Comment «cela» lui est-il venu, cela qu’elle n’ose nommer?
Cela a dû lui venir comme la rosée à la fleur, la couleur à la rose, le
miel à la baie, doucement, imperceptiblement, sans s’annoncer.
D’ailleurs qu’importe la manière dont c’est venu, et qu’importe ce que
c’est! Que ce soit doux ou amer, mauvais ou bon, c’est ce qui est
défendu, ce qui n’aurait jamais dû exister. Cela la trouble, la
tourmente, la rend criminelle et malheureuse. Elle ne veut plus y
penser. Il faut arracher cela de son cœur; malheureusement cela ne se
laisse ni saisir, ni toucher. Cela chasse le sang de ses veines et y
circule et y règne et danse le long de ses nerfs et tressaille jusqu’au
bout de ses doigts. Cela est partout en elle. On lui enlèverait son
corps: elle est persuadée que cela formerait comme une empreinte d’elle.
Et pourtant cela n’est rien.
Elle ne veut plus y penser et elle y pense tout le temps. Comment
a-t-elle pu devenir si mauvaise. Elle s’examine; elle se confesse; elle
se demande encore une fois comment cela est arrivé. Pas au déjeuner,
sûrement. Quand elle était descendue, il n’y avait dans la salle à
manger que le maître de forge et la vieille dame. Et Maurice? Son
absence lui avait donné un coup. Mais, à y réfléchir, Maurice avait été
sage de partir pour la chasse, bien que la vieille dame ne comprît pas
ce qu’on pouvait chasser à cette époque de la Saint-Jean. Il avait senti
le besoin de s’éloigner, de donner à son oncle le temps de retrouver sa
bonne humeur. Et puis, Maurice, qui ne connaissait pas la timidité, ne
s’imaginait point qu’une petite personne comme elle serait prête à
défaillir quand elle ne le verrait pas et quand elle se trouverait seule
avec la vieille dame et l’oncle Téodor. Quel déjeuner! L’oncle avait
commencé par demander à la vieille dame si elle connaissait l’histoire
de la Belle Sigrid. Anne-Marie se rappela que Maurice s’était moqué de
son oncle qui n’avait dans toute sa maison que deux livres; les _Sagas
de l’histoire Suédoise_ d’Afzelius et l’_Histoire générale_ à l’usage
des femmes, de Mosselt. «Mais il les sait à fond», avait-il dit.
L’histoire de Sigrid parut fort intéressante à Anne-Marie, surtout quand
le Sénéchal Bengt fait couvrir de perles fines tout le lé de sa jupe de
bure[1]. Elle voyait Maurice; elle l’entendait ordonner qu’on apportât
les perles. C’était un de ces rôles où il eût été très bien. Mais
lorsque l’oncle arriva au passage où Bengt s’enfuit dans la forêt et
laisse la jeune femme essuyer la colère de son frère, l’allusion à
Maurice lui sembla très claire; le sang lui monta au visage; son couteau
et sa fourchette lui tombèrent des mains; et les belles résolutions de
gagner l’oncle Téodor, qu’ils avaient prises durant leur voyage en
charrette, s’évanouirent dans le sentiment de sa maladresse et de sa
sottise.
[1] Le Sénéchal Beng Magnusson avait épousé, contrairement au vœu de
sa famille, une jeune fille très pauvre et de condition très
obscure, mais fort belle, appelée Sigrid. Son frère, le Jarl, envoya
à l’épouse une robe de soie splendide avec un lé de bure. Le
Sénéchal ordonna immédiatement qu’on recouvrît le lé de perles
fines. Plus tard, quand le Jarl vint à la demeure de son frère et
vit sa belle-sœur, il la trouva si belle et ce mariage lui parut si
naturel qu’il s’écria--c’est un mot historique: «Si mon frère ne
l’avait fait, je l’aurais fait moi-même!»
Mais l’oncle n’avait pas montré la moindre miséricorde. Il avait
continué l’histoire jusqu’au passage ou le Jarl s’était écrié: «Si mon
frère ne l’avait fait, je l’aurais fait moi-même.» Il avait mis dans ces
paroles un accent si comique, qu’elle avait été forcée de lever la tête,
et de rencontrer le regard amusé de ses yeux bruns.
