VOYAGE À CAYENNE.

_Forsan et hæc olim meninisse juvabit._

Virg. Æneid., lib. I.

L'innocent dans les fers, sème un doux avenir.

Les causes de mon exil sont connues; je le suis moi-même par mes

malheurs; ils ne m'ont pas été infructueux; j'écris librement ce que

je pense, non de mes ennemis, car je n'en connois plus; mais des pays

que j'ai vus, des compagnons d'exil dont j'ai partagé la destinée

pendant trois ans, des déserts brûlans qui les ont dévorés. Je

parlerai aussi des différentes classes d'hommes et de quelques animaux

de la zone torride. J'ai obtenu la liberté de voyager dans ce vaste

pays; j'ai resté à _Synnamari_ et à _Konanama_; j'en ai tracé le plan

sur les lieux, et il n'y a pas une famille de déportés, à qui je ne

puisse donner des nouvelles certaines du genre de vie ou de mort des

personnes qui les intéressent. Le lecteur saura comment je me suis

procuré à ce sujet les pièces authentiques du gouvernement que je

mettrai sous ses yeux. J'ai commencé ce manuscrit sur la _Décade_, il

appartient plus à mes compagnons qu'à moi. J'ai été assez heureux pour

découvrir dans la Guyane une excellente bibliothèque, un peu rongée de

vers, mais bien meublée de manuscrits de voyageurs et d'historiens.

MM. Gourgue (notaire), Jacquard, Colin, Gauron (médecin) et Terasson

ne m'ont rien laissé désirer à cet égard; je leur dois aussi la

meilleure partie de mes recherches sur les moeurs des Indiens, des

noirs, des blancs, sur la culture du pays, sur les reptiles et autres

animaux curieux dont je dirai un mot. Ce préambule est déjà trop long,

nous avons du chemin à faire, mettons-nous en route.

Je fus arrêté le _13 fructidor an V_ (_30 août 1797_), pour avoir fait

quelques couplets où les Jacobins et le Directoire crurent se

reconnoître: traîné à la Force, jugé le 9 brumaire an VI (_31

octobre_) à la mort, puis à la déportation, j'en rappelai pour gagner

du temps, je me persuadois, comme plusieurs, que la déportation seroit

une noyade, sous un autre nom.

Le _2 novembre_, on me conduit à Bicêtre, où, me voyant seul dans une

cellule de huit pieds quarrés, j'esquisse quelques notes sur mes

malheurs; j'avois le pressentiment d'une future inquisition. Chaque

cahier étoit à peine fini que je le remettois aux personnes qui

faisoient tous les jours une lieue pour venir me voir au travers d'une

grille de fil-d'archal, aux deux bouts de laquelle étoient des gardes

qui coupoient jusqu'au pain qu'on m'apportoit; heureusement que

j'avois un porte-clefs qui m'étoit affidé.

Le _6 janvier 1798_, je venois d'envoyer mon dernier cahier, je

remonte à ma chambre sur les quatre heures après midi, pour me

remettre à l'ouvrage; à six heures, la porte de la galerie s'ouvre

avec grand bruit; deux porte-clefs entrent dans mon cabanon avec deux

flambeaux et deux dogues; j'étois sur mon lit, ils m'en font

descendre, me fouillent; mettent le scellé sur la porte de ma chambre,

et m'annoncent qu'un gendarme à cheval vient d'apporter un ordre du

commissaire de visiter mes papiers, et de me mettre provisoirement au

cachot, au pain et à l'eau, sur une botte de paille. J'y descends,

aussi-tôt me voilà à côté de deux condamnés à mort, l'un pour

assassinat sur la route de Pantin, l'autre, (Dupré) pour avoir coupé

les deux seins à sa maîtresse, par jalousie.

* * * * *

Le _12 janvier_, on m'extrait de cette fosse pour lever le scellé de

mon cabanon, toujours avec un ordre du commissaire.

* * * * *

Il ne se trouve que des pièces insignifiantes, que je paraphe toutes

par numéros, et qui sont envoyées de suite à Paris.

* * * * *

Le _13 janvier_, on me fit remonter dans mon cher cabanon qui devint

un palais pour moi, depuis que j'étois descendu à quelques pieds sous

terre; la porte en étoit fermée sur moi, mais je pouvois respirer

l'air. Ma fenêtre donnoit sur la cour voisine; ce jour là même je vis

mes amis à qui je ne pouvois parler que par signes, leur étendant la

main au travers des barreaux. Je leur avois appris un langage muet que

j'avois inventé en 1793, pour converser avec une voisine, qui

demeuroit en face de la maison d'arrêt de la section de _Marat_.

L'inflexion de mes doigts formoit toutes mes lettres. Ils avoient un

mouchoir à la main; j'appris par leurs signes que mon jugement étoit

confirmé.

* * * * *

J'attendois cette confirmation, que je n'ai jamais reçue.

* * * * *

Le _26 janvier_, à dix heures du matin, deux gendarmes à cheval

viennent me prendre, et pour que je sois absolument sans ressources,

ils ont ordre de me dire que je suis mandé à Versailles, pour déposer

dans une affaire. La ruse est trop grossière pour que je ne m'en méfie

pas; ils me mettent les menottes; me voilà en route pour Rochefort, ou

pour la déportation.

Je marchois à pied au milieu de mes deux archers à cheval, ayant les

deux mains enferrées et cachées dans mon mouchoir; je ne me souciois

pas de traverser Paris dans cet accoutrement; mes guides y

consentirent, et nous prîmes par le boulevard d'Enfer. C'étoit

l'hiver; que ces lieux étoient déserts! ils me rappeloient le plaisir

que j'y avois goûté dans la belle saison dernière. En approchant de

la maison de Maury (une des bastilles de Robespierre), je comparai les

deux époques.

À dix heures, j'arrive à Vaugirard, guinguette fameuse autrefois, et

qui ressembloit à un désert: c'étoit le point de ralliement des

babouvistes au 23 fructidor an IV (4 septembre 1796). Le brigadier me

fit traverser le village sans autres menottes que ma parole, me remit

à ceux qui devoient me conduire à Versailles, et me força d'accepter

du tabac pour ma route; je lui remis deux lettres que j'adressois à

Mrs. B43ss2t et B2v2c265t, les invitant à ne pas m'abandonner dans

le moment où je partois sans argent et sans linge. Plusieurs voisins

et voisines se rendirent chez mon nouveau guide pour me voir. Un

scélérat, un proscripteur, un proscrit, deviennent toujours des objets

de curiosité; on me plaint, on me fait cent questions pour m'engager à

répondre: j'attends le moment de mon départ en silence. J'étois encore

à jeûn; l'épouse de mon nouveau guide me fait déjeûner; l'officier me

met sur ma route avec un seul guide à cheval, en exigeant ma parole

d'honneur que je ne chercherai pas à m'évader: je la donnai, mais à

regret, car je trouvai plus d'une occasion de prouver aux inconséquens

que les honnêtes gens mettent l'honneur et le serment au-dessus de la

vie.

Le brouillard venoit de se dissiper; le soleil perçoit les nuages, je

marchois tête baissée, rêvant à la sensibilité de cette jeune femme

que je n'avois jamais vue.

