Snoilsky

On entendait sur le pavé, en mesure inégale, des claquements et des

cliquetis de sabots. Les gamins passaient avec un bruit de trictrac. Ils

sifflaient. Ils galopaient. Les maisons en tremblaient. L’écho

s’élançait des ruelles comme un chien qui détale de sa niche.

Des figures apparurent derrière les vitres. Qu’était-il arrivé? Le

fracas s’éloignait du côté du faubourg. Les servantes suivirent les

gamins. «Dieu nous garde! Dieu nous garde! criaient-elles en joignant

les mains. S’agit-il d’un meurtre ou d’un incendie?» Personne ne leur

répondait. Le bruit des sabots se perdait au loin, mais on le

distinguait encore.

Après les jeunes filles, les bonnes femmes accoururent. Elles

demandaient: «Qu’y a-t-il? qu’est-ce qui trouble une matinée si calme?

Est-ce un mariage? Est-ce un enterrement? Est-ce un incendie? Que fait

le guetteur? Attendra-t-il pour sonner le tocsin que toute la ville soit

en cendre?»

Là-bas, dans le faubourg, la foule s’arrêta devant la petite maison du

cordonnier, une petite maison où les vignes s’entrelaçaient au-dessus de

la porte et des fenêtres. Entre la rue et la maison, un jardin

s’étendait, large d’une aune, avec de minuscules pavillons en paille, un

bosquet grand comme pour un rat. Tout y était ordonné le mieux du monde:

des pois, des haricots à rames, des roses, des lavandes, une poignée

d’herbe, trois groseilliers épineux, un pommier; rien de plus.

Les gamins s’étaient groupés contre la maison. Ils se concertaient. Les

vitres noires et polies ne laissaient pas le regard pénétrer au-delà des

rideaux blancs. Un des gamins grimpa à la vigne et aplatit sa figure sur

la vitre. «Que voit-il?» chuchotaient les autres. Ce qu’il voyait? la

cordonnerie, le banc du cordonnier, des boîtes à graisse, des paquets de

cuir, des embauchoirs, des chevilles, des anneaux et des courroies. «Ne

voit-il pas d’homme?» Il voit le compagnon qui met des talons à des

souliers. «Qui encore? Qui encore?» De grandes mouches noires courent

sur la vitre et brouillent la vue. «Ne voit-il que le compagnon

cordonnier?» Lui seul. La chaise du maître est vide. Il regarde une,

deux, trois fois: la chaise du maître est vide.

La foule restait immobile. On s’étonnait. Ainsi le vieux cordonnier

avait disparu! Personne ne voulait le croire. On attendait des preuves.

Le chat se promenait sur le toit raide. Les griffes tendues, il se

laissa glisser jusqu’à la gouttière. Les moineaux s’agitaient, se

sentaient comme abandonnés et perdus. Un petit coq blanc apparut au coin

de la maison. Il avait atteint presque toute sa taille. Sa crête rouge

luisait du même rouge que les feuilles de la vigne. Il guettait, il

chantait, il appelait. Les autres coqs et les poules arrivèrent, une

file de poules blanches qui se dandinaient, battaient des ailes et

remuaient leurs pattes jaunes comme des baguettes de tambour. Elles

sautèrent parmi les pois, et, bientôt jalouses, commencèrent à

s’escarmoucher. L’une d’elles s’échappait avec une cosse pleine, quand

deux coqs la saisirent par le cou. Le chat se détourna des nids de

moineaux pour regarder, et soudain il fit une lourde chute au milieu de

la mêlée. Les volailles s’enfuirent le col allongé, tout le corps

ondulant. La foule pensa: «C’est bien vrai que le cordonnier n’est pas

là. On n’a qu’à voir le chat et les poules, et l’on comprend que le

maître est absent.»

Les langues allaient leur train et bourdonnaient dans la rue rocailleuse

et sale du faubourg qu’avait lavé la pluie d’automne. Les portes

s’ouvraient, les contrevents claquaient. Les gens approchaient

curieusement leurs têtes l’une de l’autre, et chuchotaient: «Il a

disparu.» Les moineaux piaillaient. Les sabots répétaient dans leur

cliquetis: «Le vieux cordonnier a disparu! Le propriétaire de la petite

maison, le mari de la jeune femme, le père du bel enfant a disparu!»

Nous avons une chanson qui dit: «Un mari âgé à la maison; un jeune amant

dans la forêt; une femme qui s’échappe; des enfants qui pleurent; une

maison sans maîtresse...» La chanson est ancienne. On l’a souvent

chantée. Tout le monde la comprend.

Mais voici une chanson nouvelle et plus difficile à comprendre. Le vieux

cordonnier était parti. Il avait laissé sur sa table un mot pour

prévenir qu’il ne reviendrait pas, et, à côté de ce mot, une lettre que,

seule, sa femme avait lue.

