Jadis une bande de bohèmes et d’artistes avaient trouvé un refuge dans
un vieux manoir de la province du Vermland; et, sous le nom de Cavaliers
d’Ekebu, ils y avaient mené une ronde effrénée de plaisirs et
d’aventures.
Un de ces Cavaliers était le petit Ruster, celui qui savait transposer
les airs de musique et jouer de la flûte. Il était d’humble naissance,
pauvre, sans famille ni foyer, et, quand la compagnie joyeuse se
dispersa, il connut des temps durs. Plus de cheval; plus de voitures;
plus de pelisse ni de bon panier chargé de provisions. Il dut aller à
pied de domaine en domaine, ses frusques enveloppées dans un mouchoir
bleu à carreaux, le pardessus boutonné jusqu’au menton, afin de
dissimuler l’état du gilet et de la chemise. Il portait toute sa
richesse au fond de ses poches: une flûte dévissée, une gourde
d’eau-de-vie et sa plume. Si les temps étaient restés les mêmes, ce
copiste de musique n’aurait point chômé. Hélas! de jour en jour les gens
du Vermland se désintéressaient des mélodies et des beaux airs. On
reléguait dans les greniers les guitares aux rubans déteints et aux
chevilles fatiguées, les cors de chasse dont les glands et les freluches
s’effiloquaient; et la poussière s’épaississait sur le cercueil des
violons. A mesure que la flûte et la plume du petit Ruster travaillaient
moins, sa bouteille besognait davantage: il devint un ivrogne fieffé.
Encore qu’on le reçût comme un vieil ami, son arrivée causait de l’ennui
et son départ du plaisir. Il apportait avec lui de mauvaises odeurs et
des relents d’alcool, et dès le second grog, les yeux déjà vagues, il
entamait des histoires désagréables. Il était l’éternelle appréhension
des maisons hospitalières.
* * * * *
Or, quelques jours avant la Noël, il alla à Löfdala, où demeurait
Liliécrona, le grand violoniste. Ce Liliécrona avait été, lui aussi, un
cavalier d’Ekebu, et un des plus épris de cette vie tumultueuse. Puis il
était revenu à sa famille et n’avait plus bougé. Quand Ruster se
présenta, au milieu des nettoyages et des préparatifs de la fête, et
qu’il demanda de l’ouvrage, Liliécrona lui donna quelques morceaux de
musique à copier.
--Tu aurais mieux fait de le laisser partir, lui dit sa femme: il va
traîner les choses en longueur, et nous serons obligés de le garder
pendant la Noël.
--Il faut toujours qu’il soit quelque part, répondit Liliécrona.
Et il offrit des grogs à Ruster, et il lui tint compagnie et revécut
avec lui son temps de bohème. Au fond, la société de Ruster le gênait un
peu et l’attristait, mais il n’en voulait rien dire, car ses souvenirs
de vieille amitié et ses devoirs d’hôte lui étaient également sacrés.
Depuis trois semaines, on se préparait chez les Liliécrona à célébrer la
Noël; depuis trois semaines, on vivait en plein remue-ménage et en
pleine fièvre. On s’était fatigué et rougi les yeux à faire des
chandelles. On avait gelé à brasser la bière dans la buanderie et, dans
le magasin des provisions, à saler la viande et à hacher les saucisses.
Mais les domestiques aussi bien que la maîtresse supportaient sans
murmure ce surcroît de labeur, car ils savaient que, leur tâche terminée
et la sainte nuit venue, un doux enchantement descendrait sur eux, et
que les plaisanteries et les gais propos leur monteraient naturellement
aux lèvres, et que leurs pieds auraient des ailes pour les danses et que
les vieux airs et les vieilles rondes oubliés sortiraient soudain des
coins obscurs de leur mémoire. Et comme tous alors se sentiraient bons!
Mais le petit Ruster était venu; et la maîtresse et les servantes et les
enfants tombaient d’accord que leur Noël était gâtée.