Je foule une pelouse qui commence à poindre, des rigoles d'une eau

argentine traversent par mille sinuosités une prairie déjà tapissée de

verdure. À ma gauche, une montagne escarpée n'offre encore que les

désastres de l'hiver; les coteaux de vignes qui la couvrent sont nuds;

les vieux pampres d'un noir grisâtre, amoncelés dans les ruisseaux, en

arrêtent le cours et tamisent les eaux. Nous voilà à Issy; j'y cherche

en vain les ruines du fameux temple d'_Isis_ ou Cérès. C'est à ce petit

village que Paris doit son nom. Issy vient d'Isis, et Paris de _paratum

ysi_ ou _par isi_, temple dédié à Isis ou égal à celui d'Ysis. Le tems

qui ronge les monumens et l'histoire, effacera de même ce moment de

tristesse. Avec le tems, je me souviendrai d'avoir passé à Issy pour

être déporté; avec le tems, je reviendrai dans ce village, avec autant

de plaisir que j'ai de peine à le quitter. Ce superbe parc qui

l'embellit, me prouve que la peine, le plaisir, la richesse et la

puissance passent comme l'ombre. Ce jardin d'Eden appartenoit à madame

de Rohan-Guéménée; il fit envie à Robespierre; il se l'appropria, en

faisant guillotiner la propriétaire. Quinze jours avant sa mort, ce

tyran rêveur cherchoit à dissiper son chagrin par une promenade dans le

genre du _Promeneur solitaire_. Sa vue inspiroit tant d'effroi, que

personne n'osoit l'approcher, si ce n'est Collot-d'Herbois,

Billaud-Varennes, associés de ses proscriptions. Les hommages de la

multitude étoient un poids qui l'accabloit. Pour venir à Issy, il se

déroba à tous les témoins, excepté aux remords. Après avoir fait une

promenade en bateau sur l'étang de ce parc, il dit à ses _chers

collègues_: «Rien ne me plaît ici, tout m'ennuie à la ville comme à la

campagne; je voudrois m'en retourner...--Tout me plairoit ici; j'ai le

trésor qui lui manquoit, la paix d'une bonne conscience. Sans elle, le

bonheur est du fiel, et l'adversité un enfer.»

Nous voilà au pied de la montagne de Bellevue: Ah! mon cher conducteur,

de grâce arrêtons-nous un moment, je suis fatigué. Je me repose sur une

pointe de rocher et me retourne vers Paris, je découvre cette ville, le

nuage de fumée qui s'élève au-dessus me sert à désigner les quartiers,

je les nomme à mon guide, voilà _la place Louis XV_, _le boulevard_, _le

faubourg Saint-Germain_: maintenant mon ami songe à m'apporter à dîner,

il ne sait pas que je suis en route pour un autre monde.

Depuis un quart d'heure, le bois du parc de Bellevue m'a dérobé Paris,

et je me surprends encore les mains jointes et les yeux fixes; en

parcourant l'horison j'apperçois la prison d'où je sors, elle est à ma

gauche sur une montagne parallèle à celle-ci, je la regrette parce

qu'elle est près de Paris, parce que j'y voyois mes amis. Quand on

perd tout, nos vues restreignent nos besoins au seul nécessaire; quand

on éprouve des douleurs aiguës, on envie le moment où l'on pleuroit

pour une égratignure.

En traversant Viroflay, je reconnois l'auberge où je descendis le 19

octobre 1789, en arrivant à Paris pour la première fois. Nous nous

mettions à table, lorsqu'un courier entra en s'arrachant les cheveux:

_Ils sont des scélérats!_ crioit-il, _ils sont des scélérats!_--Eh!

qui donc? est-il fou?--Eh! non, je ne suis pas fou: ce sont ces

brigands qui viennent d'assassiner un boulanger, un des plus honnêtes

hommes de la terre, et qui vont promener sa tête sur une pique.

Ces lieux me fournissent un conflit d'idées qui s'effacent l'une par

l'autre, comme les ondulations d'une mer orageuse. Ici tout parle à ma

mémoire, là, tout parle à mon coeur: je vois dans la plaine de jeunes

garçons avec de petites filles, abrités par une haie, auprès de

laquelle ils font du feu, en gardant leurs vaches et leurs chèvres.

J'ai eu le même bonheur qu'eux, ayant été élevé à la campagne jusqu'à

neuf ans: ils me représentent les pâturages de Deury et de

Valainville. On dit que cet âge est celui de l'innocence, soit, mais

on passe bien son tems; si j'y revenois je ne pourrois jamais mieux

l'employer; comme eux, nous faisions du feu près de la _grosse

pierre_; Mathurine et Nanette nous proposoient de danser autour. Le

jupon de toile tomboit au milieu du bal, on s'asseyoit auprès du feu,

une jambe en l'air.--Mais cache-toi donc, Nanette!--Pourquoi me

cacher?--Maman t'a grondée, l'autre jour, pour avoir ôté ton

cotillon.--.... Oh! elle n'est pas là. Voilà l'instinct de la nature,

qu'une lueur de raison éclaire quand l'enfant cherche à se cacher. Un

beau jour la maman les surprend, leur donne le fouet, ils rougissent,

se taisent, se cherchent, et veulent deviner un mystère qui ne devroit

se développer qu'avec l'âge. Fait-on bien de les fouetter? je ne le

crois pas, il vaudroit mieux leur faire honte, ou les changer de

village.

Nous voilà à Versailles: on me met en prison dans les Petites-Écuries

de la reine; le concierge Bizet est le gardien de son épouse, prévenue

d'émigration; ils voient les déportés de bon oeil. On me loge dans un

grand chauffoir où sont douze ou quinze villageois, arrêtés pour avoir

voulu soustraire leur curé à la déportation. À neuf heures on ouvre la

porte de la grille, on m'appelle, ce sont mes amis à qui j'avois écrit

le matin; le lendemain, ils m'accompagnent jusqu'à Rambouillet; nous

descendons au Grand Monarque, puis on me conduit en prison tandis que

mes amis sont descendus payer le dîner; malheureux stratagème pour

ménager leur sensibilité! La prison est un cabaret; le concierge me

prie de faire mon signalement sur son registre, et de donner décharge

de ma personne aux deux gendarmes qui m'ont amené. Je prends la plume

en riant.

Le soir, je faillis en montant dans ma chambre enfermer le concierge

qui avoit passé devant moi, et m'enfuir avec les clefs de la prison,

qu'il laissoit aux portes; je n'avois qu'un pas à faire pour gagner la

rue; mais je ne voulus pas tromper sa confiance.

