C'est une grande erreur et souvent une grand injustice, que de juger
des personnes qu'on rencontre dans le monde de d'après leur extérieur.
L'être le plus obscur, le plus disgracié de la nature, cache
quelquefois, sous des vêtements grossiers et des difformités ridicules,
les qualités les plus rares, que ne possèdent pas ceux-là mêmes qui
l'accablent de leurs mépris.
Amélie Dorval habitait, une grande partie de l'année, la jolie terre de
la Plaine, située à une lieue et demie de la ville de Tours, sur les
délicieux bords de la Loire. Fille unique de la plus tendre mère occupée
constamment à diriger son éducation, elle en avait déjà la grâce,
l'aménité. Elle était bonne, affable pour tout le monde. Jamais elle ne
dédaignait le pauvre qui venait réclamer assistance, ni aucun des
gens attachés à son service. On la voyait jouer avec les enfants des
jardiniers, avec les petits voisins fils d'agriculteurs ou d'honnêtes
ouvriers, sans jamais leur faire sentir qu'ils étaient d'une classe
inférieure à la sienne. Elle avait appris de son excellente mère que
Dieu dispense, à son gré, les faveurs du rang et de la fortune, et que,
tous égaux aux yeux du Créateur, nous ne nous faisons estimer et chérir
que par l'élévation de notre âme et la délicatesse de nos sentiments.
Aussi la jeune Amélie était-elle aimée, considérée de tout le petit
peuple qui l'entourait, et pour lequel on la voyait toujours être la
même. C'était à qui lui offrirait les meilleurs fruits des vergers, les
plus belles fleurs des jardins. Découvrait-on dans le parc un nid de
chardonnerets, de linottes, de tourterelles, aussitôt il lui était
indiqué. Parvenait-on, en fauchant les fertiles prairies qu'arrose la
Loire, à prendre des cailles, de petits lapins, déjà vigoureux à la
course, tout était offert à la bonne Amélie. Elle avait formé une espèce
de ménagerie de tous les dons qu'elle avait reçus.
Parmi les personnes attachées au service de madame Dorval était un
pauvre vieillard infirme appelé _Daniel_. A force de bêcher la terre
depuis quatre-vingts ans, il avait le dos voûté; sa tête, où il ne
restait plus que quelques cheveux blancs échappés à l'ardeur du soleil,
était penchée vers ses pieds couverts de durillons, qui ralentissaient
encore sa marche vacillante. Ses pauvres jambes, affaiblies par la
fatigue et par l'âge, supportaient, non sans effort, son corps décharné,
et ses mains tremblantes soutenaient à peine le bâton noueux sur lequel
il s'appuyait. Toutefois il n'avait aucune autre infirmité. On le
rencontrait toujours gai, travaillant autant que ses forces pouvaient le
permettre, et chevrotant la vieille chanson du pays.
Trop fier, quoique pauvre, pour être à charge à ses maîtres, il savait
encore se rendre utile, soit en arrachant les herbes parasites qui
croissaient dans le parterre, soit en ratissant les principales allées
des bosquets, émondant les arbrisseaux les plus rares, et portant un
arrosoir à moitié plein, pour rafraîchir les rosiers de toutes espèces
et les plantes étrangères que réunissait ce jardin particulier d'Amélie.
C'était son occupation chérie; il n'était jamais plus heureux que
lorsqu'il entendait sa jeune maîtresse, qu'il appelait toujours la
_p'tite mam'zelle_, dire à ceux qui s'étonnaient de l'admirable tenue de
son jardin: «C'est l'ouvrage du père Daniel.» On la nommait ainsi dans
toute la contrée, où l'on admirait son aptitude au travail, sa gaieté
franche et son heureux naturel. Tous les jeunes pâtres le saluaient avec
respect: chacun d'eux ambitionnait un sourire, un serrement de main
du père Daniel. Tant il est vrai que la vieillesse imprime partout un
respect qui est indépendant des vertus dont elle offre l'exemple.
