En cette même année 1830, ou dans des années qui la touchent de très près,
paraît _Shika Shashinkiô_, IMAGES DES POÈTES, une série de dix grandes
impressions en couleur (H. 50, L. 22 centimètres) qui, selon moi, est la
série révélatrice du grand dessinateur et du puissant coloriste qu'est
Hokousaï.
Dans ces dix compositions, du plus fier dessin, de la plus savante
assurance dans le trait, la coloration de l'aquarelle qui les recouvre a
une solidité, pour ainsi dire, un _gras_ qui vous enlève toute impression
d'un coloriage sur du papier, mais vous fait regarder ces images ainsi que
vous regarderiez des panneaux recouverts de la plus sérieuse peinture à
l'huile. Non, rien ne peut donner une idée de la grandeur, du pittoresque,
de la couleur à la fois réelle et poétique des paysages en hauteur où se
passent ces scènes lyriques.
Les titres de cette série de la plus grande rareté tantôt portent le nom
d'un poète, tantôt le titre d'une poésie.
I. Dans un paysage montagneux, au bord de la mer, un poète chinois, une
branche de saule lui servant de cravache, chevauche sur un cheval blanc à
la selle toute garnie de houppes écarlates: un cheval dont la blancheur se
détache merveilleusement sur le bleu intense du lointain de la mer.
II. Le poète chinois Lihakou, appuyé sur un long bambou, avec deux enfants
dans les plis de sa robe, est en contemplation devant une cascade qui a
l'air de tomber perpendiculairement du haut du ciel, une cascade aux bleus
transparents, aux violets transparents de l'eau dans sa chute. Une planche
d'une coloration sourde et comme patinée, d'un effet admirable.
III. Dans une anse de la mer, où est remisé un bateau, en face d'un rocher
rose à moitié perdu dans les nuages et à la forme d'une architecture
féerique, entouré de ses disciples, le poète chinois Hakou-rakou-tén, à
qui l'on doit des poésies descriptives célèbres, est penché vers un
batelier qui d'en bas, semble le renseigner sur le site.
IV. Un Japonais qui traverse un pont, portant sur l'épaule une perche aux
bouts de laquelle sont attachés deux bouquets de la plante qui remplace au
Japon le papier de verre. Les grands arbres du haut du paysage, éclairés
par la lune, dans une fin de jour crépusculaire, sont d'une tonalité verte
indicible, d'un vert tendrement assoupi sur les hachures ombrées des
roseaux de la rivière.
V. Sous un immense pin, au bord de la mer, au-dessus de rochers rouges
ayant la forme accidentée de congélations, adossé à la balustrade d'une
haute terrasse, dans un élégant mouvement de retournement de la tête en
arrière, un homme contemple le ciel où brille la lune.
C'est le poète japonais Nakamaro, devenu ministre en Chine, qui a fait, en
sa nouvelle patrie, un poème où il dit que, lorsque son âme se promène
dans le ciel et qu'il voit cette lune qu'il a vue aux flancs de la
montagne de Mikasa, près de Kasouga, cette lune le console, lui fait
oublier les misères de l'existence, lui rappelle son Japon,--une pièce
qui fut cause de sa disgrâce, par le témoignage qu'elle apportait de son
attachement pour son ancienne patrie.
VI. Un épisode de l'histoire de la Chine: un homme monté sur un arbre, une
porte que deux soldats chinois sont en train d'ouvrir, près d'un coq qui
chante sur un toit. Voici l'explication de l'estampe. Un prince, après
une défaite, au moment d'être fait prisonnier dans un pays étranger, a pu
arriver, poursuivi de très près, à la porte de la frontière. Mais il fait
encore nuit et la barrière ne s'ouvre qu'à l'heure où les coqs chantent,
lorsqu'un fidèle du prince a l'idée de monter sur un arbre, d'imiter le
chant du coq, que reprennent tous les coqs de l'endroit, et la porte
s'ouvre.
VII. Un poète japonais se dirigeant dans la campagne vers une montagne à
la cime d'un fauve volcanique.
VIII. Un poète japonais des vieux siècles, dans sa robe jaune, tenant sur
son épaule l'éventail aux palettes de bois en usage avant l'invention du
papier, sous le bleu limpide d'un ciel où se voit le premier croissant de
la lune au-dessus d'une bonzerie. Au-dessous du poète, des branches
d'arbres toutes remplies d'oiseaux roses.
IX. Un bord de rivière où une femme à la clarté de la lune blanchit avec
son garçonnet de la toile, à grands coups de battoir.
C'est l'illustration d'une poésie de Narihira sur le désespoir d'une femme
quittée par son mari, et dont le battement désolé, sous cette lune, que
contemplait à la même heure, dans un autre pays, son mari, lui était
apporté comme un cri du coeur de sa femme.
X. Un paysage couvert de neige où un poète chinois, monté sur un cheval
rouge, se détache sur le blanc de la terre, sur le bleu pâle du ciel.