Si l'on calculait bien tous les avantages que produit l'urbanité, tout
le charme qu'elle répand sur notre vie et surtout les méprises fâcheuses
qu'elle nous évite, on se ferait un devoir constant d'être affable pour
tout le monde, de ne jamais mesurer les égards qu'on doit aux personnes
qui nous abordent sur leur extérieur, sur leur vêtement, sur leurs
manières simples et souvent prises à dessein de cacher un grand nom, une
haute célébrité. Il ne suffit pas d'avoir une éducation soignée, des
talents, de l'esprit, d'aimables reparties; tout cela n'est rien si l'on
ne sait pas l'accompagner de cette aménité sans adulation, de ce ton
prévenant et digne qui concilie tous les suffrages, subjugue tous les
coeurs; et, comme le dit une femme célèbre dont les écrits sont devenus
un modèle inimitable: «_La délicatesse est la grâce de la bonté._»
Madame Dastrol, veuve d'un ingénieur en chef des ponts et chaussées,
habitait une très belle maison de campagne, située aux environs
d'Amboise, près du château de Chanteloup, remarquable par les souvenirs
historiques qu'il retrace, et surtout par cette pagode chinoise à sept
étages du haut de laquelle on découvre quatorze villages, et l'on domine
sur l'admirable jardin de la France, arrosé par la Loire, qu'on suit de
l'oeil pendant vingt-cinq lieues qu'elle parcourt. Ce point de vue,
l'un des plus étendus, l'un des plus riches de toute la contrée, attire
ordinairement les étrangers qui séjournent dans la Touraine, et
plus d'une fois leur curiosité satisfaite et la beauté du site les
conduisaient jusqu'à la belle habitation de madame Dastrol, qui n'en
était distante que d'une demi-lieue.
Cette dame avait deux filles: Delphine et Eugénie. Autant l'une aimait
le faste et la parure, et désirait avoir tout ce que la mode peut
inventer, autant l'autre était simple et peu recherchée dans ses
vêtements. La robe du moindre prix, les cheveux relevés avec un peigne
d'écaille, une collerette de gaze unie, et des brodequins de toile
écrue: telle était la parure ordinaire d'Eugénie. Delphine, au
contraire, portait toujours une robe d'étoffe rare et nouvelle, faite à
la dernière mode et surchargée de garnitures, un canezou garni de riches
dentelles; et sur son chapeau d'une forme outrée se mêlaient blondes,
plumes et rubans. Chaque jour c'était une nouvelle ceinture à la
grecque, à l'écossaise; un large bracelet, orné de turquoises, couvrait
chacun de ses bras, qu'il serrait au point de gêner le mouvement de ses
mains; et des guêtres de chez Steiger enlaçaient si fort le bas de la
jambe et le pied, qu'elle ne pouvait marcher sans éprouver une vive
douleur; mais que ne sacrifierait-on pas à l'empire de la mode?
On conçoit facilement que cette différence de goûts et de penchants qui
existait entre les deux soeurs influait beaucoup sur leur caractère et
sur leurs affections. Delphine ne faisait cas que des personnes dont
la parure et l'extérieur annonçaient un haut rang, une grande fortune;
Eugénie ne s'attachait qu'aux qualités du coeur, et ne jugeait des
individus que par l'expression de leur langage et tout ce qui annonçait
une âme pure, élevée. Elle avait moins de jeunes amies que sa soeur;
mais le peu qu'elle possédait lui offrait un juste retour des tendres
épanchements de son esprit et de son coeur.
Un jour, c'était vers la mi-septembre, époque de l'équinoxe, qui attire
assez souvent des pluies abondantes et produit des orages, Delphine et
Eugénie venaient de rentrer, avec leur mère, d'une longue promenade,
et n'avaient eu que le temps d'échapper à une ondée, lorsqu'elles
aperçurent des croisées du salon deux étrangères qui traversaient à pied
la grande cour, et se réfugiaient sous une remise, pour s'y mettre à
l'abri de la pluie. L'une paraissait âgée d'environ cinquante ans; elle
était modestement vêtue et portait sur la tête un chapeau de paille sans
autre ornement qu'un ruban entourant la forme et venant nouer sous
le menton. Une jeune personne de douze à treize ans, habillée plus
simplement encore, l'accompagnait. Sa petite robe de guingamp sans
garnitures était serrée autour de sa taille par un ruban noir; elle
avait pour coiffure une capote de taffetas dont la couleur paraissait un
peu altérée par le soleil; un foulard noué à son cou et des souliers de
peau noire: telle était la toilette de la jeune inconnue.
