CHAPITRE X

Deux mois les fugitifs restèrent absents. Pendant ces deux mois, Madame

Linton traversa la crise d'une terrible fièvre cérébrale. Jamais une

mère n'aurait soigné son unique enfant avec autant d'attention

qu'Edgar en mettait à la soigner. Jour et nuit, il veillait, endurant

patiemment tous les ennuis que pouvaient infliger des nerfs irritables

et une raison ébranlée; et malgré que Kenneth lui eût affirmé que

ce qu'il sauvait du tombeau ne le récompenserait qu'en devenant pour

lui dans l'avenir une source constante d'anxiété, en d'autres termes,

qu'il avait sacrifié sa santé et sa force pour préserver une simple

ruine humaine; pourtant sa joie et sa reconnaissance furent infinies

lorsque la vie de Catherine fut déclarée hors de danger. Sans

interruption, il restait assis à côté d'elle, suivant tous les

degrés du retour à la santé physique, et se flattant de l'espoir que

l'esprit aussi allait reprendre sa santé coutumière.

La première sortie qu'elle fit de sa chambre fut au commencement du

mois de mars suivant. M. Linton avait mis sur son oreiller ce matin-là

une poignée de fleurs de safran doré, et l'œil de la jeune femme,

depuis longtemps étranger à tout spectacle agréable, parut enchanté

de voir ces fleurs en s'éveillant.

--Ce sont toujours elles qui fleurissent les premières aux Heights.

Elles me rappellent la brise délicate du dégel, et les chauds rayons

du soleil, et la neige presque fondue. Edgar, est-ce que le vent ne

souffle pas du sud, et est-ce que la neige n'est pas à peu près

partie?

--Ici la neige est tout à fait partie, ma chérie, répondit M. Linton,

et je vois seulement deux taches blanches sur toute l'étendue des

landes. Le ciel est bleu et les alouettes chantent et les ruisseaux sont

pleins à déborder. Catherine, le printemps dernier, il y a un an, je

ne pensais qu'à vous avoir sous ce toit; et maintenant je voudrais que

vous soyez à un mille ou deux sur ces collines, l'air y souffle si

doux, je sens que cela vous guérirait.

--Je ne serai plus là-bas qu'une fois, désormais, dit la malade, et

alors vous m'y laisserez et j'y resterai pour toujours. Le printemps

prochain, vous souhaiterez de nouveau de m'avoir sous ce toit, et vous

regarderez en arrière, et vous songerez que vous avez été heureux

aujourd'hui.

Linton lui prodigua les meilleures caresses et essaya de l'égayer par

les paroles les plus tendres; mais elle, regardant vaguement les fleurs,

elle laissa, sans y faire attention, les larmes se recueillir dans ses

yeux et couler le long de ses joues. Nous savions qu'elle allait

vraiment mieux; aussi nous parut-il que cette dépression pouvait

provenir beaucoup d'une longue réclusion dans une même chambre, et

qu'il y avait chance de l'en guérir en lui faisant changer de place. Le

maître m'ordonna d'allumer du feu dans le parloir, déserté depuis

bien des semaines, et de mettre une chaise longue auprès de la

fenêtre, à l'endroit où donnait le soleil; cela fait, il la

descendit. Elle resta assise un long moment à jouir de la bonne

chaleur, et, comme nous nous y étions attendus, la vue des objets qui

l'entouraient la fit revivre: objets qui, tout en lui étant familiers,

étaient libres des souvenirs lugubres qui s'étaient attachés à sa

chambre de malade. Le soir venu, elle parut très épuisée; mais aucun

argument ne put la décider à retourner dans sa chambre, et j'eus à

arranger pour elle le sofa du parloir, en attendant qu'une autre chambre

lui fut préparée. Pour obvier à la fatigue de monter et de descendre

l'escalier, nous l'installâmes dans cette chambre-ci, où vous êtes à

présent, au même étage que le parloir; et bientôt elle se sentit

assez forte pour aller d'une chambre à l'autre, en s'appuyant sur le

bras d'Edgar. Ah! je pensais bien à présent qu'elle allait recouvrer

la santé, cette santé si espérée autour d'elle. Et il y avait une

double cause pour la désirer, car de l'existence de Catherine

dépendait celle d'une autre personne. M. Linton pourrait se réjouir de

la naissance d'un héritier, et ses terres seraient ainsi affranchies de

la griffe d'un étranger.