La jeune femme se trouvait dans sa cuisine où elle ne s’occupait de

rien. Une voisine empressée vaquait autour d’elle à tous les soins,

apportait les tasses, mettait du bois sur le feu, découpait la pellicule

de poisson séché dont on éclaircit le café, pleurait un peu et

s’essuyait les yeux avec le torchon. Les bonnes femmes du quartier se

tenaient, raides, assises le long du mur. Elles savaient comment il faut

se conduire dans une maison que le malheur a frappée et veillaient à ce

qu’on observât dignement les bienséances. Elles célébraient comme un

office ou comme un jour férié l’abandon de cette pauvre femme qu’elles

avaient le devoir de consoler. Leurs mains rudes reposaient

tranquillement sur leurs genoux. Leurs visages tannés se creusaient de

rides profondes. Leurs lèvres minces et pincées se fermaient obstinément

sur leurs gencives dégarnies.

Au milieu d’elles, la femme abandonnée était assise, blonde, douce, avec

sa grâce de colombe. Elle ne pleurait pas: elle tremblait. Elle serrait

les dents pour qu’on ne les entendît pas claquer. Un bruit de pas, un

coup frappé à la porte, la moindre parole qu’on lui adressait, tout la

faisait tressaillir.

Elle avait la lettre de son mari dans sa poche et s’en rappelait tantôt

une ligne, tantôt une autre:

... «Je ne peux plus supporter de vous voir, vous deux... Maintenant je

suis convaincu qu’Erikson et toi vous allez vous enfuir...» Et encore:

«... Tu ne dois pas le faire, car la médisance te rendrait malheureuse.

Je vais vous quitter. Tu pourras alors divorcer et te marier

honnêtement. Erikson est un bon travailleur et il sera bien capable de

te nourrir...» Et plus bas: «... Laisse dire aux gens ce qu’ils

voudront. Il me suffit qu’ils ne pensent pas de mal de toi: telle que je

te connais, tu ne le supporterais jamais...»

Elle ne comprenait pas. Elle n’avait pas eu l’intention de le tromper.

Si elle aimait à causer avec le jeune cordonnier, en quoi cela

regardait-il son mari? L’amour est une maladie, mais qui ne tue pas.

Elle était résolue à endurer son sort patiemment et jusqu’à la fin de sa

vie. Comment son mari avait-il deviné ses pensées les plus secrètes? Ah!

qu’elle souffrait en songeant à lui! Sans doute, il s’était torturé; il

les avait épiés; il avait pleuré sur son âge; il avait envié

furieusement le courage et la force du jeune homme; il avait tremblé à

leurs chuchotements, à leurs sourires, à leurs poignées de main; dans

l’ardeur de sa folie jalouse, il avait imaginé toute une histoire de

fuite qui n’existait pas. Et elle le voyait le dos courbé, s’en allant à

travers la nuit, plus vieux que jamais. Il s’en allait les mains

fiévreuses, avec le tourment de ses longues insomnies. Il s’évadait de

cette vie anxieuse et brûlante.

D’autres lignes lui revinrent à la mémoire: «... Je ne veux pas que les

gens te blâment. J’ai toujours été trop vieux pour toi...» Et encore:

«... Tu resteras estimée et honorée. Ne dis rien, et toute la honte

tombera sur moi...» Son cœur fut étreint d’angoisse. Pourquoi était-elle

assise dans la maison, plainte comme une mère en deuil, honorée comme

une mariée le jour de son mariage? Pourquoi n’était-elle pas sans foyer,

sans amis, dédaignée, méprisée? Pouvait-elle aussi mentir au monde? Dieu

se laisserait-il tromper? Sur l’étagère, au-dessus de la commode, il y

avait une grosse Bible, et, dans cette Bible, l’histoire d’un homme et

d’une femme qui avaient menti au Seigneur et aux hommes. _Qui t’a

inspiré, ô femme, le désir de tenter l’Esprit du Seigneur? Voici à ta

porte les jeunes hommes qui vont le porter en terre._ Elle fixait les

jeux sur cette Bible. Elle épiait le pas des jeunes hommes qui vinrent

chercher le cadavre de Saphira. Au moindre bruit elle frissonnait...

Elle était prête à se lever et à tout avouer, dût-elle en tomber morte.

Le café était préparé. Les femmes s’avancèrent vers la table avec

modestie. Elles remplirent les tasses, mirent un morceau de sucre dans

leur bouche et commencèrent à humer le café bouillant, en grand silence

et selon les usages: les femmes des artisans les premières, puis les

femmes à la journée. L’angoisse de la jeune femme grandissait. Sa pensée

l’emportait très loin, au milieu d’une nuit vague, dans un champ

défriché. De larges oiseaux, couleur de terre, aux ailes fortes et aux

becs pointus, planaient; et tout à coup ils descendirent vers sa tête.