L'orage devenant plus violent et la pluie continuant à tomber, madame
Dastrol, qui avait une âme trop élevée pour manquer en ce moment aux
devoirs de l'hospitalité, fit inviter ces deux dames à se rendre au
salon. Elles acceptèrent; et tandis que la maîtresse de la maison
allait au-devant d'elle, ses deux filles étudiaient les étrangères,
et principalement la jeune personne, qui paraissait être de leur âge.
Delphine, dès le premier coup d'oeil, fut convaincue, à l'aspect de
la robe de guingamp et de la capote verte, que celle qui les portait
n'était ni riche ni d'un rang distingué. Elle ne lui fit en conséquence
qu'un accueil froid et réservé. Eugénie, au contraire, dès les premières
paroles que prononça la jeune étrangère, à son maintien, à son geste
gracieux, et surtout à la noble expression de sa figure, la jugea digne
du plus vif intérêt et de tous ses égards.
Madame Dastrol reçut les deux inconnues avec urbanité. Plus habituée que
ses filles à juger des personnes au premier abord, elle étudia de son
côté la dame qui servait de guide à la jeune personne, et fut convaincue
que c'était une femme de mérite, chargée peut-être de diriger
l'éducation de sa jeune compagne. «Nous nous sommes laissé entraîner par
le charme de la promenade, dit cette dame en regardant sa jeune élève,
et lui faisant un signe de discrétion, et, quoique seules, à pied,
nous nous sommes écartées de notre demeure beaucoup plus que je ne le
pensais. Ces beaux sites de la Touraine vous entraînent malgré vous....
Vous devez être lasse, chère Isabelle, ajouta-t-elle avec expression,
et, si ces dames veulent bien le permettre, nous nous reposerons ici
quelques instants.--J'ose exiger davantage, reprit madame Dastrol:
la pluie est loin de cesser; il est quatre heures et demie; veuillez
accepter un dîner de famille que je vous offre sans cérémonie; et,
dans la crainte où vous seriez qu'on ne fût chez vous inquiet de votre
absence, je puis y envoyer un de mes gens.--C'est inutile, Madame,
répond la jeune personne, notre dîner se fait ordinairement à deux
heures; et, dès qu'il est terminé, nous sommes dans l'usage, ma bonne
amie et moi, de consacrer le reste de la soirée à de longues promenades,
où nous nous plaisons à étudier la nature, à converser avec tous les
bons agriculteurs.»
Cette révélation des deux étrangères, de dîner tous les jours à deux
heures, fit croire à Delphine qu'elles étaient de cette classe moyenne
du peuple qui fait ses quatre repas, et qu'elles appartenaient à quelque
honnête ouvrier, à quelque simple artisan. La jeune Isabelle, de son
côté, étudiait mesdemoiselles Dastrol avec la plus grande simplicité;
elle affectait même de se ranger dans la classe dont la croyait être
l'aînée des deux soeurs; mais la cadette semblait apercevoir le voile
adroit dont se couvrait la charmante inconnue; et plus celle-ci
cherchait à s'abaisser, plus la bonne et clairvoyante Eugénie redoublait
de prévenances et de soins.
«Si le mauvais temps continue, dit la dame, nous resterons auprès
de vous avec un grand plaisir; mais c'est à condition que nous ne
dérangerons point l'heure de votre dîner, et que vous nous permettrez
d'accepter seulement quelques fruits, lorsqu'on vous servira le
dessert.» Tout fut exécuté ainsi qu'on en était convenu. Madame
Dastrol, encouragée par l'extrême simplicité de ses deux hôtes, dont la
conversation avait toutefois une aisance, un charme inexprimables, ne
se fit aucun scrupule de se mettre à table avec ses filles. Delphine
ne cessait de traiter avec un ton de protection la jeune Isabelle:
celle-ci, tout en remplissant envers elle les petits devoirs de société
avec une touchante modestie, adressait le plus souvent la parole à
Eugénie, et cherchait à établir entre elles cette douce communication de
deux jeunes coeurs qui s'essayent et se conviennent.
