LES PORTRAITS HISTORIQUES.

De toutes les belles habitations qu'on remarque dans la Touraine, et qui

nous offrent des souvenirs attachants, il n'en est point de comparable

au château de Chenonceaux. Qu'on se figure un vaste bâtiment tout à la

fois gothique et moderne, s'élevant sur un pont construit au-dessus du

Cher! qu'on se représente une salle de bains et des offices pratiqués

dans les piles qui séparent les arches, une bibliothèque et un salon,

sous le parquet desquels passent les nombreux bateaux allant à dix

lieues de là se jeter dans la Loire! En un mot, qu'on invente dans son

imagination tout ce que la nature et la féerie même pourraient former de

plus ravissant, de plus romantique, de plus varié dans ses détails; ce

rêve enchanteur est, pour ainsi dire, réalisé dans ce lieu de délices

qu'ont chanté tour à tour les poètes les plus célèbres, que citent dans

leurs écrits un grand nombre d'historiens, et que chaque jour encore

retracent sous leurs pinceaux les peintres avides de la belle nature.

Qu'on ajoute à ce prestige irrésistible celui non moins puissant des

grands noms que rappelle cette ancienne demeure des rois, et qu'on se

dise: «C'était là que François 1er s'entretenait avec Bayard du bonheur

et de la gloire de la France.... C'était dans ce parloir que le monarque

ami des lettres recevait dans son intimité Ronsard et Clément Marot....

Ce fut sous ces ombrages que Marie Stuart et Anne de Boulen, alors

brillantes de jeunesse et de beauté, promenèrent leurs tristes

rêveries.... C'est dans ce mystérieux oratoire qu'a prié tant de fois

Claude de France, fille de Louis XII. Les voilà, ces souterrains où,

lors de la conjuration d'Amboise, Diane de Poitiers déroba l'élite des

chevaliers français à la rage de Catherine de Médicis.... Enfin, c'est

sur ces belles rives du Cher que Delille écrivit des fragments de son

poème des Jardins; Thomas, quelques-uns de ses éloges historiques;

Barthélemy, l'introduction de son Anacharsis; etc.»

Aussi n'est-il aucun habitant de la Touraine qui n'aille saluer

ce monument de tant de célébrités; n'est-il aucun étranger qui ne

s'empresse d'aller y chercher de nobles inspirations. Ce qui surtout

augmenta, pendant longtemps, le nombre des visiteurs de ce beau séjour,

c'était l'accueil qu'on y recevait de la femme si distinguée à laquelle

il appartenait. Madame Dupin semblait être la légataire de Diane de

Poitiers; elle savait répandre à Chenonceaux tout ce que la grâce,

l'esprit et la bonté ont de touchant, de brillant et d'enchanteur.

Elle y attirait les personnes qui s'étaient fait un grand nom dans les

lettres, dans les arts, et celles qui honoraient le plus la France

par leurs hauts faits d'armes et la gloire de leurs ancêtres. Elle y

faisait, pour ainsi dire, revivre cette brillante cour de François 1er,

dont on retrouve encore à chaque pas les traces, les chiffres et les

armes. On se croyait reporté au commencement du seizième siècle.

Jamais le beau jardin de la France, qui donna le jour à tant de femmes

célèbres, n'en posséda de plus aimable et de plus digne d'éloges que

madame Dupin. J'étais jeune encore lorsque j'eus l'honneur de lui être

présenté; et le charme de son regard, le son de sa voix pénétrante, la

grâce répandue dans toute sa personne, sont restés dans mon souvenir.

Elle me donna de son sexe une idée qui m'éblouit, remplit mon coeur

d'un sentiment profond; et peut-être suis-je redevable à cette première

impression de l'attachement respectueux, inaltérable, que j'ai voué aux

femmes, à qui je dois mes succès les plus flatteurs.

Cet hommage, qu'il m'est si doux de pouvoir rendre à la mémoire

d'une personne longtemps l'ornement de ma belle patrie, me conduit

naturellement à celui que mérite aujourd'hui la femme qui lui succède,

et dont la gracieuse urbanité accueille indistinctement tous les

étrangers qui vont visiter Chenonceaux.

