La fortune, capricieuse dans ses dons comme dans ses rigueurs, apporte
souvent des distances parmi les membres d'une même famille. Cela nous
prouve que nous devons nous résigner avec courage aux desseins de la
Providence, et ne jamais envier les avantages qu'il accorde à nos
parents, à nos amis. On peut être heureux dans un état obscur comme dans
une position brillante, quand on a le contentement de soi-même et le
pouvoir de suffire à ses besoins, soit par son travail, soit par son
économie; et l'on répète alors gaiement ces admirables paroles d'un
ancien poète latin qui avait fait une étude profonde du vrai bonheur:
«Que m'importe de voguer dans la vie sur un grand ou sur un petit
vaisseau? Je vogue, et cela me suffit.»
Octavie, fille de M. Darmont, riche négociant à Tours, était l'idole
de ses parents. Unique objet de leur tendresse, héritière d'une grande
fortune, elle avait été élevée dans un oubli total de ce qui concerne
l'intérieur d'une maison, dans une ignorance complète de toutes les
nécessités de la vie. Entourée de nombreux domestiques, ayant à ses
ordres particuliers une femme de chambre, bien qu'à peine elle comptât
quatorze printemps, Octavie regardait tous les besoins de son existence
comme prévus d'avance par le destin, qui l'avait si bien favorisée.
Assise nonchalamment sur un canapé, indécise dans ses goûts, elle
bornait ses études à relire les _Contes des Fées_, et l'exercice de ses
talents à tracer au crayon un dessin de broderie, ou à s'accompagner
sur la harpe en chantant la romance du jour. Bientôt alors l'ennui
s'emparait d'elle, et souvent elle s'endormait jusqu'au moment où l'on
venait l'avertir que le dîner était servi. Se réveillant alors en
sursaut, et s'agitant un peu pour la première fois de la journée, elle
arrangeait à la hâte ses cheveux blonds, passait une robe élégante, et
descendait au salon.
Madame Darmont avait une soeur, veuve d'un négociant autrefois célèbre
dans la ville de Tours, où il faisait exister plus de cinquante
familles; mais, ruiné par de fausses spéculations, trompé par des
correspondants infidèles, il était mort de chagrin, en laissant une
modique existence à sa femme et à sa fille unique, âgée d'environ treize
ans. Fanni du Cange, moins belle que sa cousine Octavie, mais plus vive,
plus gracieuse, avait pour mère une de ces femmes de mérite qui cachent,
sous des principes austères, l'amour maternel le plus vrai, le plus
prévoyant. Madame du Cange, passée de l'opulence à la plus stricte
médiocrité, avait supporté ce changement avec un noble courage; mais,
éclairée par l'expérience, elle prétendait qu'une jeune personne devait
connaître tous les détails de l'administration d'une maison; que c'était
le seul moyen de bien conduire un jour la sienne, de ne pas être trompé
par ses gens, et de se suffire à soi-même dans les diverses chances de
la fortune, dans tous les événements de la vie. Aussi, dès l'âge de dix
ans, Fanni savait travailler en linge; et bientôt il ne fut aucun objet
composant toute sa toilette qu'elle ne sût faire avec autant d'adresse
que de promptitude. Pour amener sa fille à ce précieux et rare avantage,
madame du Cange avait exigé que, chaque année, le jour de naissance de
Fanni, celle-ci parût devant elle vêtue entièrement du travail de ses
mains: «C'est, lui disait cette excellente mère, la plus grande preuve
de tendresse que tu puisses me donner; c'est le moyen le plus sûr de me
faire chérir le jour où j'eus le bonheur de te donner la vie.»
Quoique l'habitation de M. Darmont fût le rendez-vous des personnes les
plus distinguées de la ville, madame du Cange la fréquentait souvent.
Le tendre attachement qu'elle portait à sa soeur, dont le caractère
paraissait tout-à-fait opposé au sien, lui faisait surmonter ces
souffrances secrètes, ces humiliations sans cesse renaissantes que
produit toujours la distance de fortune. Les deux jeunes cousines
s'aimaient de même, bien qu'elles n'eussent ni les mêmes goûts ni les
mêmes habitudes. On voyait Fanni travailler souvent, dans l'appartement
d'Octavie, à renouveler les rubans d'un chapeau, à changer de forme la
garniture d'une robe, à réparer la déchirure d'une pointe de blonde.