Enfin l'on servit le dessert: Eugénie profita de cette occasion pour se
livrer au tendre penchant que lui inspirait la jeune inconnue: elle lui
offrit avec empressement les plus beaux fruits de la saison, du laitage
frais et des gâteaux qu'elle-même avait faits le matin. Elle accompagna
ces offres de tout ce que l'esprit a de plus gracieux, de tout ce que le
coeur a de plus touchant. Delphine riait sous cape de la déférence de sa
soeur, et se disait tout bas qu'elle était bien dupe de témoigner tant
d'égards à une robe de guingamp, à une capote verte fanée, et surtout à
de petites gens qui dînent à deux heures.
A peine fut-on sorti de table, que la nuit commençait à couvrir
l'horizon; et la pluie, si fréquente dans cette saison, continuait à
tomber. «Y a-t-il loin d'ici à votre demeure? dit madame Dastrol à
ses deux convives.--Trois quarts de lieue environ, répond la plus
âgée.--Nous habitons le château d'Amboise, répond naïvement la plus
jeune, à qui son guide fit un signe de s'observer.--En ce cas, reprend
madame Dastrol, je vais vous faire conduire dans ma calèche fermée: vous
ne pourriez, par ce temps affreux, vous rendre à votre destination sans
exposer votre santé.» Delphine ne put encore s'empêcher de sourire avec
ironie; et, remarquant la satisfaction qu'éprouvait la jeune Isabelle à
la proposition de sa mère, elle dit à sa soeur, assez haut pour que la
jeune inconnue put l'entendre: «Je gagerais bien que c'est la première
fois que la robe de guingamp va rouler en calèche.»
Les ordres de madame Dastrol furent exécutés: elle conduisit elle-même
jusqu'à la porte du vestibule les deux étrangères, qui lui adressèrent
les plus affectueux remerciments. La jeune Isabelle, en montant en
voiture, serra la main d'Eugénie, en lui disant qu'elle espérait
renouveler une entrevue qu'elle devait au plus heureux hasard. Elle fit
un salut de simple politesse à Delphine, qui le lui rendit avec un air
de supériorité dont ne put s'empêcher de sourire la jeune inconnue.
«Elles sont fort aimables, dit madame Dastrol.--Tout-à-fait bien pour
de petites gens, dit à son tour Delphine.--De quelque classe que soit
la jeune personne, ajoute Eugénie, je serais heureuse et fière de son
amitié. J'ai remarqué qu'à travers sa simplicité modeste régnait une
certaine dignité qui impose en même temps qu'elle attache.--Cela ne l'a
pas empêchée, reprend gaiement Delphine, d'expédier, au dessert, deux
grosses pêches, une douzaine de figues, trois gâteaux, et la moitié
d'une assiette de chasselas.... Ces petites gens, ça dévore.--Et
pourquoi, répond vivement Eugénie, n'eût-elle pas mangé avec plaisir
ce qui lui était offert de si bon coeur? Quand nous parcourons les
environs, et qu'après une longue promenade nous entrons chez l'un de nos
fermiers, nous dévorons de même leurs fruits, leur laitage: et ils en
sont ravis.--Parce que notre présence les flatte et les honore, ma
soeur; mais je suis loin de croire que les deux étrangères soient
dans le même cas envers nous, et tout me prouve qu'elles ne peuvent
appartenir qu'à une classe obscure.»
