La bouteille céleste.--Les figuiers-palmiers.--Les « mammoth trees. »
L'arbre de guerre.--L'attelage ailé.--Combats de deux
peuplades.--Massacre.--Intervention divine.
Le vent devenait violent et irrégulier. Le Victoria courait de
véritables bordées dans les airs. Rejeté tantôt dans le nord, tantôt
dans le sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant.
« Nous marchons très vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en
remarquant les fréquentes oscillations de l'aiguille aimantée,
--Le Victoria file avec une vitesse d'au moins trente lieues à l'heure,
dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la campagne
disparaît rapidement sous nos pieds. Tenez! cette forêt a l'air de se
précipiter au-devant de nous!
--La forêt est déjà devenue une clairière, répondit le chasseur.
--Et la clairière un village, riposta Joe, quelques instants plus tard.
Voilà-t-il des faces de nègres assez ébahies!
--C'est bien naturel, répondit le docteur. Les paysans de France, à la
première apparition des ballons, ont tiré dessus, les prenant pour de
monstres aériens; il est donc permis à un nègre du Soudan d'ouvrir de
grands yeux.
--Ma foi! dit Joe, pendant que le Victoria rasait un village à cent
pied du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre
permission mon maître; si elle arrive saine et sauve, ils l'adoreront;
si elle se casse ils se feront des talismans avec les morceaux! »
Et, ce disant, il lança une bouteille, qui ne manqua pas de se briser
en mille pièces, tandis que les indigènes se précipitaient dans leurs
hutte rondes, en poussant de grands cris.
Un peu plus loin, Kennedy s'écria:
« Regardez donc cet arbre singulier! il est d'une espèce par en haut,
et d'une autre par en bas.
--Bon! fit Joe; voilà un pays où les arbres poussent les uns sur les
autres.
--C'est tout simplement un tronc de figuier, répondit le docteur, sur
lequel il s'est répandu un peu de terre végétale. Le vent un beau jour
y a jeté une graine de palmier, et le palmier a poussé comme en plein
champ.
--Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre; cela
fera bien dans les parcs de Londres; sans compter que ce serait un
moyen de multiplier les arbres à fruit; on aurait des jardins en
hauteur; voilà qui sera goûté de tous les petits propriétaires. »
En ce moment, il fallut élever le Victoria pour franchir une forêt
d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians
séculaires.
« Voilà de magnifiques arbres, s'écria Kennedy; je ne connais rien de
beau comme l'aspect de ces vénérables forêts. Vois donc, Samuel.
--La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher Dick;
et cependant elle n'aurait rien d'étonnant dans les forêts du
Nouveau-Monde.
--Comment! il existe des arbres plus élevés?
--Sans doute, parmi ceux que nous appelons les « mammouth trees. »
Ainsi, en Californie, on a trouvé un cèdre élevé de quatre cent
cinquante pieds, hauteur qui dépasse la tour du Parlement, et même la
grande pyramide d'Égypte. La base avait cent vingt pieds de tour, et
les couches concentriques de son bois lui donnaient plus de quatre
mille ans d'existence.
--Eh! Monsieur, cela n'a rien d'étonnant alors! Quand on vit quatre
mille ans, quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille? »
Mais, pendant l'histoire du docteur et la réponse de Joe, la forêt
avait déjà fait place à une grande réunion de huttes circulairement
disposées autour d'une place. Au milieu croissait un arbre unique, et
Joe de s'écrier à sa vue:
Eh bien! s'il y a quatre mille ans que celui-là produit de pareilles
fleurs, je ne lui en fais pas mon compliment. »
Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait en
entier sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait Joe
étaient des têtes fraîchement coupées, suspendues à des poignards fixés
dans l'écorce.
L'arbre de guerre des cannibales! dit le docteur. Les Indiens enlèvent
la peau du crâne, les Africains la tête entière.
--Affaire de mode, » dit Joe.
Mais déjà le village aux têtes sanglantes disparaissait à l'horizon; un
autre plus loin offrait un spectacle non moins repoussant; des cadavres
à demi dévorés, des squelettes tombant en poussière, des membres
humains épars çà et là, étaient laissés en pâture aux hyènes et aux
chacals.
« Ce sont sans doute les corps des criminels; ainsi que cela se
pratique dans l'Abyssinie, on les expose aux bêtes féroces, qui
achèvent de les dévorer à leur aise, après les avoir étranglés d'un
coup de dent.
--Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'Écossais.
C'est plus sale, voilà tout.
--Dans les régions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se
contente de renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses
bestiaux, et peut-être sa famille; on y met le feu, et tout brûle en
même temps. J'appelle cela de la cruauté, mais j'avoue avec Kennedy
que, si la potence est moins cruelle, elle est aussi barbare. »
Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala quelques
bandes d'oiseaux carnassiers qui planaient à l'horizon.
« Ce sont des aigles, s'écria Kennedy, après les avoir reconnus avec la
lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que le
notre.