Elle distinguait leurs griffes, leurs becs: elle baissa le front sous

cette pluie d’acier qui allait la tuer. Mais quand les oiseaux furent

près d’elle, tout près, elle se sentit forcée de relever les yeux et

elle s’aperçut qu’ils n’étaient autres que ces vieilles femmes.

L’une d’elles, qui connaissait admirablement les rites et qui jugeait

qu’on avait assez longtemps observé le silence, ouvrit la bouche et

commença de parler. La jeune femme sursauta comme à un coup de fouet.

Qu’allait-elle dire? Elle allait certainement dire: «Toi, Anna Wik,

femme de Matts Wik, tu as menti devant Dieu et devant nous. Il est temps

d’avouer. Nous sommes tes juges.»

Pas du tout. La vieille femme se mit à parler des hommes, et les autres

femmes tombèrent aussitôt d’accord sur le mal qu’ils commettaient. Des

êtres injustes et bizarres, ces hommes! «Ils nous battent, ils boivent

notre argent; ils engagent nos meubles. Pourquoi Dieu a-t-il créé une

pareille engeance?» Leurs bouches, comme les naseaux des dragons,

jetaient des flammes et vomissaient du venin. On citait des histoires

épouvantables. Une femme avait quitté son foyer à cause d’un mari

buveur. Des femmes avaient été délaissées pour d’autres femmes. Les

maladies, la pauvreté, la mort des enfants, le froid de l’hiver, la

charge des vieillards, tout était la faute des hommes. «Que Dieu nous

garde de leur tyrannie!»

Leurs paroles déchiraient les oreilles de l’abandonnée. Elle osa

murmurer: «Mon mari est bon.» Cette timide protestation souleva des

fureurs de mégères. «Lui bon? Lui, un homme âgé, qui disparaît ainsi,

qui ne se soucie plus de sa femme et de son enfant! Est-ce que tu crois

qu’il vaut mieux que les autres?»

Son mari rangé parmi les pécheurs! On la traînait dans des buissons

d’épines. Elle aurait voulu parler, crier la vérité: elle ne le pouvait

pas. Pourquoi Dieu restait-il silencieux? Pourquoi Dieu permettait-il

qu’une telle chose s’accomplît?

Si elle récitait la lettre à haute voix, alors toute cette rage se

déverserait sur elle. Quelle horreur! Elle n’avait point de courage.

Elle eût presque souhaité qu’une main insolente s’enfonçât dans sa poche

et en tirât le papier accusateur. Mais il lui était impossible de se

sacrifier. Elle se soumettrait volontiers à la condamnation, pourvu

qu’elle ne fût pas obligée de faire l’aveu...

On entendait le marteau retentir aux mains du jeune cordonnier. Toute la

journée ces coups lui avaient frappé sur le cœur. Elle en était irritée

et lasse. Personne ne distinguait donc dans ce bruit répété la joie

d’une victoire? Personne ne s’élèverait donc qui lui dirait: «Tu as

menti devant Dieu!» O Dieu qui sais tout, comment n’as-tu pas de

serviteurs capables de pénétrer dans les âmes? Mais aucune de ces femmes

n’avait rien compris et ne comprenait rien.

* * * * *

Quelques années plus tard, une femme divorcée se remaria avec un homme

qui avait été le compagnon de son mari. Elle avait d’abord écarté

jusqu’à l’idée de ce mariage: c’est l’histoire du brochet qui a mordu à

l’hameçon et que le pêcheur laisse tranquillement jouer dans son

sillage. Le brochet va, vient et s’imagine qu’il est libre; mais dès

qu’il se fatigue, le pêcheur l’attire doucement et, d’un coup brusque,

le soulève et le jette au fond de sa barque. Et le brochet ne sait

jamais comment la chose s’est faite.

La femme du cordonnier disparu avait congédié le compagnon de son mari.

Son intention était de vivre seule et de prouver à l’absent qu’elle

était innocente. Mais où se trouvait-il? Se souciait-il encore de sa

fidélité? Elle manquait du nécessaire. Sa fille allait en haillons.

Autour d’elle personne à qui se fier. Combien de temps pensait-il

qu’elle pût attendre?

Erikson réussissait. Il avait un magasin dans la ville. Les chaussures y

étaient rangées sur des rayons de verre derrière de belles vitrines. Son

atelier s’était agrandi. Il loua un appartement, meubla son salon de

meubles en moquette. Tout étant prêt pour la recevoir, elle y vint quand

elle fut trop lasse de sa pauvreté.

