XXXVI

En cette même année 1830, ou dans des années qui la touchent de très près,

paraît _Shika Shashinkiô_, IMAGES DES POÈTES, une série de dix grandes

impressions en couleur (H. 50, L. 22 centimètres) qui, selon moi, est la

série révélatrice du grand dessinateur et du puissant coloriste qu'est

Hokousaï.

Dans ces dix compositions, du plus fier dessin, de la plus savante

assurance dans le trait, la coloration de l'aquarelle qui les recouvre a

une solidité, pour ainsi dire, un _gras_ qui vous enlève toute impression

d'un coloriage sur du papier, mais vous fait regarder ces images ainsi que

vous regarderiez des panneaux recouverts de la plus sérieuse peinture à

l'huile. Non, rien ne peut donner une idée de la grandeur, du pittoresque,

de la couleur à la fois réelle et poétique des paysages en hauteur où se

passent ces scènes lyriques.

Les titres de cette série de la plus grande rareté tantôt portent le nom

d'un poète, tantôt le titre d'une poésie.

I. Dans un paysage montagneux, au bord de la mer, un poète chinois, une

branche de saule lui servant de cravache, chevauche sur un cheval blanc à

la selle toute garnie de houppes écarlates: un cheval dont la blancheur se

détache merveilleusement sur le bleu intense du lointain de la mer.

II. Le poète chinois Lihakou, appuyé sur un long bambou, avec deux enfants

dans les plis de sa robe, est en contemplation devant une cascade qui a

l'air de tomber perpendiculairement du haut du ciel, une cascade aux bleus

transparents, aux violets transparents de l'eau dans sa chute. Une planche

d'une coloration sourde et comme patinée, d'un effet admirable.

III. Dans une anse de la mer, où est remisé un bateau, en face d'un rocher

rose à moitié perdu dans les nuages et à la forme d'une architecture

féerique, entouré de ses disciples, le poète chinois Hakou-rakou-tén, à

qui l'on doit des poésies descriptives célèbres, est penché vers un

batelier qui d'en bas, semble le renseigner sur le site.

IV. Un Japonais qui traverse un pont, portant sur l'épaule une perche aux

bouts de laquelle sont attachés deux bouquets de la plante qui remplace au

Japon le papier de verre. Les grands arbres du haut du paysage, éclairés

par la lune, dans une fin de jour crépusculaire, sont d'une tonalité verte

indicible, d'un vert tendrement assoupi sur les hachures ombrées des

roseaux de la rivière.

V. Sous un immense pin, au bord de la mer, au-dessus de rochers rouges

ayant la forme accidentée de congélations, adossé à la balustrade d'une

haute terrasse, dans un élégant mouvement de retournement de la tête en

arrière, un homme contemple le ciel où brille la lune.

C'est le poète japonais Nakamaro, devenu ministre en Chine, qui a fait, en

sa nouvelle patrie, un poème où il dit que, lorsque son âme se promène

dans le ciel et qu'il voit cette lune qu'il a vue aux flancs de la

montagne de Mikasa, près de Kasouga, cette lune le console, lui fait

oublier les misères de l'existence, lui rappelle son Japon,--une pièce

qui fut cause de sa disgrâce, par le témoignage qu'elle apportait de son

attachement pour son ancienne patrie.

VI. Un épisode de l'histoire de la Chine: un homme monté sur un arbre, une

porte que deux soldats chinois sont en train d'ouvrir, près d'un coq qui

chante sur un toit. Voici l'explication de l'estampe. Un prince, après

une défaite, au moment d'être fait prisonnier dans un pays étranger, a pu

arriver, poursuivi de très près, à la porte de la frontière. Mais il fait

encore nuit et la barrière ne s'ouvre qu'à l'heure où les coqs chantent,

lorsqu'un fidèle du prince a l'idée de monter sur un arbre, d'imiter le

chant du coq, que reprennent tous les coqs de l'endroit, et la porte

s'ouvre.

VII. Un poète japonais se dirigeant dans la campagne vers une montagne à

la cime d'un fauve volcanique.

VIII. Un poète japonais des vieux siècles, dans sa robe jaune, tenant sur

son épaule l'éventail aux palettes de bois en usage avant l'invention du

papier, sous le bleu limpide d'un ciel où se voit le premier croissant de

la lune au-dessus d'une bonzerie. Au-dessous du poète, des branches

d'arbres toutes remplies d'oiseaux roses.

IX. Un bord de rivière où une femme à la clarté de la lune blanchit avec

son garçonnet de la toile, à grands coups de battoir.

C'est l'illustration d'une poésie de Narihira sur le désespoir d'une femme

quittée par son mari, et dont le battement désolé, sous cette lune, que

contemplait à la même heure, dans un autre pays, son mari, lui était

apporté comme un cri du coeur de sa femme.

X. Un paysage couvert de neige où un poète chinois, monté sur un cheval

rouge, se détache sur le blanc de la terre, sur le bleu pâle du ciel.

Hokousaï L'art japonais au XVII Siècle · 第 48 / 154 题