Comme elles discouraient ainsi, la calèche se fit entendre dans la cour
d'entrée, et bientôt le cocher de madame Dastrol vint les instruire qu'à
peine avait-il conduit ces dames à deux cents pas de l'habitation, il
avait rencontré deux piqueurs à la livrée d'un prince du sang royal,
courant à toute bride, et qui lui avaient demandé s'il n'aurait pas
rencontré dans son chemin une dame d'un certain âge, accompagnée d'une
jeune personne d'environ douze ans; et que tout-à-coup, les apercevant
dans la calèche, ils s'étaient découverts avec respect, et leur
avaient raconté toute l'inquiétude que ressentait l'auguste mère de
Mademoiselle, à cause du temps affreux qui régnait depuis trois heures;
et les ordres qu'avait donnés Son Altesse royale d'aller à leur
rencontre.... «A ces mots, ajoute le cocher, arrive une berline à
quatre chevaux, dans laquelle montent la jeune princesse et sa digne
institutrice, en me donnant deux pièces d'or et me remerciant, du ton le
plus affable, de la peine que j'avais eue à les conduire.»
«Quoi! s'écrie Eugénie, cette personne si simple et si modeste est une
princesse du sang! je me doutais bien, malgré tout ce que pensait ma
soeur, que c'était une demoiselle distinguée; mais je n'aurais jamais
cru qu'elle fût née dans un aussi haut rang.--Qui jamais se serait
attendu à cela? dit Delphine, stupéfaite de ce qu'elle venait
d'entendre. Mais pourquoi, lorsqu'on est princesse, venir chez les gens
en robe de guingamp, pas trop fraîche encore, en manches en amadis, et
en capote de taffetas fané?--Cela ne m'étonne point, leur répond madame
Dastrol. La jeune princesse Isabelle appartient à une mère si parfaite,
si simple dans ses goûts, et faisant si peu de cas du faste extérieur!
Son bonheur, son occupation continuelle, est d'élever ses filles dans
cette simplicité de moeurs qui prouve aux princes que c'est moins par
l'éclat de la naissance qu'ils se font remarquer que par les qualités
du coeur et par cette heureuse habitude de se confondre, avec une noble
retenue, parmi toutes les classes utiles de la société.»
On apprit en effet, dans tout le pays, que les augustes propriétaires du
château d'Amboise s'y étaient arrêtés la veille, en revenant de visiter
les Pyrénées, et qu'ils ne devaient y passer que deux jours. «Quel
dommage! s'écriait Eugénie: je ne verrai plus ma charmante princesse
Isabelle; je n'entendrai plus parler d'elle....» Elle se trompait. Le
lendemain matin, au moment où madame Dastrol déjeunait avec ses filles,
et qu'elles s'entretenaient de l'étrange aventure qui leur était
arrivée, entre dans la cour de leur habitation un des piqueurs que le
cocher avait rencontrés la veille, portant une corbeille couverte de
taffetas vert. Il entre, et annonce qu'il est envoyé par Son Altesse
Royale pour remettre à ces demoiselles un gage de sa reconnaissance. On
s'empresse d'ouvrir la corbeille; elle contient deux billets de la
main de la jeune princesse: l'un est adressé à Eugénie, à laquelle
Son Altesse Royale offrait un riche bracelet, orné de son portrait en
costume de princesse, et contenu dans un écrin de maroquin rouge. Elle
la remerciait, avec autant de grâce que d'affection, des égards qu'elle
lui avait témoignés, quoiqu'elle fût sous de simples habits. Delphine
s'imagine trouver à son tour un cadeau de la charmante princesse; elle
ouvre avec empressement l'autre billet qui lui est adressé, et lit ces
mots: «Je suis si confuse, Mademoiselle, d'avoir osé me présenter chez
vous sous des vêtements qui vous ont induite en erreur, que j'ai pensé
ne pouvoir mieux expier ma faute qu'en lacérant cette robe qui m'a
privée du bonheur de vous intéresser et de vous plaire.... Chaque fois
qu'il vous plaira d'y porter les yeux, dites-vous bien: La personne que
j'ai traitée avec dédain en a beaucoup ri; elle n'a souffert que de mon
indifférence.»
Delphine ouvre le paquet à son adresse; elle y trouve en effet la
robe coupée en petits morceaux. Elle rougit de confusion, de repentir
peut-être, et ne put jamais rencontrer dans le monde une jeune personne
en robe de guingamp sans se rappeler la leçon qu'elle avait reçue, et
qu'elle avait si bien méritée.