Au commencement elle avait peur. Les vagues catastrophes qu’elle

redoutait ne se produisirent pas. Peu à peu elle se rassura et finit par

s’abandonner à son bonheur. Le monde l’estimait; mais la pensée qu’elle

ne méritait pas cette estime tenait sa conscience en éveil, de sorte

qu’elle devint une bonne femme.

Des années passèrent; et son premier mari rentra dans la maison du

faubourg et de nouveau s’y installa. Mais il ne trouva point de travail.

Les braves gens ne voulaient plus avoir de rapports avec lui. On le

méprisait, lui pourtant qui avait fait ce qui était juste, et on

honorait sa femme, qui lui avait causé du tort. Il gardait son secret.

Peu s’en fallut qu’il n’en étouffât; et, repoussé, honni de tous, il se

mit à boire.

* * * * *

Ce fut alors que l’Armée du Salut arriva dans la ville et y loua une

grande salle. Dès le premier soir, toute la canaille tumultueuse s’y

rassembla, et durant une semaine y mena un tapage infernal. Au bout de

la semaine, le cordonnier Wiks s’y rendit pour prendre part à ce

divertissement.

La rue était encombrée. Soldats et gamins, servantes, femmes de ménage,

riches et gueux, coudes pointus et langues acérées, s’entassaient devant

la porte. La police était calme, la population turbulente. Comme l’Armée

était à la mode, tout le monde accourait à ses réunions. Les cabaretiers

et les tenanciers de bals publics séchaient sur pied.

Au fond d’une salle basse se dressait une estrade vide. Le plancher

était raboteux; des fleurs d’humidité s’épanouissaient au plafond. Les

lampes fumaient. Le poêle, au milieu de la pièce, répandait une vapeur

de charbon. En un instant, les chaises qu’on avait empruntées au

voisinage et tous les bancs de bois blanc furent occupés. Au pied de

l’estrade, des femmes étaient assises, décentes comme à l’Église, aussi

sérieuses que le jour de leur mariage. Derrière elles se pressaient des

couturières, des débardeurs et des gamins les uns sur les autres. Et

l’on se battait à la porte pour entrer. Et, avant que la représentation

commençât, les gens sifflaient, riaient, cassaient des bancs, s’en

donnaient à cœur joie.

Tout à coup un silence se fit. Trois jeunes femmes, cachées derrière des

guitares et ensevelies sous de larges chapeaux, gravirent les marches de

l’estrade et se jetèrent à genoux. L’une d’elles priait à haute voix, la

tête levée et les yeux clos. Sa voix coupait comme un canif.

L’assistance resta calme; les gamins se réservaient pour les cantiques

et les confessions.

La prière achevée, les jeunes femmes commencèrent aussitôt leurs chants

et leurs prêches. Elles souriaient et parlaient de leur bonheur. Devant

elles, les figures s’allumaient, les bouches grimaçantes crachaient du

tabac et des jurons. Une infecte buée montait des vêtements mouillés et

sales. Elles parlaient de leur bonheur. Comme elles étaient braves, ces

petites créatures, et la bravoure, comme c’est beau! Il n’y avait

vraiment pas de quoi rire des grands chapeaux dont elles étaient

affublées! On aurait pu parier qu’elles viendraient à bout de ces mains

calleuses, de ces visages farouches, de ces lèvres qui blasphémaient.

«Chantez avec nous! criaient-elles. Il est si bon de chanter!» Et,

pinçant de leurs guitares, elles entonnèrent un air bien connu. Autour

de l’estrade, quelques voix s’unirent aux leurs. Mais du côté de la

porte s’élança une chanson poissarde. Les deux chants se heurtèrent,

note contre note, parole contre parole, et sifflets contre guitares. Les

voix exercées des femmes essayèrent de dominer les voix enrouées et

perçantes des gamins et les voix de rogomme des portefaix. Le cantique

s’affaissa comme un lutteur blessé, et le bruit devint terrible. Les

femmes se jetèrent à genoux; et, les yeux clos, elles s’inclinaient et

se balançaient dans une douleur muette.

Le capitaine s’écria: «Seigneur, Seigneur, tu les feras tous tes

serviteurs! Grâces te soient rendues: nous te les amènerons!» La foule

vociférait, hurlait. Toutes les gorges semblaient chatouillées par une

lame tranchante. Les hommes exaspérés avaient oublié qu’ils étaient

venus là de leur plein gré. «Vous criez! continua le capitaine. Le vieux

serpent se tord et rage dans vos cœurs. Mais c’est le signe, c’est

précisément le signe! Il a peur; il souffre. Riez de nous! Cassez nos

fenêtres! Chassez-nous de l’estrade! Demain, vous nous appartiendrez.

Comment voulez-vous braver Dieu?»