_28 janvier_. Je devois faire route avec une jeune femme; au mot

_déporté_, elle a reculé d'effroi: c'étoit la soeur du dernier

président de la société populaire. Un soldat qui vient d'obtenir sa

retraite, n'est pas si scrupuleux. À sept heures, nous avons traversé

le parc; on parle _du 18 fructidor_; il n'a pas connoissance des

causes de cette journée; mais _Pichegru_ est un conspirateur, ainsi

que tous ceux qui pensent comme lui. Je lui demande, en riant, la

preuve de ce qu'il vient d'avancer.--On l'a imprimée dans tous les

journaux, par ordre du directoire; donc que cela est vrai.--Vous avez

servi sous Pichegru, étoit-il royaliste?--Non, mais il l'est devenu

depuis.--Pour quels motifs?--Je n'en sais rien, mais les bons journaux

le disoient bien avant le 18 fructidor.--Quels sont les bons

journaux?--_L'Ami du Peuple, l'Ami des Loix, les Hommes Libres, le

Batave, le Révélateur, l'Ami de la Patrie, le Pacificateur._--Pourquoi

ceux-là valent-ils mieux que les autres?--Parce que le directoire les

achetoit pour nous en recommander la lecture; ceux-là sont ennemis

jurés des rois, des richards et des propriétaires insolens; ils

veulent l'égalité parfaite dans toutes les fortunes.--_Marat_ la

demandoit aussi.--C'est bien comme lui que nous la voulons; puis je

n'entends rien à toutes vos raisons; tout le monde est pour le

directoire; il me paie bien, et je n'ai qu'à m'en louer. Nous

descendîmes à _Épernon_ pour dîner; il fit bande à part, crainte,

dit-il, d'être empoisonné par un royaliste. Nous le plaisantâmes; il

se mit en grande colère, et nous donna la comédie, jusqu'à une lieue

avant d'arriver à Chartres.

Voilà le Bois-de-la-Chambre, maison de campagne où nous allions

promener souvent, quand je faisois mon séminaire dans cette ville. Je

ne m'en rapportois pas à ceux qui me disoient alors que ce tems étoit

le plus heureux de ma vie.... Voilà le parc, la petite montagne du

Permesse, où Phébus a entendu tant de sottises..., la cabane de la

jolie vigneronne qui faisoit mordre à la grappe..., la charmille où

nous nous enfoncions, tandis que le supérieur faisoit une partie de

_trictrac_. Le nouveau propriétaire a réparé la brèche faite au mur de

l'enclos. Nous entrons dans les faubourgs de Chartres.

Voilà les prés de Reculée, ainsi nommés par _Henri IV_, qui en fit

reculer les ligueurs le 12 avril 1591. En face, sur la rive gauche de

l'Eure, est le jardin du fameux Nicole.... Je ne vois plus que les

ruines de l'église de Saint-Maurice. Nous avons passé sous la porte

Drouard, pour arriver dans la ville par la rue du Muret. Voilà la

maison de M. l'abbé Ch172s, à côté de celle de la belle marchande de

modes aux pâles couleurs. M. le professeur de rhétorique, si riche en

vermillon, ne put jamais lui donner des roses pour des rubans. Plus

haut, est le collège de Poquet, qui sert aujourd'hui de caserne. On

fait la soupe dans le cabinet de physique; des fusils sont rangés à

la place de l'électricité; cependant les anciens hôtes de la rue sont

encore tranquilles propriétaires. Notre petit séminaire n'est pas

démoli!... Il sert de corps de garde et de tribunal de police

correctionnelle. Voilà ma chambre en 1784. Quel sentiment de plaisir

et de peine j'éprouve à l'aspect de ces lieux que je regarde comme mon

berceau! Nous traversons la cathédrale; on chante vêpres; je reconnois

la _Vierge noire_ de bout sur son pilier usé par les lèvres des

pélerins et pélerines de toute la Beauce. À ma droite, est la chaire

où l'abbé Ch17hs avoit prêché avec tant de succès en 1783, _le

triomphe de la religion_, où il monta en 1793 pour apostasier cette

même religion. Il étoit professeur de rhétorique et puriste en 1783;

il étoit montagnard en 1792. S'il n'avoit eu que la douce ambition de

cultiver les lettres avec honneur, il auroit autant illustré Chartres

que le fameux Regnier, un des maîtres de Despréaux, que M. Guillard,

notre Quinault moderne, et Colin d'Harleville, dont _l'optimiste_,

_l'inconstant_ font autant de plaisir à la scène, que d'honneur au

coeur du poète.

Le brigadier me recommande au concierge Frein, parfait honnête homme:

j'aurai deux compagnons de voyage et de malheur; un jeune officier,

nommé Givry, et un ancien bénédictin de Vendôme, nommé _Cormier_.

_31 janvier_. Nous voilà en route pour Châteaudun, mon pays; je vais

embrasser ma tante, ma mère nourrice, ma meilleure amie, celle à qui

je dois mon éducation! Nous avons dépassé Thivart; que ne puis-je

allonger ma route! Je serai isolé, quand j'aurai laissé mon pays

derrière moi. Nous arrêtons à Bonneval; le capitaine de gendarmerie de

cette petite ville a épousé une dunoise qui me reconnoît; nous avons

soupé ensemble, il y a dix ans, chez une dame Hazard.... Souvenir

délicieux! Heureux tems! Si vous lisez ce passage, aimables convives,

vous regretterez comme moi ces beaux jours. Si les roses tombent de

nos joues, que l'amour ramène l'amitié; nous nous en contenterons

peut-être: dînons vîte pour faire les trois lieues jusqu'à Châteaudun.

Nous voilà à Marboué; le Loir reçoit ici le tribut d'une petite

rivière où j'ai failli me noyer à l'âge de six ans.

Cette rivière, nommée _la Cony_, ou la Resserrée, coule de l'est à

l'ouest, et ne tarit jamais. Au milieu de la canicule, tandis que les

autres fleuves se dessèchent, son lit est souvent trop étroit pour la

contenir; elle présente le phénomène du Tigre dans les montagnes

d'Arménie. Comme lui elle disparoît à deux lieues au-dessus de la

paroisse à qui elle donne son nom. Si les habitans se hasardent

d'ensemencer le vallon qu'elle semble abandonner, au milieu du

printems, elle se gonfle, emporte les moissons et recule sa source

d'une lieue. Ses bords sont couverts d'aunes qui ceintrent d'un

berceau l'eau tranquille et noire. Les bestiaux qui pacagent à deux

portées de fusil de son lit, disparoissent souvent dans les gouffres

innombrables qui sont dans la prairie.

Il y a quinze ans, je me transportois en idée dans la chaumière de mon

père à Cony ou à Valainville où je suis né; nous expliquions alors la

_Descente d'Énée aux Enfers_; du grenier de notre cabane, je croyois

voir dans les sinuosités de la Cony le Styx ou l'Achéron se replier

sept fois sur lui-même. Heureux tems que celui-là! Je n'avois vu que

notre hameau, le clocher de notre paroisse et la prairie où nos vaches

pâturoient; le château de Prunelay et le comté de Dunois me tenoient

lieu des quatre parties du monde. À neuf ans, ma mère me mena à la

ville pour y rester chez ma tante: je me tenois des heures entières

sur le seuil de la porte, fixant la campagne avec le même serrement de

coeur que j'éprouve aujourd'hui; Valainville, Cony me sembloient à

deux mille lieues.

