L’évêque avait mandé le Père Verneau. Il s’agissait d’une assez fâcheuse
affaire: on avait envoyé le Père Verneau prêcher dans les districts
miniers des environs de Charleroi, et il y était tombé au milieu d’une
grève et d’un déchaînement d’ouvriers.
«Dès son arrivée à la terre noire, raconta-t-il à son évêque, une lettre
d’un des meneurs de la grève lui signifia qu’il pourrait parler, mais
qu’il devait s’attendre à de graves désordres, s’il se permettait de
nommer dans son sermon la Providence.»
--Et quand je montai en chaire et que je vis l’auditoire, continua le
Père, je ne doutai pas un instant qu’ils ne missent leur menace à
exécution.
Le Père Verneau était un petit moine desséché que son évêque regardait
de haut comme un être d’une espèce inférieure. Un pauvre petit moine
comme lui, mal tenu, mal rasé, d’un visage insignifiant, ne pouvait être
qu’un pleutre. L’évêque le sentait trembler sous son regard.
--On m’a même informé, dit-il, que vous avez satisfait à la demande de
ces grévistes. Mais je n’ai pas besoin, je pense, de vous rappeler...
--Monseigneur, interrompit humblement le Père Verneau, il me semble
qu’on devait, autant que possible, éviter dans l’église des scènes
tumultueuses.
--Mais qu’est-ce qu’une église où l’on ne peut prononcer le mot de Dieu
ou de Providence?
--Monseigneur a-t-il entendu mon sermon?
L’évêque, pour se calmer, arpentait la pièce de long en large.
--Vous le savez certainement par cœur, dit-il.
--Certainement, Monseigneur.
--Récitez-le moi donc, et tel que vous l’avez prononcé; mais, vous
entendez, Père Verneau, mot à mot, tel que vous l’avez prononcé.
L’évêque s’assit dans son fauteuil. Le père Verneau demeura debout.
* * * * *
«Citoyens et citoyennes, commença-t-il en retrouvant immédiatement son
ton de sermonnaire...
L’évêque tressaillit.
--C’est ainsi qu’ils aiment à être appelés, Monseigneur.
--Bon, bon, Père Verneau, dit l’évêque, continuez.
Mais ces deux mots l’avaient comme transporté au cœur même de la
situation. Il vit des haillons, beaucoup de haillons et beaucoup de
visages rudes et menaçants et une sorte d’allégresse sauvage,--toute
cette assemblée des enfants de la terre noire, des déshérités sombres
devant qui le Père avait parlé.
--Citoyens et citoyennes, recommença le Père Verneau, il y a eu dans ce
pays une Impératrice nommée Marie-Thérèse. C’était une Régente
excellente, la meilleure et la plus sage que la Belgique ait jamais
connue. D’autres Régents, citoyens, ont, après leur mort, des
successeurs qui leur enlèvent toute autorité sur leur peuple. Mais il
n’en est pas ainsi de la Grande Impératrice Marie-Thérèse. Peut-être
a-t-elle perdu son trône en Autriche-Hongrie; peut-être Brabant et
Limbourg ont-ils passé à d’autres maîtres; non son bon comté des
Flandres Occidentales. Là, dans les Flandres, où j’ai vécu ces dernières
années, on ne connaît encore aujourd’hui d’autre Régente que
Marie-Thérèse. Nous savons que le roi Léopold demeure à Bruxelles, mais
cela ne nous regarde pas. C’est Marie-Thérèse qui continue de régner
là-bas près de la mer, surtout dans les villages de pêcheurs. Plus on
approche de la mer, plus on sent qu’elle y règne. Ni la grande
Révolution, ni l’Empire, ni les Hollandais ne l’ont détrônée. Et comment
l’auraient-ils pu? Ils n’ont rien fait pour les enfants de la mer qui
soit comparable à ce qu’elle a fait, elle. Ce que le peuple des dunes
lui doit est inappréciable, citoyens!