Une jeune fille s’avança, très jolie, de très bonne et très riche

famille, à la voix douce et claire. Elle ne parla pas d’elle-même. Elle

chanta. Ce fut comme l’ombre d’une victoire. L’auditoire, un instant

dompté par sa grâce, écouta son chant; mais, dès qu’elle se tut, le

fracas repartit, plus épouvantable. Le poêle rouge absorbant l’air

soufflait une chaleur torride. Sur l’estrade, les soldats de l’Armée du

Salut étouffaient, vacillaient. Soudain, un je ne sais quoi, comme un

chuchotement mystérieux, une haleine qui passa, leur présagea un retour

de fortune. Dieu était là! Dieu les défendait! Le capitaine leva la

Bible au-dessus de sa tête et s’écria: «Cessez! Cessez! Nous éprouvons

que Dieu agit. Aidez-nous à prier. Dieu va nous donner une âme.»

Les femmes tombèrent à genoux et prièrent en silence. Une ardente

curiosité gagna les esprits. Qu’allait-il se passer? Que verrait-on? Ces

femmes avaient-elles le pouvoir d’obtenir quelque chose? La foule était

maintenant aussi avide de miracles que tout à l’heure de blasphèmes.

Personne n’osait remuer. Mais rien, rien n’arrivait: «O Dieu, tu nous

abandonnes! Tu nous abandonnes, ô Dieu!»

La jolie salutiste se mit à chanter. Elle choisit la chanson la plus

douce, cette chanson de la Bergère Finlandaise où s’exhale la langueur

d’un pur désir. On n’avait pas eu besoin d’en changer beaucoup les

paroles pour qu’elle signifiât l’attente d’une âme qui soupire après

Jésus.

Mon bien-aimé, mon bien-aimé, ne viendras-tu pas?

L’assistance adoucie, émue comme à la voix d’un enfant en prière,

écoutait ce caressant appel.

«Les montagnes et les forêts, le ciel et la terre, le monde entier

brûlent de te voir ouvrir enfin ses yeux à la lumière. Mon bien-aimé,

ne viendras-tu pas? Ce n’est point dans les hautes salles du roi que

tu demeures, c’est dans les cabarets obscurs, dans les misérables

galetas. Et tu refuses de m’entendre? Mon bien aimé, mon bien-aimé, ne

viendras-tu pas?»

L’une après l’autre, des voix se joignirent à celle de la chanteuse et

reprirent le refrain. Les mots importaient peu: l’air était si charmant

qu’il se prêtait à tous les mouvements des âmes et que tous les vagues

désirs s’y sentaient à l’aise. Le cantique remplissait la salle, comme

un gémissement tendre et de plus en plus impérieux.

Près de la porte, au milieu des pires hommes, le visage usé par

l’ivrognerie, mais ce soir-là dans tout son bon sens, le cordonnier

Matts Wik réfléchissait. «Si on me permettait de parler! se disait-il.

Si on me permettait de parler!» Jamais il n’avait vu salle plus

curieuse; jamais occasion plus singulière ne s’était présentée à lui.

Et tout à coup ceux qui chantaient tressaillirent. Une voix forte,

terrible, s’était élevée, insultant à Dieu. Pourquoi les hommes

serviraient-ils Dieu? Dieu abandonne tous ses serviteurs. Il a manqué à

son Fils, le soir de la grande angoisse. Il n’aide personne. La voix

s’enflait: les paroles tonnaient à coups précipités contre le trône de

Dieu, contre le trône de celui qui a tourmenté Job, qui a laissé

martyriser et brûler ses apôtres.

Aux premiers éclats de cette âpre colère, quelques assistants voulurent

rire; mais le rire rentra dans leur gorge; et tous se tournèrent vers

l’estrade, inquiets du courroux céleste que ce forcené menaçait de

déchaîner.

Et la voix continuait: Comme Dieu était avare de son ciel! Il y avait de

par le monde un homme qui avait fait un sacrifice que Dieu lui-même

n’exige pas, un homme qui avait plus que gagné le salut éternel. Mais,

parce que la vie est longue et qu’après s’être sacrifié il était tombé

dans le péché, il avait perdu toute son épargne de grâce et suivrait un

jour le chemin des damnés.

Ses blasphèmes étaient la bise épouvantable qui pousse les navires au

port. Des femmes se précipitèrent sur l’estrade, saisirent et baisèrent

les mains des salutistes. On n’avait pas le temps d’enregistrer toutes

les conversions. Les jeunes gens et les vieillards louaient Dieu. Et

Matts Wik parlait, parlait toujours. Il s’enivrait de sa parole. Il se

disait: «Je parle, je parle, enfin je parle!» Pour la première fois,

depuis son sacrifice, il se sentait libéré de sa douleur.

* * * * *

C’était un dimanche d’été. La ville avait l’air d’un désert pierreux,

d’un paysage de lune. Pas un chat, pas un moineau, à peine une mouche

sur un mur ensoleillé. Les habitants s’étaient acheminés vers la forêt.