Celle-ci, qui jamais n'avait manié l'aiguille, ignorant même comment
on faisait une seule reprise, le simple ourlet d'un mouchoir, était
mollement étendue sur un canapé, comme un automate qui attend, pour
remuer, qu'on monte le ressort dont il reçoit le mouvement.
C'était, en un mot, une indolente pour laquelle il fallait, pour ainsi
dire, préparer l'air qu'elle allait respirer, et dont la monotone
existence était par cela même à la discrétion de toutes les personnes
qui l'entouraient. Aussi ne se passait-il pas de jour qu'elle n'éprouvât
mille contrariétés: tantôt une femme de chambre inhabile lui avait passé
sa robe de matin dont la garniture bridait par devant: ce qui produisait
un effet détestable et cachait le plus joli pied du monde; mais
l'adroite et bonne Fanni calmait bientôt ce mouvement d'humeur; et, au
moyen de plusieurs points d'aiguille prompts comme l'éclair, tout était
réparé. Tantôt c'était le coiffeur qui avait oublié Octavie, invitée à
un déjeuner délicieux où devaient se réunir les jeunes personnes les
plus élégantes: impossible de se présenter devant elles sans être
coiffée à la dernière mode.... La complaisante Fanni s'emparait aussitôt
des beaux cheveux de sa cousine, et en moins d'un quart d'heure l'habile
coiffeur était remplacé. Tantôt enfin c'était un chapeau d'un genre
exquis qu'Octavie avait commandé pour une promenade en calèche; mais, ô
surprise! ô douleur! ce chapeau se trouve être d'une forme trop basse,
les rubans bouillonnent mal; les fleurs sont posées horriblement; et il
faut partir dans une heure! O maudite marchande de modes! si jamais on
achète chez vous la moindre chose! Mais heureusement Fanni entre en ce
moment chez sa cousine; et, toujours bonne, attentive, elle prend le
chapeau, juste cause d'un si grand désespoir, et lui donne une ferme
nouvelle qui sied à ravir à la figure d'Octavie, et lui procure
l'inexprimable jouissance d'aller se montrer aux boulevards si
fréquentés dont la ville est entourée.
Tant d'adresse, tant de services rendus par Fanni, toujours en riant et
sans la moindre prétention, pénétrèrent Octavie d'une reconnaissance et
d'une admiration qui lui firent naître le désir de pouvoir imiter sa
cousine. Elle ne put s'empêcher, malgré son indolence insurmontable,
d'envier cette précieuse activité que souvent elle avait critiquée,
cette heureuse habitude de se suffire à soi-même, et avec laquelle on
bravait l'oubli du coiffeur, la négligence de la marchante de modes.
Mais entraînée par le tourbillon du grand monde, effrayée d'un laborieux
apprentissage, la jeune indolente resta dans son ignorance absolue, se
résignant à toutes les contrariétés qu'elle éprouvait, et qui souvent
aigrissaient son caractère et nuisaient à son heureux naturel.
Un mariage devait avoir lieu dans la famille de mesdames du Cange et
Darmont. La fille d'un de leurs proches parents, propriétaire d'une
riche manufacture établie sur les bords de l'Indre, devait épouser le
fils unique d'un des plus grands propriétaires du pays. Ce mariage, que
comblait l'espoir de deux familles honorables réunirait les principaux
habitants des petites villes circonvoisines. C'était un de ces grands
événements dont on s'entretient à plusieurs lieues à la ronde, et qui
font époque en province. Chacun avait la prétention d'être invité;
chacun déjà se disposait à étaler les plus riches parures, les dentelles
d'héritage et les diamants de famille.
