Par Léon Hennique

Qui remarque une paille dans l'oeil d'autrui n'aperçoit pas toujours la

poutre qui crève le sien. Nous allons le montrer une fois de plus. J'ai

entre les mains (_Feuilles de Momidzi_, page 287) une vieille étude de

M. Léon de Rosny: «Un mot aux amateurs de Japoniaiseries», étude où, après

avoir déclaré qu'il se refuse à écrire un article sur _Hokousaï_, le

nouveau livre d'Edmond de Goncourt, il en écrit un, désagréable, avec

tranquillité; étude où il accuse pédantesquement ledit Edmond de Goncourt

d'avoir appelé un poète chinois Lihacou, lorsqu'il se nomme Li-Taï-peh.

«Le terrible empereur Tsin-chi Hoang-ti, ajoute M. de Rosny, qui fit

construire la grande muraille et brûla les livres et les lettrés de son

heureux pays, lui aussi est cité par M. de Goncourt sous le nom de Shiko!»

Il n'y a point à barguigner, je suis tenu de découvrir la paille dans

l'oeil du yamatophile incriminé. Yamatophile signifie, paraît-il, amoureux

du Japon. Comment Edmond de Goncourt et son habituel conseiller, le

Japonais Hayashi, ont-ils pu se tromper de la sorte?... Coupables, oui,

plaidons coupables, je ne demande pas mieux... Cependant, pourquoi, en

même temps, vois-je là-bas, au diable, malgré moi, un M. de Rosny coiffé

d'un bicorne, et, le coupe-chou au poing, veillant sur ce qu'il croyait

être son domaine?...

M. de Rosny fut un galant homme et un ethnographe. De son vivant, il

déchiffrait assez bien trois langues: la chinoise, la japonaise et la

coréenne. Elles se ressemblent comme trois soeurs, du reste. Je consulte

quelquefois ses livres, quelquefois seulement, parce que les savants tels

que lui sont des rocs abrupts, lourds, ennuyeux, et que, pauvre ignorant,

j'aime à rencontrer à droite et à gauche, au cours de mes lectures,

les simples, les jolies fleurettes d'une rhétorique choisie; mais j'ai

consulté ses livres, je les consulterai peut-être derechef, tout est

possible... Et cela est un pont de M. de Rosny à ma personne; et cela

m'autorise à le joindre dans l'Empyrée, une minute, et à lui affirmer, en

mon nom et en d'autres noms, que, s'il s'agit de l'art ou d'un artiste, ce

n'est, le cas échéant, ni à lui, qui n'est pas artiste, ni à son érudition

que nous nous adresserons. Ce sera, de préférence, à Edmond de Goncourt,

plus averti, plus affiné, ou à Philippe Burty, à Théodore Duret, Henri

Vever, Gustave Geffroy, ou à MM. Revon, Focillon Louis Aubert, au groupe

serré de nos peintres et de nos dessinateurs. Car, vis-à-vis de la paille

dévolue à M. de Goncourt, voici la poutre que je trouve aux yeux de

M. de Rosny--va pour les à peu près médiocres,--à la fin de l'étude

«Un mot aux amateurs de Japoniaiseries»,--poutre devant écraser net

l'illustre Hokousaï et ses thuriféraires. Nous en sommes.

Je cite, textuellement:

«Qu'on me permette un mot sur ce fameux Hok'saï, le peintre japonais

«fou de dessin» dont M. de Goncourt est le panégyriste enthousiaste

et au char de triomphe duquel il espère atteler le public amateur

des grandes cocasseries artistiques.»

Ouf!... Récitons:

«J'aurais sans doute mauvaise grâce, moi qui ai dit plus d'une fois,

comme saint François Xavier, que les Japonais étaient les délices

de mon coeur, de médire sur n'importe lequel de leurs artistes et

surtout sur ce brave Hok'saï dont j'ai le premier fait une courte

mention dans la biographie générale de Firmin Didot, il y a une

vingtaine d'années...»

Oh! si courte, si incomplète, la mention, M. de Rosny! Poursuivons:

«Hok'saï est, à coup sûr, caricaturiste drôle par moments, bizarre

presque toujours. Ses nombreuses charges à outrance amusent un

instant. On s'arrête quelques minutes avec plaisir sur les premiers

cahiers de la Mangwa, on parcourt les autres un peu plus vite, on

examine les derniers avec le pouce...»

On, c'est M. de Rosny. Poursuivons encore:

«Je n'ignore pas qu'une telle déclaration est de nature à arracher

des cris d'horreur à certains bibliophiles, et, pour cause, à un bon

nombre de marchands de curiosités. Aussi bien qu'eux tous, j'apprécie

parfois l'ancien art japonais, mais je juge qu'on a beaucoup surfait,

chez nous, quelques-uns de ses choryphées... Mais, en feuilletant les

oeuvres d'Hok'saï, on a parfois la velléité de dire qu'il a réalisé

l'idéal du grotesque. Hok'saï, d'ailleurs, n'est devenu un artiste

hors ligne aux yeux de ses compatriotes que depuis le jour où nous

nous sommes avisés _de rire un peu, pas bien longtemps_, de ses

croquis fantaisistes et ensuite de les admirer _par genre, sans

mesure et à tort et à travers_.»