Au sortir du faubourg, là où le chemin serpente à travers des champs

plats, où les alouettes lancent leurs notes les plus vives, où le trèfle

répand une odeur de miel, les paresseux et les traînards s’étaient

couchés, la casquette en arrière, le nez dans l’herbe, tout le corps

baigné du soleil et du parfum des fleurs. Mais ceux qui portaient des

provisions, les bicyclistes, les jeunes garçons chargés de leur

havresac, les Amis de la Tempérance avec leur drapeau et leur tambour,

les jeunes filles qui dansaient dans des nuages de poussière, avaient

atteint les bois; et leurs groupes se formaient sur la mousse autour des

paniers de victuailles. Soudain les stridulations infinies des grillons

se turent; un gros hérisson qui flânait dans les feuilles sèches et

craquantes des hêtres dressa ses piquants et s’enfuit. Un merle

s’égosilla à en devenir fou. L’armée du Salut s’avançait sous les

arbres, aux sons des guitares.

Aussitôt les gens qui se reposaient se levèrent. On quitta les places

réservées à la danse et au jeu de croquet, les balançoires et les

carrousels; et la foule se hâta vers le camp des salutistes où elle prit

d’assaut les bancs et chaque motte de terre.

L’armée avait grossi. Le large chapeau encadrait bien des jolies

figures; beaucoup d’hommes avaient endossé la veste rouge. Personne

n’osait plus lancer d’injures; les malintentionnés étouffaient leurs

jurons derrière leurs dents. Et le grand blasphémateur, le cordonnier

Matts Wik, debout près de l’estrade, gardait maintenant le drapeau rouge

dont les plis caressaient affectueusement sa tête grise.

Les Salutistes n’avaient pas oublié le vieillard à qui elles devaient

leur première victoire. Le lendemain elles étaient allées chez lui;

elles avaient lavé son plancher, raccommodé ses vêtements. Et elles lui

permirent de parler dans leurs réunions.

* * * * *

Du jour où il avait rompu le silence, Matts Wik était heureux. Il

n’était plus l’ennemi de Dieu. Il jouissait du sentiment de sa force et

du bruit de sa voix qui faisait trembler les salles. Toujours plein de

sa propre histoire, il continuait de la raconter en peignant le sort des

méconnus. Il parlait des hommes qui s’étaient dévoués jusqu’à en mourir,

qui s’étaient sacrifiés sans gagner aucune récompense, sans recevoir

aucune approbation. Il livrait son secret et tout de même ne le livrait

pas.

Il devint un poète. Il eut le don d’émouvoir les cœurs. Il les attirait

par les fantasques images qui sortaient de son cerveau malade. Il les

captivait par les plaintes poignantes que lui criait sa douleur.

Jusque-là il avait ignoré le pouvoir de son esprit; mais l’infortune le

lui avait révélé. Inquiet d’abord, puis tranquille et sûr, il entendait

monter à ses lèvres, du fond de sa souffrance, des paroles puissantes,

irrésistibles, et qui faisaient, autour de lui, courber les fronts et

les genoux des plus fiers. On ne recueillit pas plus ses discours qu’on

ne recueille les éclairs et le bruit de la foudre. C’étaient des cris de

chasse, des sons de cor qui réveillaient les âmes, les terrifiaient, les

persécutaient, les étreignaient d’une angoisse parfois sinistre.

Ce jour-là, dans la forêt, il demanda à ses auditeurs s’ils savaient

comment on doit servir Dieu? Comme Uria servit son Roi.

Il n’était plus Matts Wik, le cordonnier: il était Uria, lui-même. Il

traversait le désert, seul, avec la lettre de son Prince. La solitude

l’effrayait; mais il sourit en pensant à sa femme, et, comme il pensait

à elle, le désert lui sembla un champ de fleurs et des sources

jaillirent de la terre. Son chameau tomba. Des pressentiments lugubres

l’assaillirent. «Le malheur, songea-t-il, est un vautour: il aime le

désert.» Cependant il continua sa route avec la lettre du Roi. Il

marchait sur des épines, entouré de vipères et de scorpions. Il avait

soif; il avait faim. Il aperçut des caravanes dont les lignes sombres se

perdaient à l’horizon des sables. Il ne chercha point à les joindre.

Celui qui porte la lettre du Roi doit marcher seul. Le soir venu, des

tentes de bergers lui apparurent: il pensa à la demeure souriante de la

femme; il crut voir des voiles blancs qui lui faisaient signe

d’approcher. Mais il s’en détourna et s’enfonça plus avant dans la

solitude. Des voleurs le poursuivirent. Malheur à lui si quelqu’un lui

dérobe la lettre du Roi! Il l’ouvre, la lit, la relit, et reprend

courage! Debout, guerrier de la tribu de Juda! Il a lu la lettre; il ne

l’a pas détruite; il a lutté contre les voleurs; il a triomphé d’eux. Il

a traversé mille dangers. Il apporte lui-même sa condamnation à mort.

