En 1828 paraît le _Yèhon Teikinwôra_, CORRESPONDANCE TRAITANT DU JARDIN DE
FAMILLE, un des plus parfaits livres illustrés par Hokousaï et gravés par
Yégawa Tomékiti: trois volumes où les compositions d'Hokousaï, prenant
tantôt le milieu, tantôt le haut de la page, sont encastrées dans une
ancienne écriture d'une grasse calligraphie admirablement rendue par le
graveur calligraphe Bountidô.
C'est l'ancienne éducation intellectuelle du Japon faite dans la maison
paternelle et pas dans les écoles. Et ce livre, où le mot _tei_ veut dire
jardin, et le mot _kin_ éducation, nous fait connaître un traité dont
le texte écrit en langage courant, usité dans les correspondances
journalières, a pour but de donner une éducation morale aux enfants dans
la famille, même pendant qu'ils jouent au jardin.
L'intérêt de ces volumes, où une illustration, toute moderne, et sans
rapport avec le texte, est intercalée au milieu de cette écriture du XIVe
siècle, c'est surtout la représentation des industries et des métiers du
pays.
Voici une cuisine: la cuisine officielle du souverain où les cuisiniers
ne peuvent toucher à rien qu'avec des baguettes; voici l'atelier d'un
sculpteur sculptant une chimère colossale; voici deux planches de
forgerons, dans l'une desquelles un vieux ciseleur, aux lourdes besicles,
est en train d'entailler une garde de sabre; voici une teinturerie avec le
teinturier aux bras teints jusqu'à la saignée; voici des brodeurs brodant
la soie étendue sur un châssis; voici les métiers à tisser de la ville et
de la campagne; voici la faiseuse de chapeaux de paille, et la faiseuse de
papier à l'usage domestique; voici le fabricant de parapluies, voici le
faiseur de petites boîtes en lames de bois roulées; voici le peintre de
kakémonos; voici le sculpteur spécialiste des statues et statuettes de
Bouddha, voici le diseur de bonne aventure offrant de la rue à des femmes
dans leur intérieur son petit faisceau de cinquante baguettes révélatrices
de bonne ou mauvaise chance de leur vie; voici enfin la boutique du
libraire avec l'annonce des derniers livres.
Et, dans cette représentation des industries et des métiers, une merveille
que le _d'après nature_ des attitudes, la vérité des mouvements,
l'attentionnement des hommes et des femmes à la chose qu'ils font, et la
tranquillité calme de l'application pour les besognes délicates, et la
violence des anatomies pour l'effort des gros ouvrages.
Dans le second volume c'est le fabricant de nattes, _tatami_; c'est le
modeleur de théières en métal; c'est le chandelier, à la main enduisant de
cire une tige de bambou, qu'on retire; c'est le vendeur d'huile; c'est un
entrepôt de saké; c'est un marchand de légumes frais; c'est un marchand de
légumes secs; c'est un préparateur de plantes marines comme l'_aonori_, le
_kombou_, et qu'on mange bouilli, grillé ou séché; c'est une faiseuse de
filets; c'est un séchoir de pieuvres dont la chair séchée sert à faire des
soupes très délicates.
Le troisième volume contient un très petit nombre de planches
d'industries. Il n'y a guère qu'un tourneur de meules avec lesquelles on
blanchit le riz; un broyeur de thé en poudre, pour le genre de cérémonie
dite Tcha-noyu, et se divisant en Koïtcha et Mattcha; un faiseur de
macaronis de sarrasin, représenté à côté des figures comiques de deux
avaleurs de macaroni, tout à la joie gloutonne de leur occupation. Et,
parmi ces industries, un industriel particulier, un conteur d'histoires,
jouant un peu les personnages qu'il met en scène et toujours entouré d'un
nombreux public de gens qui ne savent pas lire et, ainsi que dans nos
feuilletons, arrêtant son récit au moment le plus intéressant et faisant
revenir les gens avec la _suite à demain_.
Plusieurs planches sont consacrées à la célébration de légumes phénoménaux
de certaines provinces du Japon. Ici une rave de la province d'Ohmi qu'il
faut deux hommes pour porter, là une pousse de bambou de la province
de _Iyo_ qui a l'air d'un mât de navire, plus loin encore, deux navets
gigantesques de la province Owari, enfin un petasite d'Akita, cette petite
plante grande comme une laitue qui sert dans l'image qui la représente de
parasol à un homme et à une femme.
Et dans les trois volumes, mêlées aux planches représentant des métiers et
des industries, des planches de toutes sortes: l'audience d'un daïmio;
une rue de Yédo; un intérieur d'un temple bouddhique; une salle de
tribunal avec les trois juges sur une estrade, et le public assis à terre;
le frappement sur un taï en bois pour annoncer un service religieux;
la récolte des _kaki_; la pêche au cormoran; et encore des planches,
comme les quatre classes de la société japonaise: le guerrier, le
paysan, l'ouvrier, le marchand, la dernière classe dans cette société
aristocratique.
Mais, de toutes ces images, les plus charmantes sont des sortes de
culs-de-lampe, représentant celle-ci, une femme vue de dos à sa toilette
qui se met une épingle dans les cheveux devant un miroir reflétant sa
figure, abaissée avec le plus gracieux mouvement du cou, et l'abandon
derrière elle d'une main tenant un écran; et celle-là, formée tout
simplement du groupement d'une chimère, de deux peignes, d'une coupe à
saké, d'une pipe, d'une fleur.
Le premier volume est publié en 1828, le second en 1848, le troisième est
sans date, mais tous les dessins sont de 1828.
Le baron de Hubner, dans sa PROMENADE AUTOUR DU MONDE, raconte qu'à
Odawara, après le repas dans la grande maison de thé de la ville, un
homme s'est présenté, porteur d'une boîte divisée en quatre compartiments
contenant du sable rouge, bleu, noir, blanc, et qui, en le jetant sur le
plancher comme un cultivateur jette la semence, dessinait et peignait à la
fois des fleurs des oiseaux, et à la fin,--au milieu des rires bruyants
des hommes et des femmes, des sujets érotiques dignes de la _Chambre
secrète_ de Pompéi.
En 1828, un livre qui est, pour ainsi dire, le manuel de cet art, mais
pour les femmes, et sans aucun modèle obscène, paraissait sous ce titre:
_Bongwa hitori keiko_, ÉTUDE PAR SOI-MÊME DU DESSIN SUR PLATEAU, par Mme
Tsu-kihana Yei, avec une illustration due pour la plus grande part à
Hokousaï.
La première planche représente, à côté de boîtes de sables de différentes
couleurs, deux jeunes femmes accroupies par terre devant un plateau: l'une,
une cuiller à la main, l'autre, une planchette, toutes deux en train de
composer un tableau.
Et l'album contient, représentés en deux couleurs,--une couleur grisâtre,
une couleur rougeâtre,--d'abord des motifs élémentaires comme une tige de
bambou, une fleur d'iris, des lapins éclairés par la lune, puis des motifs
plus compliqués, comme une tortue, un faisan doré, un paon.
Et dans le texte de petits croquetons donnent la figuration de la
planchette, de la cuiller, et la manière dont la main doit les tenir et
laisser tomber le sable.