M. de Sorlis, père de la jeune future, était venu faire à Tours les
emplettes nécessaires au mariage de sa chère Estelle. Il devait emmener
madame du Cange et Fanni dans une berline très-commode, où l'on pouvait
tenir aisément cinq personnes. M. Darmont avait été obligé de se
rendre, dans sa voiture et avec ses chevaux, à la vente d'une forêt
très-étendue, située à dix lieues de Tours, et dont il désirait acquérir
une grande partie. M. de Sorlis s'empressa donc d'offrir à sa parente
de l'emmener avec sa chère Octavie: ce qu'elle accepta. Il fut
en conséquence décidé, au grand regret de cette dernière, qu'on
n'emmènerait point de femme de chambre. La tendresse que Fanni portait
à sa tante, son adresse et son aimable prévoyance, déterminèrent madame
Darmont à cette privation momentanée. Octavie, bien qu'elle comptât
également sur l'obligeance de sa cousine, sembla pour la première fois
sortir de son engourdissement, et s'occupa de ce qui devait composer sa
double toilette; car non-seulement elle voulait paraître avec éclat à la
célébration du mariage, mais elle projetait encore de tout éclipser au
bal qui devait avoir lieu, par une robe de crêpe d'Italie, garnie de
volubilis, et qui devait produire un effet merveilleux. Fanni, sans
être insensible au plaisir d'être bien vêtue, n'avait pas les mêmes
prétentions que sa cousine; elle avait fait elle-même deux robes neuves:
la première de percale, ornée d'une simple broderie, et la seconde de
mousseline-gaze, garnie de roses printanières, ses fleurs favorites,
et qui toutes étaient l'ouvrage de ses mains. Elle avouait ingénument
qu'elle se faisait une fête de soutenir la haute idée qu'en se fait dans
les petites villes de l'élégance des dames qui habitent la capitale de
la province, et que, disait-elle en riant, il était de son devoir de
dignement représenter.
Arrive enfin le jour du voyage projeté: c'était la veille du mariage en
question. M. de Sorlis fit conduire dès le matin sa voiture chez madame
Darmont, afin qu'elle pût profiter d'une partie de la bache qui restait
vide, et y faire placer les divers objets composant la toilette de
ces dames. On y mit en effet le linge et tous les vêtements qui ne
craignaient pas d'être chiffonnés; mais impossible d'y déposer des robes
garnies de blondes et de fleurs. On ferma donc la bache, sur laquelle on
posa un grand carton contenant les chapeaux, les différents châles des
quatre voyageuses; et l'on plaça derrière la voiture une caisse couverte
d'une toile cirée, contenant les robes qui exigeaient le plus de
précautions. Mesdames du Cange et Darmont occupèrent le fond de la
berline, M. de Sorlis se plaça sur le devant avec Octavie et Fanni.
On était à l'équinoxe, au commencement de l'automne; et quoiqu'il ne
fallût à peu près que sept heures de route à M. de Sorlis pour se rendre
à sa manufacture, située entre Loches et Châtillon, il désirait partir
sitôt après le déjeuner, afin de pouvoir faire reposer ses chevaux
à moitié chemin, et être rendu d'assez bonne heure pour veiller par
lui-même aux préparatifs de la cérémonie du lendemain. Mais le départ
de quatre femmes peu habituées à voyager, et dont la moitié avait des
prétentions de toilette, est sujet à bien des retards. Ce fut donc en
vain qu'à midi précis M. de Sorlis entra dans sa voiture, attelée
du trois vigoureux chevaux conduits par un habile postillon; madame
Darmont, chez laquelle on devait se réunir, n'en finissait point de ses
précautions, de ses préparatifs; et sa chère Octavie craignait tant
d'oublier la moindre chose nécessaire à sa toilette, que, malgré les
instances réitérées de M. de Sorlis et la juste impatience qu'il
témoignait, on ne put partir qu'à deux heures; et, par conséquent, l'on
n'arriva qu'à neuf heures à la manufacture, où nos voyageurs furent
reçus avec les démonstrations de la joie la plus vive.
