes et frangé de presqu'îles que

ne l'est le rivage existant. Toute l'Europe occidentale et

méditerranéenne constituerait un puissant massif insulaire entouré de

terres plus qu'à moitié submergées, telles que la Sicile et la

Grande-Bretagne, et séparé par un large détroit des plaines légérement

bombées de l'intérieur de la Russie. Ce massif, pour l'histoire non

moins que pour la géologie, est la véritable Europe. A demi asiatique

par son climat extrême, par l'aspect de ses campagnes monotones et de

ses interminables steppes, la Russie se rattache aussi très-intimement à

l'Asie par ses races et par son développement historique; on peut même

dire qu'elle fait partie de l'Europe depuis un siècle à peine. C'est au

milieu des îles, des péninsules, des vallées, des petits bassins, des

horizons variés de l'Europe maritime et montagneuse; c'est dans cette

nature si vive, si accidentée, aux contrastes si imprévus, qu'est née la

civilisation moderne, résultat d'innombrables civilisations locales,

heureusement unies en un seul courant. De même que les eaux, en

s'épanchant des montagnes, ont fertilisé les plaines environnantes par

le limon nourricier, de même les progrès de toute espèce, accomplis dans

ce centre de rayonnement, se sont répandus de proche en proche à travers

les continents, jusqu'aux extrémités de la terre.

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 9 / 153 题