Il y a cent cinquante ans, la première année de son règne, elle
entreprit un voyage à travers la Belgique. Elle vint à Bruxelles et à
Bruges, elle vint à Liège et à Lœven; et, quand elle eut visité beaucoup
de grandes villes, de mairies et de palais, elle vint à la côte voir la
mer et les dunes. Ce n’était pas un plaisant spectacle. Elle vit une mer
vaste et puissante qui décourageait les efforts de l’homme; elle vit des
côtes sans défense et sans abri. Il y avait bien les dunes, mais elles
n’avaient pas toujours arrêté les flots, et les flots pouvaient encore
les submerger. Il y avait aussi quelques digues, mais délabrées et
ruineuses. Elle vit des ports ensablés, des marais si mal desséchés que
seuls les joncs et les roseaux y croissaient. Elle vit des cabanes de
pêcheurs bâties au pied des dunes et déchiquetées par la tempête, et de
pauvres vieilles églises reculées au milieu des chardons dans un désert
de sable.
La grande Impératrice resta toute une journée au bord de la mer. Elle se
fit raconter des histoires d’inondations et de villages emportés par les
vagues. On lui montra l’endroit où toute une langue de terre s’était
abîmée sous les eaux. On la conduisit à la place où l’on distinguait une
vieille église engloutie. On lui énuméra les gens qui s’étaient noyés et
les bêtes qui s’étaient perdues, la dernière fois que les flots avaient
passé par-dessus les dunes. Et, toute la journée, l’Impératrice se
demanda: «Comment aiderai-je ce pauvre peuple? Je ne puis pas défendre à
la mer de monter, et de miner la rive; je ne puis lier les vents, ni les
empêcher de faire chavirer les bateaux des pêcheurs; je ne puis pousser
le poisson dans les filets, ni changer en froment l’avoine des sables.
Il n’y a point de monarque au monde qui ait le pouvoir de sauver ce
pauvre peuple.»
Le lendemain était un dimanche, et l’Impératrice écouta la messe à
Blankenberghe. De Dunkerque à Sleus les gens de la côte étaient accourus
pour la voir. Et avant l’office l’Impératrice se promena au milieu
d’eux, interrogeant l’un et l’autre.
Le premier qu’elle aborda fut le débâcleur de Newport.
--Qu’y a-t-il de neuf dans ta ville? demanda-t-elle.
--Rien, dit le débâcleur, sauf que Cornélis Œrtsen a eu son bateau
renversé la nuit dernière par un coup de vent et qu’on l’a retrouvé ce
matin à cheval sur la quille.
--C’est heureux au moins qu’il en soit réchappé, dit l’Impératrice.
--Je n’en suis pas sûr, fit le débâcleur, car il était fou lorsqu’on l’a
ramené à terre.
--Était-ce de peur? dit l’Impératrice.
--Oui, répondit l’homme. A Newport, nous n’avons rien sur quoi compter
aux heures de détresse. Cornélis n’ignorait pas que sa femme et ses
enfants mourraient de faim s’il périssait, et cette pensée lui a fait
perdre la raison.
--Vous auriez donc besoin, parmi les dunes, dit l’Impératrice, de
quelque chose sur quoi compter.
--C’est cela même, dit le débâcleur. Terre, mer et pêche, tout est
incertain. Quelque chose sur quoi l’on pourrait compter aux heures de
détresse, voilà ce qu’il nous faudrait.
L’Impératrice continua sa promenade et vit le curé de Heyst.
--Qu’y a-t-il de neuf à Heyst? lui dit-elle.
--Rien, fit-il, si ce n’est que Jacob Van Ravesteyn a cessé de dessécher
les marécages, de curer le port et de bâtir le phare; il a abandonné
tous les travaux utiles qu’il avait commencés.
--Et pourquoi? demanda l’Impératrice.
--C’est qu’il a fait un héritage, dit le curé, et qu’il n’ose pas le
risquer.
--Cependant il a quelque chose sur quoi compter, dit l’Impératrice.
--Oui, dit le curé, mais maintenant qu’il tient son argent, il a peur
d’en voir la fin.
--Il vous faudrait donc quelque chose d’inépuisable dont l’idée vous
soutînt, dit l’Impératrice.
--C’est cela même, répondit le prêtre; nous avons infiniment à faire, et
rien ne sera fait tant que nous ne sentirons pas derrière nous une
réserve inépuisable.
L’Impératrice poursuivit son chemin et s’arrêta devant le doyen des
pilotes de Middelkirke. Elle lui demanda des nouvelles de sa ville.
--Rien de neuf, dit le pilote, si ce n’est que Jean van der Meer et
Lucas Nerwinden se sont fâchés l’un contre l’autre.