Mais elle fut bientôt troublée par la nouvelle généralement répandue
dans cette vaste habitation, que les domestiques, empressés de décharger
la voiture, n'avaient trouvé par derrière que les courroies qui
attachaient la caisse, qu'on avait probablement volée à la faveur
de l'obscurité de la nuit. Les voyageuses furent désespérées de cet
événement. Madame Darmont y perdait la plus belle parure de dentelle
qu'elle possédât dans toute sa riche garde-robe: ce qui la consolait
cependant, c'est qu'il lui restait les cachemires, qu'elle avait placés
dans le grand carton attaché sur la bache, où elle avait heureusement
déposé une robe de velours épinglé, sans garniture il est vrai, mais
assez apparente pour se montrer décemment à la noce. Madame du Cange
n'avait rien placé dans la cassette, elle n'éprouvait aucune privation;
mais Octavie et Fanni se voyaient dépouillées de leurs robes garnies; il
ne leur restait plus que de petits vêtements du matin, sous lesquels il
leur était impossible de paraître au mariage, parmi tant de personnes
devant faire assaut de toilette. C'était en effet dans toute la
manufacture un mouvement, une agitation qui annonçaient les grands
préparatifs que faisaient déjà tous les gens invités à la noce pour y
briller de tout l'éclat qui serait en leur pouvoir. La vanité, dans les
petite villes, est plus ambitieuse encore que dans les capitales. Tout y
est comparé, critiqué, dénigré avec une rigueur réciproque dont chacun
s'arme sans pitié.
Les deux jeunes cousines n'avaient même pas la ressource d'emprunter le
moindre vêtement à la mariée. Outre que celle-ci pouvait avoir le double
de leur âge, elle était d'une taille ou d'un embonpoint qui ne leur
permettaient pas d'avoir recours à sa garde-robe. On voulut d'abord
envoyer à Tours un domestique à franc étrier, chercher de nouveaux
ajustements pour ces dames; mais la poste n'était que fort mal établie
sur ces routes de traverse; et le même cheval n'eût pu faire près de
vingt-cinq lieues dans une seule nuit et revenir le lendemain matin à
onze heures très-précises, moment fixé pour la bénédiction nuptiale. On
voulut ensuite avoir recours aux couturières de Loches ou de Châtillon,
lesquelles, avec quelques aunes de gaze ou de linon, auraient pu, sinon
pour la messe de mariage, du moins pour le grand bal du soir, faire à la
hâte deux robes à la taille d'Octavie et de Fanni; mais ces ouvrières
de petites villes ont encore plus de prétentions que celles des grandes
cités; il eût fallu se conformer à leur routine, et se voir affubler à
la mode du pays: cette idée était insupportable.... Enfin la pendule du
salon sonna minuit, et, la fatigue du voyage faisant éprouver le besoin
de repos, on remit au lendemain matin à prendre le parti qui paraîtrait
le plus convenable. Madame Darmont se retira avec sa chère Octavie dans
l'appartement qu'on leur avait préparé; leur indolence accoutumée leur
fit braver la contrariété qu'elles éprouvaient, et qu'un profond sommeil
éloigna bientôt de leur pensée. Octavie s'endormit la première, en
répétant ces mots à plusieurs reprises: «Deux si jolies robes ... ô mes
chers volubilis! je vous ... je vous regretterai longtemps.»
Madame du Cange et Fanni furent logées dans un appartement composé de
deux chambres contiguës, formant le premier étage d'un pavillon séparé
de la grande habitation. La modeste mère n'avait rien à regretter pour
elle-même; elle s'abandonna promptement à un sommeil profond. Il n'en
fut pas de même de Fanni. Les ressources que l'on ressent en soi-même
raniment le courage, éveillent l'imagination. Elle descend donc avec
précaution, et s'adressant à une ancienne femme de chambre qui avait
élevé la mariée, et qu'elle rencontre fort heureusement dans un
corridor, elle lui demande s'il n'y aurait pas dans la corbeille de sa
cousine Estelle quelques pièces de gaze ou de linon, des rubans
blancs et des fleurs artificielles. L'excellente bonne, aussi vive
qu'intelligente, répond que sa jeune maîtresse a reçu un trousseau
considérable, où se trouvent en abondance tous les objets que désire