De nouveaux obstacles m'empêchent de remonter à la source de cette

rivière. Hélas! qu'y trouverois-je? La chaumière où je suis né est

passée à d'autres maîtres; depuis vingt-cinq ans mon père repose dans

le tombeau; il y a dix ans que j'ai versé des larmes sur sa fosse;

j'étois fixé à Paris depuis la révolution, et je passe dans mon pays,

déporté dans un autre monde. Ô mon père! que ton ombre voltige dans ma

prison, qu'elle me console dans mes revers: je l'entends, cette ombre

chère à mon coeur, me tracer la voie de l'honneur et de la constance:

«Tu n'as plus que ma soeur qui t'a tenu lieu de mère, dit-elle; cette

révolution qui t'engloutit, a fait mourir ta mère de chagrin, et j'ai

été assez heureux pour la devancer de vingt ans: sois toujours honnête

homme et invariable dans tes principes; cette bourrasque

révolutionnaire n'aura qu'un tems; tu as le sort des hommes probes,

et tu trouveras des âmes sensibles dans la _France équinoxiale_.»

Humble cabane de mon père,

Témoin de mes premiers plaisirs,

Du fond d'une terre étrangère,

C'est vers toi qu'iront mes soupirs.

Nous approchons de la montagne dont la cîme me montre Châteaudun;

voilà mon pays, voilà mon cher pays; depuis si long-tems que j'en suis

sorti, reconnoîtrai-je encore mes amis? Les Dunois ne sont pas

changeans, on les accuse même de trop de probité en révolution, car en

1793 on eut toutes les peines du monde à trouver douze membres de

comité révolutionnaire.

Le tems du Messie revient sans doute; les montagnes s'applanissent et

les vallons se comblent: une roche escarpée servoit d'escabelle pour

grimper à cette ville, aujourd'hui la pente est douce et

imperceptible. Nous voilà au haut du rocher qui a fourni les pierres

de la nouvelle Albe assise sur la plate-forme de ces grottes

blanchâtres. En 1400, avant la naissance de Thibault, comte de Dunois,

surnommé le _Beau Bâtard_ du premier duc d'Orléans, Châteaudun étoit

nommé la _Ville-Blanche_; elle fut brûlée en 1736 par de petits enfans

qui faisoient du feu auprès d'une meule de Chaume. Louis XV en fit

relever les premières façades, et exempta les habitans de taille

pendant vingt ans. Châteaudun, par cet incendie, est devenu une des

villes les plus régulières: ses rues tirées au cordeau, aboutissent à

une grande place parfaitement carrée, du milieu de laquelle on voit

toute la ville.

Les plus habiles peintres épuisent leurs palettes pour copier sur la

toile ou l'ivoire les coteaux parallèles à la cité, vus du côté du

nord.

Deux chaînes de montagnes frugifères à droite et à gauche de la

rivière, laissent au milieu une vallée fertile, d'une demi-lieue de

largeur; la ville s'élève à près de quatre cents pieds en l'air; le

Loir, qui coule au pied, se divise en deux bras, et roule paisiblement

dans son lit étroit une eau argentine qui semble quitter à regret la

montagne d'où elle filtre par cent crevasses invisibles. Le printems

sur ces bords est le vallon de Tempé. Des jardins d'un côté; de

l'autre, de riches prairies laissent le spectateur immobile promener

ses regards sur un tapis de verdure liseré de fleurs: quand Pomone a

succédé à Flore, il grimpe dans des vignes rampantes vers la cîme des

rochers à pic, plantés de bois qui ombragent çà et là des réservoirs

d'une eau pure; bois, prés, vallons, montagnes, gazons, jardins,

vergers, se trouvent mêlés et confondus dans un magnifique

désordre.... Horison enchanteur, tu me laisses appercevoir les chênes

touffus de _Macheclou_, où nous vendangeâmes avec l'Amour en 1785....

Retrouverai-je cette jolie vendangeuse? _Des simples jeux de notre

enfance_ se souviendra-t-elle encore? Entrons à Châteaudun.... Je ne

désirerois qu'une de ces huttes sous le rocher d'où s'élève un nuage

de fumée. Autrefois je dédaignois le sort de ces malheureux blottis

dans les fentes de la montagne, comme les Lapons dans leurs

souterrains. Nous voilà sur la route de la prison. Au Point-du-Jour

restoit un de mes amis, qui a tant aboli de préjugés depuis la

liberté, qu'il ne croit plus à rien; son flegmatique cousin est plus

sage et moins brillant.... Ô ma bonne tante Durand, il y a dix ans que

j'ai donné des larmes à vos cendres; vous revivez dans vos enfans qui

emporteront comme vous les regrets des amis de la vertu!

Le tems a flétri les roses de cette jolie femme qui nous offroit en

1785 le couple de Mars et de Vénus; petite brune agaçante, consultez

votre miroir, l'Amour n'a qu'un tems pour vendanger. La liqueur que

vous versiez en 1783, étoit du nectar; vous avez encore le bocal,

c'est un souvenir qui nous plaît. Non loin de la maison du notaire,

dont le fils m'apprit à décliner _musa_, je vois celle qui me fit

décliner _amor_.... Nous sommes près de la rue de Luynes, cette belle

église de Saint-André est une grange d'où Jérémie s'écrieroit:

Comment, en un plomb vil, l'or pur s'est-il changé?

Voilà le collège où j'ai commencé mes études; un savetier remplace M.

Bucher, proscrit avec son frère, pour avoir été fidèles à Dieu; leur

père est mort de chagrin de l'exil de ses deux enfans si chers à toute

la jeunesse dunoise pour laquelle ils se sont sacrifiés: M. Doru, qui

les avoit précédés dans la place de principal du collège, quoiqu'il

ait soixante-sept ans, nous suivra dans le Nouveau Monde, pour avoir

voulu remettre dans la voie de l'honneur un prêtre qui avoit abjuré sa

religion et son Dieu pour sauver sa vie.

La prison de Châteaudun, aussi affreuse que la bastille, sera bien

moins désagréable pour nous. Le commissaire du pouvoir exécutif,

Dazard, est mon ami; nous avons étudié et vécu ensemble à Paris

pendant deux ans; il descend derrière nous; la place qu'il occupe me

le rend suspect. Il m'échappe quelques vérités sur nos persécuteurs

dont il prend la défense; le tout se dit en riant du bout des

lèvres.--Trève de révolution, dit-il, je ne veux voir en toi qu'un

ancien ami, et ta prison sera ouverte à toutes tes connoissances. Mes

amis entrent un moment, et nous laissent bientôt la liberté de souper.

Dazard m'amène mon cousin avec une de nos voisines et un jeune homme

que j'aurois bien dû reconnoître; c'étoit le frère de celle que je

n'ai jamais oubliée; en ce moment, il me faisoit fête pour sa soeur.

Mon cousin, en me remettant une petite somme de la part de ma tante,

que la révolution a ruinée, me dit, avec sa gravité ordinaire, qu'elle

ne viendra pas me voir, parce que ma position la désole; il veut

ensuite me moraliser; je réplique par un grand salut qu'il comprend

fort bien. Nous étions seuls, livrés à nos réflexions, transis de

froid auprès d'un grand feu. Les planchers ont vingt ou trente pieds

de haut, et la grandeur de la chambre répond à son élévation. Mes

compagnons se couchèrent tristement, pour moi, je renouvelai

connoissance avec Mrs. Desbordes, Courgibet, Thierry, qui étoient

nos gardiens pendant cette nuit. Que de nouvelles à apprendre! Voilà

la plus marquante. Ma première amie est mariée avec un ancien abbé qui

avoit été mon écolier; il est plus heureux que son maître; ces pertes

sont fréquentes pour moi, depuis la révolution.