On conçoit que ce digne vieillard avait un grand attachement pour la
p'tite mam'zelle, qu'il avait vue naître, dont il avait servi le père
et le grand-père. Jamais il ne passait devant elle sans lui ôter son
chapeau rapiécé, sans lui offrir le bonjour le plus affectueux. Amélie,
de son côté, portait au père Daniel le plus tendre intérêt. Elle
s'informait toujours si rien ne lui manquait, et souvent elle le
conduisait elle-même à l'office, où elle lui versait une rasade du
meilleur vin, qui le réconfortait; il le buvait de bon coeur, en
invoquant le ciel pour le bonheur et la conservation de celle qui savait
si bien soutenir, honorer sa vieillesse.
Parmi les jeunes personnes du voisinage et de la ville de Tours qui
formaient habituellement la société d'Amélie, et que sa prévoyante mère
avait admises comme les plus dignes de cultiver avec sa fille les doux
épanchements de l'amitié, était Célestine de Montaran, née d'une famille
distinguée par des services militaires. Elle cachait sous des dehors
aimables un orgueil indomptable, et surtout un dédain outrageant pour
tous les gens qui appartenaient à la classe populaire. Elle s'imaginait
qu'ils étaient formés d'une tout autre substance que la sienne, qu'ils
n'avaient ni son âme, ni son intelligence, ni ses organes. L'insensée!
elle ignorait donc que nous sommes tous faits sur le même modèle, avec
plus ou moins de perfection; que nous sommes tous sujets aux mêmes
besoins, aux mêmes infirmités, et qu'après avoir voyagé dans ce
monde, les uns à pied, les autres sur des chars brillants, nous nous
retrouvons, dans l'autre, dépouillés de ces hochets de la grandeur et
de l'opulence, tous égaux, tous soumis au jugement de Dieu, qui ne
distinguera que ceux dont la vie aura été sans tache, et qui ne seront
riches alors que du bien qu'ils auront fait....
Mais la vaine Célestine ne connaissait que l'antique origine de ses
ancêtres, ne calculait que les riches revenus de sa mère, veuve d'un
officier de marine, et dont elle était l'idole, l'unique espoir. Peu
instruite et seulement remarquable par des talents d'agrément, la jeune
Montaran faisait consister le bonheur dans l'éclat et la richesse; et
ses yeux éblouis ne regardaient que comme des esclaves faits pour ramper
sur la terre tous ceux que le sort assujétissait à vivre du travail de
leurs mains.
Un jour qu'Amélie et Célestine se promenaient ensemble dans une allée du
parc, devant elles passe le père Daniel, couvert de pauvres vêtements,
et portant sur son dos courbé l'instrument avec lequel il avait
l'habitude de parer les jardins. Il salue sa jeune maîtresse, et lui
dit, avec l'expression du respect et de l'attachement le plus tendre:
«Dieu vous conserve, p'tite mam'zelle!--Quoi! dit Célestine à celle-ci,
tu souffres que ce pauvre t'appelle sa petite!--C'est par habitude,
répond en souriant Amélie: il m'a vue naître; c'est le plus ancien
serviteur de ma mère; et le salut d'un octogénaire n'a jamais rien de
déshonorant.--Pour moi, ma chère, je ne laisse point ces sortes de gens
m'aborder, et je leur permets encore moins de m'adresser la parole.
Je les fais assister par ma femme de chambre, et me garde bien de me
compromettre en leur adressant un seul mot.--Mais la père Daniel n'est
point un étranger pour moi: c'est un ancien jardinier de ma mère, qui,
pour récompense de ses longs services, lui a accordé une retraite qu'il
n'eût point acceptée, s'il n'eût pas cru la mériter: il est trop fier
pour cela; et, tel que tu le vois, Célestine, il ne supporterait pas
la moindre humiliation.--Mais, encore une fois, ma chère, on place
ces gens-là dans quelque hospice, et l'on évite, par ce moyen, leurs
fatigantes familiarités.--Un hospice pour un digne vieillard qui a servi
ma famille pendant un demi-siècle! ce serait l'humilier, lui faire
rompre ses chères habitudes: ce serait lui donner la mort.»
Quelque temps s'écoula, pendant lequel les deux petites amies
s'entretenaient souvent du pauvre vieillard. Amélie le traitait toujours
comme un bon et fidèle serviteur, tandis que Célestine ne cessait de
le regarder comme un être inutile sur la terre, et de le traiter avec
dédain. Jamais elle ne répondait à son salut que par un regard plein de
mépris; et, si quelquefois le père Daniel osait lui adresser la parole,
elle lui tournait le dos et s'éloignait sans lui répondre. Le bon
vieillard souriait de pitié, et semblait demander tout bas au ciel de
lui procurer l'occasion de prouver à la jeune orgueilleuse que, malgré
son grand âge, il pouvait être encore de quelque utilité.
