LA FORÊT DE VILLANDRY.

Rien ne reste gravé plus profondément dans notre mémoire qu'un fait

historique offert à nos yeux par la peinture. Nous voyons le lieu de la

scène; nous nous identifions avec les personnages; nous prenons part

à l'action. On ne saurait donc apporter trop de soins au choix des

tableaux ou des gravures qu'on offre aux regards de la jeunesse; ils

influent plus qu'on ne le pense sur ses goûts, sur ses penchants.

M. Germont, l'un des avocats les plus distingués de la Touraine, homme

aussi modeste qu'éclairé, avait deux filles, Théonie et Clara, nées à

un an de distance l'une de l'autre, et se faisant remarquer, quoique à

peine âgées de douze à treize ans, par leur instruction, leurs manières

à la fois simples et distinguées, et surtout par ce généreux élan du

coeur, qui cherche partout à faire quelque bien. Elles avaient puisé

celle heureuse habitude dans les modèles que leur offraient leurs dignes

parents, et dans les vives impressions que leur faisaient éprouver les

différentes images que sans cesse elles avaient sous les yeux dans la

maison paternelle: toutes offraient les traits les plus touchants de la

bienfaisance et de la charité. Là, saint Vincent de Paul ramasse dans

son manteau un enfant naissant et presque nu, qu'il trouve exposé sur un

tas de paille, dans une rue de Paris, à l'entrée de la nuit, pendant

un hiver rigoureux. Ici, _Sophie d'Isenbourg_, princesse de Souabe,

présente son sein à l'enfant d'une pauvre veuve dont la misère et la

faim avaient tari le lait nourricier. Plus loin, Henri IV laisse passer

des vivres aux habitants de Paris, qu'il assiégeait pour conquérir sa

couronne. Enfin, parmi plusieurs sujets du même genre, sont appendues

les deux belles gravures dont l'une représente Fénelon lors de la

bataille de Malplaquet, pansant lui-même les soldats blessés qu'il

recueillait dans son palais, transformé par ses soins pieux en hôpital

militaire; et l'autre retrace ce beau trait de charité, si connu parmi

le peuple, celui où l'illustre auteur de _Télémaque_, dont l'inépuisable

bonté ne pouvait être comparée qu'à son immortel génie, ramène lui-même

une vache égarée qu'il avait trouvée dans une de ses promenades

solitaires, et qu'il s'empresse de restituer à une famille de pâtres

dont elle était l'unique soutien.

Ce trait de bienfaisance et d'humilité chrétienne était, de tous les

sujets historiques présentés aux regards des deux jeunes soeurs, celui

qui les touchait le plus vivement, et remplissait leurs âmes de la plus

respectueuse admiration. «Quoi! se disait Théonie, il se peut qu'un

archevêque s'abaisse au point de conduire lui-même une vache égarée; de

l'escorter à pas lents, la corde à la main!--Loin de s'abaisser en

cela, lui répondait M. Germont, Fénelon ne fut jamais plus grand, et ne

s'acquit jamais autant de droits à l'immortalité.--Oh! dit à son tour

Clara, combien ces bons pâtres durent être ravis, étonnés, en voyant

leur archevêque accompagner la pauvre bête qu'ils regrettaient

tant!--Leur joie fut grande, sans doute, lui répliqua son père; mais pas

plus que celle du vertueux prélat. Celui qui fait du bien jouit encore

plus que celui même qui le reçoit. Mais jugez, mes enfants, dans quelle

inquiétude on était à Cambrai! un grand nombre des habitants se mirent à

la recherche de leur illustre pasteur, que bientôt ils aperçurent porté

sur les bras des villageois qu'il avait tirés de peine. Fénelon avait

marché si longtemps, que ses chaussures étaient déchirées, et qu'il

était accablé de fatigue. Quelle leçon de charité! quel attendrissement

pour tous ses diocésains, qui le chérissaient comme un père!--Ah! nous

ne sommes plus étonnées, reprirent les deux soeurs, qu'on en parle avec

tant de vénération; et nous ne rencontrerons jamais dans nos promenades

une vache égarée, sans songer à Fénelon.»

Elles allaient ordinairement passer avec leur père une partie de

l'automne dans une habitation commode et sans aucun luxe, mais

importante par le produit du sol, et placée dans un site ravissant, près

de la forêt de Villandry, sur la grande route qui conduit de Tours à

Chinon. Là, parmi les bonnes lectures que leur permettait M. Germont,

elles lisaient avec délices les _Aventures de Télémaque_ et des rois.

Le temps de l'automne est celui des grandes chasses: elles offrent, en

Touraine, une chance heureuse à ceux qui recherchent cet exercice. A

quelque distance de l'humble habitation de M. Germont, était le château

de Villandry, l'un des plus heureusement situés de la Touraine,

puisqu'il se trouve à l'embouchure de l'Indre et du Cher, qui, tout près

de là, se jettent dans la Loire. Rien de plus pittoresque, de plus riche

et de plus délicieux que la réunion de ces trois rivières, que l'aspect

des îles riantes et nombreuses qu'elles entourent. Nulle part on ne peut

mieux que dans ce beau séjour admirer le chef-d'oeuvre de la création.