L’oncle avait vu son angoisse et s’était pris à rire comme un gamin. Et
plus elle perdait la tête, plus l’oncle riait. Plus ses yeux disaient:
«Si mon frère ne l’avait fait...» Mais ne disaient-ils pas. «Si mon
neveu...?» Elle avait éclaté en sanglots et s’était précipitée hors de
la chambre... Non, ce n’était pas à ce moment que _cela_ était venu...
Ce n’était pas non plus pendant la promenade qui avait précédé le dîner.
Elle avait eu bien d’autres préoccupations. Quel plaisir de parcourir le
beau domaine et de se sentir si près de la nature. Il lui semblait
qu’elle retrouvait quelque chose de perdu depuis longtemps. Petite
demoiselle de boulanger, jeune fille de la ville, voilà ce qu’elle était
jusqu’à ce moment; mais, dès qu’elle avait mis le pied sur le sable de
la cour, une campagnarde s’était éveillée en elle. Le Duvet avait
compris qu’elle appartenait à la campagne. Elle s’était promenée devant
le perron, et, tout en se promenant, sa démarche devenait plus libre et
plus dégagée. Elle avait rejeté son châle et gardé son chapeau suspendu
à son bras. Les mains sur les hanches, elle aspirait l’air longuement et
profondément, et elle commença même à siffler.
Ah! comme elle s’était sentie vaillante et hardie. Elle avait d’abord
voulu descendre d’un pas calme et très convenable vers le jardin; mais
brusquement elle avait quitté la route et elle était entrée dans les
grandes cours qu’entourent les dépendances. Elle avait rencontré la
vachère et avait échangé quelques mots avec elle. Anne-Marie s’étonnait
elle-même d’entendre l’accent ferme et décidé de sa voix: une voix de
capitaine devant les rangs. Et elle se fit l’effet d’avoir un air très
crâne, lorsque, la tête haute, une gaule souple à la main, elle pénétra
dans l’étable.
L’étable n’était pas ce qu’elle s’était figuré. On n’y voyait point de
longues rangées d’animaux cornus sur qui établir sa domination. Ils
étaient tous au pâturage. Seul un petit veau paraissait attendre qu’on
fît quelque chose pour lui. Elle s’approcha, se dressa sur la pointe de
ses pieds, et, retenant sa robe d’une main, elle toucha de l’autre le
front de l’animal. Comme celui-ci ne semblait point trouver que ce fût
suffisant et tendait sa large langue, elle lui abandonna gracieusement
son petit doigt à lécher. Involontairement elle avait cherché autour
d’elle un admirateur de son héroïsme. Et qui avait-elle aperçu? Le
patron Téodor qui riait sur le seuil de l’étable.
Il l’avait accompagnée dans sa promenade. Mais ce n’était pas alors que
«cela» était venu. Il ne lui était seulement arrivé que ceci d’étrange:
elle n’avait plus eu peur du patron Téodor. Elle retrouvait près de lui
le même calme que près de sa mère: on eût dit qu’il connaissait tous ses
défauts et toutes ses faiblesses. Elle n’avait pas besoin de se montrer
autrement qu’elle était.
Le maître de forge lui avait promis de la mener au jardin et aux
terrasses qui longeaient l’étang; mais ce n’était point son goût à elle.
Le Duvet désirait voir ce qu’il y avait dans toutes les dépendances. Il
lui avait fait alors, et avec beaucoup de patience, visiter la laiterie
et la glacière, le cellier à vin, la cave aux pommes de terre, la maison
à provisions, le hangar au bois, le magasin des voitures et la pièce où
l’on cylindrait le linge. Puis on avait traversé l’écurie des chevaux de
labour et celle des chevaux de luxe, la chambre aux harnais et la
demeure des domestiques et des palefreniers, enfin l’atelier de
menuiserie. Elle s’était un peu perdue dans toutes ces chambres; mais
son cœur s’était enflammé d’enthousiasme à l’idée du bonheur de régner
sur cet empire. Et elle ne s’était pas fatiguée, bien qu’on eût encore
visité la bergerie et la porcherie et qu’on eût jeté un coup d’œil sur
le poulailler et sur l’enclos des lapins. Elle avait vu la chambre à
tisser et la forge et la hutte où l’on fumait la viande. Enfin elle
marchait de ravissement en ravissement. Et ils avaient passé par
d’immenses greniers, et par les séchoirs, et par des granges pleines de
foin et de feuilles sèches pour les brebis. Devant toutes ces merveilles
pratiques, elle prenait conscience de la ménagère qui dormait en elle.