Pour donner plus de charme encore à tous les souvenirs qu'offre ce lieu

ravissant, madame la comtesse de V***, dont le goût égale l'instruction,

s'est occupée à réunir, dans une grande salle du château, les portraits

des personnages les plus marquants sous le règne de François 1er. Cette

galerie historique, classée avec le plus grand soin, produit un effet

magique dans ce même endroit où le Père des lettres éprouvait chaque

jour qu'elles étaient un des plus beaux fleurons de sa couronne. Il

semble, en effet, qu'à l'aspect de ces images fidèles de ces célébrités

du temps, on soit admis à la cour du vainqueur de Marignan, et qu'on

participe aux plaisirs, à l'éclat dont il environnait son trône.

Mais, pour être admis dans ce muséum du seizième siècle, il faut écrire

son nom, son pays et sa profession sur un registre que présente le

concierge; et c'est après qu'ils ont été communiqués à la dame du

château qu'on est reçu dans les appartements. Un beau jour du mois de

mai, époque où la nature est revêtue de toute sa parure, plusieurs

voitures entrèrent dans l'avenue plantée d'arbres antiques, et bientôt

une trentaine d'étrangers, dont l'extérieur annonçait l'opulence et

même un rang élevé, furent introduits dans la salle d'armes du

rez-de-chaussée, de là dans la chapelle, parfaitement conservée, et

enfin dans l'immense galerie qui traverse le Cher, et sur les murs de

laquelle sont un grand nombre d'inscriptions en différentes langues. Le

concierge, suivant l'usage, fait écrire à chaque individu les indices

exigés, qu'il va mettre sous les yeux de la comtesse. Celle-ci, voyant

les noms des plus honorables familles des environs, entre autres celui

d'un lieutenant-général des armées, qu'accompagnaient ses deux filles,

renvoie le concierge inviter les personnes qui visitaient la galerie à

passer dans le salon bleu, dont les draperies sont ornées du chiffre de

François 1er, dans lequel sont réunis les portraits des plus illustres

contemporains du monarque.

Parmi les visiteurs qui lisaient avec intérêt et curiosité les

inscriptions tracées dans la galerie, étaient plusieurs habitants de la

petite ville de Bléré, située à une lieue de Chenonceaux. Toujours bien

reçus par la comtesse, ils avaient amené deux jeunes filles, modestement

vêtues, et dont l'extérieur annonçait une honnête obscurité. Elles

prenaient au crayon des notes, et semblaient recueillir quelques

renseignements historiques. Elles avaient signé sur le registre: Cécile

et Suzanne de La Tour, filles de militaire et natives de Nancy. Le

général et ses enfants avaient passé plusieurs fois devant elles sans

les remarquer. Leur extérieur était si mince, et leurs yeux baissés,

leur maintien gêné, timide, annonçaient qu'elles avaient si peu

d'usage!... Elles suivirent toutefois les visiteurs, et furent admises

dans le salon bleu, qu'elles n'étaient pas moins impatientes que les

autres de connaître et d'étudier. Humblement retirées dans un coin,

et restant debout, elles contemplaient avec un intérêt dévorant les

portraits offerts à leurs regards, et prêtaient une oreille attentive à

tout ce que disaient les différentes personnes admises comme elles

dans ce riche salon. Elles ne tardèrent pas à s'apercevoir que les deux

filles du général parlaient avec prétention sur les personnages les plus

célèbres composant cette imposante réunion, et qu'elles affectaient

d'étaler un grand savoir. Plus d'une fois même, en parlant avec une

volubilité qui prouvait combien elles étaient peu versées dans la

science de l'histoire, elles portaient sur Cécile et Suzanne un regard

qui semblait dire: «Pauvres petites, vous ne pouvez pas nous comprendre,

et tout votre mérite se borne sans doute au travail de l'aiguille.» Les

deux jeunes soeurs baissaient alors leurs grands yeux observateurs, et

leur rougeur confirmait, en apparence, tout ce que pensaient d'elles les

deux demoiselles si vaines de leur érudition.