J'aurais dû vous dire que, environ six semaines après son départ,

Isabella avait envoyé à son frère une courte note annonçant son

mariage avec Heathcliff. La note était sèche et froide; mais tout en

bas il y avait, griffonnée au crayon, une confuse apologie, et la

demande d'un bon souvenir et d'une réconciliation, si sa conduite

l'avait offensé. Elle affirmait qu'elle ne pouvait maintenant y

remédier, ni défaire ce qui était fait. Je crois que Linton ne

répondit rien. Quinze jours après, je reçus moi-même une longue

lettre qui me parut étrange, venant d'une fiancée à peine sortie de

sa lune de miel. Je vais vous la lire, car je l'ai conservée. Toutes

les reliques des morts qu'on a aimés sont précieuses.

Chère Ellen,

«Je suis arrivée hier soir à Wuthering Heights où j'ai appris pour

la première fois que Catherine a été et est encore malade. Je suppose

donc qu'il serait impossible de lui écrire; et mon frère est ou trop

fâché ou trop désolé pour répondre à la lettre que je lui ai

envoyée. Il faut pourtant que j'écrive à quelqu'un, et n'ayant pas à

choisir, je m'adresse à vous.

Informez Edgar que je donnerais le monde pour revoir son visage, que mon

cœur est revenu à Trushcross-Grange vingt-quatre heures après que je

l'ai quittée, et que c'est là qu'il est en ce moment, plein de chaude

tendresse pour lui et pour Catherine. Pourtant je ne puis l'y suivre; il

ne faut pas qu'ils m'attendent et je les laisse en tirer les conclusions

qu'ils voudront, pourvu seulement qu'ils n'attribuent pas ma conduite à

la faiblesse de ma volonté ou de mon affection.

Le reste de la lettre est pour vous seule. Je veux vous demander deux

questions. D'abord, comment avez-vous fait pour garder les sentiments

généreux de la nature humaine pendant que vous résidiez ici? Je ne

vois aucun sentiment que les gens qui m'entourent partagent avec moi.

La seconde question m'intéresse beaucoup: cet homme, ce M. Heathcliff,

est-il un homme? Si oui, est-il fou? Et si non, est-il un démon? Je ne

veux pas vous dire les raisons qui me font faire cette question; mais je

vous supplie de m'expliquer si vous le pouvez qui j'ai épousé,

c'est-à-dire quand vous viendrez me voir, et il faut que vous veniez

bientôt, Ellen. N'écrivez pas, mais venez, et rapportez-moi quelque

chose d'Edgar.

Apprenez maintenant comment j'ai été reçue dans ma nouvelle maison.

C'est pour m'amuser que j'insiste sur des sujets tels que le manque de

confort extérieur. En réalité, ils ne m'occupent jamais, et je rirais

et danserais de joie si je découvrais que leur absence est ma seule

misère réelle, et que le reste n'est qu'un mauvais rêve.

Le soleil se couchait derrière la Grange lorsque nous arrivâmes sur la

lande, il devait être six heures; mon compagnon s'arrêta une

demi-heure pour inspecter le parc et les jardins et probablement le lieu

lui-même; de sorte qu'il faisait nuit lorsque nous descendîmes de

cheval dans la cour pavée de la ferme, où votre vieux compagnon Joseph

sortit pour nous recevoir, s'éclairant d'une chandelle fumeuse. Il

s'acquitta de cette mission avec une courtoisie toute à son avantage.

D'abord il éleva sa torche au niveau de ma figure, fit une grimace

maligne, projeta sa lèvre inférieure, et se détourna; puis il prit

les deux chevaux et les conduisit à l'écurie, et reparut de nouveau

pour verrouiller la grand'porte, comme si nous vivions dans un château

féodal.