Le propriétaire de ce château magnifique, l'un des banquiers les plus

renommés de la capitale, y étalait un grand luxe: il y avait établi

surtout un train de chasse qui pouvait le disputer à celui d'un prince,

d'un souverain même. Nommé louvetier du département, il faisait souvent,

autant par devoir que par plaisir, des battues dans la belle forêt de

Villandry; et, de concert avec les grands propriétaires des environs, il

devait poursuivre plusieurs loups qui, depuis quelque temps, faisaient

dans le pays un ravage effrayant. Théonie et Clara obtinrent de leur

père la permission d'aller, avec Germain, le vieux domestique, voir

défiler sur la route de Chinon ce cortége de chasseurs réunis. Elles se

faisaient une fête d'entendre le bruit des cors, les cris des piqueurs,

l'aboiement d'une meute nombreuse; de voir ce mouvement continuel

d'hommes, de chevaux et de chiens parcourant toutes les sinuosités d'un

bois immense, pour se retrouver ensuite au lieu indiqué où la halte

devait avoir lieu. Le vieux serviteur accompagna donc les deux jeunes

soeurs, et jouit avec elles de ce spectacle enchanteur. On détruisit, ce

jour-là, cinq loups énormes, qui jetaient la terreur dans les bergeries

des environs. Jamais _hallali_ ne fut plus joyeux; jamais halte ne fut

plus brillante.

Mais déjà la nuit, qui à cette époque était aussi longue que le

jour, commençait à paraître sur l'horizon; bientôt les chasseurs se

dispersèrent et regagnèrent leurs habitations respectives. Le fidèle

Germain retournait à celle de M. Germont, avec ses deux jeunes

maîtresses, lorsqu'en approchant des limites de la forêt ils entendirent

des cris plaintifs; ils avancent, et soudain ils aperçoivent, sur le

bord de la grande route, une vieille villageoise assise, le visage caché

dans ses mains; des larmes coulaient en abondance le long de ses doigts

décharnés; et, au milieu de ses sanglots, elle invoquait le ciel, qui

venait en ce moment même à son secours, en faisant passer devant elle

ces deux anges de bonté. «Qui vous fait pleurer de la sorte? lui

demandèrent à la fois Théonie et Clara--Hélas! mes bonnes demoiselles,

j'ai perdu tout ce que je possédais au monde.» Les deux soeurs

l'invitent à s'expliquer; et la vieille, enhardie par leurs voix si

compatissantes, et elle-même naturellement encliné à babiller, leur

apprend d'abord qu'elle est une pauvre veuve sans enfants, et par

conséquent privée de tout soutien; elle raconte ensuite qu'après avoir

économisé pendant plusieurs années et prélevé sur les besoins de sa vie

une modique somme, elle avait acheté deux beaux chevreaux blancs, qui,

par ses soins et ses sacrifices, étaient devenus les plus belles chèvres

du canton. «Je les avais amenées, ajoute-t-elle, paître dans les

broussailles qui bordent la forêt, et m'occupais à filer ma quenouille,

quand tout-à-coup, effrayées par c'te chasse aux loups qui vient d'avoir

lieu, poursuivies par ces vilains grands chiens d' meute, qui n'en

auraient fait qu'une bouchée, elles ont pris la fuite à travers le bois:

j' les avons suivies tant qu' j'ons eu d'forces, les app'lant à grands

cris; mais j' les avons perdues d' vue; et j' croyons ben qu' je n' les

r'verrons jamais.--Pourquoi cela? réplique vivement l'aînée des deux

soeurs: Fénelon a bien su retrouver la vache des pâtres; nous saurons,

de même, vous ramener vos deux chèvres.--L'une s'appelle Gogo et l'autre

Baby; elles viennent à vous dès qu'on les appelle, et mangent dans la

main; et puis la plus forte porte au cou un grelot, qui fait qu'on peut

l'entendre d'loin dans la forêt. Ah! si vous pouviez m' les ram'ner,

comme j' prierais l' bon Dieu pour vous!... mais el' sont si loin, si

loin! p't-être même qu'à c' moment les chiens les ont dévorées....» A

peine la pauvre veuve achevait ces mots, que les deux soeurs avaient

disparu dans l'épaisseur du bois, avec le vieux Germain, qui déjà

murmurait de la course qu'on lui faisait faire. En effet, Théonie et

Clara parcoururent un long espace et de nombreux circuits, tantôt

prêtant une oreille attentive, tantôt appelant à pleine voix: «Gogo!...

Baby!...» Rien ne répondait à leurs cris, rien ne les encourageait dans

leur pénible démarche. Elles voulaient s'enfoncer plus avant encore dans

la partie du bois la moins fréquentée; mais leur fidèle serviteur les

en empêcha, en leur faisant observer que, si elles prenaient

indistinctement à travers les arbres, elles s'égareraient à coup sûr et

ne pourraient de toute la nuit peut-être sortir de la forêt.