--Et pourquoi?
--C’est qu’ils ont trouvé le banc de mornes qu’ils avaient cherché toute
leur vie. Le bruit leur en était venu des vieux temps, et, encouragés
par l’espoir, ils avaient parcouru la mer. Ils furent alors les
meilleurs amis du monde; mais, maintenant qu’ils l’ont trouvé, les voilà
ennemis jurés.
--Il eût donc mieux valu qu’ils ne l’eussent jamais trouvé, dit
l’Impératrice.
--Oui certes, répondit le doyen des pilotes.
--Il vous faudrait donc à Middelkirke, dit l’Impératrice, un trésor si
bien caché que personne ne pût le découvrir.
--Précisément, fit le pilote. Il le faudrait bien caché; car si
quelqu’un mettait la main dessus, il n’en résulterait que disputes et
inimitiés. D’ailleurs on le gaspillerait si vite qu’il ne nous servirait
plus à rien.
L’Impératrice soupira sur son impuissance. Elle entra dans l’église et
resta tout le temps à genoux, priant qu’il lui permît de secourir ce
pauvre peuple.
Quand les gens sortirent de la messe, elle monta sur la marche de
l’église afin de leur parler. Aucun Flamand n’oubliera jamais comment
elle était ce jour-là. Elle était belle comme une Impératrice et vêtue
comme une Impératrice. Elle s’était fait donner la couronne et le
manteau de pourpre et tenait le sceptre dans sa main. Autour de ses
cheveux poudrés et relevés très haut sur sa tête, courait un cordon de
grosses perles. Sa robe de soie rouge éclatante était recouverte de
dentelles flamandes. Et sur ses souliers rouges à talons hauts
brillaient des boucles de pierres précieuses. Et c’est ainsi qu’on la
voit toujours et qu’elle règne toujours dans les Flandres Occidentales.
Alors elle s’adressa aux habitants de la côte et leur dit sa volonté.
Ils comprenaient bien qu’elle ne pouvait ni calmer la mer, ni lier les
vents, ni pousser le poisson dans leurs filets, ni changer en froment
l’avoine des sables. Mais tout ce qui était en son pouvoir d’humble
mortelle serait fait. Ils étaient agenouillés pendant qu’elle parlait,
et jamais ils n’avaient senti battre pour eux un cœur aussi tendre,
aussi maternel. L’Impératrice leur parlait de leur dure existence avec
tant de pitié qu’ils en pleurèrent.
Maintenant elle avait résolu de leur laisser le coffre qui contenait son
trésor. Ce serait son cadeau à tous les habitants des dunes; et, les
larmes aux yeux, elle leur demanda pardon de ne pouvoir faire davantage.
Mais ils s’engageraient à n’employer ce trésor qu’arrivés aux dernières
limites de la misère, et ils promettraient, s’ils n’en avaient pas eu
besoin eux-mêmes, de le léguer à leurs descendants. Enfin elle prit
chaque homme en particulier et lui fit jurer qu’il n’essaierait point de
s’emparer du trésor et qu’on ne l’ouvrirait jamais qu’après avoir
consulté le peuple tout entier. Ils jurèrent, et bénirent l’Impératrice,
et pleurèrent de reconnaissance. Et elle pleura aussi, car elle avait
compris qu’il leur fallait un appui qui ne s’ébranlât point, un trésor
qui ne s’épuisât pas, une espérance qui fût sûre; mais il était hors de
son pouvoir de les leur donner, et jamais elle n’avait mieux senti son
impuissance qu’ici même, au milieu des dunes.
Or, citoyens, sans qu’elle le sût, grâce à la sagesse impériale déposée
dans son cœur de Régente, elle réussit au-delà de ce qu’elle avait
espéré. Et vous vous réjouirez d’apprendre tout le bien qui sortit du
cadeau de l’Impératrice pour les Flandres Occidentales. Le peuple eut
désormais quelque chose sur quoi compter, ce dont il avait tant besoin,
ce dont nous avons besoin, tous. Et, si grande que fût la misère, il ne
connut plus le désespoir.
On m’a raconté là-bas comment il est, ce coffre de l’Impératrice: comme
la châsse de sainte Ursule à Bruges, disent-ils, et encore plus beau.