Mademoiselle. «Ah! répond Fanni en se jetant à son cou, si vous étiez
assez bonne pour me seconder, je pourrais réparer la perte que j'ai
faite.--De tout mon coeur, ma charmante demoiselle; vous me paraissez si
adroite, si au fait de tout!... Je suis à vous à l'instant.» Elle sort à
ces mots, et rejoint bientôt Fanni dans son appartement. Celle-ci, tout
en portant les yeux vers la chambre où reposait sa mère, quitte son
chapeau, sa robe de voyage et sa colerette, relève à la hâte ses cheveux
noirs sur le sommet de sa tête, et se dispose à mettre à profit son
savoir-faire. La vielle femme de chambre arrive, portant un grand carton
qui contenait justement une pièce de mousseline-gaze et plusieurs
garnitures de fleurs artificielles, parmi lesquelles se trouvaient
heureusement des roses printanières. On approche avec précaution un
large guéridon au milieu de la chambre, et Fanni, les ciseaux à la main,
taille avec autant d'adresse que de vivacité les lés d'une jupe, et
tous les morceaux qui composent le corsage. L'habitude qu'elle avait de
travailler pour elle et le désir inexprimable de paraître bien vêtue au
bal lui firent avancer son travail beaucoup plus qu'elle ne l'espérait;
et, parfaitement secondée par l'ancienne bonne, qui se piquait aussi
d'émulation, elle parvint, en deux heures de temps, à terminer la jupe
de son ajustement. Il n'y eut que la garniture et le corsage à la vierge
qui exigèrent un peu plus de temps; mais chaque coup d'aiguille que
donnait Fanni était aussi prompt que l'éclair; et comme, en pareil cas,
il est permis de coudre à grands points, l'habit de bal fut entièrement
confectionné vers quatre heures du matin. Fanni, l'attachant alors à
l'un des rideaux de la croisée pour lui conserver sa fraîcheur et sa
forme élégante, remercie la digne femme qui l'avait aidée avec tant de
zèle, et se jette sur son lit, où elle se livre à un sommeil réparateur.
Dès huit heures du matin, les cours et les jardins de M. de Sorlis
retentirent des cris de joie des nombreux ouvriers de sa manufacture,
du bruit des tambours de la garde nationale, que commandait cet homme
respectable, et bientôt après des chants mélodieux de toutes les jeunes
vierges du canton, qui venaient offrir à la mariée la couronne de
fleurs, que l'usage du pays leur accordait l'honneur de présenter
elles-mêmes. Octavie se réveille à ce bruit, en répétant encore: «O mes
charmants volubilis! je vous regrette plus que jamais.» Elle se lève
triste et chagrine; et, après avoir rempli auprès de son indolente mère
l'office de sa femme de chambre, qu'on n'avait pu amener, elle se rend
chez sa cousine, qui sommeillait encore. A l'aspect de la robe charmante
pendue aux rideaux de la croisée, elle s'imagine que la caisse est
retrouvée, pousse un cri de joie, de surprise, réveille Fanni, et attire
madame du Cange de la chambre voisine. Celle-ci, jetant les yeux sur
la robe nouvelle, et remarquant toutes les petites rognures de
mousseline-gaze éparses sur le guéridon, tous ces restes de rubans et de
fleurs artificielles, devine sans peine ce qu'a fait sa fille pendant la
nuit, et, la pressant dans ses bras avec ivresse, elle se félicite
de l'avoir habituée à se suffire à elle-même. Octavie joint ses
félicitations à celles de sa tante, et ne peut surtout se défendre
d'envier l'adresse et le bonheur de son aimable cousine.
On passe à l'appartement de madame Darmont, incapable de rien préparer
pour sa toilette. Fanni, tout en remplissant auprès de sa tante les
devoirs les plus empressés, lui raconte l'heureuse inspiration qu'elle
avait eue d'emprunter à la jeune mariée de quoi réparer l'accident de la
cassette. «Mais moi, dit Octavie, sous quels vêtements vais-je paraître
à la bénédiction nuptiale?--J'ai placé dans la bache, lui répond sa
tante, deux robes de percale, brodées simplement: si l'une des deux
peut te convenir, chère amie....--Mais, ma tante, le corsage nous
contiendrait ma cousine et moi.--Laisse-moi faire, dit Fanni: au moyen
de trois ou quatre fortes pinces qui seront cachées sous le cachemire
long de ta mère, et de deux bons remplis par le bas, nous sauverons les
apparences.»
