Soirée délicieuse.--La cuisine de Joe.--Dissertation sur la viande
crue.--Histoire de James Bruce.--Le bivouac.--Les rêves de Joe.--Le
baromètre baisse.--Le baromètre remonte.--Préparatifs de
départ.--L'ouragan.
La soirée fut charmante et se passa sous de frais ombrages de mimosas,
après un repas réconfortant; le thé et le grog n'y furent pas ménagés.
Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en avait
fouillé les buissons; les voyageurs étaient les seuls êtres animés de
ce paradis terrestre; ils s'étendirent sur leurs couvertures et
passèrent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli des douleurs
passées.
Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son éclat, mais ses
rayons ne pouvaient traverser l'épais rideau d'ombrage. Comme il avait
des vivres en suffisante quantité, le docteur résolut d'attendre en cet
endroit un vent favorable.
Joe y avait transporté sa cuisine portative, et il se livrait à une
foule de combinaisons culinaires, en dépensant l'eau avec une
insouciante prodigalité.
« Quelle étrange succession de chagrins et de plaisirs! s'écria
Kennedy; cette abondance après cette privation! ce luxe succédant à
cette misère! Ah! j'ai été bien près de devenir fou!
--Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas là en
train de discourir sur l'instabilité des choses humaines.
--Brave ami! fit Dick en tendant la main à Joe.
--Il n'y a pas de quoi, répondit celui-ci. A charge de revanche,
Monsieur Dick, en préférant toutefois que l'occasion ne se présente pas
de me rendre la pareille!
--C'est une pauvre nature que la notre! reprit Fergusson. Se laisser
abattre pour si peu!
--Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon maître! Il faut que cet
élément soit bien nécessaire à la vie!
--Sans doute, Joe, et les gens privés de manger résistent plus
longtemps que les gens privés de boire.
--Je le crois; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre,
même son semblable, quoique cela doive faire un repas à vous rester
longtemps sur le cœur!
--Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy.
--Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitués à manger de la
viande crue; voilà une coutume qui me répugnerait!
--Cela est assez répugnant, en effet, reprit le docteur, pour que
personne n'ait ajouté foi aux récits des premiers voyageurs en Afrique;
ceux-ci rapportèrent que plusieurs peuplades se nourrissaient de viande
crue, et on refusa généralement d'admettre le fait. Ce fut dans ces
circonstances qu'il arriva une singulière aventure à James Bruce.
--Contez-nous cela, Monsieur; nous avons le temps de vous entendre, dit
Joe en s'étalant voluptueusement sur l'herbe fraîche.
--Volontiers. James Bruce était un Écossais du comté de Stirling, qui,
de 1768 à 1772, parcourut toute l’Abyssinie jusqu'au lac Tyana, à la
recherche des sources du Nil; puis, il revint en Angleterre, où il
publia ses voyages en 1790 seulement. Ses récits furent accueillis avec
une incrédulité extrême, incrédulité qui sans doute est réservée aux
nôtres. Les habitudes des Abyssiniens semblaient si différentes des us
et coutumes anglais, que personne ne voulait y croire. Entre autres
détails, James Bruce avait avancé que les peuples de l'Afrique
orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait souleva tout le monde
contre lui. Il pouvait en parler à son aise! on n'irait point voir!
Bruce était un homme très courageux et très rageur. Ces doutes
l'irritaient au suprême degré. Un jour, dans un salon d’Édimbourg, un
Écossais reprit en sa présence le thème des plaisanteries quotidiennes,
et à l'endroit de la viande crue, il déclara nettement que la chose
n'était ni possible ni vraie. Bruce ne dit rien; il sortit, et rentra
quelques instants après avec un beefsteack cru, saupoudré de sel et de
poivre à là mode africaine. « Monsieur, dit-il à l'Écossais, en doutant
d'une chose que j'ai avancée, vous m'avez fait une injure grave; en la
croyant impraticable, vous vous êtes complètement trompé. Et, pour le
prouver à tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack cru, ou
vous me rendrez raison de vos paroles. »
L'Écossais eut peur, et il obéit non sans de fortes grimaces. Alors,
avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta: « En admettant même
que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez plus, du
moins, qu'elle est impossible. »
--Bien riposté, fit Joe. Si l'Écossais a pu attraper une indigestion,
il n'a eu que ce qu'il méritait. Et si, à notre retour en Angleterre,
on met notre voyage en doute...
--Eh bien! que feras-tu? Joe.
--Je ferai manger aux incrédules les morceaux du Victoria, sans sel et
sans poivre! »
Et chacun de rire des expédients de Joe. La journée se passa de la
sorte, en agréables propos; avec la force revenait l'espoir; avec
l'espoir, l'audace. Le passé s'effaçait devant l'avenir avec une
providentielle rapidité.
Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur; c'était le
royaume de ses rêves; il se sentait chez lui; il fallut que son maître
lui en donnât le relèvement exact, et ce fut avec un grand sérieux
qu’il inscrivit sur ses tablettes de voyage: 15° 43' de longitude et 8°
32' de latitude.
Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans
cette forêt en miniature; selon lui, la situation manquait un peu de
bêtes féroces.
« Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies promptement.
Et ce lion, et cette lionne?
--Ça! fit-il avec le dédain du vrai chasseur pour l'animal abattu!
Mais, au fait leur présence dans cette oasis peut faire supposer que
nous ne sommes pas très éloignés de contrées plus fertiles.
--Preuve médiocre, Dick; ces animaux-là, pressés par la faim ou la
soif, franchissent souvent des distances considérables; pendant la nuit
prochaine, nous ferons même bien de veiller avec plus de vigilance et
d'allumer des feux.
--Par cette température, fit Joe! Enfin, si cela est nécessaire, on le
fera. Mais j'éprouverai une véritable peine à brûler ce joli bois, qui
nous a été si utile.
--Nous ferons surtout attention à ne pas l'incendier, répondit le
docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge au
milieu du désert!
--On y veillera, Monsieur; mais pensez-vous que cette oasis soit
connue?
--Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui
fréquentent le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne pas
te plaire, Joe.
--Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam?
--Sans doute, c'est le nom général de toutes ces populations, et, sous
le même climat, les mêmes races doivent avoir des habitudes pareilles.
--Pouah! fit Joe! Après tout, cela est bien naturel! Si des sauvages
avaient les goûts des gentlemen, où serait la différence? Par exemple,
voilà des braves gens qui ne se seraient pas fait prier pour avaler le
beefsteak de l'Écossais, et même l'Écossais par-dessus le marché. »
Sur cette réflexion très sensée, Joe alla dresser ses bûchers pour la
nuit, les faisant aussi minces que possible. Ces précautions furent
heureusement inutiles, et chacun s'endormit tour à tour dans un profond
sommeil.
Le lendemain, le temps ne changea pas encore; il se maintenait au beau
avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune
oscillation ne vînt trahir un souffle de vent.
Le docteur recommençait à s'inquiéter: si le voyage devait ainsi se
prolonger, les vivres seraient insuffisants. Après avoir failli
succomber faute d'eau, en serait-on réduit à mourir de faim?
Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser très sensiblement
dans le baromètre; il y avait des signes évidents d'un changement
prochain dans l'atmosphère; il résolut donc de faire ses préparatifs de
départ pour profiter de la première occasion; la caisse d'alimentation
et la caisse à eau furent entièrement remplies toutes les deux.
Fergusson dut rétablir ensuite l'équilibre de l'aérostat, et Joe fut
obligé de sacrifier une notable partie de son précieux minerai. Avec la
santé, les idées d'ambition lui étaient revenues; il fit plus d'une
grimace avant d'obéir à son maître; mais celui-ci lui démontra qu'il ne
pouvait enlever un poids aussi considérable; il lui donna à choisir
entre l'eau ou l'or; Joe n'hésita plus, et il jeta sur le sable une
forte quantité de ses précieux cailloux
« Voilà pour ceux qui viendront après nous, dit-il; ils seront bien
étonnés de trouver la fortune en pareil lieu.
--Eh! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient à rencontrer ces
échantillons?...
--Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il ne
publie sa surprise en nombreux in-folios! Nous entendrons parler
quelque jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifère au milieu des
sables de l'Afrique.
--Et c'est Joe qui en sera la cause. »
L'idée de mystifier peut-être quelque savant consola le brave garçon et
le fit sourire.
Pendant le reste de la journée, le docteur attendit vainement un
changement dans l'atmosphère. La température s'éleva et, sans les
ombrages de l'oasis, elle eut été insoutenable. Le thermomètre marqua
au soleil cent quarante-neuf degrés [69° centigrades]. Une véritable
pluie de feu traversait l'air. Ce fut la plus haute chaleur qui eut
encore été observée.
Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les quarts
du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident nouveau.
Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la température
s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurité
augmenta.
« Alerte! s'écria Joe en réveillant ses deux compagnons! alerte! voici
le vent.
--Enfin! dit le docteur en considérant le ciel, c'est une tempête! Au
Victoria! au Victoria! »
Il était temps d'y arriver. Le Victoria se courbait sous l'effort de
l'ouragan et entraînait la nacelle qui rayait le sable. Si, par hasard,
une partie du lest eut été précipitée à terre, le ballon serait parti,
et tout espoir de le retrouver eut été à jamais perdu.
Mais le rapide Joe courut à toutes jambes et arrêta la nacelle, tandis
que l'aérostat se couchait sur le sable au risque de se déchirer. Le
docteur prit sa place habituelle, alluma son chalumeau, et jeta l'excès
de poids.
Les voyageurs regardèrent une dernière fois les arbres de l'oasis qui
pliaient sous la tempête, et bientôt, ramassant le vent d’est à deux
cents pieds du sol, ils disparurent dans la nuit.