Mais quelques anachronismes qui échappèrent à celles-ci, quelques

erreurs sur le caractère et les hauts faits des grands personnages

contemporains de François 1er amenèrent une scène très-remarquable, et

prouvèrent que l'on s'expose à d'étranges déconvenues lorsqu'on a la

manie de citer à tort et à travers, et de montrer son savoir, le vrai

mérite s'enveloppant toujours du voile de la modestie.

Un des portraits les plus remarquables était celui de François 1er, par

Le Titien. A cette belle figure franche, ouverte, à ce sourire gracieux,

chacun avoue que la couronne de France ne fut jamais posée sur une plus

belle tête. Celui-ci prétend que Louis XII ne pouvait avoir un plus

digne successeur; celui-là, moins instruit en chronologie, s'imagine que

François était le fils du Père du peuple: aussitôt la fille aînée du

général redresse cette erreur en soutenant qu'il était fils de Charles

d'Orléans, comte d'Angoulême; et que, lors des États tenus à Tours,

il avait été fiancé avec la fille de Louis XII, nommée ... «Claude de

France, fille d'Anne de Bretagne,» dit en baissant les yeux, et comme

malgré elle, Suzanne de La Tour, sur laquelle tous les regards se

portèrent. Parmi les portraits de femmes était celui de cette belle

Valentine de Milan qui mourut de douleur sur la tombe de son mari. «On

dirait, à la voir, s'écria la fille cadette du général, qu'elle prononce

encore ces mots si touchants: «Plus rien ne m'est; rien ne m'est

plus.--Son petit-fils, ajoute la soeur aînée, était loin de s'attendre à

monter sur le trône, car entre elle et lui, c'est-à-dire depuis

Charles VI jusqu'à son règne, il y a eu, je crois ... trois rois de

France.--Quatre, si je ne me trompe, Mademoiselle: Charles VII, Louis

XI, Charles VIII et Louis XII, dit Cécile de La Tour.--Vous avez raison,

Mademoiselle,» reprend la savante prétentieuse, en rougissant de son

erreur. Enfin tous les yeux s'arrêtèrent sur deux grands portraits en

pied, placés l'un à côté de l'autre, et qui faisaient éprouver aux

spectateurs des sentiments divers. L'un représentait le chevalier

Bayard, sans reproche et sans peur; et l'autre, le connétable de

Bourbon, qui avait trahi son roi pour servir Charles-Quint, dont il

désirait épouser la soeur. «Quel contraste! disait-on: là tout ce que

l'héroïsme et la fidélité peuvent inspirer de vénération; ici tous les

remords de l'ambition déçue.--N'est-ce pas à la bataille de Marignan,

dit la fille aînée du général, que fut tué Bayard?--Non, ma chère, lui

répond sa soeur, c'est au siége de Pampelune.--Ce fut, je crois, en

Italie, reprend avec timidité Suzanne de La Tour.--Oui, sans doute,

ajoute Cécile; ce fut à la retraite de Romaguagno qu'il tomba d'un coup

de mousquet, et qu'on baisant la croix du son épée il demanda qu'on le

mît sous un arbre, le visage tourné vers l'ennemi: parce que, dit-il,

ne lui ayant jamais tourné le dos, il ne voulait pas commencer à ses

derniers moments.--Ce fut alors, reprit Suzanne, que se présenta devant

lui le connétable de Bourbon, lui témoignant combien il le plaignait.

«Ce n'est pas moi qu'il faut plaindre, reprit Bayard, mais vous qui

portes les armes contre votre roi, votre patrie et votre serment.» Ce

furent les dernières paroles de ce grand homme.»