Il étoit trois heures du matin avant que le sommeil me fît quitter la

société. Au point du jour, une foule d'amis nous réveillèrent; je

revis ce jeune homme d'hier, avec Feulard que j'avois quittés à l'âge

de huit ans. Tous deux ont gagné en grandissant, et du côté des traits

et du côté du coeur. _Gillement_ et son épouse nous donnent des

preuves de sincère amitié. Parler des _Allaire_, des _Bourdin_, des

_Feulard_, des _Rousseau_, des _Dimier_, des _Lumière_; c'est nommer

la probité et la franchise du vieux tems. Si ces momens pouvoient

durer; nous ferions ici volontiers trois tentes. Pour nous voir, des

sexagénaires descendent en prison, pour la première fois de leur vie.

Mr. B. Desbordes, vous m'avez vu naître, et déjà vous touchiez à

votre quarantaine; vous avez été à mon âge; si j'atteins le vôtre, je

vous donnerai pour modèle à mes enfans.... Des dames viennent aussi

nous consoler; et qui peut mieux y réussir que les Grâces? C'est ma

première amie, avec sa mère et sa belle-soeur; ses traits sont

charmans, mais un autre la possède; elle fait son bonheur, et moi, je

suis déporté.... Voilà, dit-elle en me présentant un jeune enfant que

sa belle-soeur tenoit, voilà le gage de notre hymen. Je l'embrassai en

fixant la mère qui se mit à sourire en baissant les yeux. _Voilà le

gage de notre hymen!_ Un sentiment involontaire le repoussoit de mes

bras, le souvenir de sa mère le concentroit dans mon coeur.... _Voilà

le gage de notre hymen!_... Tu ne m'appartiendras donc jamais. Un

autre Dunois monsieur Drouin, que je n'attendois guères, me tire à

l'écart (je puis l'appeler mauvaise tête et bon coeur) pour m'offrir

des moyens d'évasion.

--Je vous remercie, lui dis-je, on inquiéteroit ma tante; je ne veux

pas causer sa mort; je violerois ma parole; je suivrai ma destinée.

Des amis en crédit m'avoient peut-être fait faire cette proposition.

Nous dînons avec de nouveaux hôtes; la prison qui étoit si grande

hier, est trop petite maintenant; enfin je revois ma tante, j'essuie

par des baisers les pleurs qu'elle répand. Ô ma bonne tante, vous

méritez un article bien long dans cet écrit! Que je vous ai donné de

chagrins! J'étois ingrat en partant de chez vous; l'expérience et le

malheur me font rentrer reconnoissant. Elle me serre les mains, me

donne des leçons pour l'avenir, en blâmant mon étourderie.

Vivier, Gasnier, Marcault, Thibault, Leveau, Prudhomme, mes camarades

de collège, reviennent passer l'après midi à la prison; on récapitule

les fredaines d'école. Le soir nous surprend à table; on boit, on rit,

on chante, on épuise tous les sentimens; dans une heure, on vit pour

vingt ans.

Le _2 février_, à six heures, nous sommes sur la route de Vendôme. Je

dis adieu en pleurant à Châteaudun.... Quand le reverrai-je?...

Mlle. Lebrun, belle-soeur du capitaine des gendarmes, fait route

avec nous jusqu'à Tours. Le concierge de Vendôme, espèce de Vulcain,

qui ne sait ni lire ni écrire, nous fouille comme des forçats, et nous

conduit en grondant à l'abbaye, dans les chambres de Baboeuf et

Buonarotti. Cormier, notre troisième compagnon de voyage, bénédictin

de cette maison, est prisonnier dans son ancienne cellule changée en

cachot.

* * * * *

La ville que nous allons quitter, n'étoit remarquable que par une

riche abbaye de bénédictins, qui a servi en 1797 de tribunal et de

prison à la haute-cour nationale. C'est la patrie de Ronsard.[4]

[Note 4: Pierre Ronsard ou Roussard naquit au château de la

Poissonnière, le 11 septembre 1525. Homère, Virgile et le Tasse ont

moins reçu d'éloges, dit Bayle, que Ronsard n'en reçut de son tems. On

l'annonça comme le plus grand poëte de la nation: Marguerite, duchesse

de Savoie le fit connoître à Henri II son frère qui l'honora des

bontés les plus particulières; François II et Henri III eurent pour

lui les mêmes sentimens: Charles IX, amateur passionné de la poésie,

monarque le plus instruit de son royaume, voulut qu'il fût toujours

logé auprès de lui; il lui écrivoit en vers qui valent mieux que ceux

du poëte Vendomois. Tels sont ceux-ci:

L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,

Doit être à plus haut prix que celui de régner;

Tous deux également nous portons des couronnes,

Mais roi, je les reçois, poëte tu les donnes.

Ton esprit enflammé d'une céleste ardeur,

Éclate par soi-même et moi par ma grandeur;

Si, du côté des Dieux, je cherche l'avantage,

Ronsard est leur mignon, et je suis leur ouvrage;

Ta lyre qui ravit par de si doux accords,

T'asservit les esprits dont je n'ai que le corps;

Elle t'en rend le maître et te sait introduire,

Où le plus fier tyran ne peut avoir d'Empire.]

La société populaire nous fait escorter par un bon nombre de chasseurs

à nos gages; et pour ne pas effaroucher la sensibilité des habitans,

le brigadier ne nous met les menottes qu'au sortir de la ville. (Nous

ne les eûmes que deux lieues, grâce aux sollicitations de mademoiselle

_Lebrun_. À cela près, nous n'avons point fait une route aussi

désagréable que plusieurs de nos confrères, qui ont été enchaînés et

confondus avec les voleurs et les assassins qui alloient subir leur

jugement.) Nous fûmes donc libres à deux lieues de Vendôme, à

condition que nous irions loger chez la cousine du brigadier, que nous

paierions sa dépense et celle de toute sa garde.

La nouvelle brigade de Châteaurenaut fut plus honnête; le capitaine,

nous dit le lieutenant de Vendôme, devoit être destitué, parce qu'il

traitoit les déportés avec trop de ménagement: il étoit de l'opinion

de tous les châteaurenaudins. Nous passons au pied d'une tour antique

à moitié démolie; c'étoit l'ancien château de la famille du comte

d'Estaing. Nous voilà à Tours.