Heathcliff s'arrêta pour lui parler et j'entrai dans la cuisine, un

trou sale et sans ordre que certainement vous ne reconnaîtriez pas,

tant il doit avoir changé depuis votre départ. Auprès du feu se

tenait un enfant à la mine canaille, solide dans ses membres et

malpropre dans ses vêtements, avec des yeux et une bouche qui

rappelaient Catherine.

--Ceci est le neveu légal d'Edgar, pensais-je, et le mien aussi en un

sens. Je dois lui serrer la main et--oui--je dois l'embrasser. Il est

bon d'établir au début une bonne entente.

Je m'approchai, et, en essayant de prendre son poing calleux, je lui

dis:

--Comment allez-vous, mon chéri?

Il répondit dans un jargon que je ne comprenais pas.

--Est-ce que vous et moi nous serons amis, Hareton? repris-je.

Un juron, et la menace de lancer Throttler sur moi si je ne

«décampais» pas, voilà ce que j'eus pour me récompenser de ma

persévérance.

--Eh! Throttler, mon garçon, murmura le petit misérable réveillant

dans un coin un bouledogue à demi-sauvage. Et maintenant, veux-tu t'en

aller? demanda-t-il avec autorité.

Toute effrayée, j'obéis: je m'installai sur le seuil pour attendre

l'arrivée des autres. M. Heathcliff continuait à ne pas se faire voir

et Joseph, que j'avais suivi à l'écurie et prié de m'accompagner, me

répondit qu'il avait autre chose à faire et continua son travail, sans

cesser de remuer ses lourdes mâchoires, avec un regard de mépris sur

ma toilette et ma contenance.

Je fis le tour de la cour et j'arrivai à une autre porte ou je pris la

liberté de frapper, dans l'espoir de voir arriver un domestique plus

obligeant. Après un moment, la porte fut ouverte par un homme de haute

taille, sans cravate, et d'ailleurs extrêmement mal mis; ses traits

étaient cachés sous des masses de cheveux touffus; et ses yeux, eux

aussi, étaient comme des fantômes de ceux de Catherine, avec toute

leur beauté anéantie.

«Qu'est-ce que vous faites ici, me demanda-t-il en grognant. Qui

êtes-vous?

--Mon nom était Isabella Linton, répondis-je, vous m'avez vue

auparavant, monsieur, je viens d'épouser M. Heathcliff, et c'est lui

qui m'a conduite ici, avec votre permission, je suppose.

--Ainsi, il est revenu? demanda le sauvage, avec des yeux de loup

affamé.

--Oui, nous venons d'arriver, mais il m'a laissé à la porte de la

cuisine, et quand j'ai voulu entrer, votre petit garçon s'est mis en

sentinelle et m'a effrayée avec l'aide d'un bouledogue.

--Le damné vilain a bien fait de tenir sa parole! grommela celui qui

devait être désormais mon hôte, explorant de l'œil les ténèbres

derrière moi avec l'espoir de découvrir Heathcliff; après quoi, il se

laissa aller à un monologue d'exécration et de menaces sur ce qu'il

aurait fait si le «démon» l'avait trompé.

J'eus regret d'avoir tenté cette seconde entrée, et je songeais à

m'éloigner avant qu'il eût fini ses malédictions; mais il m'en

empêcha en me forçant d'entrer et en verrouillant de nouveau la porte.

Il y avait un grand feu, et c'était la seule lumière pour éclairer

l'énorme pièce dont le plancher était devenu d'un gris sale, de même

que tous les plats d'étain qui, dans mon enfance, ne manquaient jamais

d'attirer mes regards. Je demandai si je pouvais appeler la servante et

me faire conduire dans une chambre à coucher. M. Earnshaw ne répondit

pas. Il marchait de long en large avec ses mains dans ses poches,

paraissant avoir complètement oublié ma présence; il semblait si

profondément absorbé, et son aspect général dénotait tant de

misanthropie que je ne pus me décider à le déranger de nouveau.

