Mosfeia.--Le cheik.--Denham, Clapperton, Oudney.--Vogel.--La capitale
du Loggoum.--Toole.--Calme au-dessus du Kernak.--Le gouverneur et sa
cour.--L'attaque.--Les pigeons incendiaires.
Le lendemain, 1er mai, le Victoria reprit sa course aventureuse; les
voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son navire.
D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de départs dangereux, de
descentes plus dangereuses encore, il s'était partout et toujours tiré
avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste; aussi,
sans connaître le point d'arrivée, le docteur n'avait plus de craintes
sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares et de
fanatiques, la prudence l'obligeait à prendre les plus sévères
précautions; il recommanda donc à ses compagnons d'avoir l'œil ouvert à
tout venant et à toute heure.
Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils
entrevirent la grande ville de Mosfeia, bâtie sur une éminence
encaissée elle-même entre deux hautes montagnes; elle était située dans
une position inexpugnable; une route étroite entre un marais et un bois
y donnait seule accès.
En ce moment, un cheik, accompagné d'une escorte à cheval, revêtu de
vêtements aux couleurs vives, précédé de joueurs de trompette et de
coureurs qui écartaient les branches sur son passage, faisait son
entrée dans la ville.
Le docteur descendit, afin de contempler ces indigènes de plus prés;
mais, à mesure que le ballon grossissait à leurs yeux, les signes d'une
profonde terreur se manifestèrent, et ils ne tardèrent pas à détaler de
toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs chevaux.
Seul, le cheik ne bougea pas; il prit son long mousquet, l’arma et
attendit fièrement. Le docteur s'approcha à cent cinquante pieds à
peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe.
Mais, à ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied à terre, se
prosterna sur la poussière du chemin, et le docteur ne put le distraire
de son adoration.
« Il est impossible, dit-il, que ces gens-là ne nous prennent pas pour
des êtres surnaturels, puisque, à l'arrivée des premiers Européens
parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand ce cheik
parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier le fait avec
toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez donc un peu de ce
que les légendes feront de nous quelque jour.
--Ce sera peut-être fâcheux, répondit le chasseur; au point de vue de
la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes; cela
donnerait à ces nègres une bien autre idée de la puissance européenne.
--D'accord, mon cher Dick; mais que pouvons-nous y faire? Tu
expliquerais longuement aux savants du pays le mécanisme d'un aérostat,
qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient toujours là une
intervention surnaturelle.
--Monsieur, demanda Joe, vous avez parlé des premiers Européens qui ont
exploré ce pays; quels sont-ils donc, s'il vous plaît?
--Mon cher garçon, nous sommes précisément sur la route du major
Denham; c'est à Mosfeia même qu’il fut reçu par le sultan du Mandara;
il avait quitté le Bornou, il accompagnait le cheik dans une expédition
contre les Fellatahs, il assista à l'attaque de la ville, qui résista
bravement avec ses flèches aux balles arabes et mit en fuite les
troupes du cheik; tout cela n’était que prétexte à meurtres, à
pillages, à razzias; le major fut complètement dépouillé, mis à nu, et
sans un cheval sous le ventre duquel il se glissa et qui lui permit de
fuir les vainqueurs par son galop effréné, il ne fût jamais rentré dans
Kouka, la capitale du Bornou.
--Mais quel était ce major Denham?
--Un intrépide Anglais, qui de 1822 à 1824 commanda une expédition dans
le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur Oudney.
Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent à Mourzouk, la
capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard devait prendre
le docteur Barth pour revenir en Europe, ils arrivèrent le 16 février
1823 à Kouka, prés du lac Tchad. Denham fit diverses explorations dans
le Bornou, dans le Mandara, et aux rives orientales du lac; pendant ce
temps, le 15 décembre 1823, le capitaine Clapperton et le docteur
Oudney s'enfonçaient dans le Soudan jusqu'à Sackatou, et Oudney mourait
de fatigue et d'épuisement dans la ville de Murmur.
--Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc payé un large
tribut de victimes à la science!