Les environs de cette ville sont enchanteurs. Nos rois de la troisième

race jusqu'à Henry II, ont choisi la Touraine pour leur jardin de

plaisance; les muses et les grâces y faisoient leur séjour sous

François Ier., l'un des plus aimables rois de France. Grecourt,

dont les dévotes ne lisent les contes que dans leurs cellules, étoit

tourangeau; je ne le mettrai point en parallèle avec le savant

Grégoire de Tours; l'un honoroit le sanctuaire et donnoit des

matériaux à l'histoire, l'autre souilloit l'autel et les grâces par

des obscénités; mais cet air de volupté est un vent du terroir; et si

l'amour n'étoit pas éternel, il seroit né à Tours. Je ne recherche

point les antiquités de cette ville si attrayante par son site et

l'amabilité de ses habitans, que tous les voyageurs sont tentés de s'y

fixer. Quel beau coup-d'oeil présentent ces quais et cette Loire qui

coupent la ville en deux!... La Seine n'offre rien qui approche du

majestueux de ce pont entouré çà et là d'îlots et de monceaux de

pierres, de parapets et de promenades superbes. À droite et à gauche,

une forêt de mâts s'élève d'une infinité de bateaux semblables à une

flottille prête à appareiller. Mais le lieutenant nous invite au

silence. Les jacobins plus fouettés ici qu'ailleurs, sont plus

vindicatifs et plus furieux depuis le 18 fructidor. MM. Barthélemy,

Marbois, ont failli devenir leurs victimes. M. Perlet a couru le même

danger, pour avoir inséré dans son journal la justification d'un jeune

homme que la commission militaire avoit fait fusiller, comme émigré,

et dont la famille a obtenu la réhabilitation.

Je n'ai pas trouvé de guides plus disposés à nous laisser évader, que

ceux qui nous ont accompagnés de Tours à Sainte-Maur. Le capitaine de

la brigade, homme fort instruit, est venu le soir nous faire un long

sermon sur la grandeur et la solemnité du 18 fructidor. Il a bu et

parlé à son aise, tandis que nous dormions.

Nous coucherons ce soir à Châtellerault; nous sommes en route de bonne

heure, pour ne pas nous trouver à la fête patriotique qu'on chomme aux

Ormes. On y plante l'arbre de la liberté; nous en voyons seulement

les apprêts; des tonnes de vin sont aux pieds de longues tables

rangées autour de ce grand peuplier ceintré d'épines. Le hasard nous

dédommage de cette privation; nous avons derrière notre voiture un

petit cheval qui appartient à l'entrepreneur de Châtellerault; il a

trois pieds de haut; on compte ses côtes; il ne mange qu'une fois dans

vingt-quatre heures; mes deux compagnons m'affourchent dessus;

j'étends les bras comme un oiseau qui a les ailes cassées; je

représente Sancho au naturel; on pique la rossinante; nous arrivons à

Dangé; les enfans nous suivent avec leur musique ordinaire; enfin, il

s'agit de sauter un fossé; ils viennent à bout de me faire passer

par-dessus les oreilles du cheval; les enfans sont au comble de la

joie; je ne sais s'ils rioient de meilleur coeur que moi. Plus loin,

nous trouvions des bourbiers, car c'est une route d'enfer; mes deux

compagnons portoient le cheval et le cavalier, et nous figurions

presque comme le meunier, l'âne, et son fils allant au marché. À

Châtellerault, nous descendons au Faisan-Couronné.

Nous ne sommes pas assis, que trois jeunes demoiselles viennent

civilement nous présenter leur magasin de couteaux. Il faut en acheter

malgré soi; elles nous suivent par-tout, nous promettent leurs faveurs

pour un couteau. Tout se vend, se troque et s'achète ici pour un

couteau; l'amour s'y trafique pour un rasoir ou pour un couteau. Ne

croyez pas qu'on y voie plus d'Abailard que dans nos cloîtres; on n'y

voit même pas de Fulbert. Ce commerce est du goût des petites filles;

les parens les envoient à tous les étrangers. Sont-elles jolies, le

père y trouve son compte, l'étranger le sien, et la vendeuse est la

mieux servie. C'est à la galanterie des jolies châtelleraudaines que

nous devons ce proverbe d'amour, _je te donnerai de petits couteaux

pour les perdre_. Les châtelleraudains sont actifs, polis, spirituels

et industrieux; ils ne devroient pas borner leur commerce à la

coutellerie, qu'ils ne perfectionnent point, et qu'ils livrent à

très-bon compte: les marchands ne s'y portent point envie comme dans

les autres villes. Notre aubergiste, qui est coutelier, laisse monter

les autres voisines. Jusqu'à huit heures, les marchandes sont à la

queue les unes des autres. En passant ici, le général Dutertre, qui

escortoit les seize premiers déportés, s'est donné la comédie de

s'acheter à bon compte, car il est économe, et il avoit _carte

blanche_, pour mille écus de couteaux.

Le _13 février_, une mauvaise charette, un voiturier escloppé sont à

la porte à six heures du matin, pour nous mener à Poitiers. Nous

sommes à quatre-vingts lieues de Paris.

Notre abbé prend le fouet du charetier, jure comme un diable dans un

seau d'eau bénite; sans cette précaution, nous serions encore en

route.

Poitiers est bâti sur un rocher; ses maisons sont sans art et sans

goût. Charles-Quint l'appeloit le _village de France_; les rues sont

obstruées par d'énormes boeufs qui servent de chevaux; ses alentours

sont agréables: c'est le berceau de la belle Brézé, si fameuse sous le

nom de Diane de Poitiers. Nous montons en prison dans le couvent des

Visitandines.

Le concierge nous traite avec tant d'égards, que nous ne croyons pas

être détenus. Une jolie prisonnière vient faire nos lits pour se

délasser de l'oisiveté; elle a l'air d'une _Agnès_, mais c'est une

Agnès _Sorel_, ou une princesse Jeanne, accusée d'avoir étranglé son

mari parce qu'il n'étoit pas vigoureux. L'idée de ce crime nous la

fait envisager avec cette attention qu'on donne aux traits des grands

personnages et des grands coupables. Le _ho!_ qu'elle est jolie! quel

dommage qu'elle soit aussi méchante! est dans notre coeur bien avant

de venir à nos lèvres.

Jusqu'ici nous avions ouvert nos chaînes avec la clef d'or. Ce soir

nous sommes tout tristes de voir le fond de la bourse. On s'en prend

aux bijoux. Il me reste une montre d'or à répétition avec sa chaîne.

Je l'engage à regret; mais un exilé doit-il encore songer aux biens de

ce monde? Où allons-nous?.... Ne nous noiera-t-on point? La montre est

engagée pour quatre louis entre les mains de mademoiselle Pélisson,

soeur du citoyen Beauregard déporté.

À quatre heures, nous arrivons à Lusignan, petite ville bâtie sur les

ruines d'une ancienne forteresse des comtes de Lusignan. Les greniers

de certaines maisons sont au niveau des forteresses; les ruisseaux de

l'ancienne ville s'écoulent par le faîte de la nouvelle. Nous rentrons

sur les six heures, après avoir vu la ville, qui n'offre rien de

curieux. Nous soupons avec le professeur de mathématiques de Niort,

et la conversation tombe sur l'éducation actuelle; elle est presque

nulle, et infiniment plus vicieuse que l'ancienne; les enfans font ce

qu'ils veulent depuis que la liberté n'a laissé aux instituteurs

d'autre férule que les tendres réprimandes du _langage_ de la raison.

