II

Comment «cela» lui est-il venu, cela qu’elle n’ose nommer?

Cela a dû lui venir comme la rosée à la fleur, la couleur à la rose, le

miel à la baie, doucement, imperceptiblement, sans s’annoncer.

D’ailleurs qu’importe la manière dont c’est venu, et qu’importe ce que

c’est! Que ce soit doux ou amer, mauvais ou bon, c’est ce qui est

défendu, ce qui n’aurait jamais dû exister. Cela la trouble, la

tourmente, la rend criminelle et malheureuse. Elle ne veut plus y

penser. Il faut arracher cela de son cœur; malheureusement cela ne se

laisse ni saisir, ni toucher. Cela chasse le sang de ses veines et y

circule et y règne et danse le long de ses nerfs et tressaille jusqu’au

bout de ses doigts. Cela est partout en elle. On lui enlèverait son

corps: elle est persuadée que cela formerait comme une empreinte d’elle.

Et pourtant cela n’est rien.

Elle ne veut plus y penser et elle y pense tout le temps. Comment

a-t-elle pu devenir si mauvaise. Elle s’examine; elle se confesse; elle

se demande encore une fois comment cela est arrivé. Pas au déjeuner,

sûrement. Quand elle était descendue, il n’y avait dans la salle à

manger que le maître de forge et la vieille dame. Et Maurice? Son

absence lui avait donné un coup. Mais, à y réfléchir, Maurice avait été

sage de partir pour la chasse, bien que la vieille dame ne comprît pas

ce qu’on pouvait chasser à cette époque de la Saint-Jean. Il avait senti

le besoin de s’éloigner, de donner à son oncle le temps de retrouver sa

bonne humeur. Et puis, Maurice, qui ne connaissait pas la timidité, ne

s’imaginait point qu’une petite personne comme elle serait prête à

défaillir quand elle ne le verrait pas et quand elle se trouverait seule

avec la vieille dame et l’oncle Téodor. Quel déjeuner! L’oncle avait

commencé par demander à la vieille dame si elle connaissait l’histoire

de la Belle Sigrid. Anne-Marie se rappela que Maurice s’était moqué de

son oncle qui n’avait dans toute sa maison que deux livres; les _Sagas

de l’histoire Suédoise_ d’Afzelius et l’_Histoire générale_ à l’usage

des femmes, de Mosselt. «Mais il les sait à fond», avait-il dit.

L’histoire de Sigrid parut fort intéressante à Anne-Marie, surtout quand

le Sénéchal Bengt fait couvrir de perles fines tout le lé de sa jupe de

bure[1]. Elle voyait Maurice; elle l’entendait ordonner qu’on apportât

les perles. C’était un de ces rôles où il eût été très bien. Mais

lorsque l’oncle arriva au passage où Bengt s’enfuit dans la forêt et

laisse la jeune femme essuyer la colère de son frère, l’allusion à

Maurice lui sembla très claire; le sang lui monta au visage; son couteau

et sa fourchette lui tombèrent des mains; et les belles résolutions de

gagner l’oncle Téodor, qu’ils avaient prises durant leur voyage en

charrette, s’évanouirent dans le sentiment de sa maladresse et de sa

sottise.

[1] Le Sénéchal Beng Magnusson avait épousé, contrairement au vœu de

sa famille, une jeune fille très pauvre et de condition très

obscure, mais fort belle, appelée Sigrid. Son frère, le Jarl, envoya

à l’épouse une robe de soie splendide avec un lé de bure. Le

Sénéchal ordonna immédiatement qu’on recouvrît le lé de perles

fines. Plus tard, quand le Jarl vint à la demeure de son frère et

vit sa belle-sœur, il la trouva si belle et ce mariage lui parut si

naturel qu’il s’écria--c’est un mot historique: «Si mon frère ne

l’avait fait, je l’aurais fait moi-même!»

Mais l’oncle n’avait pas montré la moindre miséricorde. Il avait

continué l’histoire jusqu’au passage ou le Jarl s’était écrié: «Si mon

frère ne l’avait fait, je l’aurais fait moi-même.» Il avait mis dans ces

paroles un accent si comique, qu’elle avait été forcée de lever la tête,

et de rencontrer le regard amusé de ses yeux bruns.