--Oui, cette contrée est fatale! Nous marchons directement vers le
royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pénétrer dans le
Wadaï, où il a disparu. Ce jeune homme, à vingt-trois ans, était envoyé
pour coopérer aux travaux du docteur Barth; ils se rencontrèrent tous
deux le 1er décembre 1854; puis Vogel commença les explorations du
pays; vers 1856, il annonça dans ses dernières lettres son intention de
reconnaître le royaume du Wadaï, dans lequel aucun Européen n'avait
encore pénétré; il parait qu'il parvint jusqu'à Wara, la capitale, où
il fut fait prisonnier suivant les uns, mis à mort suivant les autres,
pour avoir tenté l'ascension d'une montagne sacrée des environs; mais
il ne faut pas admettre légèrement la mort des voyageurs, car cela
dispense d'aller à leur recherche; ainsi, que de fois la mort du
docteur Barth n'a-t-elle pas été officiellement répandue, ce qui lui a
causé souvent une légitime irritation! Il est donc fort possible que
Vogel soit retenu prisonnier par le sultan du Wadaï, qui espère le
rançonner. Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wadaï, quand
il mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin,
avec l'expédition envoyée de Leipzig, s'est lancé sur les traces de
Vogel. Ainsi nous devrons être prochainement fixés sur le sort de ce
jeune et intéressant voyageur [ Depuis le départ du docteur, des
lettres adressées d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de
l’expédition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort de
Vogel]. »
Mosfeia avait depuis longtemps déjà disparu à l'horizon. Le Mandara
développait sous les regards des voyageurs son étonnante fertilité avec
les forêts d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les plantes
herbacées des champs de cotonniers et d'indigotiers; le Shari, qui va
se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad, roulait son
cours impétueux.
Le docteur le fit suivre à ses compagnons sur les cartes de Barth.
« Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une extrême
précision; nous nous dirigeons droit sur le district au Loggoum, et
peut-être même sur Kernak, sa capitale. C'est là que mourut le pauvre
Toole, à peine Agé de vingt-deux ans: c'était un jeune Anglais,
enseigne au 80e régiment, qui avait depuis quelques semaines rejoint le
major Denham en Afrique, et il ne tarda pas à y rencontrer la mort. Ah!
l'on peut appeler justement cette immense contrée le cimetière des
Européens! »
Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du
Shari; le Victoria, à 1,000 pieds de terre, attirait peu l'attention
des indigènes; mais le vent, qui jusque-là soufflait avec une certaine
force, tendit à diminuer.
« Est-ce que nous allons encore être pris par un calme plat? dit le
docteur.
--Bon, mon maître! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le
désert à craindre.
--Non, mais des populations plus redoutables encore.
--Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble à une ville.
--C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si
cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact.
--Ne nous rapprocherons-nous pas? demanda Kennedy.
--Rien n'est plus facile, Dick; nous sommes droit au-dessus de la
ville; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et nous
ne tarderons pas à descendre. »
Le Victoria, une demi-heure après, se maintenait immobile à deux cents
pieds du sol.
« Nous voici plus près de Kernak, dit le docteur, que ne le serait de
Londres un homme juché dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous pouvons
voir à notre aise.
--Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous côtés? »
Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit était produit par les
nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues
sur de vastes troncs d'arbres.
La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son ensemble,
comme sur un plan déroulé; c'était une véritable ville, avec des
maisons alignées et des rues assez larges; au milieu d'une vaste place
se tenait un marché d'esclaves; il y avait grande affluence de
chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains d'une extrême
petitesse, sont fort recherchées et se placent avantageusement.
A la vue du Victoria, l'effet si souvent produit se reproduisit encore:
d'abord des cris, puis une stupéfaction profonde; les affaires furent
abandonnées, les travaux suspendus, le bruit cessa. Les voyageurs
demeuraient dans une immobilité parfaite et ne perdaient pas un détail
de cette populeuse cité; ils descendirent même à soixante pieds du sol.
Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, déployant son
étendard vert, et accompagné de ses musiciens qui soufflaient à tout
rompre, excepté leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La
foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se faire
entendre; il ne put y parvenir.
Cette population au front haut, aux cheveux bouclés, au nez presque
aquilin, paraissait fière et intelligente; mais la présence du Victoria
la troublait singulièrement; on voyait des cavaliers courir dans toutes
les directions; bientôt il devint évident que les troupes du gouverneur
se rassemblaient pour combattre un ennemi si extraordinaire Joe eut
beau déployer des mouchoirs de toutes les couleurs, il n'obtint aucun
résultat.
Cependant le cheik, entouré de sa cour, réclama le silence et prononça
un discours auquel le docteur ne put rien comprendre; de l'arabe mêlé
de baghirmi; seulement il reconnut, à la langue universelle des gestes,
une invitation expresse de s'en aller; il n'eut pas mieux demandé,
mais, faute de vent, cela devenait impossible. Son immobilité exaspéra
le gouverneur, et ses courtisans se prirent à hurler pour obliger le
monstre à s'enfuir.
C'étaient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs cinq
ou six chemises bariolées sur le corps; ils avaient des ventres
énormes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur étonna ses
compagnons en leur apprenant que c'était la manière de faire sa cour au
sultan. La rotondité de l'abdomen indiquait l'ambition des gens. Ces
gros hommes gesticulaient et criaient, un d'entre eux surtout, qui
devait être premier ministre, si son ampleur trouvait ici-bas sa
récompense. La foule des nègres unissait ses hurlements aux cris de la
cour, répétant ses gesticulations à la manière des singes, ce qui
produisait un mouvement unique et instantané de dix mille bras
A ces moyens d'intimidation qui furent jugés insuffisants, s'en
joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats armés d'arcs et de
flèches se rangèrent en ordre de bataille; mais déjà le Victoria se
gonflait et s'élevait tranquillement hors de leur portée. Le
gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon.
Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il brisa
l'arme dans la main du cheik.
A ce coup inattendu, ce fut une déroute générale; chacun rentra au plus
vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville demeura
absolument déserte.
La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se résoudre à rester
immobile à trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait dans
l'ombre; il régnait un silence de mort. Le docteur redoubla de
prudence; ce calme pouvait cacher un piège.
Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville parut
comme embrasée; des centaines de raies de feu se croisaient comme des
fusées, formant un enchevêtrement de lignes de flamme.
« Voilà qui est singulier! fit le docteur.
--Mais, Dieu me pardonne! répliqua Kennedy, on dirait que l'incendie
monte et s'approche de nous. »
En effet, au bruit de cris effroyables et des détonations des
mousquets, cette masse de feu s'élevait vers le Victoria. Joe se
prépara à jeter du lest. Fergusson ne tarda pas à avoir l'explication
de ce phénomène.
Des milliers de pigeons, la queue garnie de matières combustibles,
avaient été lancés contre le Victoria; effrayés, ils montaient en
traçant dans l'atmosphère leurs zigzags de feu. Kennedy se mit à faire
une décharge de toutes ses armes au milieu de cette masse; mais que
pouvait-il contre une innombrable armée! Déjà les pigeons environnaient
la nacelle et le ballon dont les parois, réfléchissant cette lumière,
semblaient enveloppées dans un réseau de feu.
Le docteur n'hésita pas, et précipitant un fragment de quartz, il se
tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux heures,
on les aperçut courant çà et là dans la nuit; puis peu à peu leur
nombre diminua, et ils s'éteignirent
Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur.
--Pas mal imaginé pour des sauvages! fit Joe.
--Oui, ils emploient assez communément ces pigeons pour incendier les
chaumes des villages; mais cette fois, le village volait encore plus
haut que leurs volatiles incendiaires!
Décidément un ballon n'a pas d’ennemis à craindre, dit Kennedy.
--Si fait, répliqua le docteur.
--Lesquels, donc?
--Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle; ainsi, mes amis, de la
vigilance partout, de la vigilance toujours. »