Les douze années qui suivirent cette période, continua Madame Dean,
furent les plus heureuses de ma vie: mes plus grands ennuis pendant ces
années furent ceux que me causèrent les petites indispositions de la
jeune Catherine, indispositions que tout enfant, riche ou pauvre, ne
peut manquer de connaître. Pour le reste, dès son sixième mois elle
était poussée comme un petit mélèze, et deux ans ne s'étaient pas
écoulés depuis la mort de Madame Linton qu'elle pouvait déjà marcher
et parler à sa façon. Elle était la créature la plus séduisante qui
jamais ait apporté l'éclat du soleil dans une maison désolée: une
réelle beauté de figure avec les jolis yeux noirs des Earnshaw, mais
le teint clair et les petits traits et les blonds cheveux bouclés des
Linton. Son caractère était hautain, mais nullement dur, et son cœur
était extrêmement sensible dans ses affections. Par sa capacité
d'intense attachement, elle rappelait sa mère; pourtant elle ne lui
ressemblait pas, car elle pouvait être douce comme une colombe. Elle
avait une voix caressante et une expression pensive, ses colères
n'étaient jamais furieuses, son amour, avait autant de tendresse que de
profondeur. Il faut bien avouer cependant qu'elle avait quelques
défauts, avec toutes ces qualités: ainsi un penchant à être
insolente, et cette humeur capricieuse qui ne manque jamais de naître
chez les enfants trop gâtés, qu'ils soient d'ailleurs bons ou
méchants. Lorsqu'il arrivait à un domestique de la vexer, c'était
toujours: «je le dirai à papa», et si son père la blâmait, même
d'un regard, on avait une affaire terrible. Je ne crois pas qu'il lui
ait jamais adressé un mot un peu dur. Il s'était seul chargé de toute
son éducation, et en avait fait un amusement. Elle, de son côté,
curieuse et d'esprit vif, ne pouvait manquer d'être une bonne
écolière: elle apprenait rapidement et faisait honneur à ses leçons.
Jusqu'à treize ans, jamais elle n'avait dépassé seule les limites du
parc. En de rares occasions, M. Linton l'avait prise avec lui à un
mille ou deux de sa maison, mais il ne la confiait à personne autre.
Gimmerton était pour elle un nom vide de sens, la chapelle était le
seul édifice dont elle se fut approchée et où elle fût entrée, en
outre de sa propre maison. Wuthering Heights et M. Heathcliff
n'existaient pas pour elle, elle vivait dans une parfaite réclusion et
semblait en être parfaitement heureuse.
Je vous ai dit que Madame Heathcliff avait vécu à peu près une
douzaine d'années après qu'elle avait quitté son mari. Sa famille
était d'une constitution délicate, ni elle ni Edgar n'avaient la rude
santé que vous rencontrerez généralement dans ces régions. Ce que
fut sa dernière maladie, je ne le sais pas, mais je conjecture que ce
fut la même dont son frère est mort, une espèce de fièvre, lente au
début, mais incurable et mortelle. Elle écrivit à son frère pour
l'informer de l'issue probable d'une maladie dont elle souffrait depuis
quatre mois, et pour le prier de ne pas refuser de venir la voir, car
elle avait bien des choses à régler, et elle désirait lui faire ses
adieux et laisser le petit Linton en sûreté entre ses mains. Elle
espérait que Linton pourrait rester avec lui comme il était resté
avec elle, son père n'ayant sans doute aucun désir de se charger de
son entretien ni de son éducation. Mon maître n'hésita pas un instant
à se rendre à sa demande. Pour désagréable qu'il lui fût
d'ordinaire de quitter sa maison, il partit aussitôt, recommandant
Catherine à toute ma vigilance.
Trois semaines après, une lettre encadrée de noir vint nous annoncer
le jour du retour de M. Edgar. Isabella était morte, il m'ordonnait de
préparer une robe de deuil pour sa fille, et de tout arranger pour
recevoir son jeune neveu. Catherine sauta de joie à l'idée de revoir
son père, et se livra aussi aux plus brillantes prévisions sur les
innombrables qualités de son cousin. Enfin ce fut le soir tant attendu
de l'arrivée. Dès le matin, l'enfant s'était occupée à mettre en
ordre ses petites affaires: et maintenant, vêtue de sa nouvelle robe
noire, (la pauvre créature ne pouvait guère s'affliger beaucoup de la
mort de sa tante) elle ne cessait pas de m'agacer pour me forcer à me
promener avec elle tout le long de la propriété, jusqu'à ce que nous
voyions arriver son père.
--Linton a six mois de moins que moi, observait-elle, tandis que nous
errions lentement à l'ombre des arbres. Comme ce sera charmant de
l'avoir pour compagnon de jeu! Tante Isabella a envoyé à papa une
belle boucle des cheveux de son fils: ils étaient plus clairs que les
miens et tout aussi fins. Je les ai soigneusement gardés dans une
petite boîte de verre et j'ai souvent songé au plaisir que j'aurais à
voir la tête dont ils provenaient. Oh! je suis heureuse! Et papa, le
cher, cher papa! Venez, Ellen, courons, venez vite!
