Mais, mieux encore que ces kakémonos, que ces makimonos, que ces panneaux,
des documents plus révélateurs pour étudier Hokousaï, pour se rendre
compte de ses procédés, pour pénétrer le secret de son art, se trouvent
dans trois ou quatre albums appartenant à Hayashi, et renfermant les
projets, les croquis, les esquisses de ses dessins terminés--de tout cela,
que le XVIIIe siècle français appelait les _premières pensées_ d'un
peintre.
Voici, dans un album, des études de femmes ressemblant à nos _griffonnis_
à la plume et, à côté d'une petite femme à peine formulée, sa reprise au
carreau en grand, avec des parties lavées à l'encre de Chine. Quelques
croquis, au contour légèrement vermillonné, prennent l'aspect de dessins
aux dessous de sanguine. Ici un _repentir_, montrant sur le haut d'un
temple de Yédo un petit morceau de papier sur lequel le peintre a ajouté
des grues. Comme Watteau, comme Gavarni, Hokousaï fait de nombreuses
études de mains, de mains en toute l'énergie de leurs mouvements. Il a
aussi des études de jambes, où il cherche le carré des muscles à l'instar
de Bandinelli, ne faisant jamais rond, mais voulant toujours dans son
dessin l'accentuation et le ressaut du muscle, ayant même une tendance à
mettre dans l'anatomie du corps humain les reliefs plats et les lignes
cassées de la sculpture. Et toujours des dessins où, dans le premier jet,
il saisit la mimique d'un corps qui danse, la gesticulation de bras et de
jambes qui bataillent, et jusqu'à la gymnastique plongeante d'une pêcheuse
de coquilles au fond de la mer. Et vraiment, en la verve et la fièvre de
ce dessin, vous avez de ce cheval, le cabrement, de cet oiseau, l'envolée,
de ce singe, le prenant et l'agrippement de la patte.
Voilà un autre album presque tout rempli de projets de titres de livres
faits de kakémonos que déroulent des femmes, des enfants, Foukorokou et
Yébisou. A la suite de ces projets, des déhanchements d'hommes prêts à
donner un coup de sabre, des indications de vêtements de Shôki, qui sont
comme les vagues d'une tempête; et, mêlés à ces croquis de la force et
du mouvement, des pivoines doucement lavées d'une eau rose, et un dessin
érotique représentant le dieu du Tonnerre violant une danseuse vierge
d'un temple, mais de l'érotisme se passant, comme disent les Japonais,
_dans le nuage_.
Puis, c'est encore des dessins de grande proportion (H. 39--L. 28), des
dessins où, au milieu d'éclaboussures de l'encre de Chine, quelques
contours délicats sont finement tracés comme avec une encre pourpre. Et
beaucoup de dessins, à la plus grande partie au trait, avec un morceau
terminé, ainsi que dans ce coq et cette poule, où seulement la queue du
coq est lavée. Et des chevaux galopants qui ont l'air de licornes
volantes.
Un album très curieux et un album contenant presque toutes les esquisses
des impressions en couleur du SHASHIN GWAFOU, comme le faisan doré, les
canards mandarins, la tige de navet, l'homme en contemplation devant le
vol de deux papillons, et encore les esquisses de la caverne du Fouzi-yama,
des pêcheuses d'_awabi_ du _Fougakou_, et l'esquisse du grand faucon sur
son perchoir.
Enfin un album qui est, pour ainsi dire, la représentation héroïque des
guerriers en lutte, en _empoignade_ de corps: dessins au trait avec,
par-ci par-là, dans les violences des membres, quelques écrasements
rageurs de pinceaux. Et des épilepsies d'ivrognes et des désarticulations
d'acrobates: des anatomies admirables de vie vivante. Et des études de
jambes et de pieds en marche qui donnent l'illusion de leur avancement sur
le papier, et des physionomies faites de rien,--comme dessin des yeux,
du nez, de la bouche,--et ayant, je ne sais comment, l'expression de la
passion humaine, ou gaie, ou triste, ou colère.
M. Bing possède, ainsi que Hayashi, quelques albums de croquis, très
révélateurs des procédés du Maître.
Un album, formé par Isaï, renfermant des _premières pensées_ de ses
illustrations de Bouddha, des romans chinois: dessins au premier coup,
tout pleins de repentirs, d'effacements, de raturages: croquis dans
lesquels, aux larges traits du pinceau écrasé, sont opposés des traits
d'une finesse, à croire qu'ils sont tracés avec une plume de corbeau. Une
feuille d'un grand caractère: l'exposition d'une tête coupée, regardée par
toute une foule.