C’est ainsi qu’on doit obéir à la volonté de Dieu, jusqu’à en saigner,

jusqu’à en mourir.

Pendant que Matts Wik parlait, sa femme divorcée l’écoutait. Le matin

elle était partie pour la forêt au bras de son mari, satisfaite,

rayonnante, très digne et très respectable. Sa fille et l’apprenti de

son mari portaient le panier; la bonne portait le bébé, ils s’étaient

reposés sous les taillis. Ils avaient invité d’autres personnes, et ils

avaient été invités eux-mêmes. On avait mangé, bu, joué et ri. Les

souvenirs d’autrefois étaient bien morts! Naguère, quand elle voyait

passer sous ses fenêtres son premier mari ravagé par la boisson, sa

conscience se réveillait douloureuse; mais on lui avait dit qu’il était

devenu l’idole de l’Armée du Salut, et elle avait recouvré le calme. Et

maintenant elle était venue pour l’entendre. Elle comprit son langage.

Ce n’était point d’Uria qu’il parlait; c’était de lui. Elle

reconnaissait ce cavalier perdu dans le désert... Il se tordait de

souffrance en songeant à son propre sacrifice. Il arrachait des lambeaux

de son cœur et les jetait au milieu des hommes. Cette douleur

inconsolable lui fit l’effet d’une tombe ouverte...

* * * * *

Madame Erikson revint souvent à l’Armée du Salut. Son mari ne parlait

que de lui-même. Il était Abraham; il était Jacob; il était Jérémias que

le peuple précipita dans un puits; il était Élias que les enfants

poursuivaient de leurs rires. Cette douleur, qui prenait tous les

déguisements et empruntait toutes les voix, lui semblait inouïe. Elle

n’entrait pas dans la joie intime du poète.

Un jour, elle traîna sa fille avec elle. La jeune fille ne voulait pas

la suivre. Elle n’avait point eu de jeunesse. Elle avait grandi dans la

honte de son père. Sévère, attachée strictement à ses devoirs, droite,

un peu rude, elle paraissait toujours dire: «Voici la fille d’un homme

méprisé. Regardez s’il y a de la poussière sur ma robe et s’il y a rien

à blâmer dans ma vie!» Sa mère en était fière. Pourtant, elle soupirait

quelquefois. «O ma chère fille, tes caresses seraient peut-être plus

tendres si tes mains étaient moins blanches!»

La jeune fille avait pris place dans la salle, souriant dédaigneusement.

Lorsque son père se mit à parler, elle fit un mouvement pour se lever et

sortir. La main de madame Erikson la retint comme une pince. Les paroles

impétueuses de l’orateur bruissaient à ses oreilles, mais moins

éloquentes que cette main qui lui serrait les doigts, ses doigts lâches

et morts. Le visage de sa mère restait impassible. La main seule se

débattait, se tordait, brûlait, souffrait, luttait.

Le vieillard décrivait le martyre du silence. L’ami de Jésus, Lazare,

était malade, et ses sœurs avaient envoyé quérir le Maître. Le Maître ne

venait pas, et Lazare écoutait les plaintes de ses sœurs et se taisait.

Il savait que l’heure n’avait pas sonné et qu’il devait passer par les

affres de l’agonie. Il le savait, mais il se taisait, ou ne pouvait dire

la vérité qu’en des mots que personne ne comprenait. Et ses amis

injurieux se raillaient de lui.

La main d’Anna Erikson, qui continuait de presser celle de sa fille,

avouait tout: «Cet homme, c’est lui qui endure le martyre du silence. Il

est injustement accusé. Un seul mot le délivrerait!»

Les deux femmes rentrèrent chez elles, silencieuses. La jeune fille

pétrifiée interrogeait ses plus lointains souvenirs, et sa mère la

regardait avec anxiété. «Que sait-elle? Que sait-elle?»

Le lendemain, Anna Erikson invita ses anciennes amies à prendre le café.

C’étaient les mêmes femmes qui l’avaient entourée le jour où son mari

avait disparu. On parla de la foire, du prix des sabots, des servantes

malhonnêtes. Madame Erikson regardait ces bonnes figures insouciantes et

ne comprenait pas qu’elle eût pu jadis les redouter et croire qu’elles

la jugeraient.

Quand on eut rempli jusqu’au bord la deuxième tasse de café, elle prit

la parole d’un air solennel, mais d’une voix calme.