Elle courait, revenait, courait de nouveau, faisait ainsi plusieurs
tours avant que mon pas tranquille ne fût arrivé à la porte du parc.
Alors elle s'asseyait sur le petit banc plein d'herbe, et là, elle
essayait d'attendre patiemment. Mais c'était impossible, elle ne
pouvait pas rester une minute en repos.
--Comme ils sont longs, criait-elle; ah! je vois de la poussière sur le
chemin, c'est eux qui viennent! Quand donc seront-ils ici? Ne
pouvons-nous pas sortir un peu, rien que la moitié d'un mille, Ellen?
Ne le refusez pas, seulement jusqu'à ce bouquet d'arbres, au tournant.
Je refusai obstinément; enfin son impatience trouva son terme, nous
vîmes s'approcher la voiture des voyageurs. Miss Cathy se mit à crier
et à étendre les bras dès qu'elle aperçut par la portière la figure
de son père. Lui-même ne mit pas moins d'empressement à descendre
vers elle, et longtemps ils n'eurent de pensées que l'un pour l'autre.
Pendant qu'ils échangeaient leurs caresses, je jetai un regard à
l'intérieur de la voiture pour voir le petit Linton. Il était endormi
dans un coin, enveloppé dans un chaud manteau de fourrures comme si on
avait été en hiver. C'était un garçon pâle, chétif et efféminé,
que l'on aurait pu prendre pour le frère plus jeune de mon maître,
tant la ressemblance était forte; mais il y avait dans son aspect
quelque chose d'une maussaderie maladive que jamais Edgar n'avait eue.
Ce dernier s'aperçut de ma curiosité, et, après m'avoir serré la
main, il me dit de refermer la portière et de ne pas déranger
l'enfant, que le voyage avait fatigué. Cathy aurait bien voulu le voir
à son tour, mais son père lui dit de venir, et ils marchèrent
ensemble à travers le parc, pendant que je courais en avant prévenir
les domestiques.
--Et maintenant, chérie, dit M. Linton à sa fille, lorsqu'ils
s'arrêtèrent au bas des marches de la maison, sachez que votre cousin
n'est pas fort ni gai comme vous, et rappelez-vous qu'il vient de perdre
sa mère: ne vous attendez donc pas à le voir tout de suite jouer et
courir avec vous, et ne le fatiguez pas en lui parlant beaucoup;
laissez-le tranquille au moins ce soir, voulez-vous?
--Oui, oui, papa, répondit Catherine, mais je veux le voir, et il n'a
pas une seule fois regardé à la portière.
La voiture s'arrêta. L'enfant fut réveillé et porté à terre par son
oncle.
--Voici votre cousine Cathy, Linton, dit mon maître, mettant l'une dans
l'autre les mains des enfants. Elle vous aime déjà, mais ayez bien
soin de ne pas la chagriner en pleurant, ce soir. Essayez maintenant
d'être gai. Le voyage est fini et vous n'avez pas autre chose à faire
qu'à vous reposer et à vous amuser à votre aise.
--Alors, laissez-moi aller au lit! répondit l'enfant, peu soucieux des
saluts de Catherine, et mettant ses doigts dans ses yeux pour essuyer
des larmes toutes prêtes.
--Allons, allons, voilà un brave enfant! murmurai-je pendant que je le
faisais entrer. Vous allez la faire pleurer aussi; voyez combien elle a
de chagrin pour vous.
Je ne sais pas si c'était par compassion pour lui, mais sa cousine
faisait une aussi triste figure que lui-même en revenant vers son
père. Tous trois montèrent dans la bibliothèque, où le thé était
déjà servi. Je retirai le bonnet et le manteau de l'enfant et je
l'installai sur une chaise près de la table; mais il ne fut pas plus
tôt assis qu'il se mit à pleurer de nouveau. Mon maître lui demanda
ce qu'il avait.
--Je ne peux pas rester assis sur une chaise, sanglota l'enfant.
--Alors, allez vous mettre sur le sofa, et Ellen vous apportera du thé,
répondit patiemment son oncle.
J'eus le sentiment qu'il avait été très éprouvé pendant le voyage
par la société de cet enfant inquiet et souffreteux, qui, à ce
moment, se releva lentement de sa chaise et s'étendit sur le canapé.
Cathy vint placer à côté de lui un tabouret, où elle s'assit avec sa
tasse. D'abord elle ne dit rien. Mais cela ne pouvait durer, et bientôt
elle se mit à caresser les cheveux de son petit cousin, et à baiser
ses joues et à lui offrir du thé dans sa soucoupe comme à un bébé.
