CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

La Terre n'est qu'un point dans l'espace, une molécule astrale; mais

pour les hommes qui la peuplent, cette molécule est encore sans limites,

comme aux temps de nos ancêtres barbares. Elle est relativement infinie,

puisqu'elle n'a pas été parcourue dans son entier et qu'il est même

impossible de prévoir quand elle nous sera définitivement connue. Le

géodésien, l'astronome nous ont bien révélé que notre planète ronde

s'aplatit vers les deux pôles; le météorologiste, le physicien ont

étudié par induction dans cette zone ignorée la marche probable des

vents, des courants et des glaces; mais nul explorateur n'a vu ces

extrémités de la Terre, nul ne peut dire si des mers ou des continents

s'étendent au delà des grandes barrières de glace dont on n'a point

encore pu forcer l'entrée. Dans la zone boréale, il est vrai, de hardis

marins, l'honneur de notre race, ont graduellement rétréci l'espace

mystérieux, et, de nos jours, le fragment de rondeur terrestre qui reste

à découvrir dans ces parages ne dépasse pas la centième partie de la

superficie du globe; mais de l'autre côté de la Terre les explorations

des navigateurs laissent encore un énorme vide, d'un diamètre tel que la

lune pourrait y tomber sans toucher aux régions de la planète déjà

visitées.

D'ailleurs, les mers polaires, que défendent contre les entreprises de

l'homme tant d'obstacles naturels, ne sont pas les seuls espaces

terrestres qui aient échappé au regard des hommes de science. Chose

étrange et bien faite pour nous humilier dans notre orgueil de

civilisés! parmi les contrées que nous ne connaissons pas encore, il en

est qui seraient parfaitement accessibles si elles n'étaient défendues

que par la nature: ce sont d'autres hommes qui nous en interdisent

l'approche. Nombre de peuples ayant des villes, des lois, des moeurs

relativement policées, vivent isolés et inconnus comme s'ils avaient

pour demeure une autre planète; la guerre et ses horreurs, les pratiques

de l'esclavage, le fanatisme religieux et jusqu'à la concurrence

commerciale veillent à leurs frontières et nous en barrent l'entrée. De

vagues rumeurs nous apprennent seulement l'existence de ces peuples; il

en est même dont nous ne savons absolument rien et sur lesquels la fable

s'exerce à son gré. C'est ainsi que dans ce siècle de la vapeur, de la

presse, de l'incessante et fébrile activité, le centre de l'Afrique, une

partie du continent australien, l'île pourtant si belle et probablement

si riche de la Nouvelle-Guinée, et de vastes plateaux de l'intérieur de

l'Asie sont toujours pour nous le domaine de l'inconnu. Les régions

mêmes où la plupart des savants aiment à voir le berceau des Aryens, nos

principaux ancêtres, n'ont encore été que très-vaguement explorées.

Quant aux contrées déjà visitées par les voyageurs et figurées sur nos

cartes avec un réseau d'itinéraires, on ne saurait espérer de les

connaître dans le détail de leur géographie intime avant de les avoir

soumises à une longue série d'études comparées. Que de temps il faudra

pour rejeter les contradictions, les erreurs de toute espèce que les

explorateurs mêlent à leurs descriptions et à leurs récits! Quel

prodigieux labeur demandera la connaissance parfaite du climat, des eaux

et des roches, des plantes et des animaux! Que d'observations classées

et raisonnées pour qu'il soit possible d'indiquer les modifications

lentes qui s'accomplissent dans l'aspect et les phénomènes physiques des

diverses contrées! Que de précautions à prendre pour savoir constater

avec certitude les changements qui s'opèrent par le jeu spontané de

l'organisme terrestre, et les transformations dues à la bonne ou

mauvaise gestion de l'homme! Et pourtant c'est là qu'il faut en arriver

pour se hasarder à dire que l'on connaît la Terre.