Les jeunes gens, dit-elle, sont imprudents. Une jeune fille qui se marie

sans réfléchir s’expose à de grands ennuis: «Ainsi moi. Qui pouvait plus

mal tomber que moi?»--Ah! certes! Elles ne l’avaient pas oublié,

répondirent les commères, et elles avaient compati à sa douleur.

Les jeunes gens sont insensés, reprit-elle. Ils gardent le silence parce

que leur âme est timide. On n’ose pas parler par crainte du monde. Et

celui qui n’a pas parlé au moment juste s’en repentira peut-être toute

sa vie.--Ah, certes! Rien n’était plus vrai, repartit le chœur des

bonnes femmes.

Hier, elle avait été entendre Matts Wik, et la souffrance qu’il avait

éprouvée à cause d’elle lui avait donné des remords. Pourtant, lui qui

était âgé, il aurait bien dû avoir la sagesse de ne pas choisir une

femme aussi jeune! «Il m’a quittée, croyant, que je voulais épouser

Erikson. Je n’ai pas osé le dire. Voici la lettre qu’il m’écrivit

alors...»

Elle la lut et une larme coula sur sa joue, convenablement.

«Sa jalousie l’avait trompé. C’était quatre ans avant qu’Erikson et moi

nous nous mariions. Mais Matts Wik est trop bon pour qu’on le

méconnaisse. Il nous a quittées, sa fille et moi, dans une bonne

intention. Je veux que cela se répète. Je voudrais même que cette lettre

fût lue à l’Armée du Salut. Je me suis tue longtemps. On ne se livre pas

volontiers à la discrétion d’un ivrogne. Maintenant, c’est autre chose,

et il faut que Matts Wik obtienne une réparation.»

Les femmes demeuraient interdites. La voix d’Anna Erikson trembla, quand

elle reprit avec un faible sourire:

--Peut-être ces dames ne désireront-elles plus venir me voir?

--Oh si! Je vous en prie! Vous étiez si jeune! Il n’y avait rien à

faire. C’était sa faute à lui qui s’imaginait des choses, des choses...

Elle sourit. Les voilà donc les durs becs qui l’auraient déchirée! Pas

plus que le mensonge, la vérité n’est dangereuse.

* * * * *

Ignorait-elle encore que sa fille l’avait abandonnée le matin même pour

aller chez son père.

* * * * *

On connut le sacrifice que Matts Wik avait fait afin de sauver l’honneur

de sa femme. Les uns l’admirèrent; d’autres en sourirent. La lettre fut

lue à une réunion des Salutistes. Quelques-uns pleurèrent d’émotion.

Quand on le rencontrait dans la rue, on lui serrait les mains.

Les jours suivants il se tut aux réunions; mais, un soir qu’on lui

demanda de parler, il monta sur l’estrade, joignit les mains et

commença. Il avait à peine prononcé quelques paroles qu’il s’arrêta

confus. Il ne reconnaissait plus sa voix intérieure. «Je ne peux pas,

murmura-t-il; Dieu ne m’inspire pas encore!» Il s’assit sur le banc, et,

la tête dans les mains, il se recueillit pour trouver d’abord ce dont il

parlerait. Naguère, il n’avait point accoutumé de réfléchir;

aujourd’hui, ses pensées tournoyaient. Il ferait peut-être mieux de se

lever et de se poster à sa place ordinaire et de débuter par sa prière

habituelle. Il essaya; mais, sous les regards qui l’enveloppaient, sa

figure devint terreuse, une sueur froide inonda son front, et aucune

parole ne lui monta aux lèvres.

Il se rassit en pleurant. On lui avait volé son don merveilleux. Il

n’avait plus rien à dire aux hommes puisqu’il n’avait plus rien à leur

déguiser. Il ne pouvait plus faire de son âme un sujet de fiction; et

les fictions l’abandonnaient. De nouveau, il s’avança jusqu’au bord de

l’estrade, chancelant comme un homme ivre. Il balbutia quelques mots

vagues. Le malheureux répétait ce qu’il avait entendu des autres; il

voulut s’imiter lui-même; mais ce fut en vain qu’il tâcha de surprendre

du recueillement dans les regards de ses auditeurs et sur leurs lèvres

le souffle pressé de l’émotion.

* * * * *

Il retomba dans l’obscurité. Il se maudit d’avoir converti sa femme et

sa fille. Ce qu’il y a de plus précieux au monde, il l’avait possédé et

perdu. Sa douleur fut terrible; mais c’était une douleur dont ne se

nourrit point le génie. Il pria: «O mon Dieu, mon Dieu, rends-moi la

souffrance d’être méconnu!»

On l’avait découronné. Plus misérable d’avoir goûté l’ivresse suprême de

la vie, plus misérable que le plus misérable, pauvre Roi déchu!

Les liens invisibles · 第 36 / 41 题