Ce parti était le seul proposable en cet instant, il fallut bien s'y
arrêter. Fanni, l'infatigable Fanni, après avoir aidé sa tante à faire
une riche toilette, et Octavie à cacher, le mieux possible, le ridicule
de la sienne, alla se revêtir de la robe qu'elle avait faite, et se
rendit avec sa mère au salon, où déjà se trouvaient réunies toutes les
dames des environs, surchargées de parures. Madame Darmont éblouit par
la richesse de sa robe moderne et par l'éclat de ses diamants. Fanni
réunit tous les suffrages. Octavie parut gauche et maussade. Empaquetée
dans le cachemire de sa mère, elle n'osait faire un seul mouvement, dans
la crainte de découvrir son risible corsage. Elle ne cessa donc d'être
l'objet de critiques les plus amères. «Quel maintien roide et guindé!
disait la femme du sous-préfet: c'est une poupée qui ne remue qu'au
moyen de quelque ressort caché.--Ne voyez-vous pas, ajoutait la femme du
maire, qu'il y a défaut de taille, et qu'on voudrait le dérober à
nos regards; mais on y voit clair à la campagne tout aussi bien qu'à
Tours....» Octavie était au supplice; déjà même elle se proposait de
prétexter une indisposition et de remonter à son appartement, lorsqu'un
jeune garçon de noce vint lui offrir la main pour la conduire à l'église
avec tout le cortége. Là, nouveaux sarcasmes, nouveaux caquets.
«Entends-tu, disait Octavie à Fanni, comme on me traite? Oh! que tu es
heureuse de pouvoir te suffire à toi-même!--Prends courage, ma pauvre
cousine; il me vient une idée qui pourra te rendre tous tes avantages et
te venger des plus injustes préventions.»
En effet, au retour de l'église, Fanni choisit parmi les jeunes filles
qui avaient offert la couronne de fleurs à la mariée celles dont la
couture était l'état habituel, et qui pouvaient la seconder dans son
projet. Elle les conduit à son appartement, taille sur la pièce de
mousseline-gaze une robe pareille qu'elle avait faite pendant la nuit,
et s'établit au milieu des jeunes ouvrières, qui n'avaient qu'à coudre
ce qu'elle leur indiquait. Octavie les rejoint bientôt, portant une
riche garniture, non de volubilis, mais de fleurs blanches que la mariée
lui avait prêtée sur sa corbeille. Elle veut essayer d'aider les jeunes
ouvrières, et de coudre elle-même pour abréger le temps; mais elle se
pique les doigts et tache plusieurs morceaux de la robe. «Laisse-nous,
lui dit Fanni: chaque métier exige un apprentissage.» L'atelier de
couture dirigé par celle-ci produisit des merveilles, et, au bout de
deux heures à peine, elle eut la jouissance de revêtir Octavie de sa
robe charmante, et de l'accompagner au banquet, où chacun admira la
dignité de son maintien et l'élégance de sa taille. Elles réduisirent au
silence les critiques les plus austères. Octavie, sortant tout-à-coup de
son indolence accoutumée, parut presque aussi spirituelle, aussi aimable
que Fanni: on ne parla que des deux cousines; on les cita comme des
modèles parfaits de grâce, de candeur et de bon ton.
Mais, si l'une était ravie de s'être montrée avec tous ses avantages,
l'amie était bien plus heureuse d'avoir pu, par son adresse et son
travail, éviter un chagrin à l'amie de son enfance. Fanni devenait en ce
moment la plus riche; et sa cousine, en se jetant dans ses bras, lui dit
avec l'expression d'une vive reconnaissance: «Je te dois beaucoup, chère
amie: je veux te devoir plus encore. Apprends-moi, de grâce, à faire
moi-même tout ce qui compose la toilette d'une femme; fais que je puisse
aussi, le jour de ma naissance, paraître vêtue entièrement du travail
de mes mains! tu trouveras en moi l'apprentie la plus soumise, la plus
zélée. Ah! tu m'as fait connaître une vérité qui jamais ne s'effacera
de mon souvenir. Oui, quels que soient le rang et la fortune que l'on
possède dans le monde, quelles que soient les faveurs dont la nature ait
voulu nous combler, le plus grand bonheur en tous temps, en tous lieux,
à tout âge ... c'est d'avoir une ressource en soi-même.»