Un album très curieux, dont les dessins n'ont pas été gravés, et qui
représentent huit vues (H. 28--L. 40) de la Soumida, aux rives peuplées de
différents corps d'ouvriers en leur travail du bord de l'eau: de larges et
puissants croquis à l'encre de Chine, dont un seul est lavé d'un rien de
teinte bleue.
Un album presque entièrement consacré à des personnages mythologiques, à
des guerriers, aux lavages à grande eau, aux beaux noirs d'encre de Chine,
dans lequel est un musicien qui fait danser un crapaud, d'un velouté
extraordinaire. A la fin de cet album est une lettre d'Hokousaï signée:
_Gwakiôjin_.
Un album ayant une parenté avec la variété des dessins de SHASHIN GWAKIO,
et où M. Bing faisait remarquer justement l'art particulier avec lequel le
pinceau d'Hokousaï représentait la matière de l'objet dessiné: le duveteux
de la plume d'un oiseau, le soyeux d'une étoffe, la transparence du verre,
le tiqueté d'un fruit.
Un autre album de croquis, et des plus désirables, est aujourd'hui en
la possession de M. Gillot. C'est une série de ces étourdissants lavis à
l'encre de Chine, sabrés de gouache, parmi lesquels est un danseur, à
la tête baissée que masque son chapeau, aux mains tressautantes au bout
de ses bras tendus dans l'espace, un pied levé devant lui à la hauteur
de la poitrine, dans le plus savant raccourci: le danseur le plus
extraordinairement dansant qui se puisse voir. Puis, à côté de ces oeuvres
à l'encre de Chine, des aquarelles de premier coup, grandes ou petites,
d'un _faire_ inimitable, comme ce papillon bleu dont les ailes ont l'air
d'être faites avec l'azur qui habille les papillons du Brésil, et une
grappe de raisin où le safranement de l'automne est en germe dans l'encre
de Chine des feuilles, et où les grains de la grappe semblent des bulles
de cristal contenant l'eau bleuâtre du raisin noir, et des tortues qui
ont cette couleur qui leur est propre, la couleur de la patine de vieux
bronzes. Et, au milieu de ces petits chefs-d'oeuvre semés sur les
feuillets qu'on retourne, une grande grue qui mériterait d'être encadrée,
une grue lavée de teintes verdâtres et bleuâtres, impossibles à décrire
dans leur charme harmonique,--et cet au-delà de la couleur qui met un peu
du rêve dans une reproduction, par la peinture, d'un être.
À Londres, chez M. S. M. Samuel, il y aurait un album de croquis d'Hokousaï
consacrés uniquement à la représentation du Yoshiwara, du quartier de la
prostitution.
À côté de ces albums de _premières pensées_ de l'artiste, donnons
l'indication d'un album de dessins terminés, de dessins pour la gravure,
faisant partie de ma collection.
Réunion de cinquante dessins à l'encre de Chine (H. 14--L. 14), dont la
plupart sont rehaussés d'une petite teinte rose, pour être exécutés en
gravure, comme les impressions de la Mangwa et autres livres gravés.
Quelques-uns de ces dessins sont, avec des changements, des reproductions
de compositions publiées ailleurs.
Tous ces dessins auraient été faits au temps où il signe Katsoushika Taïto
(vers 1816) et sont enfermés dans une double circonférence formée par
l'allongement des deux caractères _Hokou_ avec deux cartouches sur les
côtés, contenant, répété, le caractère saï.
L'OUKIYÔ YÉ ROUIKÔ, par Kiôdén, en célébrant le talent d'Hokousaï, parle
de l'adresse de sa main, s'étend sur le _virtuosisme_ de l'artiste,
qualité appréciée au Japon où l'on tient compte du dessin fait sans la
reprise d'un trait, sans _repentir_, du dessin fait dans un temps donné.
Et Kiôdén affirme que Hokousaï peignait admirablement bien avec sa main
gauche, et de bas en haut. Il ajoute: «Et sa peinture, au moyen de ses
ongles, était tout à fait étonnante et, quant à ce faire particulier,
il fallait être témoin soi-même du travail de l'artiste, sans quoi on
eût pris sa peinture à l'ongle pour de la peinture avec un pinceau.»
J'avoue que j'avais une certaine défiance à l'endroit de ces tours de
force, et j'avais tort cependant. Je trouve d'abord, dans la collection
d'Hayashi, un panneau (H. 44--L. 19) représentant un danseur, qui a été
dessiné de manière que la personne qui regardait le peintre dessiner le
vît dans son sens. En effet il est signé: _Dessiné dans le sens inverse
par Hokousaï_.--Et un kakémono (H. 26--L. 25) représentant, dans un
aquarellage léger et très large, un pigeon sur une branche de saule
pleureur, est signé: _Hokousaï a fait ce dessin avec l'ongle_.