La présence de Ruster leur pesait sur le cœur. On craignait que
Liliécrona, en remuant ses souvenirs, ne réveillât son humeur nomade et
que le grand violoniste, qui jadis ne pouvait rester longtemps au milieu
des siens, ne fût encore perdu pour sa famille. Et comme il s’était fait
chérir, depuis deux ans qu’on avait le bonheur de le posséder! Il se
prodiguait. Il était l’âme de la maison, surtout à Noël. Ce n’était pas
alors sur le canapé ou dans la chaise à bascule, mais sur un grand
escabeau, tout luisant d’usure, qu’il s’asseyait, au coin du feu. Et là,
tour à tour conteur et musicien, devant sa maisonnée attentive et ravie,
il courait les aventures et galopait à travers le monde, jusqu’aux
étoiles. Et toute la vie devenait haute, belle et riche, au rayonnement
de cette seule âme. Aussi l’aimait-on comme on aime la Noël, le soleil
et le printemps. Mais le petit Ruster était venu, et la fête était
compromise. Leur travail ne servirait plus à rien, si l’esprit du maître
était détourné de son foyer. Et puis pouvait-on voir d’un œil calme cet
ivrogne installé à la table de Noël, dans une honnête et pieuse famille,
dont il abîmait toute la joie?
La veille de Noël, au matin, le petit Ruster, ayant achevé de copier sa
musique, parla vaguement de s’en aller, bien que son intention fût de
rester. Sous l’influence de la maussaderie générale, Liliécrona
répondit, en termes aussi vagues, que Ruster ferait peut-être mieux de
demeurer où il était, pendant la Noël. Mais le petit Ruster était fier
et ombrageux: il retroussa ses moustaches et secoua la crinière qui
s’élevait sur sa tête comme un nuage noir. Que voulait dire Liliécrona?
Pensait-il que lui, Ruster, était embarrassé? Mais dans toutes les
forges du pays on l’attendait, on l’espérait; son lit était fait, son
verre déjà rempli. Il avait de l’ouvrage et des invitations à ne savoir
par où commencer.
--Fort bien, dit Liliécrona, je ne te retiendrai pas.
Après le déjeuner, le petit Ruster emprunta pelisse et fourrure; on fit
atteler un traîneau et on recommanda au valet, qui devait le conduire,
de fouetter le cheval, car une tempête de neige menaçait.
Personne ne croyait sérieusement que Ruster fût le bienvenu sous aucun
toit; mais on écartait cette pensée fâcheuse, tant on se félicitait
d’être délivré du personnage.
--Il a voulu partir, disait-on: c’est lui qui l’a voulu. Et maintenant
soyons gais!...
Mais quand, vers cinq heures, on se réunit autour de l’arbre pour
danser, Liliécrona soucieux, taciturne, ne s’assit point sur l’escabeau
merveilleux, et ne toucha pas au bol de punch. Il ne lui revenait pas la
moindre danse en mémoire, et son violon n’était pas accordé. On
danserait et on chanterait sans lui.
Alors sa femme s’inquiéta, les enfants se mirent à bouder; tout alla de
travers: on eut une veille de Noël absolument manquée. Le riz
s’attachait au fond des casseroles, les chandelles crépitaient et
crachotaient au lieu de brûler, les bûches fumaient, il entrait dans les
chambres des bouffées d’air glacial. Le valet, qui accompagnait Ruster,
n’était pas encore de retour. La cuisinière pleurait et les bonnes se
querellaient. Et tout à coup Liliécrona s’aperçut qu’on n’avait pas mis
dans la cour la botte de blé pour les oiseaux, et il se plaignit
amèrement des femmes qui oubliaient les anciennes traditions et qui
n’avaient pas de cœur. Mais tout le monde comprit bien qu’il songeait
moins aux oiseaux qu’au petit Ruster et qu’il se repentait de l’avoir
laissé partir, une veille de Noël. Il entra bientôt dans sa chambre dont
il referma la porte, et on l’entendit jouer sur son violon des airs
étranges, comme au temps jadis, quand sa maison lui devenait trop
étroite, des airs provocants et railleurs et pleins d’une orageuse
nostalgie. Sa femme se dit: «Il sera parti demain, si Dieu ne fait un
miracle cette nuit. Voilà que notre inhospitalité a causé le malheur que
nous voulions éviter.»