L’oncle avait vu son angoisse et s’était pris à rire comme un gamin. Et

plus elle perdait la tête, plus l’oncle riait. Plus ses yeux disaient:

«Si mon frère ne l’avait fait...» Mais ne disaient-ils pas. «Si mon

neveu...?» Elle avait éclaté en sanglots et s’était précipitée hors de

la chambre... Non, ce n’était pas à ce moment que _cela_ était venu...

Ce n’était pas non plus pendant la promenade qui avait précédé le dîner.

Elle avait eu bien d’autres préoccupations. Quel plaisir de parcourir le

beau domaine et de se sentir si près de la nature. Il lui semblait

qu’elle retrouvait quelque chose de perdu depuis longtemps. Petite

demoiselle de boulanger, jeune fille de la ville, voilà ce qu’elle était

jusqu’à ce moment; mais, dès qu’elle avait mis le pied sur le sable de

la cour, une campagnarde s’était éveillée en elle. Le Duvet avait

compris qu’elle appartenait à la campagne. Elle s’était promenée devant

le perron, et, tout en se promenant, sa démarche devenait plus libre et

plus dégagée. Elle avait rejeté son châle et gardé son chapeau suspendu

à son bras. Les mains sur les hanches, elle aspirait l’air longuement et

profondément, et elle commença même à siffler.

Ah! comme elle s’était sentie vaillante et hardie. Elle avait d’abord

voulu descendre d’un pas calme et très convenable vers le jardin; mais

brusquement elle avait quitté la route et elle était entrée dans les

grandes cours qu’entourent les dépendances. Elle avait rencontré la

vachère et avait échangé quelques mots avec elle. Anne-Marie s’étonnait

elle-même d’entendre l’accent ferme et décidé de sa voix: une voix de

capitaine devant les rangs. Et elle se fit l’effet d’avoir un air très

crâne, lorsque, la tête haute, une gaule souple à la main, elle pénétra

dans l’étable.

L’étable n’était pas ce qu’elle s’était figuré. On n’y voyait point de

longues rangées d’animaux cornus sur qui établir sa domination. Ils

étaient tous au pâturage. Seul un petit veau paraissait attendre qu’on

fît quelque chose pour lui. Elle s’approcha, se dressa sur la pointe de

ses pieds, et, retenant sa robe d’une main, elle toucha de l’autre le

front de l’animal. Comme celui-ci ne semblait point trouver que ce fût

suffisant et tendait sa large langue, elle lui abandonna gracieusement

son petit doigt à lécher. Involontairement elle avait cherché autour

d’elle un admirateur de son héroïsme. Et qui avait-elle aperçu? Le

patron Téodor qui riait sur le seuil de l’étable.

Il l’avait accompagnée dans sa promenade. Mais ce n’était pas alors que

«cela» était venu. Il ne lui était seulement arrivé que ceci d’étrange:

elle n’avait plus eu peur du patron Téodor. Elle retrouvait près de lui

le même calme que près de sa mère: on eût dit qu’il connaissait tous ses

défauts et toutes ses faiblesses. Elle n’avait pas besoin de se montrer

autrement qu’elle était.

Le maître de forge lui avait promis de la mener au jardin et aux

terrasses qui longeaient l’étang; mais ce n’était point son goût à elle.

Le Duvet désirait voir ce qu’il y avait dans toutes les dépendances. Il

lui avait fait alors, et avec beaucoup de patience, visiter la laiterie

et la glacière, le cellier à vin, la cave aux pommes de terre, la maison

à provisions, le hangar au bois, le magasin des voitures et la pièce où

l’on cylindrait le linge. Puis on avait traversé l’écurie des chevaux de

labour et celle des chevaux de luxe, la chambre aux harnais et la

demeure des domestiques et des palefreniers, enfin l’atelier de

menuiserie. Elle s’était un peu perdue dans toutes ces chambres; mais

son cœur s’était enflammé d’enthousiasme à l’idée du bonheur de régner

sur cet empire. Et elle ne s’était pas fatiguée, bien qu’on eût encore

visité la bergerie et la porcherie et qu’on eût jeté un coup d’œil sur

le poulailler et sur l’enclos des lapins. Elle avait vu la chambre à

tisser et la forge et la hutte où l’on fumait la viande. Enfin elle

marchait de ravissement en ravissement. Et ils avaient passé par

d’immenses greniers, et par les séchoirs, et par des granges pleines de

foin et de feuilles sèches pour les brebis. Devant toutes ces merveilles

pratiques, elle prenait conscience de la ménagère qui dormait en elle.