Halte! Brisons-là cette mauvaise humeur, l'épilogue ne nous apprendrait

rien de neuf. On a lu et on a déjà haussé les épaules. De quel côté

sont l'ignorance et la niaiserie? Du côté des Japonisants ou du côté de

l'ethnographe?... Je me demande, pour ma part, si, lorsqu'il voulut écrire

son étude, M. de Rosny, traducteur d'un traité sur l'éducation des vers à

soie, connaissait à fond Katsushika Hokousaï. Et je me hâte de répondre:

non, puisqu'il ne s'occupa que du moindre aspect de ce Protée, _du

caricaturiste qui le faisait rire un peu, pas bien longtemps_. Ce _bon_

M. de Rosny n'a donc pas l'air de se douter que le _brave_ Hokousaï est

l'inventeur d'une oeuvre immense, qu'il a tout essayé et tout réussi sous

des appellations diverses: Shiunrô, Tokitaro, Tokimasa, Seshin, Taïto,

Katsushikano, Iitsou et Manrôdjin, le vieillard fou de dessin. Il n'a

pas l'air de savoir davantage que nos impressionnistes ont enrichi leur

technique de celle que nous apportèrent les artistes nippons, à commencer

par Hokousaï.

Je n'ai pas l'intention de narrer l'existence de ce grand homme; maints

critiques l'ont racontée avec ferveur, avec talent. Edmond de Goncourt

les précéda, fut disert et renseigné autant qu'il pouvait l'être en 1896.

Mentionnons néanmoins qu'Hokousaï, noué à un labeur formidable jusqu'au

terme de sa très longue carrière, fut une sorte de nomade archiméconnu par

les plus titrés, les plus magnifiques de ses contemporains, regardé par

les autres comme un maître sans doute, mais comme un maître adonné à un

petit art, à l'art _vulgaire_, indigne de l'art noble et de l'Histoire,

ce jardin où s'étaient épanouis les rosiers de Tosa et de Kano. Grave

injustice à l'égard d'un semblable historien, d'un peintre aussi

parfaitement distingué de la femme, de l'oiseau, de la fleur et du

paysage! C'est elle qu'avait enfourchée M. de Rosny lorqu'il s'avisa de

vilipender Hokousaï. Au nom de qui, au nom de quoi osa-t-il être plus

Japonais que les Japonais d'à présent? Eux, ont oublié les préventions de

naguère, de l'époque où leur archipel était clos de fils barbelés, et ils

admirent comme nous Français, Anglais, Hollandais.

Hokousaï illustra seul plus de cent vingt ouvrages, dont l'un, le

_Souiko-Gwaden_, compte quatre-vingt-dix tomes; il a collaboré à une

trentaine de volumes. Le tas se forme avec les livres jaunes, livres

populaires; le tas grossit avec des promenades orientales et occidentales,

des coups d'oeil aux lieux célèbres, des manuels pratiques pour

décorateurs et artisans, une vie de Çakiamouni, une conquête de la Corée,

des contes, des légendes, des romans, des biographies de héros, d'héroïnes,

des trente-six et des cent poètes, avec des recueils de chansons; et

le faîte se couronne par de multiples albums d'oiseaux, de plantes, de

patrons à la mode nouvelle, par des livres d'éducation, de morale,

d'anecdotes, de croquis fantaisistes ou d'après nature, etc... etc...

Hokousaï a tout abordé, tout réussi, je le répète. Il fut abondant, varié,

génial, n'en déplaise à M. de Rosny; il accumula dessins sur dessins,

estampes sur estampes, nous y enseigna ses compatriotes, leurs travaux

et leurs plaisirs, le peuple de la rue, celui des champs et de la mer.