* * * * *
Cependant le petit Ruster courait sous la tempête. Il alla de porte en
porte demandant du travail, mais il ne fut reçu nulle part. On ne
l’invitait pas même à descendre du traîneau. Les uns avaient leur maison
remplie d’invités, les autres devaient passer la Noël chez des amis. On
pouvait à la rigueur le supporter quelques jours dans les semaines
ordinaires, mais pas une veille de Noël. L’année n’en a qu’une, et les
enfants se préparent à en jouir dès l’automne. Comment mettre cet homme
à la même table que des enfants? Et maintenant qu’il s’adonnait à la
boisson, on ne savait où le loger: la chambre des domestiques n’était
pas assez bonne pour lui et la chambre des hôtes l’était trop. Et le
petit Ruster continuait son chemin, fouetté par les tourbillons de
neige. Ses moustaches trempées pendaient tristement; ses yeux injectés
ne distinguaient plus rien; mais peu à peu les fumées de l’eau-de-vie
qu’il avait bue se dissipèrent. Il commença de s’étonner et de se
demander la raison de ce qui lui arrivait. Était-il donc possible que
nul ne voulût l’accueillir? Et tout à coup il se vit lui-même: il se vit
tel qu’il était, dégradé, ruineux, un misérable qu’on ne recevait qu’à
contre-cœur.
«C’est fait de moi! se dit-il. Plus de musique à copier, plus d’airs de
flûte! Personne au monde n’a le moindre besoin ni la moindre pitié de
Ruster.» Les rafales se succédaient, soulevant des colonnes de neige
qu’elles entraînaient au milieu des champs dans une ronde vertigineuse.
Puis elles passaient, et la neige dansante retombait et s’affaissait aux
creux des fossés. «Voilà la vie, se dit Ruster: on danse, et, après la
danse, la chute. On est un pauvre flocon recouvert par beaucoup d’autres
flocons. Mais, quand le moment est venu, ce sont des plaintes et des
larmes. A mon tour, maintenant!»
Il ne se souciait guère de savoir où le conduisait le valet: ce ne
pouvait être qu’à la mort. Le petit Ruster ne maudissait ni la flûte, ni
la joyeuse bohème des jours enfuis; il ne se disait pas que mieux eût
valu pour lui labourer la terre ou ressemeler des chaussures; mais il
déplorait de n’être désormais qu’un instrument usé dont la joie ne
tirerait plus d’accord. Il n’accusait personne. Quand le cor est fêlé et
la guitare fendue, on s’en débarrasse. Il se sentait très chétif, très
solitaire, très inutile, très perdu: le froid et la faim le tueraient la
veille de Noël.
* * * * *
Le traîneau s’arrêta: il vit des lumières autour de lui, il entendit des
voix douces. Des gens l’aidèrent à entrer dans une pièce bien chaude et
lui firent boire du thé bouillant, pendant qu’on lui ôtait sa pelisse et
que des mains tièdes frottaient ses doigts engourdis et que des souhaits
de bienvenue bourdonnaient à ses oreilles. Il en fut tellement étourdi,
qu’il mit un bon quart d’heure à se reconnaître chez les Liliécrona. Le
valet, fatigué de courir d’une ferme à l’autre sous la tempête, avait
pris le parti de revenir à la maison. Mais Ruster comprenait moins
encore l’accueil empressé dont il était l’objet. Il ne se dit pas que
son hôtesse, émue de compassion à l’idée du triste voyage qu’il avait
fait et de toutes les portes qui s’étaient refermées devant lui par cet
après-midi de grande fête, en avait oublié ses propres soucis.
Liliécrona, toujours enfermé dans sa chambre, ignorant le retour de
Ruster, continuait sur son violon sa folle et sauvage musique. Ruster
était assis dans la salle à manger avec les enfants. Les serviteurs, qui
d’ordinaire venaient s’y asseoir la veille de Noël, avaient cherché dans
la cuisine un refuge contre l’ennui qui s’était abattu sur les maîtres.