Jusqu'ici les gendarmes nous avoient supportés pour notre argent; ceux

qui vont nous conduire nous chérissent pour nos principes. Pendant que

nous traversions la ville, une aubergiste, à l'enseigne de la

Montagne, rassemble ses amis pour nous voir passer. Cette bande, parée

de bonnets rouges, forme des ronds de danse en chantant la

_Marseilloise_. Nos guides nous expliquent cette pantomime. «Ils

insultent à votre malheur. Vous n'iriez pas si loin, si vous étiez à

leur discrétion. Cette femme qui vous faisoit signe en riant, est une

des commères du général D***. Les relations du directoire disoient que

les seize premiers n'avoient pas été gênés, que D***. avoit pourvu

splendidement à leurs besoins; ils étoient entassés dans des chariots

rouges grillés et fermés à cadenas.

»Dut***, en passant à Orléans, y recruta une femme sans pudeur qu'il

traînoit avec lui dans un char découvert. À Châtellerault, il fit une

bruyante orgie; le bal se prolongea bien avant dans la nuit; les

jacobins dansèrent autour des charettes, en flairant la prison des

déportés. Plusieurs _toasts_ furent portés aux cendres de la

société-mère: la même fête étoit commandée à Lusignan et à

Saint-Mexan. Ceux qui vous fixoient ce matin étoient du repas; ils

étoient déjà enluminés. Arrive un courier extraordinaire, porteur

d'ordres très-pressés.... Devinez quels ordres....? D'arrêter et de

faire conduire sur-le-champ à Paris, sous bonne et sûre garde, le

général Dutertre.... Notre brigadier, à la tête d'un détachement,

monte lui signifier l'ordre. Ses compagnons confus, s'échappent en

baissant l'oreille; le général se dégrise, et sa maîtresse se jette à

nos genoux pour faire les comptes de son amant. Il partit

sur-le-champ, en jurant après ses victimes, qui étoient cause,

disoit-il, de son rappel. Quoique son compte fût chargé, il en fut

quitte pour une légère réprimande, car il avoit de puissans

protecteurs.»

Nous voilà à Saint-Mexan; nous dînons en ville, et n'arrivons que le

soir en prison. Le concierge est un cardeur de laine, qui ne sait ni

lire ni écrire; nous le dérangeons d'une commande de bonnets rouges;

il est de très-mauvaise humeur; il prend les clefs pour nous mener au

cachot. D'une joie bruyante, nous passons à un morne silence.

Il se déride un peu en trinquant avec nous; il étoit fâché que nous

eussions mangé notre argent ailleurs. On nous avoit assuré que nous ne

trouverions rien chez lui. (À l'intérêt près, les trois quarts des

hommes sont les plus honnêtes gens du monde.) Il avoit des provisions

pour des centaines de déportés attendus depuis six mois. Tous les

concierges nous ont tenu le même langage jusqu'à Rochefort. Nous

couchons sur la rue, dans une grande chambre sans serrure, sans gardes

et sans clef: ainsi tout s'appaise par une fraternité pécuniaire, Ô!

Danaé! ta fable est une réalité!

Nous voilà à Niort: cette petite ville assez commerçante, est peuplée

de braves gens. C'est dans ses environs que le ministre _Cochon_

s'étoit réfugié, pour se soustraire à la déportation qu'il avoit

encourue pour avoir déposé le terrorisme en 1797.

Nous descendons dans la prison où naquit mademoiselle d'Aubigné,

depuis marquise et dame de Maintenon: son père avoit été persécuté

pour ses opinions religieuses, comme nous pour la révolution.

Le concierge est humain pourvu que les prisonniers aient de l'argent;

il chante, boit, ne s'enivre jamais à ses dépens, et invite tous ses

amis à souper aux frais des nouveaux venus; il est patriote et

aristocrate au gré de la fortune de ses hôtes. Nous dînerons avec lui

parce qu'il ne voit pas le fond de notre bourse.

_17 février._ Nous voilà en chemin pour Surgères; nous avons engagé le

reste de nos bijoux et il ne nous reste pas deux louis entre trois; ne

comptons plus avec nous-mêmes, la prodigalité, dans ce moment-ci, est

la plus sage économie; trop heureux de ressembler au cygne, chantons

encore sur le bord de notre fosse. Nous avons dépassé _Niort_; sur le

penchant d'une colline, la route se divise en deux branches, à droite,

je lis un écriteau qui me confirme que nous ne sommes pas loin de

Rochefort. Un secret pressentiment sèche en nos coeurs cette hilarité

que l'innocence verse dans le plaisir; le nuage de tristesse se

dissipe à mesure que nous nous éloignons de la fatale légende; pendant

la journée nous sommes assez occupés à nous tirer des bourbiers, car

c'est une route d'enfer; la nuit nous surprend, nous n'aurons pas le

bonheur d'être accostés par les voleurs qui rodent toujours ici; nous

n'avons plus d'argent, il faut aller en prison. Nous passons le

pont-levis du château de la Rochefoucault, nous voilà rendus; le

concierge est le boulanger de la petite ville, il aime à boire et le

vin est pour rien, il nous cède son lit et nous donne pleine liberté

d'aller où nous voudrons avec promesse de ne pas nous évader.

_18 février._ Ce matin on nous annonce que nous ne partirons que dans

cinq jours. Le père Robin nous laisse seuls; nous visitons l'église

qui ressemble plus à une écurie qu'à la maison de Dieu; comme la

richesse du pays consiste en vin, des vignerons ont fait une cuverie

du sanctuaire; nous appercevons sous l'autel un caveau, vénéré jadis

par ceux qui avoient quelque religion ou quelque morale; le soleil

n'entre qu'à regret dans ce lugubre séjour, qui servoit de dépôt aux

cendres des comtes de la Rochefoucault. En 1794, le comité

révolutionnaire força le père Robin et d'autres ouvriers d'enlever

ces tombes pour en dérober le plomb; les corps étoient scellés si

hermétiquement, que la dent du tems n'avoit pas encore pu les

morceler, ils exaloient une odeur si méphitique que les ouvriers

tombèrent à la renverse. Les membres du comité mirent la main à

l'oeuvre, éprouvèrent la même syncope, firent une libation à Bacchus

et reprirent l'ouvrage; les cercueils arrachés à force de bras,

n'étoient encore qu'entr'ouverts; un _Mucius Scævola_ saisit un

ciseau, les fendit et les foula aux pieds; alors la putréfaction les

força tous d'abandonner l'entreprise pour ce jour-là; ils y revinrent

le lendemain, parachevèrent l'ouvrage au risque de leur vie, après

avoir jetté çà et là dans des coins, les membres encore charnus des

morts, dont ils violoient l'asyle en triomphateurs[5]. Ils

abandonnèrent ce lieu à la hâte, sans se donner le tems d'effacer les

inscriptions et les armoiries. Cette chapelle ressembloit à un antre

de bêtes féroces, dont les ronces et les morceaux de rochers défendent

l'accès aux voyageurs; plus elle étoit horrible, plus elle piquoit

notre curiosité: nous prîmes une torche.... nous voilà comme Young et

Hervey au milieu des tombeaux, plongés dans une religieuse

mélancolie; nous lisons les inscriptions: CY GÎT TRÈS-HAUT ET

TRÈS-PUISSANT SEIGNEUR, etc.... Toute grandeur disparoît ici, nos

persécuteurs y viendront comme nous.... ceux-ci ont été riches, fameux

dans l'histoire, chéris de leurs rois, nous nous occupons d'eux, nous

touchons leurs ossemens; en fixant ces restes, nos coeurs émus,

sentent qu'il existe un autre être en nous. _Voltaire_ et _Lamétrie_

ne voient dans les tombeaux que la preuve du néant; et moi que celle

d'une autre vie. Il est impossible que l'homme pense, agisse, veuille

le bien, évite le mal à son détriment, pour finir d'une manière aussi

opposée à son être; la réalité d'une autre vie, est un contrat que

l'éternel signe dans nos coeurs, en nous en donnant la pensée; la

certitude s'en suit pour moi, quand je suis proscrit et honnête homme.

