Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels
étaient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme était
toute blanche, très forte, une vieille dame sérieuse et respectable; et
elle mangeait en avançant la tête, par crainte des taches, bien qu'elle
eût recouvert ses seins d'une serviette. Georges était devenu un homme.
Il avait de la barbe, de cette barbe inégale et presque incolore qui
frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute
forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute.
Parent le regardait, stupéfait! C'était là Georges, son fils?--Non, il
ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun
entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les épaules un peu
voûtées.
Donc ces trois êtres semblaient heureux et contents; ils venaient
déjeuner à la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une
existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis
chaud et peuplé, peuplé par tous les riens qui font la vie agréable, par
toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on
échange sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vécu ainsi, grâce à
lui Parent, avec son argent, après l'avoir trompé, volé, perdu! Ils
l'avaient condamné, lui, l'innocent, le naïf, le débonnaire, à toutes
les tristesses de la solitude, à l'abominable vie qu'il avait menée
entre un trottoir et un comptoir, à toutes les tortures morales et à
toutes les misères physiques! Ils avaient fait de lui un être inutile,
perdu, égaré dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans
attentes, qui n'espérait rien de rien et de personne. Pour lui la terre
était vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir
les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris,
ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derrière aucune porte, la
figure cherchée, chérie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit
en vous apercevant. Et cette idée surtout le travaillait, l'idée de la
porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derrière.
Et c'était la faute de ces trois misérables, cela! la faute de cette
femme indigne, de cet ami infâme et de ce grand garçon blond qui prenait
des airs arrogants.
Il en voulait maintenant à l'enfant autant qu'aux deux autres!
N'était-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait gardé,
aimé, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lâché bien vite la
mère et le petit s'il n'avait pas su que le petit était à lui, bien à
lui? Est-ce qu'on élève les enfants des autres?
Donc, ils étaient là, tout près, ces trois malfaiteurs qui l'avaient
tant fait souffrir.
Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes
ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses désespoirs. Il
s'exaspérait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de
les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tête de
Limousin qu'il voyait, à toute seconde, se baisser vers son assiette et
se relever aussitôt.
Et ils continueraient à vivre ainsi, sans soucis, sans inquiétudes
d'aucune sorte. Non, non. C'en était trop à la fin! Il se vengerait; il
allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais
comment? Il cherchait, rêvait des choses effroyables comme il en arrive
dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait,
coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas
laisser échapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute
jamais.
Soudain, il eut une idée, une idée terrible; et il cessa de boire pour
la mûrir. Un sourire plissait ses lèvres; il murmurait: «Je les tiens.
Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir.»
Un garçon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur désire ensuite?
--Rien. Du café et du cognac, du meilleur.
Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop
de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il
attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement
sur la terrasse ou dans la forêt. Quand ils seraient un peu éloignés,
il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il
n'était pas trop tôt d'ailleurs, après vingt-trois ans de souffrances.
Ah! ils ne soupçonnaient guère ce qui allait leur arriver.
Ils achevaient doucement leur déjeuner, en causant avec sécurité. Parent
ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes.
La figure de sa femme, surtout, l'exaspérait. Elle avait pris un air
hautain, un air de dévote grasse, de dévote inabordable, cuirassée de
principes, blindée de vertu.
Puis, ils payèrent l'addition et se levèrent. Alors il vit Limousin. On
eût dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses
beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les
revers de sa redingote.
Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur
l'oreille. Parent, aussitôt, les suivit.
Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirèrent le paysage avec
placidité, comme admirent les gens repus; puis ils entrèrent dans la
forêt.
Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se
cachant pour ne point éveiller trop tôt leur attention.
Ils allaient à petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiède.
Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, à son
côté, en épouse sûre et fière d'elle. Georges abattait des feuilles avec
sa badine, et franchissait parfois les fossés de la route, d'un saut
léger de jeune cheval ardent prêt à s'emporter dans le feuillage.
Parent, peu à peu, se rapprochait, haletant d'émotion et de fatigue;
car il ne marchait plus jamais. Bientôt il les rejoignit, mais une peur
l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devança, pour
revenir sur eux et les aborder en face.