Vous ne serez pas surprise, Ellen, d'apprendre que je me sentais

particulièrement triste dans cette compagnie, à ce foyer

inhospitalier. Je songeais qu'à quatre milles de là était ma

délicieuse maison, contenant les seuls gens que j'aimais sur la terre,

mais que ces quatre milles, je ne pourrais jamais les franchir, comme si

c'était un océan qui nous séparait. Je me demandais où je pourrais

me tourner pour trouver une consolation; et (mais prenez garde de dire

cela à Edgar ou à Catherine) je sentis que mon plus grand chagrin

était de ne trouver personne qui veuille ou puisse être mon allié

contre Heathcliff. C'est presque avec joie que j'avais songé à notre

installation aux Heights; je m'imaginais que cette disposition me

permettrait de ne plus vivre seule avec lui; mais lui, il connaissait

les gens avec qui nous vivrions, et n'avait pas peur qu'ils se mêlent

de nos affaires. Je restais assise et songeais douloureusement. La

cloche sonna huit heures, puis neuf heures, et toujours mon compagnon

allait de long en large, la tête penchée sur la poitrine, et sans

émettre d'autre son qu'un grognement ou un juron de temps à autre.

J'écoutais pour découvrir une voix de femme dans la maison, et je

m'occupais à de terribles regrets et à d'affreuses prévisions, si

bien que je ne pus m'empêcher de soupirer et de pleurer. Earnshaw

s'arrêta en face de moi, et parut se rappeler ma présence; et moi,

profitant de son attention, je lui dis que j'étais fatiguée de mon

voyage, et que je le priais de me conduire vers la servante.

--Mais nous n'en avons aucune, me répondit-il; il faudra que vous vous

arrangiez vous-même.

--Mais alors, dites-moi ou je dois dormir? sanglotai-je. J'avais perdu

tout respect des convenances, écrasée par la fatigue et le chagrin.

--Joseph vous montrera la chambre d'Heathcliff; ouvrez cette porte, il

est là.

J'allais obéir, mais soudain il m'arrêta et ajouta, avec le ton le

plus singulier: «Soyez assez bonne pour fermer à clé et pour tirer le

verrou, ne l'oubliez pas!

--Bien, dis-je. Mais pourquoi, M. Earnshaw?» Je ne pouvais me faire à

l'idée de m'enfermer moi-même dans une chambre avec Heathcliff.

--Regardez ceci, me répondit-il en tirant de son gilet un bizarre

pistolet, avec un couteau attaché au canon. Voici un grand tentateur

pour un homme désespéré, n'est-ce pas? Chaque nuit, je ne puis

résister au désir de monter avec cette arme jusqu'à sa porte. Si

jamais je la trouve ouverte, c'en est fait de lui. Je le fais

invariablement, même si, à la minute d'avant, je me suis rappelé

mille raisons pour m'empêcher de le faire; c'est quelque démon qui me

pousse à contrarier mes propres desseins en le tuant.

J'observais curieusement l'arme. Et une idée hideuse me frappa: combien

je serais puissante en possédant un tel instrument. Je le pris de sa

main, le touchai. L'expression de ma figure pendant cette seconde parut

l'étonner: il n'y découvrit pas l'horreur, mais l'envie. Il me retira

vite le pistolet des mains, ferma le couteau qui y était attaché, et

cacha le tout dans son gilet.

--Il m'est indifférent que vous le lui disiez, fit-il. Mettez-le sur

ses gardes, et veillez sur lui. Je vois que vous savez en quels termes

nous sommes, puisque son danger ne vous choque pas.

--Qu'est-ce donc que Heathcliff vous a fait? demandai-je. En quoi vous

a-t-il nui, pour autoriser cette haine mortelle? Ne serait-il pas plus

sage de lui ordonner de quitter la maison?

--Non, tonna Earnshaw; s'il faisait mine de me quitter de nouveau, ce

serait un homme mort: persuadez-lui de le faire, si vous voulez le tuer.

