SUR CETTE SECONDE ÉDITION.

Si l'on pouvait toujours juger de la bonté d'un ouvrage par le débit

qu'il a eu, je me ferais illusion sur le mien; mais il doit plutôt son

succès à la bienveillance des journalistes, à l'indulgence du public,

et à la célébrité des personnes dont j'ai partagé la destinée, qu'à

moi qui n'ai rapporté en France que mes haillons, mon humeur enjouée,

et une brillante santé, trésors inépuisables pour moi au milieu des

plus grands revers.

Puisque la constance et la gaieté, en émoussant les traits du malheur,

ont commandé l'intérêt et le prompt débit de ma première édition,

elles m'encouragent à en faire une seconde. Combien je serai riche, si

l'homme sensible, en me lisant, fait trève à ses peines; si je ranime

dans son coeur le feu vivifiant de l'espérance; si, dans mes tortures

et dans ma gaieté, il retrouve des forces pour soulever ses chaînes;

si, loin de vouloir les user par ses larmes, il les allège par les

divines chimères d'une imagination enflammée par la religion,

l'innocence et l'honneur; s'il apprend dans mon ouvrage à se voir sans

effroi couvert d'ulcères de la tête aux pieds, et à être enfermé

pendant huit mois dans un cachot humide et infect; s'il apprend à

lutter contre la faim et la soif, à rester calme pendant dix heures

que ses juges délibèrent s'il portera sa tête à l'échafaud, ou s'il la

verra blanchir dans les déserts de la ligne; s'il apprend enfin à

entendre trois fois prononcer sa mort sans perdre le calme, le courage

et l'espérance d'en sortir aussi heureusement que moi; alors je serai

riche, puisque j'aurai partagé avec mon semblable le trésor de ma

sécurité. C'est à ce trésor, autant qu'à mes malheurs, que je dois

cette célébrité d'intérêt que le spectateur anglais définit si

naturellement.

«J'ai observé, dit-il, qu'on lit rarement avec plaisir un ouvrage

entier avant de savoir si son auteur est brun ou blond, d'un caractère

sombre, gai, doux ou colère, marié ou garçon, et mille autres détails

de la même nature qui contribuent beaucoup à l'intelligence de ce

qu'il écrit.»

Que mon ouvrage soit écrit plus ou moins purement, il date du lieu où

il fut fait; et ce sujet, qui intéresse tant d'honnêtes gens, m'a

procuré l'honneur dont parle Addisson; il m'a donné cette célébrité du

malheur sans prétention, bien moins empoisonnée par la jalousie que

celle de la gloire ou des talents. Comme personne ne porte envie au

sort de Job, tant que la fortune ne l'élève point au-dessus de sa

sphère, j'ai reçu des visites, des félicitations; on s'est attendu au

récit de mes peines; on m'a aimé, parce que je n'ai pas cherché à

rendre mes longs revers artisans de ma fortune; on m'a fait cent

questions. Mon Voyage m'a procuré la visite de mes anciens supérieurs

de séminaire, de mes professeurs et de mes compagnons d'étude et de

déportation; chaque jour il me fait rencontrer des amis de malheur, de

jeunesse et de collège; et beaucoup de lecteurs ont voulu tenir

l'ouvrage de ma main. Chacun y reconnaît ma physionomie, mes passions,

mon caractère et mon coeur; et je puis me vanter que mes plus grands

ennemis en révolution m'auraient couvert de leur corps s'ils m'eussent

vu chez moi, car jamais personne n'en sortit avec la haine ou

l'indifférence. Ma première édition m'en a fourni une preuve des plus

complètes; car la critique m'a éclairé sans me léser; et je dois des

remercîments au public, à mes amis, à mes censeurs, et une réponse à

leurs observations.