[Illustration: LA TERRE DANS L'ESPACE.]

Ce n'est pas tout. Par une pente naturelle de notre esprit, c'est à

nous-mêmes, c'est à l'homme considéré comme centre des choses, que nous

essayons de ramener toute étude; aussi la connaissance de la planète

doit-elle se compléter nécessairement, se justifier pour ainsi dire par

celle des peuples qui l'habitent. Mais si le sol qui porte les hommes

est peu connu, ceux-ci le sont relativement bien moins encore. Sans

parler de l'origine première des tribus et des races, origine qui nous

est absolument inconnue, les filiations immédiates, les parentés, les

croisements de la plupart des peuples et peuplades, leurs lieux de

provenance et d'étape sont encore un mystère pour les plus savants et

l'objet des affirmations les plus contradictoires. Que doivent les

nations à l'influence de la nature qui les environne? Que doivent-elles

au milieu qu'habitèrent leurs ancêtres, à leurs instincts de race, à

leurs mélanges divers, aux traditions importées du dehors? On ne le sait

guère; à peine quelques rayons de lumière pénètrent-ils çà et là dans

cette obscurité. Le plus grave, c'est que l'ignorance n'est pas la seule

cause de nos erreurs; les antagonismes des passions, les haines

instinctives de race à race et de peuple à peuple nous entraînent

souvent à voir les hommes autres qu'ils ne sont. Tandis que les sauvages

des terres éloignées se montrent à notre imagination comme des fantômes

sans consistance, nos voisins, nos rivaux en civilisation nous

apparaissent sous des traits enlaidis et difformes. Pour les voir sous

leur véritable aspect, il faut d'abord se débarrasser de tous les

préjugés et de tous ces sentiments de mépris, de haine, de fureur qui

divisent encore les peuples. L'oeuvre la plus difficile, nous a dit la

sagesse de nos ancêtres, est de se connaître soi-même; combien est plus

difficile la science de l'homme, étudiée dans toutes ses races à la

fois!

Il serait donc impossible actuellement de présenter une description

complète de la Terre et des Hommes, une géographie vraiment universelle.

C'est là une oeuvre réservée à la collaboration future des observateurs

qui, de tous les points de la planète, s'associeront pour rédiger le

grand livre des connaissances humaines. Le travailleur isolé ne peut de

nos jours que hasarder la composition d'un tableau succinct, en tâchant

d'observer fidèlement les règles de la perspective, c'est-à-dire de

donner aux diverses contrées des plans d'autant plus rapprochés que leur

importance est plus considérable et qu'ils sont connus d'une façon plus

intime.

Naturellement, chaque peuple doit être tenté de croire que dans une

description de la Terre la première place appartient à son pays. La

moindre tribu barbare, le moindre groupe d'hommes encore dans l'état de

nature pense occuper le véritable milieu de l'univers, s'imagine être le

représentant le plus parfait de la race humaine. Sa langue ne manque

jamais de témoigner cette illusion naïve, qui provient de l'étroitesse

extrême de son horizon. La rivière qui arrose ses champs est le «Père

des Eaux», la montagne qui abrite son campement est le «Nombril de la

Terre». Les noms que les peuples enfants donnent aux nations voisines

sont des termes de mépris, tant ils considèrent les étrangers comme

étant leurs inférieurs: ils les appellent «Sourds», «Muets»,

«Bredouilleurs», «Malpropres», «Idiots», «Monstres» et «Démons!» Ainsi

les Chinois, qui à certains égards constituent en effet un des peuples

les plus remarquables et qui ont au moins l'avantage du nombre sur tous

les autres, ne se contentent pas de voir dans leur beau pays la «Fleur

du Milieu», ils lui reconnaissent aussi une telle supériorité, que, par

une méprise bien naturelle, on a pu les désigner sous le nom de «Fils du

Ciel». Quant aux nations éparses autour du «Céleste Empire», elles sont

au nombre de quatre, les «Chiens», les «Porcs», les «Démons» et les

«Sauvages!» Encore ne méritent-elles pas qu'on leur donne un nom; il est

plus simple de les désigner par les points cardinaux: ce sont les

«Immondes» de l'est, du nord, de l'orient et du midi.