Faudrait-il donc que je perde tout, sans une chance de le regagner?

Faudrait-il qu'Hareton devienne un mendiant? Damnation! Je veux ravoir

ce qu'il m'a pris, et je veux avoir aussi son or, et aussi son sang; et

c'est l'enfer qui aura son âme.

Vous m'avez souvent parlé, Ellen, des habitudes de votre vieux maître.

Évidemment, il est sur la pente de la folie, du moins il y était la

nuit dernière. Je frissonnais à l'idée de l'approcher; et il me parut

que la maussaderie mal élevée du domestique était agréable en

comparaison. Earnshaw avait repris sa promenade songeuse, de sorte que

je pus tirer le verrou et m'enfuir dans la cuisine. Joseph était

penché sur le feu, en train de mêler quelque chose dans une marmite

dont le contenu commençait à bouillir. J'avais faim, je résolus que

le repas serait mangeable. Aussi, en criant d'une voix aiguë que je

voulais faire moi-même le porridge, je m'installai à la place de

Joseph, après avoir enlevé mon chapeau et mon amazone.

--M. Earnshaw, dis-je, m'ordonne de m'arranger moi-même; c'est ce que

je vais faire, j'aurais trop peur de mourir de faim en faisant la dame

parmi vous.

Indifférente aux lamentations de Joseph, je me mis vivement à

l'ouvrage, en soupirant au souvenir d'une période où un tel exercice

aurait été de ma part une simple plaisanterie. Ma façon de préparer

le porridge sembla indigner le vieux drôle, et son indignation grandit

encore lorsque je refusai de boire à même après le petit Hareton à

un pot de lait qu'on venait d'apporter.

--Je veux avoir mon souper dans une autre chambre, dis-je; n'avez-vous

pas ici d'endroit que vous appeliez un parloir?

--Parloir, répliqua-t-il d'un ton sarcastique, parloir? Non, nous

n'avons pas de parloir. Si vous n'aimez pas notre compagnie, il y a

celle des maîtres; si vous n'aimez pas celle des maîtres, il y a la

nôtre.

--Alors, je vais remonter, répondis-je; montrez-moi une chambre.

Je me servis du lait dans un pot; et je fis mine de monter; Joseph me

précéda en grommelant dans l'escalier, et nous montâmes au grenier;

il ouvrait une porte, çà et là, pour regarder les appartements qu'il

m'offrait.

--Voici une chambre, me dit-il enfin; elle est assez bonne pour qu'on

puisse y manger un peu de porridge: il y a dans le coin un tas de blé,

c'est très propre; si vous avez peur de salir votre robe de soie, vous

n'avez qu'à étendre votre mouchoir.

La chambre était une espèce de trou rempli d'une forte odeur de malt

et de grain; divers sacs contenant ces substances étaient empilés à

l'entour, laissant au milieu un large espace nu.

--Eh quoi! homme, m'écriai-je, le regardant en face d'un air furieux,

ceci n'est pas une place pour dormir! Je désire voir ma chambre à

coucher.

--Chambre à coucher? répéta-t-il avec son ton de moquerie. Vous voyez

toutes les chambres à coucher qu'il y a ici: voici la mienne.

Il me désigna le second grenier, ne différant du premier que par ce

que les murs y étaient plus nus et qu'il y avait un grand lit bas et

sans rideaux, avec une couverture rouge au pied.

--Qu'ai-je à faire de la vôtre? répliquai-je. Je suppose que M.

Heathcliff ne loge pas au grenier?

--Oh, est-ce celle de M. Heathcliff que vous demandiez? cria-t-il, comme

s'il faisait une découverte toute nouvelle. Pourquoi ne pas l'avoir dit

tout de suite? Je vous aurais expliqué sur place que c'était justement

la seule chose que vous ne pouviez pas voir, car il la tient toujours

fermée, et personne n'y entre que lui.