Ce qui l’attira le plus, ce fut la spacieuse buanderie et les deux
gentilles petites pièces si propres, pour la cuisson du pain, avec leur
four béant et leur grande table.
--Oh! voilà ce que mère devrait voir! s’écria-t-elle.
Ils s’étaient assis un moment et elle avait parlé de sa famille et de sa
maison. Elle était très à l’aise et racontait ses petites affaires à
l’oncle Téodor, comme à un vieil ami, bien que les yeux bruns de l’oncle
semblassent rire de tout ce qu’elle disait.
Chez elle l’existence était calme: sans mouvement, sans changement.
Enfant, elle avait été maladive; aussi les parents n’avaient-ils jamais
voulu qu’elle s’occupât sérieusement de la boulangerie...
Tout en causant, il lui arriva de raconter que son père l’appelait
Duvet, et elle avait ajouté:--A la maison tout le monde me gâte excepté
Maurice; voilà pourquoi je l’aime tant. Il est si sage, lui. Il ne
m’appelle jamais Duvet, mais toujours Anne-Marie. Maurice est excellent.
Oh! comme elle avait vu danser et rire une étincelle dans les yeux de
l’oncle! Elle l’aurait battu avec sa baguette. Et elle répéta presque
avec des larmes dans la gorge: «Maurice est excellent.»
--Oui, je sais, je sais, avait répondu l’oncle. C’est lui qui sera mon
héritier.
Alors elle s’était écriée:
--Mais, oncle Téodor, pourquoi ne vous mariez-vous pas? Comme elle
devrait être heureuse la maîtresse d’une pareille maison!
--Et l’héritage de Maurice? Qu’en adviendrait-il? avait murmuré très
doucement l’oncle Téodor.
... Ces mots l’avaient rendue muette un bon moment. Elle ne pouvait pas
dire que ni Maurice, ni elle ne s’en souciaient, car c’était justement
leur principal souci. Elle se demanda s’il n’était point bas et vil; et
elle eut tout à coup comme le sentiment qu’elle devrait prier l’oncle de
leur pardonner le grand tort qu’ils lui feraient.
Comme ils rentraient, le chien de l’oncle vint à leur rencontre. C’était
une toute petite chienne aux jambes grêles, aux oreilles flottantes, aux
yeux de gazelle, un petit bout de chienne avec une petite voix fluette.
--Tu dois être étonnée que j’aie un si petit chien, avait dit le patron
Téodor.
--En effet!
--Ce n’est pas moi qui ai choisi Jenny pour chien, c’est Jenny qui m’a
pris pour maître! Veux-tu entendre son histoire, Duvet?
Il s’était immédiatement emparé de ce nom-là.
Elle le voulait bien, mais elle devinait encore là-dessous une
taquinerie.
--La première fois que Jenny est venue ici, c’était sous le bras d’une
belle dame de la ville. Elle avait un petit paletot sur le dos et un
petit bonnet sur la tête.--Tais-toi, Jenny, tu l’avais!--Je me suis dit:
«Quelle poule mouillée!» Mais, figure-toi, qu’à peine déposée par terre,
la petite bête dut sentir s’éveiller en elle des souvenirs d’enfance ou
quelque chose comme ça. Elle se grattait et se tordait et se roulait
pour se débarrasser de son paletot. Puis elle imita les grands chiens,
ce qui nous fit dire que Jenny était certainement née à la campagne.
Elle se couchait sur le perron et ne regardait même pas le canapé du
salon, mais elle chassait les poules, volait le lait du chat, jappait
contre les mendiants et se jetait dans les jambes des chevaux. Et voici
qu’au moment du départ, Jenny ne voulait pas s’en aller. Elle geignait
piteusement et sautait sur moi il n’y avait pas à s’y tromper: elle
tenait à rester. Qui aurait deviné dans cette petite bête en paletot la
vocation d’une chienne de campagne? Et c’est ainsi que j’ai un chien
bichon! Il ne me manque plus qu’une jolie dame!...
Ah que c’est donc ennuyeux d’être timide et sans éducation! L’oncle
avait dû s’étonner de la voir s’éloigner précipitamment au milieu de son
histoire. Mais il lui avait semblé que c’était d’elle qu’il avait parlé
en parlant de Jenny. Sans doute, il n’y pensait pas. Tout de même?...
Comme elle s’était sentie gênée! Pour rien au monde elle n’eût continué
l’entretien.