La femme de Liliécrona s’approcha de Ruster:
--Mon mari jouera toute la soirée, dit-elle, et il faut que je veille au
souper. Les enfants sont tout à fait abandonnés. Ne voulez-vous pas,
Ruster, vous occuper des deux plus petits?
Les enfants étaient une espèce de gens que Ruster n’avait point
accoutumé de fréquenter. On n’en rencontrait guère sous les tentes, ni
dans les auberges, ni aux orgies, ni sur les routes de la bohème. Il
éprouvait devant eux une grande timidité et ne trouvait rien à leur
dire. Il tira sa flûte et leur en laissa tapoter les clefs et les trous.
Le plus jeune, qui avait quatre ans, et l’aîné, qui en avait six,
prirent leur première leçon de flûte et s’en montrèrent vivement
intéressés.
--Voici le do, dit-il, et voici le ré.
Et saisissant une feuille de papier, il leur dessina ces notes.
--Mais non! s’écrièrent-ils. Ce n’est pas ainsi qu’on écrit do.
Et de courir chercher leur alphabet.
Alors Ruster les interrogea sur leurs lettres. Ils en savaient et ils en
ignoraient. Leurs connaissances n’étaient pas encore très étendues.
Ruster, piqué au jeu, les assit sur ses genoux et se mit en devoir de
compléter leur instruction. La mère allait et venait de la cuisine à la
salle à manger, et, toute surprise, écoutait. Les enfants riaient et
répétaient avec docilité leur _a b c d_. Mais peu à peu l’attention de
Ruster se relâcha, sa gaieté s’évanouit, et les pensées qu’il avait
agitées sous la tempête lui remontèrent à l’esprit. Oui, c’était bon et
charmant, mais passager: il n’en était pas moins fini et condamné. Et
tout à coup, il jeta ses mains sur son visage et se prit à pleurer.
La femme de Liliécrona s’avança vivement:
--Ruster, dit-elle, je vous comprends, vous croyez que vous n’avez plus
rien à faire ici-bas. La musique ne donne guère et l’eau-de-vie vous
ruine. Mais tout n’est pas perdu.
--Oh si! sanglota le petit flûtiste.
--Voyons: apprendre à lire et à écrire aux enfants, être assis près
d’eux comme ce soir, ne serait-ce point quelque chose? Et qui voudrait
remplir cette tâche ne serait-il pas partout le bienvenu? Les enfants ne
sont pas des instruments plus humbles que la flûte et le violon.
Regardez-les, Ruster.
--Je n’ose pas, murmura Ruster, car il lui semblait presque douloureux
de contempler à travers ces beaux yeux leurs âmes pures.
La femme de Liliécrona se mit à rire d’un bon rire heureux et clair.
--Vous vous y habituerez, Ruster. Vous resterez chez nous cette année
comme maître d’école.
Liliécrona, qui avait entendu ce rire, sortit de sa chambre.
--Qu’y a-t-il?
--Il y a seulement, répondit sa femme, que Ruster est revenu et que je
l’ai engagé pour apprendre à lire et à écrire aux enfants.
--Tu as fait cela? dit-il à voix basse. Tu as fait cela? Mais a-t-il
donc promis de...
--Non, il n’a rien promis; mais il verra qu’il faut se garder de bien
des choses quand on doit chaque jour rencontrer les yeux des enfants. Si
ce n’eût été la Noël, j’aurais hésité ou reculé peut-être. Mais quand le
bon Dieu ne craignait pas de mettre son petit enfant, son propre fils,
parmi nous autres pécheurs, je pense que je puis, moi, donner à mes
petits enfants l’occasion de sauver une âme.
Liliécrona ne répondit rien; mais toutes les rides de son visage se
tirèrent et tremblèrent. Il s’inclina vers sa femme, lui prit la main et
la baisa pieusement. Puis il cria:
--Tous les enfants vont venir ici baiser la main à mère.
Et l’on eut un joyeux Noël dans la maison de Liliécrona.