Cependant l'obscurité commençait par degrés à se répandre; il ne restait

plus qu'un faible crépuscule qui permettait à peine de distinguer les

objets. La vieille, toujours à la même place, écoutait avec toute

l'attention dont elle était capable: elle n'entendait que le monotone

frémissement des feuilles et les cris lugubres des oiseaux de nuit,

sortant alors de leur repaire. Tantôt la pauvre chevrière s'agenouille

et prie pour ses jeunes bienfaitrices; tantôt elle s'imagine ... on est

si défiant dans le malheur! que ces deux demoiselles veulent s'amuser

à ses dépens et lui font croquer le marmot, tandis que peut-être elles

sont retournées à leur demeure, où elles rient de la crédulité de la

pauvre femme qui les attend. Déjà même elle murmure entre ses dents et

se dispose à gagner sa cabane, lorsqu'elle aperçoit un homme à cheval

qui l'aborde, inquiet, agité, et lui demande si elle n'aurait pas vu

passer deux jeunes personnes de douze à treize ans, simplement vêtues et

accompagnées d'un vieux domestique. «Oui, répond la veuve, elles m'ont

fait accroire qu'el'z'allaient chercher mes chèvres dans la forêt; mais

j'vois bien qu'el'se sont gaussées d'moi, et qu'el'voulaient m'faire

passer la nuit à la belle étoile.--Elles en sont incapables, dit

l'inconnu (c'était M. Germent lui-même). Jamais les infortunés ne leur

ont inspiré que le désir de leur être utiles.» Il fait alors plusieurs

questions à la vieille, qui lui raconte naïvement tout ce qui s'était

passé. «Je vois bien, se dit tout bas M. Germent, que l'imagination

frappée du trait touchant de Fénelon ... mais elles se seront sans doute

égarées dans ces bois; profitons du crépuscule qui luit encore pour

aller à leur secours.» Il entre aussitôt dans une grande allée de la

forêt qu'il parcourt à bride abattue, et disparaît à son tour.

Bientôt la vieille chevrière croit entendre des cris de joie que

répètent les échos dans le lointain, et qui s'approchent par degrés.

Bientôt elle croit reconnaître la voix d'une des deux inconnues,

s'écriant: «Les voilà!... les voilà!...» Enfin elle entend

très-distinctement le grelot que Gogo portait à son cou, et dont le son

fait vibrer de saisissement le coeur oppressé de la pauvre femme. «Je

n' m'étais donc point trompée, se dit-elle, et ces deux d'moiselles m'

ramènent mes excellentes bêtes?» A ces mots reparaissent à la lisière du

bois Théonie et Clara, couvertes de sueur et tenant chacune une chèvre

avec un mouchoir fortement attaché à ses cornes. Leurs vêtements étaient

déchirés par les épines et les branches d'arbres, leurs chaussures ne

leur tenaient qu'à peine aux pieds; mais leur figure était rayonnante de

cette inexprimable ivresse que produit une bonne action. Derrière elles

marchait le vieux Germain, se traînant avec effort, et touchant les

deux animaux avec une baguette de coudrier qu'il avait cueillie dans

la forêt. Il voudrait bien gronder ses jeunes maîtresses de leur

imprudence, de l'inquiétude qu'elles doivent donner à leur digne père

en rentrant aussi tard; mais le succès de leur entreprise lui ferme la

bouche.

Comment exprimer la joie de la vieille femme en revoyant ses deux

chèvres, unique soutien de son existence? Elle leur touche la tête, pour

bien s'assurer que ce sont elles; et les pauvres bêtes bêlent de joie

en la revoyant, et lèchent les mains qui leur avaient prodigué tant de

soins. Celles de Théonie et de Clara furent mouillées des larmes de la

reconnaissance. Les pâtres, en recevant leur vache des mains de leur

archevêque, ne rendirent pas plus de grâces à Dieu que ne lui en rendait

en ce moment la chevrière pour les deux anges qui l'avaient secourue

avec tant de dévouement et de courage. M. Germont, attiré lui-même par

les cris joyeux qu'il avait entendus, revint sur ses pas, et ne put

s'empêcher d'être vivement touché du tableau qui s'offrait à ses

regards; il voulut, de son côté, contribuer au bien-être de la

chevrière; il lui offrit d'être la surveillante de sa basse-cour,

ordinairement très-peuplée de toutes sortes d'animaux domestiques. La

bonne vieille accepta cet emploi, qui convenait si bien à ses habitudes

et lui assurait le bonheur pour tout le temps qu'elle avait à vivre.

Théonie et Clara se félicitèrent plus encore de ce qu'elles avaient fait

pour cette pauvre femme; et, depuis cet heureux jour, elles ne cessèrent

d'éprouver l'influence de la peinture sur les moeurs, et conservèrent

toute leur vie le touchant souvenir du tableau de Fénelon.

Contes à mes petites amies · 第 21 / 36 题