Ce qui l’attira le plus, ce fut la spacieuse buanderie et les deux

gentilles petites pièces si propres, pour la cuisson du pain, avec leur

four béant et leur grande table.

--Oh! voilà ce que mère devrait voir! s’écria-t-elle.

Ils s’étaient assis un moment et elle avait parlé de sa famille et de sa

maison. Elle était très à l’aise et racontait ses petites affaires à

l’oncle Téodor, comme à un vieil ami, bien que les yeux bruns de l’oncle

semblassent rire de tout ce qu’elle disait.

Chez elle l’existence était calme: sans mouvement, sans changement.

Enfant, elle avait été maladive; aussi les parents n’avaient-ils jamais

voulu qu’elle s’occupât sérieusement de la boulangerie...

Tout en causant, il lui arriva de raconter que son père l’appelait

Duvet, et elle avait ajouté:--A la maison tout le monde me gâte excepté

Maurice; voilà pourquoi je l’aime tant. Il est si sage, lui. Il ne

m’appelle jamais Duvet, mais toujours Anne-Marie. Maurice est excellent.

Oh! comme elle avait vu danser et rire une étincelle dans les yeux de

l’oncle! Elle l’aurait battu avec sa baguette. Et elle répéta presque

avec des larmes dans la gorge: «Maurice est excellent.»

--Oui, je sais, je sais, avait répondu l’oncle. C’est lui qui sera mon

héritier.

Alors elle s’était écriée:

--Mais, oncle Téodor, pourquoi ne vous mariez-vous pas? Comme elle

devrait être heureuse la maîtresse d’une pareille maison!

--Et l’héritage de Maurice? Qu’en adviendrait-il? avait murmuré très

doucement l’oncle Téodor.

... Ces mots l’avaient rendue muette un bon moment. Elle ne pouvait pas

dire que ni Maurice, ni elle ne s’en souciaient, car c’était justement

leur principal souci. Elle se demanda s’il n’était point bas et vil; et

elle eut tout à coup comme le sentiment qu’elle devrait prier l’oncle de

leur pardonner le grand tort qu’ils lui feraient.

Comme ils rentraient, le chien de l’oncle vint à leur rencontre. C’était

une toute petite chienne aux jambes grêles, aux oreilles flottantes, aux

yeux de gazelle, un petit bout de chienne avec une petite voix fluette.

--Tu dois être étonnée que j’aie un si petit chien, avait dit le patron

Téodor.

--En effet!

--Ce n’est pas moi qui ai choisi Jenny pour chien, c’est Jenny qui m’a

pris pour maître! Veux-tu entendre son histoire, Duvet?

Il s’était immédiatement emparé de ce nom-là.

Elle le voulait bien, mais elle devinait encore là-dessous une

taquinerie.

--La première fois que Jenny est venue ici, c’était sous le bras d’une

belle dame de la ville. Elle avait un petit paletot sur le dos et un

petit bonnet sur la tête.--Tais-toi, Jenny, tu l’avais!--Je me suis dit:

«Quelle poule mouillée!» Mais, figure-toi, qu’à peine déposée par terre,

la petite bête dut sentir s’éveiller en elle des souvenirs d’enfance ou

quelque chose comme ça. Elle se grattait et se tordait et se roulait

pour se débarrasser de son paletot. Puis elle imita les grands chiens,

ce qui nous fit dire que Jenny était certainement née à la campagne.

Elle se couchait sur le perron et ne regardait même pas le canapé du

salon, mais elle chassait les poules, volait le lait du chat, jappait

contre les mendiants et se jetait dans les jambes des chevaux. Et voici

qu’au moment du départ, Jenny ne voulait pas s’en aller. Elle geignait

piteusement et sautait sur moi il n’y avait pas à s’y tromper: elle

tenait à rester. Qui aurait deviné dans cette petite bête en paletot la

vocation d’une chienne de campagne? Et c’est ainsi que j’ai un chien

bichon! Il ne me manque plus qu’une jolie dame!...

Ah que c’est donc ennuyeux d’être timide et sans éducation! L’oncle

avait dû s’étonner de la voir s’éloigner précipitamment au milieu de son

histoire. Mais il lui avait semblé que c’était d’elle qu’il avait parlé

en parlant de Jenny. Sans doute, il n’y pensait pas. Tout de même?...

Comme elle s’était sentie gênée! Pour rien au monde elle n’eût continué

l’entretien.

Évidemment ce n’était pas alors que _cela_ était venu.