Tous les assistants, et principalement les filles du général, ne purent

s'empêcher de témoigner leur admiration pour deux jeunes personnes qui

cachaient tant de savoir sous un extérieur si modeste, et s'exprimaient

surtout avec tant de facilité. Mais l'étonnement fut au comble lorsque

Cécile et Suzanne, excitées par les nombreuses questions qu'on leur

adressait, et, pour ainsi dire, forcées à laisser paraître leur

instruction, prouvèrent qu'elles étaient versées non-seulement dans

l'histoire de leur pays, mais dans celle de toutes les puissances

étrangères. Parcourant donc la nombreuse galerie des portraits qu'elles

avaient sous les yeux, elles firent tour à tour l'éloge historique du

pape Léon X, surnommé le _Père des Muscs_, d'Emmanuel, dont le règne fut

appelé le _Siècle d'or du Portugal_, de Gustave Vasa, qui, après avoir

conquis son royaume à la pointe de l'épée, affermit la puissance de la

Suède. Variant ensuite leurs couleurs, elles peignirent fidèlement ce

Charles-Quint, basant sa puissance sur la ruse de Henri VIII, dont le

fanatisme, l'orgueil et les cruautés firent le malheur et la honte de

l'Angleterre; ce Christian II, surnommé le _Tyran du Nord_, qui, chassé

par ses sujets, termina ses jours odieux dans les fers. Passant ensuite

à des noms chers aux lettres, aux arts, à la magistrature, elles

analysèrent avec autant de fidélité que de charme la gloire immortelle

de Copernic, de Thomas Morus, de Raphaël, et des plus grands hommes

contemporains de François 1er. On remarquait surtout la vive impression

qui se peignait sur la figure des deux soeurs lorsqu'elles parlaient des

guerriers morts pour leur pays. Se regardant alors, les yeux mouillés de

larmes et se serrant la main, elles laissaient percer sur leurs traits

une noble fierté, et semblaient se résigner aux coups du sort. «Eh! qui

donc êtes-vous, Mesdemoiselles? leur demande le général, vivement touché

de tout ce qu'il venait d'entendre.--Les filles d'un militaire, répond

l'aînée, qui ne nous a laissé en mourant qu'un peu de gloire acquise au

champ d'honneur, et l'instruction qu'il nous donna lui-même; il fut seul

notre instituteur.--Et dans quel corps servait votre digne père?--Dans

l'artillerie légère, répond Suzanne en soupirant.--Quel grade

avait-il?--Il était capitaine.--Et son nom?--De La Tour.--De la

Tour!... Il avait le poignet gauche fracassé par un éclat

d'obus?--Précisément.--Cinq coups de sabre sur la tête?--Dont un surtout

lui avait fendu le visage depuis le front jusqu'au menton.--Il le reçut

en me sauvant la vie, s'écrie le général. Chers et nobles enfants de mon

libérateur, que je rends grâce au ciel de pouvoir vous connaître et vous

presser dans mes bras!... Oui, je commandais l'artillerie au combat

donné sous les murs de La Fère: dans une sortie que je fis pour

conserver la place, je fus environnée d'un escadron hongrois, et

j'allais succomber au nombre; tout-à-coup l'intrépide La Tour perce les

rangs ennemis à la tête de sa compagnie, me délivre; je le perds de vue

dans la mêlée, je prends des informations, et l'on m'assure qu'il est

resté sur le champ de bataille. Il fut en effet laissé mort pendant cinq

heures, dit Cécile; mais, reprenant ses sens et profitant de l'obscurité

de la nuit, il gagna, non sans effort, une chaumière où de pauvres

agriculteurs l'accueillirent avec empressement, ranimèrent ses forces

épuisées, se réduisirent à coucher sur la dure afin de lui procurer un

lit commode; firent, du peu de linge qu'ils avaient, des bandelettes et

des compresses pour panser ses blessures; et, au bout de six semaines,

notre malheureux père vint nous rejoindre à Nancy. Là, réduit à la

pension la plus modique, et venant de perdre notre excellente mère, que

le bruit de sa mort avait conduite au tombeau, il fit ressource de ses

talents. Il donna des leçons de mathématiques et de fortification:

estimé, chéri de tous les habitants de la ville, il était parvenu à se

faire un état honorable, indépendant. Ma soeur et moi, quoique bien

jeunes encore, nous vaquions aux soins du ménage. Le travail et

l'économie nous avaient procuré quelque aisance, et notre excellent

père ne négligea rien alors pour nous donner une éducation qui pût nous

mettre à l'abri des rigueurs du sort. Tout prospérait autour de nous,

tout souriait à notre espérance, lorsqu'une blessure, que le capitaine

avait reçue à la poitrine, se rouvrit tout-à-coup et nous priva du seul

appui qui nous restait sur la terre.--Il vous en reste un dans celui à

qui votre père sauva la vie, reprend le général avec cet élan d'une âme

franche et généreuse. J'avais deux filles! eh bien! maintenant, j'en ai

quatre. Venez à la terre que je possède sur les bords de la Loire: vous

serez les institutrices de vos nouvelles soeurs, car vous en savez bien

plus qu'elles, et vous achèverez de leur prouver que le savoir et

le vrai mérite n'ont jamais plus d'éclat que sous les dehors de la

modestie. Venez, charmantes créatures, je vous adopte, et ce jour

devient un des plus heureux de ma vie.--Et de la nôtre,» ajoutent les

filles du général, en serrant affectueusement la main de Cécile et de

Suzanne. Mais celle-ci, désignant une vieille femme pâle qui paraissait

tremblante de frayeur qu'elles n'acceptassent, répondirent qu'elles ne

quitteraient jamais leur tante, chez laquelle elles étaient venues

se réfugier à la mort du capitaine: «Nous sommes pénétrées de

reconnaissance, dit Suzanne, de l'offre et de l'honneur que vous daignez

nous faire; mais nous ne pouvons nous séparer de notre mère adoptive,

qui, depuis deux ans, partage avec nous le peu qu'elle possède.--Nous

commençons, dit à son tour Cécile, à mettre à profit les leçons que nous

donna notre père: déjà les principaux habitants de la petite ville

de Bléré nous confient la première éducation de leurs filles; encore

quelque temps, et nous formerons une institution qui peut-être nous

méritera l'estime publique, nous procurera ce que nous a tant recommandé

celui que nous pleurons, le bonheur de n'appartenir qu'à soi, de

ne devoir qu'à son travail une honnête existence.... Nous nous en

rapportons à vous, général: pouvons-nous oublier ce qu'en mourant nous

ordonna celui qui eut l'honneur de s'exposer pour vous; et, lorsque

déjà tout sourit à nos efforts, ne serait-ce pas troubler sa cendre

et manquer de respect à sa mémoire que d'oublier ses dernières

paroles?--Vous avez raison, répondit la général en attachant sur les

deux orphelines des regards pleins d'admiration; oui, vous devez rester

dignes du brave qui vous fit naître; poursuivez donc votre carrière,

qui, après tout, a ses jouissances. Croyez que je porterai à votre

établissement tout l'intérêt que vous méritez.... Mais, si je suis

privé du bonheur inexprimable de vous posséder au château que j'habite,

j'espère que vous ne refuserez pas de venir quelquefois visiter celui

que secourut si vaillamment votre digne père.» Cécile et Suzanne

promirent de répondre à ces vives instances, et s'en montrèrent dignes:

elles allèrent à la terre du général, où toujours on les recevait avec

distinction, quels que fussent leurs vêtements. Les filles du général

les accueillaient comme des soeurs, et gagnèrent beaucoup à cette

intimité. Non-seulement elles acquirent encore plus d'instruction, et

se perfectionnèrent dans la science chronologique; mais elles furent

guéries pour jamais de cette insupportable habitude de citer à tout

moment tel ou tel grand écrivain, de cette ridicule mania d'étaler ce

qu'on sait, et bien souvent ce que l'on croit savoir. Elles conservèrent

dans le monde cette modeste retenue qui donne le droit d'observer sans

paraître, de profiter de tout sans rien hasarder de ce qu'on possède,

cette modestie enfin qui préserve de ce pédantisme assommant, fléau de

la société, et dont une seule erreur et la moindre méprise font rire à

nos dépens ceux-là mêmes que nous voulions humilier.

Contes à mes petites amies · 第 24 / 36 题