--Vous avez ici une maison admirable, Joseph, ne pus-je m'empêcher de

déclarer, et des habitants bien agréables; et je crois bien que

l'essence concentrée de tout ce qu'il y a de folie dans le monde a

envahi mon cerveau le jour où j'ai réuni mon sort aux leurs. Mais ce

n'est pas ce qui m'occupe à présent; il y a d'autres chambres. Pour

l'amour du ciel, soyez prompt, et laissez-moi m'installer quelque part!

Il ne me fit pas de réponse, mais s'élança dans l'escalier de bois et

fit halte devant un appartement qui me parut bien être le meilleur de

la maison, malgré l'état de dégradation où il se trouvait. Je me

préparais à entrer et à en prendre possession lorsque mon guide

m'annonça que c'était la chambre du maître. Cependant, mon souper

s'était refroidi, mon appétit évanoui et ma patience épuisée.

J'insistai pour avoir aussitôt un lieu de refuge et des moyens de

repos.

--Mais où diable voulez-vous qu'on vous mette? Que le seigneur nous

pardonne! Vous avez tout vu excepté la petite chambre d'Hareton. Il n'y

a pas un autre appartement dans toute la maison!

Mortellement vexée, je jetai par terre le pot que je tenais et je

m'assis au pied de l'escalier, cachant ma tête dans mes mains.

Joseph s'éloigna en grognant vers sa tanière, et emporta la lumière

avec lui. Je restai dans l'obscurité. Les réflexions que je fis dans

cette triste situation m'amenèrent à voir la nécessité de réprimer

mon orgueil et d'étouffer ma colère. Je trouvai un aide inattendu en

Throttler, en qui je reconnaissais maintenant un fils de notre vieux

Skulker; il avait passé son enfance à la Grange et c'était mon père

qui l'avait donné à M. Hindley. Il sembla me reconnaître, frotta son

nez contre le mien en manière de salut, puis se hâta de dévorer le

porridge, tandis que moi-même sautais de marche en marche, essuyant

avec mon mouchoir le lait que j'avais répandu. À peine avions-nous

fini notre travail que j'entendis le pas d'Earnshaw dans le passage; le

chien se ramassa contre le mur, et moi-même me cachai dans une porte.

Mais il paraît que les efforts du chien à éviter la rencontre ne

furent pas heureux: car j'entendis quelque chose qui tombait, et un long

aboiement de souffrance. Tout de suite après, Joseph monta avec

Hareton, pour le coucher. C'était dans la chambre d'Hareton que j'avais

trouvé refuge; le vieux en me voyant me dit que je pouvais rester où

j'étais, et que l'enfant irait coucher ailleurs, cette nuit là.

Joyeusement, je mis à profit cette nouvelle; et je n'étais pas encore

assise dans une chaise auprès du feu que déjà je m'endormis. Mon

sommeil fut profond et doux, bien que trop court. Car Heathcliff me

réveilla: il venait de rentrer, et me demanda, dans son aimable

manière, ce que je faisais là. Je lui expliquai la raison de ma longue

attente, et comme quoi il avait la clé de notre chambre dans sa poche.

L'adjectif notre parut l'offenser mortellement. Il jura que ce n'était

pas la mienne, ne le serait jamais, qu'il aimerait mieux.... Mais je ne

puis vous répéter son langage, ni vous décrire sa conduite

habituelle: il est ingénieux et infatigable dans son effort à me faire

horreur. Quelquefois il m'étonne avec une intensité qui efface mes

craintes; mais je vous assure qu'un tigre ou un serpent venimeux ne me

produirait pas une terreur égale à celle qu'il me cause. C'est lui qui

m'a annoncé la maladie de Catherine, accusant mon frère de l'avoir

causée, me promettant que j'aurai à souffrir à la place d'Edgar

jusqu'à ce qu'il trouve une prise directe sur lui.

Je le hais, je suis malheureuse, j'ai été folle. Prenez bien garde de

souffler un mot de tout cela à qui que ce soit à la Grange. Je vous

attendrai tous les jours, ne me faites pas défaut.

Un amant · 第 28 / 49 题