Ceci lui plut, car il n'était guère autre chose qu'un bébé; il
sécha ses yeux et ses traits s'éclairèrent dans un faible sourire.
--Oh! cela ira très bien, me dit le maître après les avoir observés
une minute; très bien, si seulement nous pouvons le garder, Ellen. La
compagnie d'un enfant de son âge ne peut tarder à lui inspirer un
nouvel esprit; et à désirer d'être fort, il finira par le devenir.
--Oui, si nous pouvons le garder, pensai-je en moi-même, et j'eus le
triste pressentiment qu'il n'y avait guère à l'espérer. Fallait-il
donc que cet être chétif allât vivre à Wuthering Heights? Entre son
père et Hareton, quelle compagnie et quelle instruction il allait
trouver! Mes pressentiments se réalisèrent bientôt, plus tôt que je
n'aurais pensé. Le thé fini, j'avais fait monter les enfants, et
après que Linton s'était endormi (car il ne voulut pas me laisser le
quitter avant qu'il fût endormi), j'étais redescendue. Je me tenais
près de la table dans le salon, préparant une bougie pour M. Edgar,
lorsqu'une servante arriva de la cuisine m'informer que le domestique de
M. Heathcliff, Joseph, était à la porte et désirait parler au
maître. «Je vais d'abord lui demander ce qu'il veut, dis-je toute
tremblante. Une heure bien invraisemblable pour déranger les gens, et
au moment même où ils reviennent d'un long voyage! Je ne crois pas que
le maître puisse le voir aujourd'hui.
Cependant, Joseph avait traversé la cuisine et se présentait
maintenant à l'entrée du salon. Il était vêtu de ses habits du
dimanche, avec sa figure la plus solennelle et la plus aigre et, tenant
d'une main son chapeau, de l'autre son bâton, il était en train de se
nettoyer les pieds sur le paillasson.
--Bonsoir, Joseph, dis-je froidement. Quelle affaire vous amène ici ce
soir?
--C'est à M. Linton que je dois parler, répondit-il, en m'écartant
dédaigneusement de la main.
--M. Linton se prépare à aller au lit, à moins que vous n'ayez
quelque chose de très particulier à lui dire, je suis sûre qu'il ne
pourra pas vous entendre maintenant. Vous ferez mieux de vous asseoir
ici et de me confier votre message.
--Où est sa chambre? poursuivit le personnage, examinant la rangée des
portes fermées.
Je vis bien qu'il était décidé à refuser ma médiation: très à
contre-cœur, j'entrai dans la bibliothèque, et j'annonçai cet
intempestif visiteur, conseillant à M. Linton de l'ajourner au
lendemain. Mais M. Linton n'eut pas le temps de m'y autoriser, car
Joseph était monté derrière moi, et, se précipitant dans
l'appartement, s'était planté au bout de la table, ses deux poings
serrés sur la tête de sa canne. D'une voix très haute, comme s'il
s'attendait à de l'opposition, il commença:
--Heathcliff m'a envoyé chercher son garçon, et je ne dois pas revenir
sans lui.
Edgar Linton resta une minute sans parler. Une expression d'extrême
chagrin envahit ses traits; il aurait eu pitié de l'enfant par lui
seul, quand même il ne se serait pas rappelé les frayeurs et les
espoirs d'Isabella, et ses vœux inquiets pour son fils, et la façon
dont elle l'avait recommandé à ses soins. La perspective de livrer
l'enfant le peinait amèrement, et il cherchait dans son cœur un moyen
de l'éviter. Mais aucun projet ne s'offrit à lui. Il savait que de
manifester le moindre désir de le garder n'aurait fait que rendre plus
péremptoire la réclamation d'Heathcliff. Il ne lui restait qu'à se
résigner. Pourtant, il ne voulut pas réveiller l'enfant de son
sommeil.
--Dites à M. Heathcliff, répondit-il d'un ton calme, que son fils ira
demain à Wuthering Heights. Il est au lit et trop fatigué à cette
heure pour faire encore une telle course. Vous pouvez lui dire aussi que
la mère de Linton a désiré qu'il restât sous ma garde et que, du
moins à présent, sa santé est très précaire.
--Non, dit Joseph, prenant un air d'autorité, non, cela ne signifie
rien. Heathcliff ne tient aucun compte de la mère ni de vous non plus;
il veut avoir son garçon, et il faut que je le prenne tout de suite.
--Vous ne le prendrez pas ce soir, répondit Linton avec décision.
Descendez aussitôt et allez répéter à votre maître ce que je vous
ai dit. Ellen, montrez-lui le chemin. Allez.
Et, poussant du bras le vieillard indigné, il en débarrassa la
chambre, puis ferma la porte.
--Très bien, cria Joseph, se retirant lentement. Demain, Heathcliff
viendra lui-même, et vous le mettrez dehors si vous l'osez.