C’était plutôt le soir, pendant la danse. Jamais aucun bal ne l’avait

tant amusée! Et cependant elle n’avait pas beaucoup dansé. On l’avait

même un peu délaissée. Mais elle s’amusait tant qu’elle ne s’en était

point aperçue. D’abord Maurice lui apparut plus beau qu’elle ne l’avait

jamais vu et supérieur à tous égards. Son absence au déjeuner l’avait un

peu froissée; et, comme, la veille, elle avait un moment souri de lui,

elle fut heureuse de pouvoir l’admirer encore. Il avait craint un

instant qu’elle ne se sentît négligée, puisqu’il ne s’occupait pas

uniquement d’elle. Non! elle n’était pas assez sotte pour prétendre

étaler leur amour. Et il lui plaisait de constater combien tout le monde

aimait le neveu de l’oncle Téodor. Il avait dansé plusieurs fois avec la

belle Élisabeth Westhing. Elle n’en avait pris aucun ombrage, d’autant

que Maurice était venu lui dire à l’oreille: «Tu vois, je ne peux pas me

débarrasser d’elle; nous sommes amis d’enfance. On a si peu l’habitude à

la campagne d’avoir pour cavalier un homme du monde qui sache danser et

causer. Il faut que tu me cèdes ce soir à ces demoiselles, Anne-Marie.»

Quant à l’oncle il s’effaçait devant Maurice. «Ce soir, avait-il dit,

c’est toi qui reçois.» Et Maurice suffisait à tout: il conduisait la

danse, servait à boire aux invités, prononçait des toasts en l’honneur

du pays et des dames. Il était superbe. L’oncle et elle ne le perdaient

pas des yeux. Leurs regards se croisèrent: l’oncle lui sourit et lui fit

un petit signe amical de la tête. Jusque-là le Duvet avait été attristée

que l’oncle Téodor n’appréciât point Maurice à sa juste valeur. Elle

était tranquille maintenant. L’oncle était fier de son neveu. Mais, vers

le matin, le patron Téodor commençait à devenir un peu trop bruyant et

tapageur. Il avait voulu se mêler à la danse et toutes les jeunes filles

se sauvaient devant lui, quand il venait les inviter, ou elles faisaient

semblant d’avoir promis à un autre cavalier.

--Danse avec Anne-Marie, lui avait dit Maurice d’un accent un peu

hautain.

Anne-Marie en avait été si effrayée, qu’elle avait tressailli. Et

l’oncle froissé s’était retiré dans le fumoir.

Mais Maurice s’était approché d’elle et lui avait dit d’une voix très

dure.

--Tu vas tout perdre, Anne-Marie, avec l’air que tu prends, quand mon

oncle veut danser avec toi. Il faut vraiment que tu y mettes un peu du

tien. Trouves-tu qu’il soit juste de me laisser tout faire?

--Mais que veux-tu donc que je fasse, Maurice?

--Oh! maintenant la partie est perdue. Ce que j’ai gagné ce soir ne

servira à rien.

--J’irai demander pardon à ton oncle, si tu le veux, Maurice?

Elle était navrée d’avoir blessé le patron Téodor.

--Ce serait la seule chose raisonnable; mais quand on est aussi

ridiculement timide que toi!...

Elle n’avait rien répliqué et s’était dirigée tout droit vers le fumoir,

qui était vide et où l’oncle s’était jeté dans un fauteuil.

--Pourquoi, mon oncle, ne voulez-vous pas danser avec moi? avait-elle

dit.

Le patron Téodor ouvrit ses yeux clos et la regarda longuement. Elle

n’avait jamais rencontré de regard aussi douloureux. Un prisonnier qui

songe à ses chaînes doit regarder ainsi. Il lui sembla tout à coup que

l’oncle était fort à plaindre et qu’il avait plus besoin d’elle que

Maurice, car Maurice n’avait besoin de personne. Il était si bien comme

il était! Elle avait posé sa main légère et caressante sur le bras du

patron Téodor, dont le regard s’était subitement ranimé. Il se mit à lui

caresser les cheveux de sa grande main.

--Petite mère! avait-il murmuré.

C’est alors que «cela» était venu pendant qu’il lui caressait les

cheveux. C’était venu furtivement. «Cela» s’était glissé, coulé en elle

avec un frissonnement, un froissement, un bruissement de trolls qui

traversent la sombre forêt nocturne.

Les liens invisibles · 第 23 / 41 题