Un article du Daily Telegraph.--Guerre de journaux savants.
Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le Daily Telegraph
publiait un article ainsi conçu:
« L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un Œdipe
moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de soixante
siècles n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil,
fontes Nili quœrere, était regardé comme une tentative insensée, une
irréalisable chimère. »
« Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée par
Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses
intrépides investigations depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au
bassin du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la découverte
des Grands Lacs intérieurs, ont ouvert trois chemins à la civilisation
moderne; leur point d'intersection, où nul voyageur n'a encore pu
parvenir, est le cœur même de l'Afrique. C'est là que doivent tendre
tous les efforts. »
« Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont être
renoués par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont
nos lecteurs ont souvent apprécié les belles explorations. »
« Cet intrépide découvreur (discoverer) se propose de traverser en
ballon toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous sommes bien
informés, le point de départ de ce surprenant voyage serait l'île de
Zanzibar sur la côte orientale. Quant au point d'arrivée, à la
Providence seule il est réservé de le connaître. »
« La proposition de cette exploration scientifique a été faite hier
officiellement à la Société Royale de Géographie; une somme de deux
mille cinq cents livres est votée pour subvenir aux frais de
l'entreprise.
« Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est
sans précédents dans les fastes géographiques. »
Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement; il souleva
d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le docteur Fergusson passa pour
un être purement chimérique, de l'invention de M. Barnum, qui, après
avoir travaillé aux États-Unis, s'apprêtait à « faire » les Iles
Britanniques.
Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro de février des «
Bulletins de la Société Géographique », elle raillait spirituellement
la Société Royale de Londres, le Traveller's club et l'esturgeon
phénoménal.
Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés à Gotha,
réduisit au silence le plus absolu le journal de Genève. M. Petermann
connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se rendait garant
de l'intrépidité de son audacieux ami
Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les préparatifs du
voyage se faisaient à Londres; les fabriques de Lyon avaient reçu une
commande importante de taffetas pour la construction de l'aérostat;
enfin le gouvernement britannique mettait à la disposition du docteur
le transport le Resolute, capitaine Pennet
Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations
éclatèrent. Les détails de l’entreprise parurent tout au long dans les
Bulletins de la Société Géographique de Paris; un article remarquable
fut imprimé dans les « Nouvelles Annales des voyages, de la géographie,
de l'histoire et de l'archéologie de M. V.-A. Malte-Brun »; un travail
minutieux publié dans « Zeitschrift für Allgemeine Erdkunde, » par le
docteur W. Koner, démontra victorieusement la possibilité du voyage,
ses chances de succès, la nature des obstacles, les immenses avantages
du mode de locomotion par la voie aérienne; il blâma seulement le point
de départ; il indiquait plutôt Masuah, petit port de l'Abyssinie, d’où
James Bruce, en 1768, s'était élancé à la recherche des sources du Nil.
D'ailleurs il admirait sans réserve cet esprit énergique du docteur
Fergusson, et ce cœur couvert d'un triple airain qui concevait et
tentait un pareil voyage.
Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir une telle gloire
réservée à l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur en
plaisanterie, et l'engagea à pousser jusqu'en Amérique, pendant qu'il
serait en si bon chemin.
Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de
recueil scientifique, depuis le ·« Journal des Missions évangéliques »
jusqu'à la « Revue algérienne et coloniale, » depuis les « Annales de
la propagation de la foi » jusqu'au « Church missionnary intelligencer,
» qui ne relatât le fait sous toutes ses formes.
Des paris considérables s'établirent à Londres et dans l'Angleterre, 1°
sur l'existence réelle ou supposée du docteur Fergusson; 2° sur le
voyage lui-même, qui ne serait pas tenté suivant les uns, qui serait
entrepris suivant les autres; 3° sur la question de savoir s'il
réussirait ou s'il ne réussirait pas; 4° sur les probabilités ou les
improbabilités du retour du docteur Fergusson. On engagea des sommes
énormes au livre des paris, comme s'il se fût agi des courses d'Epsom.
Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous eurent les
yeux fixés sur le docteur; il devint le lion du jour sans se douter
qu'il portât une crinière. Il donna volontiers des renseignements
précis sur son expédition. Il fut aisément abordable et l'homme le plus
naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se présenta, qui voulait
partager la gloire et les dangers de sa tentative; mais il refusa sans
donner de raisons de son refus.
De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des
ballons vinrent lui proposer leur système. Il n'en voulut accepter
aucun. A qui lui demanda s'il avait découvert quelque chose à cet
égard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus
activement que jamais des préparatifs de son voyage.