--Le ciel nous préserve de leurs attaques! dit le docteur; ils sont
plutôt à craindre pour nous que les bêtes féroces ou les tribus
sauvages.
--Bah! répondit le chasseur, nous les écarterions à coups de fusil.
--J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir à ton adresse; le
taffetas de notre ballon ne résisterait pas à un de leurs coups de bec;
heureusement, je crois ces redoutables oiseaux plus effrayés qu'attirés
par notre machine.
--Eh mais! une idée, dit Joe, car aujourd'hui les idées me poussent par
douzaines; si nous parvenions à prendre un attelage d'aigles vivants,
nous les attacherions à notre nacelle, et ils nous traîneraient dans
les airs!
--Le moyen a été sérieusement proposé, répondit le docteur; mais je le
crois peu praticable avec des animaux assez rétifs de leur naturel.
--On les dresserait, reprit Joe; au lieu de mors, on les guiderait avec
des œillères qui leur intercepteraient la vue; borgnes, ils iraient à
droite ou à gauche; aveugles, ils s'arrêteraient.
--Permets-moi, mon brave Joe, de préférer un vent favorable à tes
aigles attelés; cela coûte moins cher à nourrir, et c'est plus sûr.
--Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon idée. »
Il était midi; le Victoria, depuis quelque temps, se tenait à une
allure plus modérée; le pays marchait au-dessous de lui, il ne fuyait
plus.
Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles des
voyageurs; ceux-ci se penchèrent et aperçurent dans une plaine ouverte
un spectacle fait pour les émouvoir
Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient
voler des nuées de flèches dans les airs. Les combattants, avides de
s'entre-tuer, ne s'apercevaient pas de l'arrivée du Victoria; ils
étaient environ trois cents, se choquant dans une inextricable mêlée;
la plupart d'entre eux, rouges du sang des blessés dans lequel ils se
vautraient, formaient un ensemble hideux à voir.
A l'apparition de l'aérostat, il y eut un temps d'arrêt; les hurlements
redoublèrent; quelques flèches furent lancées vers la nacelle, et l'une
d'elles assez près pour que Joe l'arrêtât de la main.
« Montons hors de leur portée! s'écria le docteur Fergusson! Pas
d'imprudence! cela ne nous est pas permis »
Le massacre continuait de part et d'autre, à coups de haches et de
sagaies; dès qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se hâtait
de lui couper la tête; les femmes, mêlées à cette cohue, ramassaient
les têtes sanglantes et les empilaient à chaque extrémité du champ de
bataille; souvent elles se battaient pour conquérir ce hideux trophée.
« L'affreuse scène! s'écria Kennedy avec un profond dégoût.
--Ce sont de vilains bonshommes! dit Joe. Après cela, s'ils avaient un
uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde.
--J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le
chasseur en brandissant sa carabine.
--Non pas répondit vivement le docteur! non pas! mêlons-nous de ce qui
nous regarde? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rôle de la
Providence? Fuyons au plus tôt ce spectacle repoussant! Si les grands
capitaines pouvaient dominer ainsi le théâtre de leurs exploits, ils
finiraient peut-être par perdre le goût du sang et des conquêtes! »
Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille
athlétique, jointe à une force d'hercule. D'une main il plongeait sa
lance dans les rangées compactes de ses ennemis, et de l'autre y
faisait de grandes trouées à coups de hache. A un moment, il rejeta
loin de lui sa sagaie rouge de sang, se précipita sur un blessé dont il
trancha le bras d'un seul coup, prit ce bras d'une main, et, le portant
à sa bouche, il y mordit à pleines dents.
« Ah! dit Kennedy, l’horrible bête! je n'y tiens plus! »
Et le guerrier, frappé d'une balle au front, tomba en arrière.
A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers; cette mort
surnaturelle les épouvanta en ranimant l'ardeur de leurs adversaires,
et en une seconde le champ de bataille fut abandonné de la moitié des
combattants.
« Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le
docteur. Je suis écœuré de ce spectacle. »
Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pût voir la tribu victorieuse,
se précipitant sur les morts et les blessés, se disputer cette chair
encore chaude, et s'en repaître avidement.
« Pouah! fit Joe, cela est repoussant! »
Le Victoria s'élevait en se dilatant; les hurlements de cette horde en
délire le poursuivirent pendant quelques instants; mais enfin, ramené
vers le sud, il s'éloigna de cette scène de carnage et de cannibalisme.
Le terrain offrait alors des accidents variés, avec de nombreux cours
d'eau qui s'écoulaient vers l'est; ils se jetaient sans doute dans ces
affluents du lac Nû ou du fleuve des Gazelles, sur lequel M. Guillaume
Lejean a donné de si curieux détails.
La nuit venue, le Victoria jeta l'ancre par 27° de longitude, et 4° 20'
de latitude septentrionale, après une traversée de 150 milles.