Il allait, le coeur battant, les sentant derrière lui maintenant, et il
se répétait: «Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est
le moment.»
Il se retourna. Ils s'étaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au
pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours.
Alors il se décida, et il revint à pas rapides. S'étant arrêté devant
eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix brève, d'une
voix cassée par l'émotion:
--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas?
Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou.
Il reprit:
--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis
Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que
c'était fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah!
mais non, me voilà revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant.
Henriette, effarée, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: «Oh!
mon Dieu!»
Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mère, Georges s'était levé,
prêt à le saisir au collet.
Limousin, atterré, regardait avec des yeux effarés ce revenant qui,
ayant soufflé quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous
expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompé, vous
m'avez condamné à une vie de forçat, et vous avez cru que je ne vous
rattraperais pas!
Mais le jeune homme le prit par les épaules, et le repoussant:
--Êtes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien
vite ou je vais vous rosser, moi!
Parent répondit:
--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-là.
Mais Georges, exaspéré, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit:
--Lâche-moi donc. Je suis ton père... Tiens, regarde s'ils me
reconnaissent maintenant, ces misérables!
Effaré, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mère.
Parent, libre, s'avança vers elle:
--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri
Parent, et que je suis son père puisqu'il se nomme Georges Parent,
puisque vous êtes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon
argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je
vous ai chassés de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chassés
de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infâme,
avec votre amant!
--Dites-lui ce que j'étais, moi, un brave homme, épousé par vous pour ma
fortune, et trompé depuis le premier jour. Dites-lui qui vous êtes et
qui je suis...
Il balbutiait, haletait, emporté par la colère.
La femme cria d'une voix déchirante:
--Paul, Paul, empêche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empêche-le,
qu'il ne dise pas cela devant mon fils!
Limousin, à son tour, s'était levé. Il murmura, d'une voix très basse:
--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites.
Parent reprit avec emportement:
--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose
que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans.
Puis, se tournant vers Georges, éperdu, qui s'était appuyé contre un
arbre:
--Écoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pensé que ce
n'était pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me désespérer.
Tu étais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporté en me jurant
que je n'étais pas ton père, mais que ton père, c'était lui! A-t-elle
menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande.
Il s'avança tout près d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main
dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de
me dire lequel de nous est le père de ce jeune homme: lui ou moi; votre
mari ou votre amant. Allons, allons, dites!
Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur:
--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour où tu te
sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle
ne répond pas, réponds toi-même. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle.
Dis, es-tu le père de ce garçon? Allons, allons, parle!
Il revint vers sa femme.
--Si vous ne voulez pas me le dire à moi, dites-le à votre fils au
moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est
son père. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne
peux pas te le dire, mon garçon.
Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras
comme un épileptique.
--Voilà... voilà... Répondez donc... Elle ne sait pas... Je parie
qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle
couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait...
personne... Est-ce qu'on sait ces choses-là?... Tu ne le sauras pas non
plus, mon garçon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais...
Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas...
Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait...
Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis...
Bonsoir... c'est fini... Si elle se décide à te le dire, tu viendras me
l'apprendre, hôtel des Continents, n'est-ce pas?... Ça me fera plaisir
de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrément...
Et il s'en alla en gesticulant, continuant à parler seul, sous les
grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de sèves. Il ne
se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une
poussée de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporté par
son idée fixe.
Tout à coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta
dedans. Durant la route, sa colère s'apaisa, il reprit ses sens et il
rentra dans Paris, stupéfait de son audace.
Il se sentait brisé comme si on lui eût rompu les os. Il alla cependant
prendre un bock à sa brasserie.
En le voyant entrer, Mlle Zoé, surprise, lui demanda:--Déjà revenu?
Est-ce que vous êtes fatigué?
Il répondit:--Oui... oui... très fatigué... très fatigué.... Vous
comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y
retournerai point, à la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici.
Désormais, je ne bougerai plus.
Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgré l'envie qu'elle
en avait.
Pour la première fois de sa vie il se grisa tout à fait, ce soir-là, et
on dut le rapporter chez lui.