Si nous donnons la première place à l'Europe civilisée dans notre

description de la Terre, ce n'est point en vertu de préjugés semblables

à ceux des Chinois. Non, cette place lui revient de droit. D'abord, le

continent européen est le seul dont toute la surface ait été parcourue

et scientifiquement explorée, le seul dont la carte soit à peu près

complète et dont l'inventaire matériel soit presque achevé. Sans avoir

une population aussi dense que celle de l'Inde et de la Chine centrale,

l'Europe contient près du quart des habitants du globe, et ses peuples,

quels que soient leurs défauts et leurs vices, quel que soit, à maints

égards, l'état de barbarie dans lequel ils se trouvent, sont encore ceux

qui donnent l'impulsion au reste de l'humanité dans les travaux de

l'industrie et ceux de la pensée. C'est en Europe que, depuis vingt-cinq

siècles, le principal foyer de rayonnement pour les arts, les sciences,

les idées nouvelles, n'a cessé de briller, tout en se déplaçant

graduellement du sud-est au nord-ouest. Même les hardis colons européens

qui sont allés porter leurs langues et leurs moeurs par delà les mers et

qui ont eu l'immense avantage de trouver un sol vierge pour s'y épandre

librement, n'ont point encore donné au nouveau monde, dans le

développement de l'histoire contemporaine, une importance égale à celle

de la petite Europe.

Plus actifs, plus audacieux, débarrassés, en outre, d'une partie de ce

lourd bagage du passé féodal que les sociétés d'Europe traînent après

elles, nos rivaux d'Amérique sont encore trop peu nombreux pour que

l'ensemble de leurs travaux puisse égaler les nôtres. Ils n'ont pu

reconnaître qu'une faible partie des ressources de leur nouvelle patrie;

même l'oeuvre préliminaire de l'exploration est bien loin d'être

achevée. La «vieille Europe», où chaque motte de terre a son histoire,

où chaque homme est par ses traditions et son champ l'héritier de cent

générations successives, garde donc le premier rang, et l'étude comparée

des peuples permet de croire que l'hégémonie morale et la prépondérance

industrielle lui resteront pendant longtemps encore. Toutefois il n'est

point douteux que l'égalité finira par prévaloir, non-seulement entre

l'Amérique et l'Europe, mais aussi entre toutes les parties du monde.

Grâce aux croisements incessants de peuple à peuple et de race à race,

grâce aux migrations prodigieuses qui s'accomplissent et aux facilités

croissantes qu'offrent les échanges et les voies de communication,

l'équilibre de population s'établira graduellement dans les diverses

contrées, chaque pays fournira sa part de richesses au grand avoir de

l'humanité, et, sur la Terre, ce que l'on appelle la civilisation aura

«son centre partout, sa circonférence nulle part».