[Note 5: Nitocris, reine de Babylone, après avoir embelli cette

maîtresse du monde, avoit placé son tombeau sur une des principales

portes de cette ville, avec une inscription à ses successeurs, de ne

point toucher aux richesses enfermées dans ce tombeau, sans une

absolue nécessité; il demeura intact jusqu'au règne de Darius Octius

(ou le marchand). Ce roi, au lieu de trésors immenses qu'il

s'attendoit d'y trouver, y lut ces mots: _Si tu n'étois insatiable

d'argent, et dévoré par une basse avarice, tu n'aurois pas ouvert les

tombeaux des morts._ (HÉRODOTE, liv. Ier., chap. 185.)

Saint-Césaire, d'Arles, nous prédit mot pour mot ce qui vient

d'arriver depuis dix ans: «Que nous sommes heureux, dit-il, de ne pas

voir ces siècles impies où les autels de Dieu serviront aux femmes de

débauche; ces deux lustres écoulés, les français ressuscités de

dessous les hécatombes, verront un nouveau chef relever le

sanctuaire.»

Le père de Neuville, dans son sermon _sur le respect dû aux temples_,

prêché en 1770, après avoir puisé à la même source, ajoute: «Il

viendra un tems, et ce tems n'est pas éloigné, où le sanctuaire de

Dieu sera foulé aux pieds, les autels renversés, les tombeaux

profanés, les cendres des rois jettées au vent; ce siècle fera

craindre au monde le dernier jour qui doit l'éclairer; ces

persécutions seront aussi cruelles que celles de Néron.»]

Nous ne pouvions nous arracher de ce lieu infect, où la vapeur ne

laissoit presque pas d'air atmosphérique à notre torche. On y voyoit

des cheveux, des crânes encore couverts de chair, des bras dégoûtans

de sanie, noirs et brisés, des cadavres à demi réduits en terre. Les

chauves-souris et les autres animaux nocturnes en faisoient leur

nourriture depuis trois ans, d'où nous jugeâmes que les comités

révolutionnaires avoient trouvé des cadavres entiers, qu'ils avoient

laissés sans sépulture, afin que la putréfaction scellât l'entrée du

temple aux fidèles qui voudroient s'y réunir dans des tems plus

heureux.

Un bon déjeûner nous attendoit, nous suivîmes la messagère et connûmes

la bienfaitrice; c'étoit une aimable veuve nommée madame le G13. À

peine fûmes-nous assis, qu'après les complimens d'usage, nous vîmes se

former un cercle nombreux d'honnêtes gens, ravis de nous voir libres

et sans gardes, et surpris de notre constance à courir notre

sort.--Vous êtes libres, messieurs, et vous ne songez pas à en

profiter.--Notre parole est plus sûre que la garde du prétoire.--Vous

serez dupes d'une générosité aussi gratuite, nous dit M. de la T45ch2,

sauvez-vous. MM. de Crainé et de Craisse nous donnèrent le même

conseil, nous offrirent de l'argent; les dames du lieu où nous

passâmes la soirée chez M. H29v2, voulurent nous mettre sur la route;

le concierge, à qui M. de Crainé avoit remis une dette pour qu'il

fermât les yeux, s'étoit enivré et dormoit profondément quand nous

revînmes à minuit le faire lever, en lui apportant un verre de

liqueur pour avoir droit d'être détenus[6].

[Note 6: On croit que _Surgères_ étoit autrefois sous l'eau. Des

étymologistes prétendent que son nom lui vient de _Surges_ ou

_Surgeres_, tu t'élèveras au gré de Neptune. Quoique cette petite

ville, à cent vingt quatre lieues de Paris, soit aujourd'hui à trente

milles de la mer, on trouve dans la campagne des ancres qui accrochent

la houe du vigneron, et font rebrousser le soc de la charue. Ce

phénomène est commun sur les bords de l'Océan, toujours en tourmente.]

Le jeudi, _24 février_, un seul gendarme nous accompagna, en nous

disant que nous ne devions pas songer à nous évader, que nos camarades

étoient libres à Rochefort, qu'ils avoient la ville pour prison.

Malgré ces belles promesses, nos coeurs étoient comprimés en quittant

ce paradis terrestre: c'étoit le déclin d'un beau jour qui ne luira

pas demain pour nous. La brigade nombreuse, qui vient nous prendre au

milieu de la route, est armée jusqu'aux dents, peu s'en faut qu'elle

ne nous mette les menottes.

Terminons cette route par une analyse prophétique des événemens qui

vont se succéder.

On devine bien que nous ne serons pas libres, comme on nous le

promettoit. Trouverons-nous l'argent qui doit nous avoir devancés?

Nos deux louis sont bien échancrés. Si nous allions être embarqués

tout-à-coup sans argent, ce ne seroit là encore qu'un petit malheur:

nos paquets seront pillés, le secret de nos lettres violé, notre

argent volé, nos effets resteront aux messageries, le peu que nous

emportons sera jeté à la mer pour délester la frégate que nous

monterons; après trois heures d'un combat opiniâtre, nous échouerons

sur les ruines d'une ville ensevelie sous les eaux; nos ennemis nous

croyant morts, se partageront nos dépouilles; quand ils sauront que

nous survivons à tant de malheurs, ils nous laisseront un mois entier

en rade, sans nous permettre de recevoir de secours de nos familles,

afin que nous périssions de misère, et qu'aucun ne publie ces

atrocités. Ils n'oseront nous noyer, et nous feront monter une autre

frégate, dont le capitaine sera un Cerbère; nous serons ballotés dans

la traversée, exposés à perdre la vie sur les rochers des îles du cap

Vert. À Cayenne, nous serons emprisonnés, escortés de soldats noirs,

puis répartis sur les habitations et dans les affreux déserts de la

Guyane; nous serons exilés de la ville et de l'île de Cayenne,

l'hospice nous sera interdit; ceux qui ne seront pas placés à

certaine époque, seront envoyés à Konanama et à Synna-Mary, où les

deux tiers mourront de désespoir, de peste et de soif...... La nuit

approche, nous voilà à Rochefort.

_Fin de la première partie._

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2) · 第 32 / 55 题