Évidemment ce n’était pas alors que _cela_ était venu.
C’était plutôt le soir, pendant la danse. Jamais aucun bal ne l’avait
tant amusée! Et cependant elle n’avait pas beaucoup dansé. On l’avait
même un peu délaissée. Mais elle s’amusait tant qu’elle ne s’en était
point aperçue. D’abord Maurice lui apparut plus beau qu’elle ne l’avait
jamais vu et supérieur à tous égards. Son absence au déjeuner l’avait un
peu froissée; et, comme, la veille, elle avait un moment souri de lui,
elle fut heureuse de pouvoir l’admirer encore. Il avait craint un
instant qu’elle ne se sentît négligée, puisqu’il ne s’occupait pas
uniquement d’elle. Non! elle n’était pas assez sotte pour prétendre
étaler leur amour. Et il lui plaisait de constater combien tout le monde
aimait le neveu de l’oncle Téodor. Il avait dansé plusieurs fois avec la
belle Élisabeth Westhing. Elle n’en avait pris aucun ombrage, d’autant
que Maurice était venu lui dire à l’oreille: «Tu vois, je ne peux pas me
débarrasser d’elle; nous sommes amis d’enfance. On a si peu l’habitude à
la campagne d’avoir pour cavalier un homme du monde qui sache danser et
causer. Il faut que tu me cèdes ce soir à ces demoiselles, Anne-Marie.»
Quant à l’oncle il s’effaçait devant Maurice. «Ce soir, avait-il dit,
c’est toi qui reçois.» Et Maurice suffisait à tout: il conduisait la
danse, servait à boire aux invités, prononçait des toasts en l’honneur
du pays et des dames. Il était superbe. L’oncle et elle ne le perdaient
pas des yeux. Leurs regards se croisèrent: l’oncle lui sourit et lui fit
un petit signe amical de la tête. Jusque-là le Duvet avait été attristée
que l’oncle Téodor n’appréciât point Maurice à sa juste valeur. Elle
était tranquille maintenant. L’oncle était fier de son neveu. Mais, vers
le matin, le patron Téodor commençait à devenir un peu trop bruyant et
tapageur. Il avait voulu se mêler à la danse et toutes les jeunes filles
se sauvaient devant lui, quand il venait les inviter, ou elles faisaient
semblant d’avoir promis à un autre cavalier.
--Danse avec Anne-Marie, lui avait dit Maurice d’un accent un peu
hautain.
Anne-Marie en avait été si effrayée, qu’elle avait tressailli. Et
l’oncle froissé s’était retiré dans le fumoir.
Mais Maurice s’était approché d’elle et lui avait dit d’une voix très
dure.
--Tu vas tout perdre, Anne-Marie, avec l’air que tu prends, quand mon
oncle veut danser avec toi. Il faut vraiment que tu y mettes un peu du
tien. Trouves-tu qu’il soit juste de me laisser tout faire?
--Mais que veux-tu donc que je fasse, Maurice?
--Oh! maintenant la partie est perdue. Ce que j’ai gagné ce soir ne
servira à rien.
--J’irai demander pardon à ton oncle, si tu le veux, Maurice?
Elle était navrée d’avoir blessé le patron Téodor.
--Ce serait la seule chose raisonnable; mais quand on est aussi
ridiculement timide que toi!...
Elle n’avait rien répliqué et s’était dirigée tout droit vers le fumoir,
qui était vide et où l’oncle s’était jeté dans un fauteuil.
--Pourquoi, mon oncle, ne voulez-vous pas danser avec moi? avait-elle
dit.
Le patron Téodor ouvrit ses yeux clos et la regarda longuement. Elle
n’avait jamais rencontré de regard aussi douloureux. Un prisonnier qui
songe à ses chaînes doit regarder ainsi. Il lui sembla tout à coup que
l’oncle était fort à plaindre et qu’il avait plus besoin d’elle que
Maurice, car Maurice n’avait besoin de personne. Il était si bien comme
il était! Elle avait posé sa main légère et caressante sur le bras du
patron Téodor, dont le regard s’était subitement ranimé. Il se mit à lui
caresser les cheveux de sa grande main.
--Petite mère! avait-il murmuré.
C’est alors que «cela» était venu pendant qu’il lui caressait les
cheveux. C’était venu furtivement. «Cela» s’était glissé, coulé en elle
avec un frissonnement, un froissement, un bruissement de trolls qui
traversent la sombre forêt nocturne.