On sait combien puissante a été l'influence favorable du milieu

géographique sur les progrès des nations européennes. Leur supériorité

n'est point due, comme d'aucuns se l'imaginent orgueilleusement, à la

vertu propre des races dont elles font partie, car, en d'autres régions

de l'ancien monde, ces mêmes races ont été bien moins créatrices. Ce

sont les heureuses conditions du sol, du climat, de la forme et de la

situation du continent qui ont valu aux Européens l'honneur d'être

arrivés les premiers à la connaissance de la Terre dans son ensemble et

d'être restés longtemps à la tête de l'humanité. C'est donc avec raison

que les historiens géographes aiment à insister sur la configuration des

divers continents et sur les conséquences qui devaient en résulter pour

les destinées des peuples. La forme des plateaux, la hauteur des

montagnes, la marche et l'abondance des fleuves, le voisinage de

l'Océan, les dentelures des côtes, la température de l'atmosphère, la

fréquence ou la rareté des pluies, les mille rapports mutuels du sol, de

l'air et des eaux, tous les phénomènes de la vie planétaire ont un sens

à leurs yeux et leur servent à expliquer, du moins en partie, le

caractère et la vie première des nations; ils se rendent ainsi compte de

la plupart des contrastes qu'offrent les peuples soumis aux influences

diverses, et montrent sur la Terre les chemins que devaient

nécessairement suivre les hommes dans leur flux et reflux de migrations

et de guerres.

Toutefois il ne faut point oublier que la forme générale des continents

et des mers et de tous les traits particuliers de la Terre ont dans

l'histoire de l'humanité une valeur essentiellement changeante, suivant

l'état de culture auquel en sont arrivées les nations. Si la géographie

proprement dite, qui s'occupe seulement de la forme et du relief de la

planète, nous expose l'état passif des peuples dans leur histoire

d'autrefois, en revanche, la géographie historique et statistique nous

montre les hommes entrés dans leur rôle actif et reprenant le dessus par

le travail sur le milieu qui les entoure. Tel fleuve qui, pour une

peuplade ignorante de la civilisation, était une barrière

infranchissable, se transforme en chemin de commerce pour une tribu plus

policée, et, plus tard, sera peut-être changé en un simple canal

d'irrigation, dont l'homme réglera la marche à son gré. Telle montagne,

que parcouraient seulement les pâtres et les chasseurs et qui barrait le

passage aux nations, attira dans une époque plus civilisée les mineurs

et les industriels, puis cessa même d'être un obstacle, grâce aux

chemins qui la traversent. Telle crique de la mer où se remisaient les

petites barques de nos ancêtres est délaissée maintenant, tandis que la

profonde baie, jadis redoutée des navires et protégée désormais par un

énorme brise-lames, construit avec des fragments de montagnes, est

devenue le refuge des grands vaisseaux.

Ces innombrables changements, que l'industrie humaine opère sur tous les

points du globe, constituent une révolution des plus importantes dans

les rapports de l'homme avec les continents eux-mêmes. La forme et la

hauteur des montagnes, l'épaisseur des plateaux, les dentelures de la

côte, la disposition des îles et des archipels, l'étendue des mers,

perdent peu à peu de leur importance relative dans l'histoire des

nations, à mesure que celles-ci gagnent en force et en volonté. Tout en

subissant l'influence du milieu, l'homme la modifie à son profit; il

assouplit la nature, pour ainsi dire, et transforme les énergies de la

terre en forces domestiques. On peut citer en exemple les hauts plateaux

de l'Asie centrale qui enlèvent encore toute unité géographique à

l'anneau des terres extérieures et des péninsules environnantes, mais

dont l'exploration future et la conquête industrielle auront pour

résultat de donner à l'Asie cette unité qu'elle avait seulement en

apparence. De même, la lourde et massive Afrique, la monotone Australie,

l'Amérique méridionale, pleine de forêts et de nappes d'eau, jouiront

des mêmes avantages que l'Europe et deviendront mobiles comme elle

lorsque des routes de commerce, traversant ces pays dans tous les sens,

y franchiront fleuves, lacs, déserts, monts et plateaux. D'un autre

côté, les privilèges que l'Europe devait à son ossature de montagnes, au

rayonnement de ses fleuves, aux contours de ses rivages, à l'équilibre

général de ses formes, ont cessé d'avoir la même valeur relative depuis

que les peuples ajoutent leur outillage industriel aux ressources

premières fournies par la nature.

Ce changement graduel dans l'importance historique de la configuration

des terres, tel est le fait capital qu'il faut bien garder en mémoire

quand on veut comprendre la géographie générale de l'Europe. En étudiant

l'espace, il faut tenir compte d'un élément de même valeur, le temps.

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 6 / 153 题