La Providence lui permit de donner à Célestine une leçon tout à la fois
forte et touchante, qui levait servir à la convaincre que nous avons
tous besoin les uns des autres, quelle que soit la distance que le sort
semble avoir mise entre nous. On était au mois de juillet; la chaleur
était extrême. Les deux jeunes amies avaient coutume d'aller respirer
le frais dans une île charmante, ombragée par des arbres très-élevés,
entourée d'une eau limpide et courante, et dans laquelle est établie une
grotte solitaire en face d'un moulin dont l'aspect est ravissant. Un
gazon épais y répand en tout temps une fraîcheur salutaire; la suave
odeur des arbrisseaux en fleurs, dont les touffes nombreuses caressent
le visage, semble y attirer la douce haleine des zéphyrs, et le bruit
des eaux irritées par les roues du moulin, et les différentes cascades
dont il est environné, forment un murmure délicieux qui invite au charme
d'une douce rêverie. Amélie et Célestine y venaient ensemble faire des
lectures choisies par leur mère; quelquefois même elles y répétaient la
leçon d'histoire qu'elles avaient reçue la veille.
Un jour que Célestine, entraînée par le calme du matin, avait devancé
son amie à la grotte solitaire et qu'en l'attendant elle repassait une
leçon d'anglais, elle s'endormit sur un banc de mousse, où déjà les plus
heureux songes venaient bercer son imagination. Elle n'avait pas aperçu
le père Daniel, qui, placé à quelque distance, raccommodait un treillage
couvert de chèvrefeuille, de lilas et d'aubépine.
Mais souvent, au moment même où nous rêvons le bonheur, le plus grand
danger nous menace. Un énorme serpent, se glissant sous des roseaux, la
gueule béante et le dard en avant, s'approchait, en longs replis, de la
jeune dormeuse, qu'il avait aperçue. Il allait s'élancer sur la figure
de Célestine, et l'infecter du poison mortel qu'il recélait sous sa dent
venimeuse, lorsque le père Daniel, qui, par un coup de la Providence,
venait couper quelques joncs pour terminer son treillage, pousse un cri
perçant qui réveille Célestine. Il s'élance sur l'affreux reptile et
l'attaque avec intrépidité. Le peu de forces qui lui restent semblent
doubler en cet instant, et, au risque d'être victime de son courage, il
lui casse la tête avec la bêche dont il est armé. Aux nouveaux cris de
frayeur qu'il exhale, et à la vue du serpent qui se débat encore en
expirant, Célestine pâlit et tombe sans connaissance dans les bras
du courageux vieillard. Celui-ci, effrayé lui-même, crie, appelle au
secours. Amélie accourt en ce moment; elle aide Daniel, déjà vacillant
sur ses jambes, à soutenir sa jeune amie, qui reprend ses sens et se
trouve appuyée sur le dos voûté du pauvre jardinier dont elle s'était
moquée tant de fois. Elle le désigne comme son libérateur; elle ne
dédaigne plus ce bon père Daniel qu'elle croyait n'être d'aucune utilité
sur la terre; elle ne craint plus de s'abaisser en lui parlant. Avec
quelle ivresse elle presse dans ses mains délicates et parfumées les
mains noires et durillonnées de son généreux défenseur! Elle s'oublia
même, dans l'effusion de sa reconnaissance, jusqu'à poser ses lèvres
sur le front chauve et ridé de ce fidèle serviteur, auquel elle voua
un attachement qui ne se démentit jamais. Elle se faisait un devoir de
soutenir ce vieillard dans sa marche; elle répétait sans cesse qu'elle
lui devait la vie. A partir de cette époque, elle honora, secourut la
vieillesse, même dans la classe la plus obscure; et, chaque fois qu'elle
voyait les jeunes personnes de son âge rire d'un agriculteur courbé
sous le poids de l'âge, ou repousser avec dédain un vieil indigent qui
implorait leur assistance, elle les blâmait à son tour, et se rappelait
le _père Daniel_.