Le Journal de Paris, en révoquant en doute ce que je dis de la

grosseur des reptiles de la Guiane, avait oublié que _Buffon_, _La

Harpe_ et l'abbé _Prévôt_ parlent d'un énorme serpent, que des

voyageurs prirent pour un tronc d'arbre, autour duquel ils voulurent

faire du feu le soir pour enfumer les nuées de maringouins qui les

obsédaient; que cette énorme masse se réveilla par degrés et leur

laissa le temps de fuir, parce que cette espèce de serpent n'est pas

aussi venimeuse que le dragon, dont l'haleine empestée pompe le

voyageur de la manière que chez nous la couleuvre attire le crapaud.

Il est tant de faits simples et naturels sur les lieux qui deviennent

invraisemblables par l'éloignement et l'irréflexion, que le voyageur

est forcé de rendre la vérité circonspecte pour qu'elle ne soit pas

honnie. Aussi me suis-je bien gardé de dire que j'ai vu des sauvages

dont les dents ont été limées en forme de mèche pour mieux percer et

déchirer leur proie: on aurait dit que c'était un raffinement de

coquetterie; car on est ingénieux à trouver des expédients pour

prouver le système qu'on invente, ou pour éloigner l'évidence à

laquelle on se refuse. Mais quant à la grosseur des reptiles, on

m'aurait adapté le proverbe, _a beau conter qui vient de loin_, si

j'eusse dit que durant mon séjour à Kourou, l'épouse de M. de Givry,

l'un de nos compagnons d'infortune, s'assit sur une couleuvre, croyant

se reposer sur un tronc d'arbre; que cet animal, assommé à coups de

leviers, ayant été ouvert, on tira entiers de son estomac la tête et

les cornes d'un chevreau qu'il venait d'avaler, et qu'enfin cette

couleuvre fournit vingt-deux livres de graisse.

Comme mes témoins et la vérité eussent été bafoués si j'eusse consigné

ce fait dans mon voyage; puisque le Journal de l'Empire a plaisanté

l'expérience que nous fîmes de retirer de l'estomac d'un serpent

chasseur les oeufs de poule qu'il venait d'avaler sous nos yeux. Nous

eûmes la curiosité d'en faire une omelette, et le courage de la

manger: voilà la chose incroyable à Paris! Faut-il s'en étonner?

puisque dans la Guiane, où l'on mange du tigre rouge, on ne pouvait

croire que nous eussions mangé du tacheté sans devenir tachetés au

bout de quinze jour. Tel est l'empire du préjugé sur la croyance ou

l'incrédulité.

Le Publiciste, la Gazette de France et la Clef du Cabinet ont trouvé

déplacées mes recherches sur les Indiens; ma digression sur l'époque

de la population de l'Amérique leur a paru un hors d'oeuvre sous la

plume d'un déporté dont le sort intéresse exclusivement à tout autre

objet. Je leur répondrai, en les remerciant de cette remarque

infiniment chère à mon coeur, que trois ans de séjour dans un pays

épuisent la source des larmes; que le sol qui nous nourrit fixe notre

attention; qu'il est naturel à l'homme policé d'y remarquer la nuance

qui le différencie du sauvage, et de remonter à la cause de cette

dissimilitude; qu'il serait aussi étonnant que dans trente mois je

n'eusse fait aucune recherche et aucune observation sur des personnes

avec qui j'ai vécu; qu'il serait invraisemblable que la tristesse

empêchât un prisonnier de connaître son réduit. Le plaisir et la peine

continus ressemblent à ces fleuves qui, dans leur cours, jaillissent

et disparaissent tour à tour. Une conscience pure et une âme franche

font toujours surnager l'esprit au-dessus de la peine et du plaisir.