Il nous mena des brillantes courtisanes, soies et broderies, à large noeud

de ceinture étalé contre la poitrine et le ventre, au loqueteux sordide,

estropié; puis vers des apparitions, des imaginations fantastiques, les

plus terribles et les plus émouvantes que je sache. Le meilleur, selon moi,

des Tchou-Chin-Goura, série de planches où l'on assiste à la vengeance

et au triomphe des quarante-sept fidèles Ronins, est de lui. Quel pieux

hommage il rendit à la montagne sacrée du Japon, au Fuji, par le moyen

du livre et de la gravure! J'ai vu d'Hokousaï quantité de sourimonos

charmants, gaufrés, rehaussés d'ors et d'argentures, nombre d'éventails

fragiles et délicieux, de kakémonos pleins de grâce ou d'une puissance

inattaquable. L'un d'eux nous présentait Yama-Uba, mère de Kentoki,

l'enfant rouge, une Yama-Uba échevelée, bleue et verte, rayon de soleil,

joie du regard et de l'esprit. L'autre, chez Octave Mirbeau, figurait un

aigle robuste, fauve, l'oeil implacable. Debout sur un pic, la bête avait

mine d'empereur, inspectait l'horizon; elle attendait; elle était prête

à jaillir, à déchirer et à dévorer toute proie. Je me souviens en outre

d'avoir vu, du même Hokousaï, encadrées d'une étoffe rosâtre, deux têtes

fraîchement coupées. La première, celle d'un barbon, gisait blafarde,

ruisselante de sang, et la deuxième était celle d'un jeune homme, les

paupières fermées, la mâchoire à peine tachée de pourpre, une mâchoire sur

laquelle un petit lézard avait élu domicile, se complaisait à la dernière

tiédeur du mort. Je jure aux mânes de M. de Rosny que ces trois pièces ne

sentaient point la caricature, le grotesque, ne dilataient aucune rate,

pas plus que les précédentes.

Pour comprendre d'ailleurs, l'art d'un peuple lointain, très particulier,

il ne suffit guère d'apprendre plus ou moins bien la langue de ce peuple:

il faut avoir pénétré son âme, son goût; il faut s'être fait l'écolier

docile de cette âme et de ce goût. Quelques privilégiés, par hasard, don

naturel, ont eu la chance d'éviter l'école, mais ils sont rares. Aux gens

que hante le Japon et qui le recherchent, je conseillerai, s'ils veulent

aller vite, de lire d'abord les oeuvres de Lafcadio Hearn, ce professeur

anglais échoué, un matin, aux rivages du Soleil Levant, ce vigoureux

observateur qui, frappé d'admiration pour la force et le vouloir japonais,

devint Japonais, puis épousa une indigène. La lecture terminée,--nul ne

s'y morfondra une seconde,--on peut fréquenter les artistes du précieux

empire, les anciens à l'aveuglette et les quasi-modernes avec prudence.

On y constatera qu'ils abandonnèrent tout à coup leurs initiateurs, les

Chinois. La raison de cette volte-face?... L'amour, l'extase profonde

qu'ils ressentirent à exprimer la patrie. Ils l'ont aimée passionnément;

ils ont chéri sa beauté, sa clarté, ils se sont ingéniés à «reproduire

sa vie par le coeur»--l'expression est de Toriyama Sekiyen, au sujet des

_Insectes_ d'Outamaro;--ils ont peint leur Japon quand il pleut, quand il

vente, quand il neige, lorsqu'il s'éveille dès l'aube, ou s'agite ivre de

lumière, ou dort gavé de nuit noire et au clair de lune. Les cerisiers y

dressent perpétuellement leurs bouquets radieux, les pins et les bambous y

foisonnent sous la brise ou dans la tempête. Affection heureuse, travail

incessant! Hokousaï est le résumé d'une foule. On me désignera des

peintres plus élégants, plus coloristes: il n'en est pas un de plus mâle,

ayant mieux accompli ce qu'il jugea utile de nous offrir.

Pour quel but, avec, derrière eux, de tels guides, certains Japonais

modernes s'acharnent-ils à nous imiter, à copier notre manière et notre

plastique?... Artistes nés au pays de Kôrin et de Sharakou, gardez-vous

ferme de vos cosmopolites: ils en sont à fabriquer des portraits de jolies

mondaines et de messieurs tout-le-monde; ils suivent d'un pas léger les

moindres de nos fabricants habituels. Ne les cultivez point: vous perdriez

le contact des ancêtres, vous ne seriez plus qu'une filiation bâtarde.

Visitez-nous, parbleu! continuez à nous visiter! Nonobstant, la visite

bâclée, dépêchez-vous de regagner le Japon; persistez, en vue de l'effet,

à ne vous servir que du trait nécessaire, à ne flanquer d'ombres ni vos

personnages, ni vos maisons, ni vos arbres. Ils n'en ont pas plus besoin

aujourd'hui qu'hier: absurde est le progrès qui dépouille les êtres

de leurs origines. Appréciez plutôt, appréciez comme se conduisent

actuellement beaucoup de vos nationaux, malgré leurs marins, leurs soldats

à l'européenne, malgré leurs nouveaux riches, leurs automobiles. Le soir

tombé, rentrés au logis, en famille, à la lueur des douces lanternes

de chez vous, des lanternes polychromes, ne reprennent-ils point les

traditions, les moeurs et les costumes d'antan?... Demeurer soi, ne

demeurer que soi, pas d'idéal supérieur à cet idéal.

Artistes japonais, je vous souhaite de rester vous-mêmes. Et c'est encore,

je pense, la grâce que vous souhaiterait Edmond de Goncourt, s'il devait

revivre, Edmond de Goncourt, un de vos plus indubitables, de vos plus

vieux amis, en France.

LÉON HENNIQUE,

de l'Académie Goncourt.

_Ce livre parut en mars 1896 dans la "Bibliothèque Charpentier".

Il en fut tiré 30 exemplaires sur japon et 25 sur hollande._--N. D. E.

Hokousaï L'art japonais au XVII Siècle · 第 93 / 154 题