XXXIV

En 1828 paraît le _Yèhon Teikinwôra_, CORRESPONDANCE TRAITANT DU JARDIN DE

FAMILLE, un des plus parfaits livres illustrés par Hokousaï et gravés par

Yégawa Tomékiti: trois volumes où les compositions d'Hokousaï, prenant

tantôt le milieu, tantôt le haut de la page, sont encastrées dans une

ancienne écriture d'une grasse calligraphie admirablement rendue par le

graveur calligraphe Bountidô.

C'est l'ancienne éducation intellectuelle du Japon faite dans la maison

paternelle et pas dans les écoles. Et ce livre, où le mot _tei_ veut dire

jardin, et le mot _kin_ éducation, nous fait connaître un traité dont

le texte écrit en langage courant, usité dans les correspondances

journalières, a pour but de donner une éducation morale aux enfants dans

la famille, même pendant qu'ils jouent au jardin.

L'intérêt de ces volumes, où une illustration, toute moderne, et sans

rapport avec le texte, est intercalée au milieu de cette écriture du XIVe

siècle, c'est surtout la représentation des industries et des métiers du

pays.

Voici une cuisine: la cuisine officielle du souverain où les cuisiniers

ne peuvent toucher à rien qu'avec des baguettes; voici l'atelier d'un

sculpteur sculptant une chimère colossale; voici deux planches de

forgerons, dans l'une desquelles un vieux ciseleur, aux lourdes besicles,

est en train d'entailler une garde de sabre; voici une teinturerie avec le

teinturier aux bras teints jusqu'à la saignée; voici des brodeurs brodant

la soie étendue sur un châssis; voici les métiers à tisser de la ville et

de la campagne; voici la faiseuse de chapeaux de paille, et la faiseuse de

papier à l'usage domestique; voici le fabricant de parapluies, voici le

faiseur de petites boîtes en lames de bois roulées; voici le peintre de

kakémonos; voici le sculpteur spécialiste des statues et statuettes de

Bouddha, voici le diseur de bonne aventure offrant de la rue à des femmes

dans leur intérieur son petit faisceau de cinquante baguettes révélatrices

de bonne ou mauvaise chance de leur vie; voici enfin la boutique du

libraire avec l'annonce des derniers livres.

Et, dans cette représentation des industries et des métiers, une merveille

que le _d'après nature_ des attitudes, la vérité des mouvements,

l'attentionnement des hommes et des femmes à la chose qu'ils font, et la

tranquillité calme de l'application pour les besognes délicates, et la

violence des anatomies pour l'effort des gros ouvrages.

Dans le second volume c'est le fabricant de nattes, _tatami_; c'est le

modeleur de théières en métal; c'est le chandelier, à la main enduisant de

cire une tige de bambou, qu'on retire; c'est le vendeur d'huile; c'est un

entrepôt de saké; c'est un marchand de légumes frais; c'est un marchand de

légumes secs; c'est un préparateur de plantes marines comme l'_aonori_, le

_kombou_, et qu'on mange bouilli, grillé ou séché; c'est une faiseuse de

filets; c'est un séchoir de pieuvres dont la chair séchée sert à faire des

soupes très délicates.

Le troisième volume contient un très petit nombre de planches

d'industries. Il n'y a guère qu'un tourneur de meules avec lesquelles on

blanchit le riz; un broyeur de thé en poudre, pour le genre de cérémonie

dite Tcha-noyu, et se divisant en Koïtcha et Mattcha; un faiseur de

macaronis de sarrasin, représenté à côté des figures comiques de deux

avaleurs de macaroni, tout à la joie gloutonne de leur occupation. Et,

parmi ces industries, un industriel particulier, un conteur d'histoires,

jouant un peu les personnages qu'il met en scène et toujours entouré d'un

nombreux public de gens qui ne savent pas lire et, ainsi que dans nos

feuilletons, arrêtant son récit au moment le plus intéressant et faisant

revenir les gens avec la _suite à demain_.

Plusieurs planches sont consacrées à la célébration de légumes phénoménaux

de certaines provinces du Japon. Ici une rave de la province d'Ohmi qu'il

faut deux hommes pour porter, là une pousse de bambou de la province

de _Iyo_ qui a l'air d'un mât de navire, plus loin encore, deux navets

gigantesques de la province Owari, enfin un petasite d'Akita, cette petite

plante grande comme une laitue qui sert dans l'image qui la représente de

parasol à un homme et à une femme.

Et dans les trois volumes, mêlées aux planches représentant des métiers et

des industries, des planches de toutes sortes: l'audience d'un daïmio;

une rue de Yédo; un intérieur d'un temple bouddhique; une salle de

tribunal avec les trois juges sur une estrade, et le public assis à terre;

le frappement sur un taï en bois pour annoncer un service religieux;

la récolte des _kaki_; la pêche au cormoran; et encore des planches,

comme les quatre classes de la société japonaise: le guerrier, le

paysan, l'ouvrier, le marchand, la dernière classe dans cette société

aristocratique.

Mais, de toutes ces images, les plus charmantes sont des sortes de

culs-de-lampe, représentant celle-ci, une femme vue de dos à sa toilette

qui se met une épingle dans les cheveux devant un miroir reflétant sa

figure, abaissée avec le plus gracieux mouvement du cou, et l'abandon

derrière elle d'une main tenant un écran; et celle-là, formée tout

simplement du groupement d'une chimère, de deux peignes, d'une coupe à

saké, d'une pipe, d'une fleur.

Le premier volume est publié en 1828, le second en 1848, le troisième est

sans date, mais tous les dessins sont de 1828.

Le baron de Hubner, dans sa PROMENADE AUTOUR DU MONDE, raconte qu'à

Odawara, après le repas dans la grande maison de thé de la ville, un

homme s'est présenté, porteur d'une boîte divisée en quatre compartiments

contenant du sable rouge, bleu, noir, blanc, et qui, en le jetant sur le

plancher comme un cultivateur jette la semence, dessinait et peignait à la

fois des fleurs des oiseaux, et à la fin,--au milieu des rires bruyants

des hommes et des femmes, des sujets érotiques dignes de la _Chambre

secrète_ de Pompéi.

En 1828, un livre qui est, pour ainsi dire, le manuel de cet art, mais

pour les femmes, et sans aucun modèle obscène, paraissait sous ce titre:

_Bongwa hitori keiko_, ÉTUDE PAR SOI-MÊME DU DESSIN SUR PLATEAU, par Mme

Tsu-kihana Yei, avec une illustration due pour la plus grande part à

Hokousaï.

La première planche représente, à côté de boîtes de sables de différentes

couleurs, deux jeunes femmes accroupies par terre devant un plateau: l'une,

une cuiller à la main, l'autre, une planchette, toutes deux en train de

composer un tableau.

Et l'album contient, représentés en deux couleurs,--une couleur grisâtre,

une couleur rougeâtre,--d'abord des motifs élémentaires comme une tige de

bambou, une fleur d'iris, des lapins éclairés par la lune, puis des motifs

plus compliqués, comme une tortue, un faisan doré, un paon.

Et dans le texte de petits croquetons donnent la figuration de la

planchette, de la cuiller, et la manière dont la main doit les tenir et

laisser tomber le sable.

Hokousaï L'art japonais au XVII Siècle · 第 46 / 154 题