Que de chefs-d'oeuvre de génie et de gaieté sont sortis du fond des

cachots et du séjour des pleurs! Enfin, si je n'eusse parlé que de

nos malheurs, on m'aurait accusé d'égoïsme. J'ai semé quelques traits

de gaieté dans mon Voyage, afin de fixer l'attention de plus d'un

lecteur; peut-être que si nos voyageurs étaient moins méthodiques et

moins sombres, nos dames préféreraient le voyage au roman: enfin, si

j'ai cousu quelques épisodes à mon ouvrage, c'est qu'au désert comme

au village, où la nature est sans fard, on danse auprès du cimetière,

et ces contrastes pourraient avoir un but louable qui les

identifieraient au sujet.

Qu'on se reporte au moment où j'écrivais; la religion avilie ou

calomniée passait pour une illusion ou pour un cerbère prêt à dévorer

celui dont la franche gaieté faisait épanouir le front; c'était le

moyen qu'on employait alors pour empêcher l'honnête homme de remonter

à la foi par la morale. Si j'eusse sèchement invoqué le ciel, et

pleuré sur mes malheurs, mon livre aurait eu le sort de tant d'autres;

on m'eut traité de cafard sans vouloir me lire. Comme le sexe avait eu

le plus d'influence dans la subversion des principes de l'ordre

antique, j'ai profité de l'ascendant que la pitié me donnait dans son

âme pour parler à son coeur, et le conduire à l'instruction par la

voie du plaisir. Il est peu de circonstances où la morale eût plus de

poids. Qu'un millionnaire rayonnant de joie remercie Dieu de la pluie

d'or qui tombe chez lui, c'est un devoir dont on peut le louer sans

l'admirer; mais qu'un innocent, réduit à manger des feuilles, sourie

encore, et trouve l'abondance dans son coeur; que la religion soit son

refuge; qu'en écrivant ses malheurs il égaye le tableau pour attirer

l'oeil, son but est louable et sa morale est persuasive. Enfin, ce qui

me console, c'est qu'une partie de mes lecteurs a approuvé ce que

l'autre a blâmé.

Un reproche mieux fondé m'a été fait par des amis judicieux, qui ont

blâmé ce que j'avais écrit contre ma tutrice; si elle a semé des

épines sur mes pas, le soin qu'elle a pris de mon éducation aurait dû

mettre un cachet sur mes lèvres. Il serait possible que mes longs

malheurs eussent été la punition de mon ingratitude. Personne ne

posséda mieux qu'elle le précieux talent de former le coeur et

l'esprit. Si elle eût été moins économe et moins butée à me traîner au

sacerdoce, je l'aurais mieux jugée, et je n'aurais pas resté dix-huit

ans sans l'embrasser, car le moment où je passai par Châteaudun pour

aller en exil fut trop court pour que je l'appelle une entrevue. La

visite qu'elle me rendit en prison pouvant être notre dernier adieu,

elle crut pleurer ma mort. Mais j'ai été la voir un an après la

publication de mon Voyage; elle avait lu son article; elle me bouda

pendant quinze jours. Des amis communs, au nombre desquels je dois

compter des parents que j'ai peu ménagés, nous rapprochèrent: on

convint de tout oublier; je fus convaincu que les obligations de ma

tutrice à mon égard étaient moins importantes que je ne le croyais. La

réconciliation a été pleine et entière; et je n'oublierai point son

bonjour du lendemain de notre entrevue: «Mon ami, voilà ma première

nuit de bonheur depuis dix-huit ans que tu m'as quittée; je t'aimais

autant que tu as cru que je te haïssais; juge-moi sans prévention. Je

me suis trompée, peut-être un peu par ambition, mais par zèle pour ton

bonheur, plus que pour le mien, en te choisissant un état considéré

avant la révolution. Je t'applaudis d'avoir contrarié mon goût, et je

ne mourrai contente qu'en te voyant établi. Je touche à ma

quatre-vingt-sixième année: donne-moi promptement cette satisfaction.»

J'ai profité de ses leçons: je suis marié, établi, et, dans ma

paisible médiocrité, je travaille, je ris, je chante, et je vends des

livres après avoir vendu des chansons.

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2) · 第 13 / 55 题