C’est une imitation de la cathédrale de Vienne, en or pur. Sur les
côtés, toute l’histoire de l’Impératrice est gravée dans l’albâtre le
plus transparent. A la pointe des quatre petites tourelles étincellent
les quatre diamants que l’Impératrice arracha de la couronne du Sultan
Turc. Et sur les frontons son chiffre est incrusté en rubis. Et quand je
leur demande s’ils l’ont vu, ils me répondent que les matelots en
perdition le voient toujours flotter devant eux sur les vagues, comme un
signe qu’ils ne doivent pas désespérer dans la mort pour leur femme et
leurs enfants. Ce sont les seuls qui aient vu ce trésor; personne ne
s’en est assez approché pour le compter, et vous savez, citoyens, que
l’Impératrice ne dit pas ce qu’il contenait.
Et si vous doutez des services qu’il a rendus, allez à la côte et
regardez. Depuis ce jour-là, on n’a cessé de creuser et de bâtir. Et la
mer s’étend aujourd’hui vaincue et domptée aux pieds des jetées et des
digues. Les dunes renferment des prés verts, et les villes grandissent
sur le bord des flots. Et à chaque phare qu’on a érigé, à chaque port
qu’on a curé, à chaque navire qu’on a construit, à chaque digue qu’on a
amoncelée, on s’est toujours dit: «Si notre propre argent ne suffit pas,
nous recourrons à notre gracieuse Impératrice Marie-Thérèse.» Mais cette
pensée n’a servi que d’aiguillon: leur propre argent a toujours suffi.
Vous savez aussi que l’Impératrice ne révéla pas où se trouvait le
trésor. Quelle prudence, citoyens! Quelqu’un l’a dans sa garde, mais ce
ne sera que le jour où tous se seront décidés au partage que ce
quelqu’un l’apportera. On est donc sûr que, ni maintenant ni dans
l’avenir, il ne sera injustement partagé. D’égal droit il appartient à
tous. Chacun sait que l’Impératrice songe autant à lui qu’à son voisin.
Il ne peut y avoir ni jalousie ni disputes entre ces hommes, car ce
qu’ils possèdent de plus précieux leur est commun...
* * * * *
L’évêque interrompit le Père Verneau.
--C’est assez, dit-il; et comment avez-vous conclu?
--Je leur ai dit, fit le moine, que c’était un grand malheur que la
bonne Impératrice ne fût pas venue à Charleroi. Je les plaignis de ne
pas posséder son trésor. Avec toutes les choses qu’ils ont entreprises,
et l’océan qu’ils veulent maîtriser et les sables mouvants qu’ils
prétendent retenir, rien ne leur aurait été plus nécessaire.
--Et alors? demanda l’évêque.
--Oh, quelques pommes cuites lancées... quelques coups de sifflet...
mais j’étais déjà descendu de la chaire. Autrement rien.
--Et ils avaient compris, dit l’évêque, que vous leur parliez de la
Providence de Dieu?
Le moine s’inclina.
--Ils avaient compris que vous vouliez leur montrer que cette puissance
dont ils se moquent, parce qu’ils ne la voient pas, doit nécessairement
demeurer cachée? Et qu’elle serait mal employée, dès l’instant qu’on
pourrait l’étreindre... Eh bien, je vous félicite.
Le moine se retira vers la porte en saluant; mais l’évêque le suivit,
rayonnant de bienveillance.
--Dites-moi, le coffre, le trésor, ils y croient encore, là-bas?
--S’ils y croient! Mais certainement, Monseigneur.
--Le trésor... voyons, y eut-il jamais un trésor?
--Pardonnez-moi, Monseigneur, mais j’ai promis...
--Oh, pour moi... dit l’évêque.
--C’est le curé de Blankenberghe qui le garde, Monseigneur... Je l’ai
vu... C’est un petit coffre de bois aux montures en fer.
--Et... et dedans?
--Au fond du coffre, il y a bien vingt beaux thalers à l’effigie de
Marie-Thérèse.
L’évêque sourit, puis redevint brusquement très sérieux.
--Ose-t-on comparer un pareil petit coffre à la Providence?
--Toutes les comparaisons pèchent, Monseigneur. Toutes les pensées des
hommes sont vaines.
Le père Verneau s’inclina encore une fois et se glissa hors de la
chambre.